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Antoine Bombrun

dimanche 21 février 2016

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre dix-huitième

Jérémiah traversa Castel-à-bois au pas de course. Il longea d’abord l’enceinte de bois où, à présent qu’elle était dressée presque en totalité, des hommes s’activaient à percer de fines meurtrières. Lorsque des ennemis monteraient au mur, des épieux jailliraient de ces ouvertures afin d’empaler les importuns et d’empêcher toute escalade. Daogan aurait voulu creuser, en avant du rempart, un large fossé qu’il aurait rempli de pieux, mais l’entreprise avait dû être abandonnée faute de main d’œuvre suffisante. Le lieutenant tourna à gauche après la grande porte, qui avait été renforcée par d’épaisses barres de fer clouées en biais. De lourdes chaînes permettaient de la fermer rapidement en cas d’attaque.

Jérémiah contourna ensuite l’atelier qui faisait dos à la menuiserie. Les rebuts de bois s’y accumulaient en réserve pour les fameux épieux. Tout contre, les forgerons concevaient des chausse-trapes afin d’en garnir les alentours de la forteresse. Grâce à la fermeté du sol, ces petits bijoux resteraient longtemps en place, sans crainte de s’enfoncer dans la boue.

Le lieutenant monta le terre-plein qui menait au donjon et dut éviter les chevaux de frise qui s’entassaient autour du moulin. Daogan avait décidé de les conserver ici, non par sens pratique, mais par manque d’espace. Ces barrières mobiles ne seraient sorties qu’en cas d’attaque afin de bloquer l’accès au portail.

La seule faiblesse de Castel-à-bois restait les matériaux de construction : le bois. Cependant, après des nuits de recherche, Daogan avait réussi à confectionner une protection ignifuge inspirée de celle des Marches. Si son fonctionnement s’avérait moins efficace, car elle produisait une fumée âcre et ne faisait que ralentir la progression du feu au lieu de l’arrêter, elle empêcherait au moins l’embrasement de la forteresse.

Enfin, Jérémiah parvint devant le moulin. Il poussa la porte et entra. L’odeur lui piqua les narines, un effluve acre de sueur et de viande grillée. Daogan travaillait à la lueur d’une chandelle, voûté sur la table branlante qui coupait la pièce. S’y trouvaient un tas de parchemins, un encrier et quelques plumes brisées.

« Daogan. »

Pas de réaction, le guerrier resta courbé sur son ouvrage.

« Daogan !

— Qui va là ! (Daogan se redressa en renversant sa chaise et porta la main à son épée.) Ah, c’est toi, Jérémiah… Qu’est-ce que tu veux ?

— Viens vite, nous avons des invités !

— Des hommes de mon père ? Ils cherchent le conflit, ou viennent parlementer ?

— Viens, tu verras ! »

Les deux hommes bondirent hors du vieux moulin et dévalèrent le mamelon jusqu’à la grande porte. Les briscards y étaient attroupés en armes. Jérémiah aboya :

« Ouvrez la porte ! »

Les soldats la déverrouillèrent, puis s’y arc-boutèrent. Il fallut la force de quatre hommes pour la déplacer. Elle s’entrebâilla dans un grincement et dévoila une dizaine de silhouettes faméliques. Daogan manqua d’en tomber sur le cul :

« Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Le vieux nous envoie des bouseux pour parlementer maintenant ? Il nous prend pour de la merde ! (Puis, s’adressant aux visiteurs :) Qu’est-ce que le seigneur Groëe veut nous dire ! »

Les nouveaux arrivants reculèrent de quelques pas devant l’agressivité du guerrier. Daogan dégaina :

« Alors, les pécores, vous ne répondez pas quand on vous cause ? (Il agita son épée dans leur direction.) Vous préférez parloter avec elle plutôt ? Attention je vous préviens, elle est plutôt sanguine ! »

Un éclat de voix du lieutenant s’interposa entre le chef de guerre et ses victimes :

« Daogan ! Ce ne sont pas des hommes de ton père, ils viennent de Rauvrour…

— De… Rauvrour… Mais alors, tu veux dire que… »

Un des paysans s’avança, jeta genou en terre et déclara :

« Nous venons nous placer sous vos ordres. Nous préférons la liberté, quitte à la payer chèrement ! »

Daogan rengaina et brisa la distance qui le séparait de l’homme. Il le saisit par le col et le redressa. Le paysan le dépassait d’une bonne tête, mais la poigne du guerrier le maintint à sa hauteur. Daogan montra les dents et grinça :

« Ne refais jamais ça, mon gars. »

Il le repoussa et beugla un grand coup :

« Je suis chef de guerre, pas un putain de seigneur de merde ! Le prochain qui se prosterne ou qui m’appelle messire, je lui envoie ma bâtarde en plein dans les entrailles ! Si vous perdez cette mauvaise habitude, les gars, vous serez sacrément les bienvenus ! »

Après sa tirade, le guerrier partit d’un énorme rire. Les briscards à côté de la porte firent de même. D’abord dubitatifs, les paysans se laissèrent bientôt emporter par l’hilarité de la troupe.

La voix de Daogan fusa au milieu des rires :

« Les gars, prenez une heure de pause ! On a de quoi fêter, ici ! Jérémiah, va donc chercher une outre ou deux dans la réserve ! »

Le beugle porta de loin en loin et bientôt toute la forteresse de Castel-à-bois fut mise au repos. Chacun se présenta devant le chef de guerre, gobelet en main, afin de recevoir la bénédiction de la terre. Lorsqu’il eut gorgé les verres de liquide, Daogan gueula de nouveau :

« À présent que la cérémonie du remplissage est achevée, profitons mes amis ! Buvons ! »

Tous les guerriers eurent le même geste du bras, vif et décidé. En un instant, les godets se vidèrent et s’éloignèrent des lèvres. Un braillement s’éleva pour demander la petite sœur. Ce à quoi Daogan répondit d’une voix de stentor :

« Putain les gars, vous ne vous attendez pas à ce que je fasse le service à chaque fois comme le pire des taverniers ! Servez-vous tout seuls, nom de Dieu ! »

Il attrapa trois outres que Jérémiah avait soigneusement déposées derrière lui et les balança dans la foule. Un tonnerre d’acclamations remercia le geste, auquel Daogan répondit par une petite courbette. Le chef de guerre se tourna ensuite vers les paysans :

« Qu’est-ce qui vous a décidé à venir ? Votre chef m’a pourtant clairement signifié qu’il était contre. »

L’homme qui avait mis genou à terre lui répondit :

« Rares sont les nôtres à être satisfaits de nos maîtres. Néanmoins, tous ou presque pensent comme le chef : ils préfèrent la pauvreté dans la vie, que plus rien du tout dans la mort. Nous, on espère qu’il existe une troisième voie… On est prêt à tout risquer pour la chercher !

— Dans ce cas, je vous aiderai, peuple de Rauvrour. Ensemble, nous la trouverons. Votre venue est une bénédiction pour nous. Je vois de plus que vous êtes équipés. Qu’est-ce que tout ce barda ?

— Pelles, pioches et faux. Ainsi que quelques sacs de graines. Nous nous sommes dit que votre rébellion ne pourrait fonctionner dans la durée sans agriculture. Autrement, vous seriez toujours dépendants de vos voisins…

— Foutrecouille, vous êtes de bons gars, vous ! Je vous donne la direction du travail de la terre ! J’y avais affecté quelques hommes jusqu’à présent, mais sans grand succès. Nous sommes des guerriers, pas des paysans ! Les gars, avant de penser boulot, allez vous rafraîchir le gosier un brin ! »

Le nouveau venu hésita, puis il ajouta :

« Avant, j’aurais une dernière chose à vous dire. Je… Je ne sais pas si ça va vous intéresser, ou peut-être êtes-vous déjà alertés. Enfin, je préfère tout vous dire. »

Daogan émit un rire gêné :

« Allons mon gars, ne fais pas tant de manières et crache le morceau, tu me fais peur là ! »

L’autre déglutit avant de commencer :

« En venant, nous avons remarqué de loin un nuage de poussière. Vu la taille, il y avait au moins soixante bonshommes ! On pensait que c’était des gars à vous, mais on a préféré être prudents, alors on s’est dissimulés sur le bas-côté en attendant d’observer qui arrivait. On ne connaissait pas la bannière, mais les armures brillantes des soldats ne ressemblaient pas à ce qu’on avait pu voir de vous. On est donc restés cachés jusqu’au bout ; on n’a pas voulu se faire repérer. La troupe est passée et a disparu au détour d’un virage. On a attendu un moment avant de reprendre notre route et on a préféré marcher loin des chemins. Compte tenu de leur direction, je dirais qu’ils se dirigeaient vers la côte. Alors, je ne sais pas de qui il s’agissait ni quelle était leur affaire, mais j’ai pensé qu’il valait mieux vous prévenir. Des hommes d’armes aussi près de votre forteresse, ça ne peut pas être que du bon…

— À quoi ressemblait leur bannière ? Un poisson qui saute par-dessus une balance ? Une vigne qui s’enroule autour d’une épée ? »

Le paysan hésita :

« Je n’ai pas bien vu à cause du vent. Et puis, comme je ne connaissais pas, je ne m’y suis pas attardé. Mais je crois bien que c’était un poisson dans l’air. Il bondissait par-dessus quelque chose. Après, je n’ai jamais vu de balance alors je ne saurais dire. Deux plateaux avec un mât… Je me rappelle avoir pensé à une sorte de navire…

— Pas un navire, une balance. Symbole du commerce. C’est la bannière de mon père, le seigneur Groëe de Hautesherbes. »

Le paysan se tapa le front :

« Vous voulez dire que votre père rassemble ses troupes ? Mais alors, c’est que la guerre est déclarée ! »

La lèvre de Daogan trembla, mais le guerrier la contint en s’exclamant :

« Qu’ils viennent ! S’ils croient que je vais me chier dans le froc parce qu’ils se préparent au combat ! Je n’attends que ça moi ! Ils pourront bien être vingt fois plus nombreux que nous, on n’abandonnera pas ! Surtout, qu’ils n’espèrent pas me faire peur, avec leurs soldats de campagne ! »

Sans un regard pour le paysan, Daogan partit vers sa horde qui buvait en braillant. Sa voix transperça le flot des rires :

« Alexire, Cheralath ! Sellez vos montures, vous partez ! »

Les deux hommes vidèrent leur verre d’un trait et quittèrent la foule. Le lieutenant Jérémiah, inquiet de ce soudain revirement dans l’humeur de Daogan, se présenta vivement devant lui :

« Que se passe-t-il ? »

Daogan ne lui répondit pas et tourna les talons. Jérémiah le suivit des yeux sans comprendre. Il allait faire de même avec tout son corps lorsque le paysan intervint :

« Je viens de lui annoncer que nous avons croisé des soldats en arrivant. Quand je lui ai décrit leur bannière, il a deviné qu’il s’agissait d’hommes de son père. Il est prêt à faire la guerre…

— Ah le coquebert ! Il va faire une connerie ! »

Jérémiah bondit à la poursuite du chef de guerre.

* * *

Daogan cravacha hors de Castel-à-bois. Cheralath et Alexire pressèrent leur coureur afin de ne pas se laisser distancer. Le second grommelait dans sa barbe et tâchait vainement d’allumer sa pipe dans les tressauts du chemin.

Après quelques minutes, les deux soldats rattrapèrent leur supérieur. Alors qu’ils le talonnaient d’une vingtaine de mètres, Alexire beugla pour attirer son attention. Daogan tira les rênes et sa monture s’arrêta en cabrant. Les deux briscards le rejoignirent et les trois hommes furent engloutis dans un nuage de poussière. Cheralath prit la parole le premier :

« Quels sont les ordres ?

— Galopez jusqu’à Vignevaux ; je veux savoir si le seigneur Vignonel rassemble ses troupes. Observez avec discrétion et revenez dès que vous aurez mon renseignement ! Tâchez aussi de voir si les hommes se préparent à la guerre ou s’ils ne font que le pied de grue. »

Les deux hommes opinèrent pour toute réponse et le groupe se sépara. Daogan reprit sa course vers Hautesherbes. Les sabots de son cheval soulevaient des croûtes de terre sèche et de petits gravillons. Les arbres et les champs défilaient sur le bas-côté. Daogan ne cessait de donner du pied. Vite, toujours plus vite. La route le mena sur la côte, où le vent du large charria le bruit et l’odeur de la mer. Daogan grogna, sans un regard vers l’est :

« Saleté de poiscaille ! »

Bientôt, la forteresse de Hautesherbes apparut au loin. Sur sa plus haute tour flottait une bannière gris écaille où un poisson bondissait par-dessus une balance de bois. Un mât, comme avait dit le paysan, entouré par deux plateaux. Mais Daogan ne voyait pas un navire, lui, plutôt une potence.

Le chef de guerre immobilisa sa monture à une demi-lieue de la citadelle. Il mit pied à terre et fixa les murs. Il n’apercevait rien, hormis les troncs qui dépassaient des remparts. Néanmoins, il perçut comme un écho. Il tendit l’oreille et se trouva bientôt certain de ce qu’il entendait. Le grondement d’une armée en cantonnement.

Daogan sentit la colère lui grimper dans les veines. Ses doigts tremblèrent, sa bouche écuma, ses dents grincèrent. Une seconde, il crut avoir le choix : l’apathie ou la fureur. Puis sa violence éclata. En un bond il fut en selle. Déjà, il jetait son coureur au galop et se précipitait vers Hautesherbes. Il dégaina et poussa un hurlement. Sur les murs, son cri fut répercuté par une sentinelle.

Soudain, un martèlement attira l’attention de Daogan. Une cavalcade dans son dos. Il tira les rênes pour opérer à une volte-face. Sa lame fusa et les fers s’entrechoquèrent. Les deux montures se heurtèrent et celle de Daogan fut repoussée de trois bonnes coudées. Daogan lui pressa les flancs sans douceur et il repartit au contact. Il désarma son adversaire d’un revers et frappa encore. Il visait la gorge.

Jérémiah n’eut que le temps de se projeter en arrière pour esquiver l’épée de Daogan. Il tomba lourdement sur le cul pendant que son cheval prenait la fuite à quelques pas. Le chef de guerre fit cabrer son coursier pour piétiner son ennemi. Le lieutenant roula sur le côté et se déroba aux sabots ferrés. Il gueula :

« Daogan ! C’est moi, fais pas le con !

— Jérémiah ! Putain, mais qu’est-ce que tu fais là ! »

Le chef de guerre tira violemment les rênes et maintint sa monture. Celle-ci renâcla avec brutalité, mais le cavalier tint bon. Elle frappait des sabots sur le sol dur et gardait les oreilles couchées. Daogan la calma d’un cri. Le coureur resta frissonnant d’excitation, mais il ne bougea plus.

Jérémiah se redressa avec difficulté et se massa le postérieur. Daogan grogna à son encontre :

« Alors, qu’est-ce que tu fous là ?! »

Il était visiblement en rogne, mais ne bouillait plus comme quelques instants auparavant. La surprise l’avait calmé. Jérémiah répondit, le souffle court :

« Je suis venu t’empêcher de faire une idiotie… Et vu comme tu chargeais la forteresse de ton père, je crois que j’ai bien fait ! »

Daogan afficha la bouille gênée d’un garçon pris sur le fait :

« Je crois que je me suis laissé emporter…

— Emporter ? Le mot est faible ! Tu allais te conduire comme le pire des imbéciles ! »

Daogan baissa la tête une seconde, puis il éclata :

« Mon père rassemble ses troupes ! Putain, si l’ancêtre veut la guerre, il va être servi !

— Réfléchis Daogan, réfléchis ! Tu crois vraiment que ton père va attaquer Castel-à-bois ?! Tu crois vraiment que deux seigneurs fonciers vont marcher sur des hommes du Nord ? Foutaise ! Il ne cherche qu’à t’impressionner ! Il veut te désarçonner pour que tu commettes une imprudence ! Et, sans moi, tu aurais fait la plus belle ânerie de ta vie ! Tu comptais entrer en armes dans Hautesherbes ? Avec tous ces soldats autour ? Tu te serais fait embrocher avant même d’avoir pu poser les yeux sur ton père !

— Merde. Merci Jérémiah. Je n’avais pas réfléchi jusque-là… »

La voix de Daogan se brisa. Un autre homme aurait eu honte du ridicule de sa conduite, lui en était simplement attristé. Peu lui importait le regard de ses semblables, car il se savait prêt à occire le premier qui oserait se moquer. Par contre, il rageait contre sa bêtise.

Jérémiah le prit par l’épaule :

« Allons, Daogan, rentrons à la forteresse. »

Le chef de guerre allait le suivre, mais ses yeux s’illuminèrent soudain. Il se tourna vers son lieutenant, un grand sourire en travers de la trogne :

« Mon père cherche l’intimidation et il se croit malin ! On va rentrer dans son jeu et le pousser dans ses retranchements ! Allons, en route mon ami ! »

Il bondit sur sa monture et talonna de toute la force de ses jambes. Jérémiah le serra de près avec un petit sourire : à présent qu’il a pris le dessus sur sa colère, il va agir comme un vrai chef de guerre ! J’ai hâte de voir la suite !

* * *

Daogan pénétra en trombe dans Castel-à-bois. Il trompeta dans son cor pour rassembler la troupe. Les briscards accoururent de tous côtés. En un instant, la horde s’étendit sous les yeux du guerrier. Alexire la fendit pour effectuer son rapport. Il glissa quelques mots à Daogan, puis celui-ci se tourna vers la foule :

« Nordiques ! Nos adversaires regroupent leurs hommes. Des soldats se pressent depuis les quatre bords de la carte pour se camper devant leurs murs. Elles emplissent les beaux jardins de Hautesherbes et se faufilent dans les vergers de Vignevaux. Mon père désire nous écraser par le nombre, il veut fouler au pied notre courage, piétiner notre honneur. Mais ce qu’il ne sait pas, c’est qu’un homme du Nord ne redoute pas l’adversité ! Que nos ennemis soient dix fois plus nombreux que nous, cent fois, qu’importe ! Ce ne sont que des bourgeois, des nobles bouffis et bedonnants ! Nous allons leur montrer que nous ne craignons pas le fer ; nous ferons couler le premier sang ! Les trente premiers cavaliers qui patienteront devant la porte partiront à mes côtés, les autres se contenteront de bûcheronner ! Rompez ! »

La horde se délita en un instant. Chacun partit empoigner ses armes et enfiler son armure. Seul le lieutenant resta auprès de Daogan, il attendait les ordres.

« Mon père rassemble ses troupes ? Je vais faire pire et mettre les miennes en marche ! Jérémiah, je te laisse le commandement de Castel-à-bois. Nous ne serons pas longs. »

Le lieutenant hocha la tête et Daogan pressa légèrement son cheval afin qu’il se rendît devant la grande porte.

Les premiers cavaliers à se présenter furent les jeunes Alleric et Bastian. Ils arboraient un sourire joyeux, même si celui de Bastian restait un peu figé de par un coin. Daogan les félicita d’une empoignade, puis il volta pour attendre les suivants.

Lorsque trente soudards furent alignés devant la lourde, Daogan fit meugler son cor. En réponse, quelques cris piteux de soldats trop lents résonnèrent dans les écuries. Le chef de guerre amorça un petit galop et fit le tour de ses hommes. Il les regardait, il les jaugeait, il les défiait ! Eux bombèrent le torse en vociférant, ils faisaient sonner leurs armes et ruer leurs chevaux. En définitive, Daogan arrêta sa monture face à eux, les quatre sabots en terre. Derrière lui, le donjon massif se découpait crûment sur le ciel bleu. Le chef de guerre déclara d’une voix forte :

« Soldats, cavaliers des Marches ! Voilà longtemps que je vous ai promis des batailles, voilà trop longtemps que les métiers de terrassier et de bûcheron vous pendent comme une veste trop large ! Aujourd’hui, cintrés dans nos armures, l’épée luisante, l’arc prêt et le moral de fer, nous engageons la belligérance ! Nous n’avons pas à supporter la folie des riches, puisque nous sommes les forts ! Aujourd’hui, nous prouverons à tous ceux qui peuvent en douter que la richesse n’est rien, comparée à la puissance des hommes des Marches ! »

Le discours avait gonflé les cœurs d’impatience, même les chevaux piaffaient et renâclaient. Daogan dégaina et pointa sa lame au ciel. Il libéra cette excitation contenue en une gerbe de terre et de gravillons :

« Au galop ! »

Après une lieue de cavalcade, Alleric monta aux côtés de Daogan et demanda :

« Allons-nous attaquer Hautesherbes ?

— Non, gamin, il est trop tôt pour les batailles rangées. L’heure est aux escarmouches ! Les insultes, les moqueries, tout cela n’importe que peu les aristocrates. Heureusement, je sais comment les faire réagir. Je vais comprimer leurs voies commerciales comme j’apposerais un garrot. Ce sera vif, incisif ! Alexire m’a averti qu’il a vu une caravane quitter Vignevaux. Mes amis, grâce à votre renfort, celle-ci ne parviendra jamais à destination ! »

Alleric fit la moue :

« Mais, pourquoi nous attaquer au seigneur Vignonel ? Notre ennemi n’est-il pas votre père ?

— Regarde plus loin que le bout de ton nez, gamin. Mon père s’est allié aux Vignonel. Il a ferré sa proie et ne permettra pas qu’elle lui file entre les doigts : les deux familles sont nos adversaires. Néanmoins, Laval Vignonel est un homme fier qui ne se laissera pas gouverner aisément. Rien de plus facile donc que de les pousser à la discorde ! »

* * *

Les quelques charrettes se suivaient au pas lent des chevaux de trait. Le trajet jusqu’à la capitale était long, surtout à bord de ces inconfortables véhicules. Praeb jouait aux cartes avec Ederrannon. Le vieillard avait beaucoup rechigné avant d’attaquer la partie. Comme à son habitude, il invoquait son grand âge pour rester sur son siège à ne rien faire, tandis que les cochers alternaient. Mais depuis tout ce temps que Praeb le côtoyait, il savait que l’homme simulait le poids de ses années. À la taverne, lorsque l’on s’arrêtait pour la nuit, il était le premier à alpaguer les demoiselles. Il n’acceptait d’être servi que par les plus jolies verseuses et dans le cas contraire prétextait que l’on s’était trompé dans sa commande pour renvoyer la malheureuse. À force de bizarreries de ce genre, on commençait à le connaître dans toutes les auberges entre Vignevaux et Landargues, leur principale route commerciale. Dans certaines, même, on l’appelait le Bélésaire Viqueford de la plèbe !

Alors, quand Praeb repérait Ederrannon prostré sur le banc de la charrette, courbé comme un ancêtre, il lui mettait une tape dans le dos et lui proposait une partie. Pendant les premières heures, Ederrannon résistait, puis, l’ennui venant, il retournait sa veste et les deux hommes s’engageaient dans d’interminables duels où l’entrain de Praeb s’effritait bien avant celui de son ami. Leurs compagnons s’amusaient de les voir si complices, l’un qui se voulait vieux comme le monde et l’autre presque encore un enfant.

Quand on entendit le bruit du galop des chevaux, le jeu en était au moment où le désagrément du voyage est oublié, emporté par la gaieté de la partie. Les cartes des trois couleurs s’étalaient sur le banc : rouges, grises et vertes. Chaque teinte possédait un pouvoir particulier. Les rouges prenaient le dessus sur les autres et les envoyaient dans la défausse. Les grises permettaient de récupérer les cartes perdues ou d’en protéger d’autres. Les vertes, quant à elles, ne détenaient pas d’autre rôle que celui de l’équilibre et faisaient office de tampon. Les joueurs débutants misaient tout sur les deux premières couleurs, tandis que les plus expérimentés comprenaient l’intérêt de la neutralité des verts pour une bonne gestion de leur tour.

De plus, chaque carte portait un numéro, de un à sept, qui donnait sa puissance. Ainsi, chacune ne pouvait effectuer son effet que sur une carte possédant une valeur égale ou inférieure.

Les joueurs disposaient une carte chacun leur tour à partir du centre de manière à former une étoile à huit branches. L’objectif étant d’établir une suite – de couleur ou de nombre – avant l’adversaire et avant que la pioche ne soit vidée.

D’aucuns voyaient dans ce divertissement une parodie de l’équilibre politique en Cannirnosk : chaque teinte représentant un ordre et chaque numéro une lignée aristocrate. Le nom originel, l’Étoile, avait d’ailleurs changé pour le Cannir depuis presque quatre-vingts ans.

Praeb venait de jouer lorsque le martèlement des sabots se fit entendre. Tous les marchands tournèrent la tête vers l’arrière. Seul Ederrannon resta penché sur le jeu, concentré.

Un cri s’éleva depuis l’avant de la colonne. C’était le chef du convoi qui donnait un ordre :

« Vu le nuage de poussière, la troupe semble d’importance. Déportez les chariots sur le bord de la route afin de ne pas gêner ! »

Daogan aperçut de loin les charrettes alignées l’une derrière l’autre et il cria :

« On y est, la caravane est en vue ! Sortez les arcs ! »

Il poussa davantage sa monture et l’excita par de rapides grognements.

Sur sa charrette, les émotions de Praeb s’enchaînaient à toute vitesse. Dans son trouble, il avait laissé tomber ses cartes à jouer. Elles lui avaient glissé des mains et s’étaient répandues sur le sol. D’abord, il avait été subjugué par la beauté de ces cavaliers, puis, lorsqu’il avait vu les arcs, il n’avait pas pu retenir un hoquet de terreur. Un des traits de la première volée siffla à ses oreilles et le manqua de peu. Derrière lui, Ederrannon tomba sur le chemin poussiéreux.

Après deux salves tirées en pleine course, Daogan donna l’ordre de dégainer les épées. Il brandit la sienne et vociféra son cri de guerre. Il pouvait voir, à peine quelques dizaines de coudées plus loin, la panique qui embrasait le convoi. Certains marchands demeuraient tétanisés ; d’autres tentaient vainement de mettre au galop leur bourrin ; les derniers, enfin, prenaient leurs jambes à leur cou.

Le choc tonna dans la campagne. Le heurt du fer, le craquement du bois, les hurlements des hommes. Daogan se déporta juste avant le contact et contourna la caravane pour galoper jusqu’à l’avant. Au niveau du chariot de tête, il s’arrêta et rugit de toute la puissance de ses poumons :

« Cette putain de charrette est mienne. Je n’hésiterai pas à embrocher le premier qui s’en approchera ! »

Le chef de convoi se tassa sur son banc ; une flaque jaunâtre se dessina sur le bois usé.

Praeb dut bondir en arrière pour échapper au premier coup d’épée. À cheval sur les marchandises, il saisit son poignard pour se défendre. Dans un braillement, il bondit sur le premier des cavaliers. L’homme éclata de rire en esquivant la pitoyable tentative.

Quelques instants plus tard, de grosses gouttes de sang venaient décorer les cartes éparpillées sur le sol. Le bras de Praeb pendait de la charrette, la main comme tendue vers son jeu.

* * *

Le vieux paysan était gêné : c’était la première fois qu’il patientait dans les couloirs de Vignevaux. J’espère aussi que ce sera la dernière ! Tout se révélait trop propre, trop riche, trop clinquant. La verte épaisseur des arbres lui manquait, le glouglou du ruisseau en contrebas de sa cabane, la quiétude des prés. Hélas, tout avait été rompu par l’arrivée bruyante du gras marchand.

Le revendeur était parvenu galopant depuis les champs. Il beuglait comme un âne en rut. Le paysan s’était levé de son banc, où il prenait un repos bien mérité. Le bourgeois s’était effondré à ses pieds, rouge de sang, trempé de sueur et de larmes, gueulant sa terreur.

« Qu’est-ce qui t’arrive, mon gars ? Tu t’es fait attaquer ? »

Le marchand n’avait pas réussi à répondre. Il respirait mal et soufflait plus fort qu’un bœuf. Il avait finalement lâché entre plusieurs inspirations :

« Mon convoi, on a été attaqué ! Daogan, c’est Daogan ! »

Le paysan soupira et continua son récit :

« Ensuite le revendeur a perdu connaissance et il est tombé à mes pieds. Je l’ai alité avant de le laisser aux bons soins de ma femme et de mon fils, puis je suis venu vous voir directement. Je sais que c’est un de vos hommes, car j’ai reconnu votre emblème fiché dans son pourpoint de cuir. Je l’ai apportée pour preuve, la voici. »

Le vieillard s’était levé pour présenter la petite pièce de métal au seigneur Laval Vignonel, mais il fut brutalement repoussé par un garde et rassit de force. Le cerbère s’empara de l’écusson et l’apporta à son maître. Laval l’observa rapidement, puis fit sortir le paysan d’un geste vif de la main. Les soldats accompagnèrent ce dernier et l’assirent sur un banc devant le grand salon.

Laval paraissait bouillonner intérieurement, mais c’est sur un ton calme qu’il demanda à un serviteur d’aller quérir Laurendeau. Conserve ta colère, qu’il s’enjoignait, amasse-la et tu ne la laisseras jaillir qu’en présence de ce fot-en-cul de Sylvert !

Le jeune Laurendeau entra quelques instants plus tard. Son père l’accueillit par ces quelques mots :

« Suis le paysan. Que le convoyeur vous guide jusqu’au lieu de la bataille. »

Deux heures de chevauchée menèrent les trois hommes jusqu’au convoi. De loin, l’étendue du massacre demeurait invisible. Les chariots paraissaient garés sur le bas-côté, proprement alignés pour ne pas gêner le passage. Seule la nuée de corbeaux, à cent mètres de la caravane, révélait le macabre de la situation. Les charognards croassaient en une ronde violente. Ils échangeaient des coups de becs rageurs, se repoussaient à force fracas d’ailes et de griffes pour atteindre un curieux monticule. L’air résonnait du cri de leur affrontement.

En parvenant au convoi, Laurendeau remarqua de menus baluchons blanchâtres disposés sur chaque banc des charrettes, ainsi qu’une étrange absence de passagers. À moins de cent mètres, le marchand immobilisa sa monture. Il préférait ne pas s’approcher plus de sa caravane.

Le cheval de Laurendeau renâcla un peu lorsqu’ils abordèrent les chariots. Le jeune homme se pencha pour observer les petits sacs blafards. Il découvrit avec stupeur une paire d’yeux sur chacun, ainsi qu’une bouche, un nez et deux oreilles. Intacts pour la plupart, certains défigurés par le tranchant d’une lame ou la pointe d’une flèche.

Laurendeau traversa cette collection funèbre. Les visages se succédèrent avec une étonnante netteté. Pâles, mais reconnaissables, disposés à leurs places, sur leurs bancs. Et devant chaque charrette, deux besaces informes : le crâne décapité des chevaux.

Laurendeau tint bon jusqu’à ce qu’il découvre une dernière face, à côté de celle d’un vieil homme aux joues épaisses. Praeb. Laurendeau s’affaissa sur sa monture. Il ne put retenir le flot nauséabond qui s’écoula de sa bouche jusqu’à la robe baie de son coureur, puis dégoulina sur la terre tachetée.

La voix du paysan résonna lugubrement et se fraya un passage difficile au milieu des croassements :

« De la chaux. Ces barbares ont recouvert les têtes de chaux afin que les corbeaux ne s’en approchent pas… »

Laurendeau redressa le buste et s’essuya les coins de la bouche. Les traits de Daogan se présentèrent à lui. Il ne les avait aperçus qu’une fois, dans la forêt de Vignevaux, mais ils lui apparaissaient avec une inquiétante précision. Sa monture effectua quelques pas, docile, et se rapprocha du monticule aux corbeaux. Les cadavres sans tête des hommes et des chevaux. Les croassements lui vrillèrent l’esprit, mais Laurendeau ne réagit pas. La haine venait de le harponner. Cette ombre rougeoyante armée de griffes et de becs. Elle le déchira, le pénétra et s’insinua au plus profond de son âme. Ses crocs acérés s’enfoncèrent au plus profond de sa résolution. Rancune.

* * *

Un messager de la famille Groëe se présenta devant la forteresse de Vignevaux. Laval s’avança et découvrit le jeune Astien, qui franchissait humblement les portes. Laval jura entre ses dents :

« Ce salaud ose m’envoyer un gamin ! Un gamin ! »

Il sentit sa rage l’envahir, mais s’obligea à garder la bouche close. Ses doigts comprimèrent le tissu de son manteau.

Astien s’inclina :

« Monseigneur Vignonel, je viens sur ordre de mon maître vous annoncer que le seigneur Groëe et son fils vous rendront visite demain pour la demande en mariage de Théophore. »

Le serviteur s’inclina de nouveau et quitta la pièce.

Commentaires

Un chapitre bien atroce, mais une conclusion... inattendue^^
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lundi 30 juillet à 12h25