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Antoine Bombrun

dimanche 12 avril 2015

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre troisième

Du temps du héros Vortigern, Geraint avait été le plus grand village fortifié de la région. Le riche centre abritait alors un imposant marché. On y venait de loin pour commercer et des masses bigarrées s’y regroupaient, hélant le client pour certains, flânant entre les étals pour d’autres, faisant des affaires pour les derniers. Afin de faciliter le transport des marchandises, une large route avait été bâtie et traversait la bourgade de part en part. Le chemin de terre bien entretenu des campagnes se changeait en une travée de planches jointées dans les rues. Cette dernière, traitée contre l’humidité, permettait de se déplacer à pieds secs même par grande pluie. Autour du village, on avait érigé les faubourgs de ce qui était devenu une petite ville. Les habitations étaient ceintes par un haut mur de bois aux fondations de pierre qui protégeait le peuple en cas d’assaut. Pour défendre la cité, une armée de métier était entretenue par la famille des chefs. Après les faubourgs s’étendaient des cultures variées et le sol, bien travaillé, se révélait fort productif. En somme, il faisait bon vivre à Geraint.

Cela avait changé. Vortigern avait péri voilà plus d’un siècle, fléché sur les remparts, pendant que la lignée Vignonel avaient incendié la muraille, pris la ville et pillé les richesses. Le temps et les intempéries s’étaient chargés de dégrader le peu qui subsistait. Ne restait du mur d’enceinte que le socle de roc, percé aux endroits où s’enfonçaient jadis les madriers qui soutenaient les fortifications. La population avait diminué de moitié à cause de famines ou d’épidémies. Nombre de maisons, abandonnées, tombaient en ruine. Dans l’ancien temps, on aurait considéré le village comme maudit et l’on aurait fui les décombres. Il en fut autrement sous le joug du peuple Cannirnos. Les vestiges étaient habités par une foule terne, qui peinait sous les impôts.

Les envahisseurs avaient laissé en place la vieille famille des chefs, s’appuyant sur elle pour contrôler la ville. Les dirigeants ne possédaient plus d’influence et perdaient peu à peu la confiance de la population. Ils perduraient tout de même, fantômes du passé, représentants fantoches d’une société presque disparue. Le chef actuel, un centenaire édenté nommé Cocolitanus, était si bien enchaîné par les pots-de-vin qu’il voyait les Cannirnos comme son peuple. Dans la plupart des cités de Cannirnosk, il n’aurait pas eu tort, mais la situation différait à Geraint. Si, dans la majorité des cas, les deux populations s’étaient mêlées, les envahisseurs devenant la classe bourgeoise, l’ancien peuple la paysannerie, la fracture était plus profonde ici.

La raison, peut-être, venait de ce que Geraint avait toujours abrité une gent fière et brave ou, plus sûrement, parce qu’aucun Cannirnos n’y avait jamais vécu en tentant de s’y adapter. La cité avait gardé ses mœurs d’antan, que la lignée Vignonel essayait tant bien que mal de comprimer. Elle était partagée en une multitude de quartiers, chacun aux mains d’une famille paysanne. Les doyens de chaque maison formaient le conseil fantoche, présidé par Cocolitanus, patriarche de la lignée des chefs. Seul un quartier vivait à l’écart des autres. On y trouvait un monastère des prêtres rouges, ces clercs dont la responsabilité était l’expansion de la religion, ainsi qu’une garnison de mercenaires à la solde de Laval Vignonel. Les deux organisations travaillaient de concert et ne reculaient devant rien pour se faire respecter, jurant qu’un converti de force valait mieux qu’un païen.

Bien évidemment, cela ne fonctionnait pas. Cocolitanus, le chef traditionnel, avait beau être tout à fait soumis aux nobles, le peuple ruait dans les brancards. Devant la difficulté de sauvegarder la quiétude à Geraint, le seigneur foncier Laval Vignonel avait transmis son autorité aux rouges. L’actuel grand prêtre était un vieil homme austère qui répondait au nom d’Emilphas. Ancien soldat reconverti, il étendait sur la ville sa poigne de fer.

La situation aurait explosé si l’ordre gris n’avait pas infiltré la cité. Les vieillards encapuchonnés, au service des pauvres et des nécessiteux, erraient dans les ruines et prenaient soin du peuple. Ils avaient installé un hospice dans les bas quartiers et leur influence se sentait jusque dans les plus petites ruelles. Comme le demandaient les préceptes de leur communauté, les gris ne possédaient aucun bien, se contentant du bon vouloir de leurs semblables pour survivre. Cependant, la ville était si pauvre qu’au sortir de l’hiver il n’était pas rare de trouver dans les décombres d’une bicoque le corps rabougri et desséché d’un de leurs membres.

* * *

Les huit soldats avaient tendu des cordes sur un des piliers du dolmen et ils tiraient de toutes leurs forces pour le mettre à bas. La foule qui se massait dans le forum entourait les démolisseurs à bonne distance. Le monument représentait un des ultimes vestiges de l’ancienne religion. C’était sur lui que les ovates sacrifiaient les bœufs et priaient leurs dieux !

Deux clercs tout de rouge vêtus ne quittaient pas des yeux les fantassins à la besogne. Le grand prêtre Emilphas se sentait fort satisfait d’être parvenu à contrefaire cette destruction en un événement. La rumeur avait circulé depuis plusieurs semaines que le dernier dolmen du village allait être abattu et la classe des ovates n’avait pas même élevé la voix contre ce projet. Ce qui rendait Emilphas si heureux, c’était aussi de constater à quel point leur distinction s’enfonçait dans la déchéance. Ces vieillards sans disciples tendaient réellement vers la disparition !

Malgré ce silence de la part des ovates, le peuple s’était regroupé pour assister à l’anéantissement de la grande pierre. Le jeune Estenius Penderix, bien connu des rouges, était parvenu à rassembler les mécontents. Ces derniers grognaient en voyant les soldats ahaner sur leur corde. Grondez mes amis, menacez et tempêtez ! Vous ne pourrez empêcher votre dolmen de tomber !

Estenius Penderix se tourna vers le grand prêtre et lui fit la grimace. Ce dernier répondit d’un geste cordial de la main. Une jeune femme aux cheveux roux qui se tenait aux côtés d’Estenius le prit par le bras et l’éloigna. Emilphas reconnut sa sœur, la belle Ayzebel Penderix. Le prêtre souriait de toutes ses dents sous son long capuchon écarlate. Agite-toi mon bonhomme, tu sais bien que nous n’attendons que cela !

Estenius Penderix ne comptait que peu d’hivers, mais il dirigeait à lui seul la rébellion de Geraint. On l’en soupçonnait, du moins. Emilphas se souvenait des parents du jeune homme. Le couple avait organisé une révolte contre son autorité. Ils avaient pris les armes et excité le peuple jusqu’à lui faire assaillir le monastère rouge. Le soulèvement avait été maté dans le sang, plus de quarante contestataires abattus, dont les deux parents Penderix. L’exécution avait eu lieu contre ce même dolmen qui grinçait sous les efforts des soudards. Cette rébellion avait été la plus importante depuis l’arrivée d’Emilphas à Geraint. Elle lui avait valu son surnom : le grand prêtre sanglant.

On comptait bien, depuis, quelques exactions, mais rien de plus grave que des graffitis, des vols ou des agressions mineures. Emilphas accusait Estenius Penderix de bon nombre de ces derniers, mais il ne possédait aucune preuve. Il le faisait surveiller, cependant le jeune homme agissait finement et avait échappé à tous ses sbires. Dans ses premières années, le grand prêtre l’aurait capturé, torturé, puis exécuté. À présent qu’il avait de la bouteille, il préférait éviter ce genre d’offensive. Il savait que cela lui causerait plus d’ennuis que de bienfaits. De toute manière, la population était trop agitée ces derniers temps pour qu’il s’amuse à la chercher.

Pourquoi, dans ce cas, faire une si grande affaire de l’abattement de ce dolmen ? C’était là autre chose : il faisait passer un message. Il voulait que le peuple comprenne qu’il n’y avait à Geraint de place pour une autre religion que celle des rouges. Bon, et aussi celle des traîne-savates de gris. Tuer un innocent, en revanche, n’apporterait rien de constructif. Les paysans étaient déjà suffisamment inquiétés par les mauvaises récoltes de l’année et des impôts inversement élevés que leur demandait Laval Vignonel. Le prêtre rouge qui se tenait aux côtés d’Emilphas attira son attention. Son sourire lui allait d’une oreille à l’autre.

« Regardez, maître, le dolmen commence à bouger ! »

Ayzebel avait éloigné Estenius du grand prêtre sanglant. Le jeune homme bouillait de rage comme chaque fois qu’il voyait Emilphas. Si l’on y cherchait bien, on pouvait lire dans ses yeux l’exécution de leurs parents. Estenius y avait assisté, impuissant : le grand prêtre aimait le spectacle ! Ayzebel préférait qu’ils gardent leurs distances. Son frère avait jusqu’à présent échappé à la justice, mais le moindre faux pas pouvait le faire basculer.

Estenius se pencha pour regarder entre deux badauds.

« Mais pourquoi Emilphas est-il si peu escorté ? La destruction de notre dernier dolmen n’est tout de même pas une mince affaire ! Étonnant qu’il n’ait pas une dizaine de gardes occupés à lui tourner autour… »

Ayzebel regarda distraitement, puis reporta son attention sur la grande pierre.

« Bah, il doit nous penser trop dégonflards pour tenter la moindre algarade…

— Il ne devrait pas ! Je pourrai lui enfoncer ma lame entre les deux omoplates ! Le bougre ne s’en rendrait pas compte avant de heurter le sol !

— Estenius, arrête de dire des… »

Ayzebel eut la parole coupée par un grincement affreux. Le pilier que tiraient les huit hommes de main avait bougé. Dans un raclement monstrueux, il commença à pencher sur le côté. Toute la structure se mit à trembler. Au même moment, un frisson de rage naquit dans les rangs des spectateurs. L’un d’eux bondit vers les gardes. Il fut arrêté par un beuglement.

« Au feu ! »

Le cri venait des faubourgs. Il résonnait faiblement, mais les mots qu’il portait étaient trop chargés de sens pour qu’on ne les entende pas.

« Au feu ! »

L’alarme fut reprise par d’autres voix. Toutes les attentions se tournèrent vers l’arrière. Le dolmen grinça, glissa, se rua en avant et s’abattit comme un titan que l’on aurait occis. Il fracassa le parterre. La terre résonna sous son choc lourd et un nuage de poussière s’éleva.

« Au feu ! »

Estenius voulait braquer les yeux vers la grande pierre, mais le cri sonnait et se répétait.

« Au feu, au feu ! »

Des dizaines de paysans s’époumonaient.

« Au feu, au feu, au feu ! »

Les villageois se précipitèrent hors du forum comme un seul homme, courant et criant. La cohue était totale, la panique grandissante.

« Au feu, au feu, au feu, au feu ! »

Lorsque la poussière soulevée par la religion écroulée retomba, les seuls spectateurs restants étaient le grand prêtre et son acolyte.

* * *

Le feu léchait le bois sec des murs. Il avait pris naissance dans l’ombre d’une ruelle qui bordait la maison ovatiale. Personne ne parviendrait à en deviner l’origine. À l’intérieur du bâtiment, les ovates étaient en prière. Les soldats s’enfuirent avant que les flammes ne s’élèvent trop. Ils s’égaillèrent en quelques secondes et le coin de rue se trouva désert. Seul un soudard, l’œil poché à la suite d’une rixe, resta caché non loin pour observer le spectacle. Déjà, les flammes rampaient sur les parois, elles dévoraient le torchis, se régalaient du bardage, transformaient les échardes en une multitude de papillons incandescents. Brusquement, le toit de paille s’embrasa. Une colonne de feu s’éleva violemment. Le brasier craquait et hurlait comme un beau diable.

Le cri d’alerte fut donné, bientôt répété dans toute la petite bourgade. Quand un foyer se déclenchait à Geraint, tout le monde réagissait. On devait s’unir au plus vite pour empêcher la destruction totale du village central, voire de la cité entière.

En un instant, le peuple parvint à la maison ovatiale. Le toit flambait comme une torche bien huilée. La paille était depuis longtemps consumée, mais les poutres et les planches brûlaient à présent vivement. Déjà, le feu se répandait aux demeures annexes.

Le traîneur de sabre s’éclipsa dans l’ombre. Le temps que le brasier soit maîtrisé, les villageois auraient tout oublié de l’abattement du dolmen. Du moins, ils n’auraient plus le courage de s’en révolter.

* * *

Deux jours avaient déroulé leurs malheurs depuis l’incendie.

L’hospice était plein et le prêtre gris Charekon avait fort à faire. L’ignition de la maison ovatiale s’était étendue aux constructions mitoyennes, qui avaient à leur tour contaminé les bâtiments proches. Un véritable désastre. Les blessés affluaient par dizaines et Charekon soignait des petites brûlures comme des hommes moins d’à demi vivants. Pour couronner le tout, les ovates avaient péri. Des voisins les avaient entendus se débattre et hurler, mais les vieillards n’étaient pas parvenus à sortir. Une poutre s’était probablement abattue devant l’entrée, leur barrant le chemin. On dénombrait peu d’autres morts, mais énormément d’accidentés.

Dans l’hospice, l’incendie restait le grand sujet de conversation. Pendant que Charekon changeait un bandage, il surprit un jeune homme qui narrait sa mésaventure.

« Après les quartiers ovatiaux, le feu s’est baladé vers les entrepôts. Des paysans essayaient de sauver leurs récoltes, mais le brasier allait s’abattre sur eux. J’ai voulu les aider. J’ai bondi en leur beuglant de fuir. Ils ont vu les flammes qui se rapprochaient derrière moi et ont tous tourné les talons. Le seul à continuer était un vieillard qui tentait à sauver un sac de grain. Le pauvre bougre était maigre comme un clou et peinait sous la charge. J’ai saisi le sac par l’arrière et nous sommes partis clopin-clopant. Soudain, une poutre enflammée s’est écroulée devant nous, nous balançant à la trogne une volée de braises. Le temps de s’en débarrasser, nous étions bloqués dans la ruelle. J’ai dû déplacer le madrier pour nous permettre de sortir… (Il sourit à pleines dents en agitant ses mains brulées devant lui.) Mais bon, l’important est que le vieil homme et moi-même en sommes sortis vivant ! Hein, grand-père, que c’est bien ?! »

Charekon s’éloigna sans écouter le bégaiement du vieillard : il avait du pain sur la planche ! Il se pressait de blessé en blessé, vérifiait l’état des brûlures, donnait à boire à ceux qui en avaient besoin, réconfortait par quelques paroles. Il ne pouvait guère faire plus. L’hospice était suffisamment spacieux pour accueillir du monde, mais pas assez équipé pour soigner et nourrir tout un peuple. Avec la destruction des récoltes, la situation allait vite devenir dramatique.

Charekon imbiba un tissu d’eau avant de le déposer avec délicatesse sur la jambe cloquée d’un enfant. Les premiers arrivés avaient eu droit à un cataplasme à base d’huile de lampe pour apaiser la douleur, mais la réserve avait rapidement fondu sous l’affluence des brûlés. Les suivants durent se contenter d’eau fraîche le temps que les prêtres gris rassemblent suffisamment de graines de houblon et de graisse de lard pour de nouveaux cataplasmes. Le premier ingrédient se dénichait aisément, le second beaucoup moins. La blessure du bambin commençait à s’infecter, mais il n’y avait rien que le prêtre put faire. Il caressa la joue du môme et s’éloigna vers un autre patient.

Charekon aurait voulu sortir toute la population de la misère. Il s’était engagé tout jeune dans l’ordre gris avec cet idéal. Afin d’y répondre, il s’était porté volontaire pour venir dans le village de Geraint, en dépit de sa mauvaise réputation. Hélas, il existait une grande différence entre l’idéal et la réalité. Charekon était souvent désespéré par sa maigre marge de manœuvre. Sans compter que l’incendie avait eu lieu à la pire période : juste avant le prélèvement des impôts. La récolte de la dîme était toujours difficile ; les pauvres paysans ne possédaient que quelques pièces. Habituellement, l’autorité se rattrapait sur le terrage, perçu en nature, mais avec la perte des entrepôts, cela se révélerait impossible. Des violences s’élèveraient immanquablement. L’état de santé de cette ville périclitait, il aurait fallu tout le bon sens d’un chef juste et loyal pour endormir ces tensions, plus encore pour les détruire.

Charekon en était là de ses réflexions quand une jeune femme aux cheveux roux entra. Le vieil homme l’interpella :

« Bonjour, Ayzebel, comment vas-tu ? Et comment va ton frère ? Estenius, c’est bien cela ?

— Ma foi, mon père, Estenius et moi sommes très chagrinés par les pertes dues à l’incendie… J’ai réussi à me libérer un peu plus tôt de mes corvées aujourd’hui et je viens pour vous aider du mieux que je peux.

— Merci, ma fille. Dieu t’en remerciera. Mais surtout tu ne resteras pas trop longtemps, tu ne le fais déjà que trop !

— Je resterai tant que vous aurez besoin de moi ! »

Le vieillard sourit face à l’aplomb d’Ayzebel, puis il répondit d’une voix douce :

« T’avoir même quelques instants est un grand soulagement pour moi, tu es une bonne apprentie en médecine ! Pourtant, il ne faut pas que tu négliges ton foyer. Ton frère aura faim en rentrant ce soir : tu sais qu’aux corvées des champs s’ajoutent celles de la reconstruction de la ville. Il faut que tu prennes soin de lui.

— Très bien, mon père. Et merci pour ce que vous faites pour nous. Mais, en attendant, laissez-moi vous aider !

— C’est bien normal ! Tu viendras me voir avant de partir, je te donnerai un peu de jambon en remerciement de ton aide… »

* * *

Une semaine s’était écoulée et la reconstruction des quartiers incendiés battait son plein. L’hospice se vidait peu à peu et la vie retrouvait son cours. Un ciel sans nuage participait à rendre la matinée radieuse.

C’était par cette belle journée que les collecteurs d’impôts de Laval Vignonel commencèrent leur tournée. Ils venaient avec de longues charrettes pour y entasser les biens et un solide coffre accueillait l’argent récolté.

Les percepteurs passaient soit très tôt, soit le soir après le travail. Leur corps était constitué de simples soldats, dont un au minimum qui savait lire. Ils agissaient par quatre, deux qui patientaient au chariot et surveillaient le butin, deux autres qui entraient pour la collecte.

Ayzebel avait rangé dans un coin tout ce qu’elle comptait donner. On ne pouvait pas dire que la quantité était importante, mais il leur restait tout juste ce qu’il fallait pour survivre. Elle avait aussi ajouté deux des trois pièces d’argent qu’elle et son frère avaient réussi à mettre de côté. Cette cruelle saison les ruinait, mais Ayzebel tâchait de ne pas trop s’en laisser affecter. En effet, les années étaient souvent mauvaises et l’économie de leur famille toujours au plus bas. Enfin, on se fait à tout tant que la vie dure, comme disait le proverbe.

Ayzebel entendit le chariot s’arrêter devant la maison attenante et les percepteurs d’impôts crier pour qu’on leur ouvre. Inquiète, elle sortit les denrées du coffre et les déposa sur la table. Elle essayait de les agencer de manière à ce que le tout forme une masse imposante. Elle disposa aussi les pièces bien en évidence, en espérant que la vue de la monnaie sonnante et trébuchante apaiserait l’ardeur des collecteurs. L’attente fut longue et Ayzebel entendit les soldats aboyer à plusieurs reprises. De toute évidence, elle n’était pas la seule à souffrir de problèmes d’argent, sans oublier que les gardes devaient se lasser de ne récolter que du menu fretin. Elle avait peur, mais elle serrait les dents et piétinait pour oublier son angoisse. Enfin, les percepteurs sortirent et jetèrent un sac sur le chariot. Elle s’assit sur la chaise, devant la table où trônaient ses denrées et ses deux maigres piécettes. Les roues du véhicule grincèrent en se rapprochant. Bientôt, les collecteurs toquèrent lourdement à son huis :

« Impôts ! Ouvrez-nous ou nous entrerons par la force ! »

Ayzebel se leva et alla déverrouiller la porte. Les deux hommes l’écartèrent sans douceur pour investir les lieux.

« Alors, qu’avons-nous ici ? À part cette jolie rouquine… »

L’homme regarda sur le feuillet qu’il tenait en main. Il portait une barbe de deux jours et des yeux porcins qui rétrécissaient lorsqu’il tentait de déchiffrer son papier. Sous son œil droit, on devinait les restes d’un coquard.

« Famille Penderix, deux personnes, articula-t-il. Mademoiselle, jolie demoiselle, qu’avez-vous pour nous ? »

Ayzebel leur montra la table :

« Voici. J’ai aussi économisé deux pièces pour vous. Tenez, voyez comme elles brillent ! »

L’autre homme, grand et maigre, s’approcha et lui prit l’argent des mains. Il ouvrit aussi le petit sac qui constituait l’essentiel des provisions. Ce n’était que du grain, du mauvais grain et il le souligna sans finesse.

« Vous êtes bien sûre que vous n’avez rien d’autre ? demanda le premier soldat, celui aux yeux de cochon. Je suis certain que vous nous cachez un peu de jambon ou quelques piécettes supplémentaires…

— Je vous jure, monsieur, nous ne possédons rien de plus.

— Allons, poussez-vous que je fouille ce coffre. Toi, regarde dans l’armoire. »

Les soldats ne se génèrent pas, l’un ouvrit le coffre et l’autre l’armoire. Le premier ne trouva rien d’intéressant, remuant son énorme groin comme s’il cherchait à découvrir où se cachait le jambon par son seul odorat. Le second émit un petit rire :

« Des habits, des habits de femme ; ses habits ! »

Il sortit une robe pour la regarder. L’instant d’après, il s’exclama, émerveillé :

« Oh, des dessous ! »

Il lâcha la robe, qui tomba dans la poussière et saisit une chemise fine. Tête de cochon lui ordonna sèchement d’arrêter, de chercher sérieusement plutôt que d’admirer des vêtements de paysanne. L’homme obéit et pencha sa carcasse en avant. Il commença à soulever les dessous pour fouiller le fond du placard. Ayzebel se jeta sur lui.

« Ne touchez pas à mes habits ! Vous n’avez pas honte ! »

Le premier soldat dut la trouver bien inquiète, car il s’approcha d’elle et la saisit par la robe. Il la tira au loin de son compère. Elle ne voulait pas lâcher et il tira plus fort. Le tissu craqua, dévoilant la gorge de la jeune femme. Elle se protégea de ses mains et l’homme en profita pour l’attirer à lui. L’autre fouillait toujours. Elle se débattit et finit par se libérer de la poigne du garde verrat. Elle s’enfuit jusqu’au coffre, saisit une étoffe pour en recouvrir son corps dénudé. Pendant qu’elle s’en drapait, le second soldat s’exclama :

« Tiens, une pièce d’argent ! (Il se tourna vers Ayzebel en arborant un grand sourire.) Alors, mademoiselle, vous nous avez menti ? »

Ayzebel, encore appuyée sur le gros coffre, se figea sous la crainte. Tête de cochon l’attrapa par une hanche et la maintint penchée en avant en se pressant contre elle.

« Alors, ma jolie, vous nous faites des cachotteries ? »

Le grand maigre mit la pièce dans sa poche et s’approcha d’Ayzebel, ses joues creuses rougies par le désir.

Tête de cochon releva la robe de la jeune femme et la lui jeta sur la figure. Ses yeux se plissaient pour mieux la découvrir. Elle hurla et les deux gardes sur le chariot éclatèrent d’un rire gras : on semblait bien s’amuser à l’intérieur !

Commentaires

L'intro de Geraint est super ! Pauvre Ayzebel, cette fin est toujours aussi traumatisante^^'
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mercredi 4 juillet à 20h08
Merci !
C’est vrai que ça commence pas fort pour elle...
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samedi 7 juillet à 00h58