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Antoine Bombrun

dimanche 24 avril 2016

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre vingt-et-unième

Relonor Helvival chevauchait en compagnie de son père. Partis de Castel-de-pluie à l’aube, ils assuraient la visite hebdomadaire de tous les avant-postes de la région. Un gros travail, mais que l’aristocrate avait voulu assumer, plutôt que de le confier à un chef de guerre.

Autour des deux cavaliers s’étendaient les steppes des Marches, vallonnées, sillonnées par les vents du Nord. Les deux soldats et leurs montures n’étaient que deux points minuscules parmi les plaines. Pourtant, ils se targuaient de les gouverner. Seigneur de guerre, protecteur des Marches, maître de la lignée Helvival, tels étaient les titres de Relonor Helvival. Beaucoup pour un seul homme. Rurik, son père, le suivait donc pour le seconder.

La qualité de Seigneur de guerre se transmettait de père en fils depuis la fondation de la Cannirnosk. Parfois, son possesseur la cédait lorsque sa jeunesse lui échappait, comme l’avait fait Rurik plusieurs années auparavant, mais souvent ce n’était qu’après la mort de l’homme que la distinction changeait de main. Les Helvival mettaient un point d’honneur à ce que jamais ce titre ne sorte de la famille. Car, si à l’origine leur lignée s’était accaparée le pouvoir, elle n’existait désormais que pour le protéger et empêcher qu’il ne devînt royal. Les familles Helvival et de Pal s’affrontaient donc depuis cent ans, la première écartant la couronne d’argent du trône et la seconde la tirant à elle.

Cette situation aurait pu mener à la guerre civile si les deux maisons ne poursuivaient pas un objectif commun : la survie et la grandeur du pays. Les ancêtres leur avaient transmis le goût de l’honneur et celui-ci résidait pour beaucoup dans le respect de ce qui avait été établi par le passé.

De plus, l’affrontement entre les deux lignées ne pouvait être direct car chacune voyait son temps rempli par la gestion de la politique de la Cannirnosk. La famille de Pal administrait le territoire et les affaires intérieures, réglant les contentieux entre les autres maisons et surveillant notamment la bonne marche du commerce. La famille Helvival, quant à elle, régentait le Nord du pays, la frontière avec les Terres Sauvages. Pendant la conquête de la Cannirnosk, les barbares avaient été repoussés toujours plus au nord et lorsque les délimitations avaient été fixées, ceux-ci étaient massés dans les vastes septentrions. Depuis plus d’un siècle, les barbares tentaient de se réapproprier les régions du Sud, mais sans succès grâce à la lignée Helvival et leurs gardes aux yeux de faucon.

Le socle sur lequel se développait le pays se révélait donc fort, stable et bien proportionné. Néanmoins, ce système politique possédait une faiblesse qui se manifestait en la famille Helvival. Cette lignée était le fer de lance de la Cannirnosk ; elle protégeait toutes les terres du pays, mais n’en détenait aucune. Or, la richesse venait du sol et, malgré les apports des autres nobles pour maintenir une armée puissante, la lignée Helvival était considérée comme la plus pauvre. Ainsi, prendre épouse chez les Helvival était mauvaise manœuvre, car il n’y avait aucune dot à la clef. De même, donner sa fille à cette famille était tout aussi peu recommandé : cela revenait à perdre tous les enfants qu’elle mettrait au monde en les envoyant guerroyer dans les septentrions jusqu’à leur mort. Pourtant, une lignée noble ne le reste que tant que son sang est pur, ce qui bannit tout mariage avec le peuple. La faiblesse se situait donc là, dans la descendance de la maison Helvival. Mais la Cannirnosk était jeune, le pays n’ayant guère plus d’un siècle, et jusqu’à présent le sang des hommes du Nord avait toujours perduré, les fils s’unissant avec les filles des familles aristocrates les plus pauvres et les filles ne se mariant le plus souvent pas.

Par le passé, le Père guerrier Laredrimar Helvival, fondateur de la lignée, avait donné jour à deux fils, dont l’aîné, Virginien Helvival, était devenu Seigneur de guerre. Celui-ci avait épousé Cédélise Cachampgueux, mais il n’eut d’elle aucun descendant. Heureusement, Mathurien, le second fils du Père fondateur, avait trois enfants et Fermelien, dit le brave, prit la relève. Ce dernier épousa Electine Viqueford en seconde noce et conçut avec elle un fils, Sévariste. Sévariste manqua de mourir seul, n’épousant Angélinia Viqueford que quelque mois avant de partir pour l’au-delà. Peu après le décès de son conjoint, Angélinia mit au monde Léondore.

L’époque de la jeunesse de Léondore fut bien trouble pour la famille Helvival et c’est Théothiste Helvival de Saleux, un cousin, qui garda les Marches durant ces quelques années. L’enfance de Léondore fut tellement rongée par cette difficulté que le jeune Helvival se maria avant d’atteindre l’âge d’homme et donna naissance à de nombreux descendants. Sa carrière commencée très tôt se termina très tard et, lorsqu’enfin il céda sa place, ses fils avaient bien vieilli. L’un deux, l’aîné, était déjà dans sa tombe. Gérardin, le second fils, devint alors Seigneur de guerre, mais il ne le resta que quelques années et à sa mort son fils, Rurik Helvival, prit sa position. Rurik épousa Avélie Fonlantrame et en eut un fils : Relonor Helvival, actuel Seigneur de guerre de la Cannirnosk.

* * *

« Relonor, mon fils, je ne cherche pas à critiquer tes choix, simplement je m’inquiète pour la destinée de notre famille. Je m’inquiète car c’est tout l’avenir de notre nom qui est en jeu. Tu connais la généalogie de notre maison, je te l’ai enseignée, et tu as pu y voir l’importance que revêtent les liens du sang. Sévariste Helvival, mon arrière-grand-père, ton ancêtre, aurait brisé notre lignée s’il n’avait pas eu de fils ; et ce n’est pas avec trois filles que tu pourvoiras le poste de Seigneur de guerre lorsque tu te sentiras trop vieux pour soutenir sa charge.

« À l’époque de la jeunesse de Léondore, mon grand-père, c’est grâce aux liens du sang qu’une fois encore notre famille a survécu. Si Théothiste de Saleux n’était pas revenu de ses terres du Sud, nous ne serions pas là aujourd’hui. Les Marches auraient été enfoncées par les barbares, les hommes tués, les femmes violées, et la Cannirnosk détruite. Ce n’est pas une offense personnelle que tu fais à notre lignée, c’est bien plus que cela : tu mets en péril l’avenir de notre pays !

« Et puis, tu sais comme moi que de nos jours aucun cousin, aucun oncle ne viendrait s’enterrer ici pour nous. Notre famille est en complète débandade depuis une bonne décennie. Les anciens deviennent marchands, ils commercent avec les hommes civilisés du Sud comme avec les barbares du Nord. Grimm, le Meneur des sauvages, agit finement en entretenant des relations pacifiques avec notre peuple, il abat notre méfiance pour ensuite pouvoir nous abattre nous. Si seulement les jeunes restaient sur leurs gardes ! Mais non, chacun veut son capital, son lopin de terre, et pas en l’obtenant dans les Marches après avoir bien guerroyé, non ! Plutôt en partant vers le sud, en se mariant avec des pécores et des bourgeoises, des nouveaux nobles ! Relonor, mon fils, il nous faut être prudents ! N’oublie pas, je t’en prie, que nous demeurons l’ultime rempart entre la Cannirnosk et le grand Nord sauvage. »

Relonor Helvival pressa sa monture qui, docile, partit au galop vers le poste avancé. Cela faisait plusieurs mois qu’il supportait les inquiétudes de son père et leurs visites des compagnies extérieures étaient toujours le moment que le vieil homme choisissait pour l’en entretenir. Il avait alors amplement le temps, durant les longues heures de solitude, de développer sa pensée.

Cela n’aurait pas trop agacé Relonor si ça ne s’était pas révélé la même jérémiade chaque semaine. Il s’était récrié les premières fois, mais à présent il avait compris que c’était inutile et continuait de chevaucher en silence. Malgré son désintérêt apparent, Relonor partageait les inquiétudes de Rurik. Il savait que ses filles ne pourraient protéger les Marches. Pourtant, en dépit de ses longues méditations sur le sujet, il ne trouvait pas de solution.

Son épouse, passerelle entre les deux peuples, possédait un statut étrange. À la fois elle formait un pilier supplémentaire pour soutenir la haine entre les barbares et les Cannirnos : volée aux premiers par les seconds, elle était comme une terre que l’on ne peut diviser. Mais aussi, union volontaire entre un homme et une femme d’origine différente, il y avait là un exemple qui donnait à penser. Les mises au monde d’Orphiléa, Ildoria, puis Tharcille avaient été un autre pas en avant.

Ses filles appartenaient aux deux peuples, elles possédaient les deux sangs. Il eût donc été sacrilège pour les deux de s’y attaquer. Ces naissances avaient été le début d’une paix qui peinait à se forger, brisée par de multiples batailles, mais qui prenait corps de plus en plus. Certains l’approuvaient, comme Relonor, et l’encourageaient à petits mots ; d’autres se récriaient contre ce mensonge ambulant. Rurik était de ces derniers.

Les deux hommes entrèrent au trot entre les quatre murs de bois. Ce poste ne comprenait qu’une douzaine de soldats. Pas de quoi soutenir une offensive, mais amplement suffisant pour surveiller les avancées ennemies.

Les factionnaires accueillirent leurs supérieurs avec joie : un peu de compagnie dans les fins fonds de la civilisation, cela remonte toujours le moral ! Surtout que la relève n’était pas encore prête d’arriver, la garde ne changeant que tous les deux mois.

Relonor les questionna en sautant au bas de son cheval :

« Bonjour, soldats, qu’avez-vous à signaler ? »

La réponse fut celle que le Seigneur de guerre attendait : rien de nouveau. Cela faisait plusieurs mois que Grimm ne tentait plus d’entreprises. Cela ne lui ressemblait pourtant pas. Ainsi, même s’il était rassuré de voir que la quiétude régnait, Relonor s’inquiétait presque de l’intensité de cette accalmie. Grimm était à la fois son beau-frère et le pire de ses ennemis. Mais surtout, c’était un tacticien vil et implacable. Chacun de ses mouvements avait deux significations : une visible et une secrète. Mieux valait comprendre les deux.

Pendant que Relonor interrogeait un autre garde sur le fonctionnement du puits, Rurik s’en alla inspecter le grenier.

« Tout va bien de ce côté-là, répondit le soldat. Voilà deux semaines nous avons eu une frayeur car il était presque à sec, mais il a plu depuis et les nappes sont de nouveau pleines !

— Bon, cela me rassure. S’il s’assèche de nouveau, envoyez un messager à Castel-de-pluie et je ferai le nécessaire pour vous approvisionner ! »

Le garde répondit en s’inclinant :

« Merci, Monseigneur. »

Au même moment, Rurik descendit du grenier en boitant :

« Rien à signaler là-haut, les réserves sont en bon état.

— Alors allons-y, répondit Relonor, nous avons encore de la route avant la nuit… »

Les deux Helvival enfourchèrent leur monture et franchirent les portes. Au passage, ils saluèrent les gardes et leur souhaitèrent une bonne semaine. Quelques centaines de mètres plus tard, Relonor expliqua à son père :

« Voilà pourquoi une visite régulière est importante, les hommes savent que l’on s’occupe d’eux, que l’on veille sur leur vie, et leur loyauté n’en devient que plus grande. »

Rurik hocha la tête et les deux hommes chevauchèrent quelques minutes sans rien dire. Puis, Relonor entendit son père mâchonner dans sa barbe. Il sut que ce dernier allait reprendre les rênes de la conversation et tenta de détourner le sujet :

« Ta jambe te fait toujours autant souffrir ? J’ai vu que tu boitais au sortir du grenier…

— Oui, mon fils, toujours. Je me suis accroché à une planche en montant. Mais qu’importe, je suis fier de cette blessure, comme je suis fier de ma douleur lorsque je monte à cheval, car les deux sont la preuve de mon engagement et de ma vie que je donne pour mon pays. »

Relonor sourit :

« Je te reconnais bien là. Pour ma part, je préfère remplir mes devoirs sans douleur. Ainsi, je peux profiter de la vie autant que mon pays.

— Je sais, mon fils, et je pense que le problème vient de là. Il ne doit y avoir aucun obstacle entre toi et ton devoir. Or, la préférence personnelle est un de ces obstacles.

— Oh non, père, ne recommence pas, je t’en prie…

— Si, Relonor, si je recommence. Parce qu’il me semble que tu ne comprends pas. Je m’inquiète pour toi, pour notre famille. Tous nos ancêtres ont fait en sorte de trouver femme, moi-même j’ai épousé Avélie – paix à son âme. Tous nous avons fêté nos épousailles, non pas pour nous, mais pour notre pays.

— Et moi, j’ai Wilhjelm, père. Elle est ma compagne.

— Ta compagne ? Laisse-moi rire ! Depuis quand les Seigneurs de guerre épousent-ils des barbares ? Mon fils, tu sais le respect et l’amour que je porte à Wilhjelm, mais elle ne mérite pas l’homme qui se glisse tous les soirs dans sa couche. »

Relonor haussa la voix :

« Je ne te permets pas. Wilhjelm vient d’une famille noble, elle est la sœur de Grimm, le chef de ceux qui nous résistent depuis plus d’un siècle, alors ne l’insulte pas. Elle n’est pas de notre race, mais elle mérite autant que nous. »

Rurik sentit qu’il était allé trop loin et tenta un autre angle d’attaque :

« Soit. Imaginons, imaginons un seul instant que ce ne soit pas un péché que d’épouser une ennemie. Néanmoins, le fait est que tu ne possèdes pas de descendant mâle. Or, comment ne pas comprendre que l’absence de fils symbolise un mauvais mariage ? Tes jouvencelles demeureront filles-vierges et mangeront le peu d’argent que tu conserves. Elles finiront comme ta sœur Éléonire de Vasque ! Cette garce qui renie le nom de son père dans l’espoir de plaire au monde et qui enrage de ce que cela ne fonctionne pas ! Mais elle aura beau changer de nom autant de fois qu’elle le voudra, une Helvival reste une Helvival ; un poids dont on ne sait que faire.

— Laisse mes filles en dehors de cela. Les pauvres n’y sont pour rien. Ce sont de bonnes petites… »

Rurik soupira avant de reprendre :

« Je te préviens, Relonor, je n’accepterai pas que le prochain Seigneur de guerre soit un barbare. Moins encore un sang-mêlé. Je connais ta théorie sur le métissage qui mène à l’union des peuples, mais j’espérais que cela te passerait avec l’âge. Notre peuple ne s’apparentera jamais à celui de ces sauvages ! »

Ce fut à Relonor de soupirer. La conversation tournait toujours de la même manière, mais aujourd’hui son père poussait particulièrement l’offensive. Bien sûr qu’il avait conscience de la dangereuse situation dans laquelle il se trouvait, mais il ne pouvait pas faire plus que ce qu’il faisait déjà. Il hésita à avouer l’étendue des manœuvres qu’il avait entreprises, mais il se retint. Non, Rurik n’était pas prêt encore. Il lui mettrait le nez dedans lorsque les tractations seraient achevées. Il valait mieux lui laisser croire que c’était Grimm qui cherchait à faire du négoce avec les Cannirnos et non l’inverse. Il valait mieux le laisser ignorer que, depuis des mois, son propre fils envoyait des messagers au Meneur des sauvages pour tenter de nouer un pacte politique et commercial. Enfin, il valait mieux dissimuler que l’inquiétude de Relonor ne portait pas sur la prochaine offensive des barbares, mais sur la réponse qu’ils allaient donner à ses demandes de paix.

De toute manière, il n’y avait rien à en dire pour l’instant car Grimm n’avait jamais daigné répliquer depuis la bourde de Daogan lors des pourparlers. Quel abruti aussi : attaquer pendant les négociations !…

Commentaires

Fallait que ça finisse sur la connerie de Daogan xD
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jeudi 2 août à 19h50