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Antoine Bombrun

dimanche 13 mars 2016

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre dix-neuvième

Elzémie Vignonel et Théophore marchèrent un long moment dans le jardin. Lui tâchait de faire bonne figure, mais il ne pouvait empêcher la mélancolie qui l’assaillait de transpirer dans chacun de ses gestes. Elzémie, elle, suivait avec timidité. Elle n’avait encore dit mot et se contentait d’écouter son ami. Elle se sentait ridicule dans sa robe blanche, virginale, que sa mère avait spécialement choisie pour l’occasion. Quelle occasion ? Elle ne savait pas. Personne n’avait rien laissé filtrer, mais l’attitude de ses parents depuis la veille au soir présageait de quelque chose. Son cœur avait battu la chamade toute la nuit et elle s’était prise à rêver, jusqu’à ce que le comportement de Théophore brise en elle tout espoir.

Il paraissait ne penser aucunement à elle. Il déambulait entre les points d’eau, sans lui adresser un regard ni une parole. Ses yeux allaient de fontaine en statue, parfois sur un arbre ou un bosquet. Lorsqu’il lui parlait, mot solitaire, ce n’était que pour proposer une direction nouvelle à leur promenade. La jeune femme trouvait la situation tellement inconfortable qu’elle aurait voulu se retirer, prétexter quelque mal pour s’enfuir dans sa chambre. Si seulement elle avait osé…

Le plus incommodant restait la présence de son père et de celui de Théophore qui les observaient depuis l’autre extrémité du jardin. À l’arrivée des deux Groëe, Sylvert avait bondi sur Laval et les deux hommes s’étaient enfermés dans le petit bureau. Elzémie avait constaté cela depuis le haut de l’escalier qui menait à l’étage. Elle pensait qu’ils venaient pour elle et les attendait avec impatience. Mais Théophore était allé s’asseoir sur une chaise de bois dans le salon, les yeux dans le vague. Des murmures étouffés lui parvenaient depuis la salle de travail. Elle entendait surtout la voix vibrante de Sylvert. Elzémie s’était rapidement enfermée dans sa chambre. Elle avait pleuré. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle avait pleuré. Après presque une heure, son père était venu toquer à sa porte. Sa voix avait filtré par dessous le bois :

« Elzémie, Théophore voudrait se promener dans les jardins avec toi. »

La jeune femme s’était rapidement épongé le visage de son mouchoir, puis elle avait quitté ses appartements.

Sylvert trépignait. Laval avait dû le retenir à plusieurs reprises, car le vieil homme tentait de s’élancer vers son fils.

Elzémie allait formuler une excuse pour s’éclipser quand Théophore se tourna vers elle. D’une caresse, il enleva un insecte qui s’était perdu dans sa chevelure. La jeune femme ferma les paupières, rougissante. Théophore ne savait où poser les yeux ; son regard vola d’arbre en arbre, vers la fontaine, puis sur un buisson en passant loin au-dessus d’Elzémie. Lui aussi s’empourprait. Il s’approcha du bassin et se pencha pour admirer les poissons argentés.

Bougre d’imbécile ! Tu avais tenu bon jusqu’à présent, pourquoi est-ce qu’il a fallu que tu la touches ? Théophore s’accroupit en posant les genoux sur le rebord du plan d’eau, les coudes sur les cuisses ; il espérait ainsi minimiser la protubérance qui se formait dans ses hauts-de-chausse. Il devinait le regard chaud d’Elzémie dans son dos, son cou, et l’air pincé qu’elle arborait lorsque sa patience venait à bout. Il la connaissait bien, depuis toutes les années qu’il l’observait, et chacune de ses habitudes, de ses humeurs, était pour lui le plus ravissant des spectacles. Cependant, il ne pouvait se résigner à faire sa demande, pas dans ces conditions. Il parla pour se changer les idées, les yeux fixés dans l’eau :

« Elzémie, regarde. J’aime beaucoup ces poissons. L’argent de leurs écailles est mis en valeur par leur corpulence. Malgré leur épaisseur, je les trouve bien plus gracieux que les poissons de mer. Ils ont une lenteur harmonieuse, une élégance dans l’immobilité. »

Il sentit qu’Elzémie souriait et se trouva gauche. Elle doit rire de moi… Quel idiot je fais, je lui parle de… poissons… Il demeura immobile ; mal à l’aise. La jeune femme s’assit à ses côtés et répondit :

« Je les aime aussi. Chaque fois que je les vois, leurs couleurs me rappellent celles de ta maison. »

Théophore se sentit incommodé de nouveau, mais plus pour la même raison. Il obliqua la tête pour échapper à son regard et avisa les deux seigneurs voisins. Son père le fixait d’un air mauvais tandis que Laval lui murmurait quelque chose à l’oreille. Adelmie, la mère d’Elzémie, restait derrière eux, discrète et effacée comme à son habitude. Au-dessus du jardin, dans sa chambre, Laurendeau devait lui aussi les observer. Enfin, il l’espérait. À leur arrivée, lorsqu’ils s’étaient fait annoncer, son ami n’était pas venu à leur rencontre comme il en avait l’habitude.

Le son d’un bâillement déchira le silence. Elzémie s’excusa du mieux qu’elle put, confuse, mais le mal était fait. Théophore tourna brusquement les yeux et les plongea dans ceux de la jeune femme. Il entendit une exclamation étouffée de l’autre côté du jardin, mais ne sut si son père s’agaçait de sa lenteur ou s’il se félicitait de le voir enfin agir.

« Elzémie ? »

La belle répondit timidement, s’empourprant de nouveau. Seuls demeuraient deux points blancs dans la roseur de ses joues, deux petites fossettes qui marquaient un sourire qu’elle ne parvenait à cacher. Elle baissa la tête :

« Oui ?

— Il me faut te demander quelque chose. J’attends cet instant depuis des années et j’ose espérer qu’il en est de même pour toi. »

La jeune femme ne répondit rien.

« Ce jour n’est pas ordinaire. Mon père et moi ne sommes pas venus pour une simple visite de courtoisie. Notre promenade dans ce jardin n’est pas une faveur de nos parents. »

Elzémie sourit. Théophore vit le rouge de ses joues s’évanouir sous une pâle inquiétude. Il frissonna.

« Si je suis venu aujourd’hui, c’est que je veux te dire – et enfin aujourd’hui je le peux – je veux te dire que mon cœur penche depuis toujours en faveur du tien. Depuis notre plus tendre enfance, mes instants les plus doux ont été ceux qui ont eu l’honneur de ta présence, même si t’adresser la parole était tout à la fois le plus grand des défis et la plus plaisante des activités. Elzémie, aujourd’hui je désire te donner mon amour et surtout te demander de… (Sa voix se brisa, mais Théophore se reprit bien vite et continua. Les yeux d’Elzémie le suppliaient.) Te demander si… »

Théophore ne parvint pas à dépasser ces quelques mots. Il gardait le regard fixé sur le beau visage de la jeune femme. Elle était tout à fait blême à présent. Une larme gonfla une de ses paupières et coula sur sa joue. Théophore sentit ses propres yeux le piquer. Il descendit du rebord du bassin et s’agenouilla devant Elzémie, celle auprès de qui son passé comme son avenir se trouvaient, mais qui dans cet instant vacillait au rythme de sa voix ébréchée.

« Je t’aime, Elzémie. Je t’aime. Je t’aime et je voudrais que tu le saches, que tu n’en doutes pas. Je t’aime et plus que tout je voudrais partager ta vie… »

Le "mais" fatal n’était pas encore sorti de la bouche de Théophore, mais de lourdes larmes ruisselaient déjà sur le visage de la jeune femme. Lui faisait de son mieux pour les ignorer, pour continuer son monologue, mais il les voyait glisser et tacher la belle robe blanche de gros ronds humides.

« Je t’aime mais je ne peux t’épouser. Je ne peux me contenter de suivre les volontés de nos pères et de faire de ce mariage qui devrait illuminer nos existences une simple manœuvre politique. Je ne peux signer par le "oui" qui devrait nous unir à la mise à mort de mon frère. Je t’aime, mais mon amour pour toi ne doit pas exister aux dépens de la vie d’un autre. Mon cœur se brise à l’idée de te plonger dans la tristesse, mais sois-en certaine, la vie sans moi sera plus belle que celle en compagnie d’un traître à son sang. Je t’aime, Elzémie… »

En voyant Théophore aux genoux de la fille Vignonel, Sylvert s’était détaché de l’étreinte de Laval pour se précipiter vers eux. Il croyait enfin l’heureuse demande effectuée et son visage rieur paraissait plus jeune. Il courait jusqu’à son fils quand les paroles de Théophore parvinrent à ses oreilles. Il fut pris d’un doute affreux et pressa le pas plus encore. Une grimace hideuse lui tordit les traits. Laval le suivait de près. Les deux hommes parvinrent devant le bassin quand tombèrent les derniers mots de Théophore :

« Je t’aime, Elzémie, mais nous ne nous marierons pas. »

Sylvert bouscula son fils. La rage lui déformait les traits. Théophore trébucha contre le rebord de pierre et bascula dans l’eau. Les poissons d’argent filèrent se dissimuler au loin sous les algues. Elzémie hurla et bondit à quelques pas pendant que Théophore, paniqué, tentait vainement de reprendre pied. Sylvert se pencha par-dessus la bordure et gueula :

« Mais que fais-tu, Ventre-Dieu ! Veux-tu briser ta vie comme ton frère brise la sienne ?! Ne crois-tu pas que notre famille éprouve déjà d’assez grandes difficultés, ou bien ne penses-tu qu’à toi et à ta grotesque idylle ? Ce ne sont pas les remords d’un petit sottard qui vont réduire à néant tous les efforts que je fais depuis des années. Ce mariage est fixé et les deux partis iront jusqu’au bout ! »

Laval saisit sa fille par les épaules et l’éloigna. La jeune femme s’égosillait à longues plaintes aiguës, le poing enfoncé dans la bouche.

Dans l’eau, défait par la peur, Théophore s’était redressé sur un genou. Les récriminations de son père lui tombaient dessus comme des pierres.

Comme il se taisait pour reprendre son souffle, Sylvert se rendit compte de sa balourdise. Il aurait voulu revenir en arrière, mais il ne le pouvait pas.

« Foutrecouille, quel abruti je fais ! »

Il mit un pied sur le rebord et tendit le bras à son fils. Théophore s’y agrippa pour sortir du bassin. Sylvert se tourna vers Laval et Elzémie, pâle comme la mort, et leur présenta ses excuses :

« Veuillez pardonner mon emportement. Ce que j’ai commis dépasse toute mesure. (Il jeta un rapide coup d’œil à Théophore. Le jeune noble restait transi et ne bougeait pas.) Néanmoins, ce n’est pas une colère qui empêchera une grande passion de s’accomplir. Elzémie Vignonel, mon fils vient de vous demander en mariage. Le choix est désormais vôtre. Adieu. »

Sylvert prit Théophore par le bras et s’éloigna à grands pas. Arrivé vers la carriole, il cria à Astien de se hâter de harnacher les chevaux. Il saisit son fils par le col et l’envoya dans la calèche la tête première. Théophore s’y effondra mollement. Avant de claquer la portière, Sylvert lui lança :

« La date de ce mariage est décidée, alors ne crois pas que tes comédies pourront y changer quoi que ce soit. C’est un bon parti pour toi, pour nous tous, et je ne le laisserai pas passer. »

Le vieil homme allait faire le tour du carrosse afin de grimper par l’autre porte, mais Laval le retint d’une apostrophe. Il se retourna. Laval s’approchait et derrière lui, immobile, Elzémie pleurait dans les bras de sa mère.

« Sylvert ! Attendez ! Ne partez pas de suite, j’ai quelque chose à vous dire !

— Je suis désolé, Laval, mais il n’y aura plus aucune discussion entre nous tant que ce mariage ne sera pas en bonne voie. Sur ce, je vous salue.

— Justement, c’est de cet hymen que je souhaite vous entretenir. Il ne me semble pas que les doutes de ce jeune homme mettent en péril l’union amoureuse que nous voulons créer, ce ne sont là que les incertitudes d’un enfant.

— Ah. La chose est différente dans ce cas. (Puis, haussant la voix :) Astien, retenez les chevaux un instant ! Allez-y, Laval, je vous écoute.

— C’est à propos d’Euphème.

— Mais, je croyais que…

— Laissez-moi terminer ; cela concerne le mariage. Votre bon à rien de fils a décidé de s’attaquer à mes commerçants. Je ne sais quelle folie l’a emporté, mais cet animal s’est rendu coupable d’une boucherie. »

Laval parlait avec un calme et une froideur sans égal. Un observateur extérieur aurait pu voir qu’il avait répété plusieurs fois ce qu’il allait dire et que sa sérénité apparente cachait une colère épaisse ainsi qu’une volonté implacable de prendre l’avantage. Mais Sylvert, lui, était touché de trop près pour remarquer tout cela et se contentait d’accuser le choc. Laval continua ainsi :

« Il a attaqué un de mes convois, tué tous ses membres de même que les chevaux. Il a décapité chaque homme, chaque bête, et posé les crânes à la place qu’occupaient leurs possesseurs. Il a volé mes marchandises. Ce tort fait à mon domaine, survenu au moment de ce mariage entre nos enfants, est la raison pour laquelle je m’estime libre d’écrire l’accord de ce dernier pour contrepartie. Je vous le remettrai donc en temps voulu. À présent, si vous voulez bien m’excuser… »

Laval fit la révérence et tourna les talons. D’un geste, il invita sa femme et sa fille à le rejoindre, puis il se dirigea vers sa demeure.

Sylvert resta coi. Il ne savait que dire. Il aurait voulu tempêter, mais le calme de Laval avait empêché toute réaction. Il se retourna et monta raidement dans la carriole.

Théophore, toujours sur le plancher de la voiture, serrait les dents devant la vente de son amour sans pouvoir objecter le moindre mot. Astien fit claquer son fouet et le carrosse prit de la vitesse. Théophore se releva doucement et s’assit sur le banc. Sylvert, en face de lui, demeurait immobile, livide. Les deux passagers restèrent silencieux tout le trajet.

Sylvert réfléchissait : un accord de mariage constitue un des documents qui fondent la fortune d’une famille noble en explicitant le devenir de ses richesses, de ses biens, et de la grandeur de son nom. Dans le jeu qui est celui du pouvoir, Laval venait de réussir un coup de maître. Ce salaud avait caché l’attaque d’Euphème jusqu’au dernier moment, préférant attendre que Théophore ait fait sa demande à Elzémie. Ainsi, toutes les tractations antérieures concernant les noces se trouvaient nulles et non avenues. Sylvert n’avait toujours pas reçu l’acceptation du Seigneur Souverain pour renier son fils, et la folie de Daogan affectait donc toute sa lignée. Dans ces conditions, l’accord de mariage revenait à la famille bafouée. C’était elle, la lignée Vignonel, qui gagnait le droit de fixer tous les détails d’ordre pécuniaire.

Au vu de son implication, la maison Groëe ne pouvait se retirer de ces épousailles sans déshonneur, ni sans verser réparation à la famille Vignonel. Cette dernière, en revanche, pouvait décliner l’offre à son bon vouloir si elle n’estimait pas le parti adverse suffisamment convenable. Sylvert craignait cela plus que tout, car alors la dette qu’il aurait envers son ami – à cause de l’occupation du vieux moulin par Euphème – serait immense et Laval saurait la lui faire payer lourdement. Ainsi, le mariage ne pouvait être annulé sans que malheur n’arrive à sa famille et Sylvert se retrouverait forcé d’accepter tous les avantages commerciaux et héréditaires que Laval considérerait satisfaisants en échange de sa fille. Il devrait même s’estimer heureux si la dot d’Elzémie était composée de quelques richesses, car Laval aurait peut-être le culot de déclarer que donner sa fille constituait déjà un honneur plus que suffisant et que nul bien ne serait convenable aux côtés d’un tel joyau.

En face de son père, Théophore s’enfonçait aussi dans le marasme du désespoir. Lui voyait dans l’échec de ce marché l’horreur de ramener la relation entre deux êtres à des histoires d’héritage. Il lui semblait perdre d’un coup toute la naïveté de sa jeunesse. Avec Laurendeau, ils s’étaient plusieurs fois imaginés la fête qu’ils organiseraient le soir de sa demande, la bonne chère et la boisson qu’il y aurait, ainsi que la nuit empreinte de rires et de bonne humeur. Au lieu de cela, il ne souhaitait que se coucher pour ne plus jamais se relever. Ou alors, s’enfuir, loin d’ici. Il ne voulait pas de cette vie.

Enfin, le carrosse s’arrêta devant Hautesherbes. Astien descendit en vitesse et alla ouvrir les portes. Sinistres, les deux nobles posèrent le pied à terre. La petite Mélorianne courut à leur rencontre et se jeta dans les bras de son père. Celui-ci se composa un maigre sourire, puis l’entraîna dans la maison. Il avait décidé de ne plus penser à cela pour l’instant. Il voulait se concentrer sur son devoir paternel avec le seul enfant qui suivait dignement la voie qui était tracée pour lui.

Théophore monta dans sa chambre et tomba sur son lit, les vêtements encore imbibés de l’eau du bassin.

* * *

La porte alla claquer contre le mur. La surprise expulsa Théophore de son lit et l’envoya rouler dans la poussière. Sylvert s’introduisit en trombe dans la chambre de son fils et balança tout à trac :

« Le héraut Innocent n’est pas là. Euphème s’est encore cru malin et a dû l’emprisonner. Théophore, tu pars sur l’heure pour les Marches, je veux que tu y prennes tous mes hommes et que vous reveniez au plus vite. Ensuite, nous marcherons sur le vieux moulin. »

Il sortit après ces quelques mots et la porte se referma en grinçant. Théophore se hissa sur les bras, puis s’assit sur les fesses. Il se passa les doigts sur les yeux pour en chasser le sommeil et la frayeur.

Quelques secondes plus tard, la porte se fracassa de nouveau contre le mur. Théophore se redressa d’un bond sous le beugle de son père :

« Remue-toi, Sacredieu ! »

Sylvert attrapa Théophore par le col pour la seconde fois de la journée et le traîna à travers toute la maisonnée. Le jeune homme avait beau se débattre, donner du pied comme un animal pris au piège, il ne parvint pas à se libérer de l’étreinte de son père. La colère de ce dernier lui rendait une vigueur perdue. Sylvert trébucha dans l’escalier et ils dégringolèrent jusqu’au bas des marches. Cela ne calma néanmoins pas le vieil aristocrate qui se redressa et continua sa course. Il n’avait pas lâché le col de Théophore. Ils passèrent la grande porte et Sylvert envoya son fils rouler sur le perron. En bas de l’escalier, un cheval sellé attendait. Le seigneur de Hautesherbes déclara :

« Voici ta monture. Tu chevaucheras jusque Castel-de-pluie et tu ramèneras mes hommes. À présent, obéis ! »

Sa voix faiblit sur les derniers mots. Il porta la main à son crâne et la ramena écarlate. La chute dans l’escalier, pensa-t-il. Malgré cette entaille, les quelques paroles de Théophore le remirent d’aplomb :

« Non, père, je n’irai pas dans le Nord. Je ne veux pas me mêler de votre guerre idiote.

— Oh que si tu iras ! J’ai renié Euphème cette semaine et je ne suis plus à ça prêt, alors ne me tente pas. À présent, monte en selle et cesse tes enfantillages ! »

* * *

Au même moment, dans la forteresse de Vignevaux, Laval accueillait Laurendeau dans son cabinet. Sur la petite table, deux verres fins tenaient compagnie à un flacon de cognac. Comme Théophore quelques jours plus tôt, Laurendeau devina que tant de cérémonie annonçait une grande nouvelle. Laval l’accueillit depuis son fauteuil avec un grand geste de la main :

« Entre, mon fils. »

Laurendeau s’approcha d’une démarche tremblante et s’appuya sur le dossier de la banquette. Il était pâle comme le cadavre d’un chauve. Le contrecoup des deux chocs émotionnels qu’il avait vécu ces derniers jours se lisait sur ses traits. Blême, émacié, il paraissait l’ombre de lui-même. S’il avait bien résisté à la bataille de Geraint et à la séance de torture à laquelle il avait assisté, la vue de la caravane des décapités avait été trop pour lui. Il n’en dormait plus. La face de Praeb hantait ses paupières.

Laval lui fit signe de s’installer et le jeune homme contourna la banquette pour prendre place. Il s’y affala plus qu’il ne s’y assit. Laval souriait de toutes ses dents, visiblement très satisfait. Laurendeau n’en prit pas ombrage, il savait que rien ne mettait plus en joie son père que lui-même. Le vieil aristocrate s’humecta les lèvres, puis commença :

« Tu as connaissance que ta sœur a été demandée en mariage par ton ami, Théophore Groëe.

— Je ne sais pas si l’on peut vraiment dire cela…

— Oui, tu as raison, mais le résultat reste le même. Ces fiançailles sont une bénédiction pour nos deux familles et je suis certain que l’accord sera des plus intéressants pour tous. De toute manière, ce n’est pas de cela que je veux t’entretenir. »

Avant de continuer, Laval se pencha pour verser du cognac dans les deux verres. Il tendit le premier à son fils.

« Si je t’ai fait venir, c’est que je veux te donner une sorte de… promotion. Elzémie en a eu une, en accédant à son statut de femme, qui le mènera à celui de mère, de maîtresse de maison. Il me semble donc normal que, toi aussi, tu montes en grade. »

Un fin sourire étira les lèvres de Laurendeau. La situation ne l’amusait pas, son ironie si :

« Vous voulez donc me marier ? À qui ?

— Ne fais pas cette tête, mon fils ; n’aie crainte. Il n’est pas question d’épousailles. Dernièrement, tu as vu beaucoup de sang. Les massacres peuvent détruire un homme qui les subit, ils peuvent aussi le sublimer s’il parvient à les utiliser. Je ne te veux plus victime, mais bourreau. »

Laval jeta un coup d’œil à son fils. La mine ahurie qu’arborait ce dernier lui montra qu’il n’avait pas été clair. Il décida de parler plus franchement :

« Je me fais vieux, Laurendeau, trop pour diriger une armée en campagne. Pour cette raison, je dois déléguer. Je te promeus chef des hommes d’armes du domaine Vignonel. »

Laurendeau se sentit rougir : c’était un fantasme d’enfant qui se réalisait. Quel gosse n’en a pas rêvé ! Mais en même temps, il songea à Théophore et à leur promesse. Car s’il devait diriger des soldats, ce ne pouvait être que contre Euphème. Il pensa aussi à l’horreur à laquelle il avait assisté dans la ville de Geraint. Mais surtout, dans son esprit, flottait l’image encore fraîche de son ami Praeb, décapité par Euphème. Le visage blanchi, une grimace sur les lèvres, et le cri des corbeaux. Cette dernière vision le décida. Il écarta fermement Théophore de ses pensées et tendit le bras à son père :

« C’est un honneur. Je ferai tout mon possible pour ne pas vous décevoir. Je vous jure que, quel que soit le nombre d’hommes qu’il pourra recruter, Euphème Groëe ne m’échappera pas !… »

Commentaires

Pauvre, pauvre Elzémie...
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lundi 30 juillet à 14h24