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Antoine Bombrun

dimanche 31 janvier 2016

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre dix-septième

Sylvert avait fait venir son fils dans le grand salon. Ce dernier, au contraire du petit bureau qui donnait sur la mer, avait vue sur les champs. La pièce était aussi large que longue, bordée de fenêtres au verre épais capables de résister aux assauts du vent. Si une grosse table pouvait la fendre les jours de banquet, elle brillait ce jour-là par sa simplicité. Un épais tapis rouge, quelques chandeliers et un feu qui dévorait la cheminée. Tout au bout, dans l’angle, deux fauteuils et une table basse.

Théophore entra et traversa le salon. Ses pas, d’abord étouffés par le tapis, résonnèrent lorsqu’il le quitta pour s’approcher de son père. Le jeune homme s’arrêta devant la petite table. Le seigneur de Hautesherbes restait coi, immobile face aux prairies et aux landes de son domaine. Étonné par cette absence de réaction qui ressemblait si peu à son père, Théophore considéra à son tour le paysage.

Le pré ondulait sous le vent. Les bourrasques donnaient naissance à des vagues jaunâtres qui roulaient jusqu’à perte de vue. Au loin, leur ressac se heurtait à de larges récifs quadrupèdes contre lesquels les tiges éclataient en gerbes d’écume. Les analogies déferlèrent sous les yeux ravis de Théophore et la métaphore l’emporta. En plissant les paupières, il apercevait presque de gros anchois qui sautaient hors des flots et quelques mouettes qui criaillaient tout autour.

Le jeune homme secoua la tête après quelques secondes. Son regard se porta sur la table basse ; des petits gâteaux, du thé qui fumait dans l’infuseur. Théophore huma l’air, puis souffla :

« Figue. »

Sylvert se retourna. Il paraissait surpris de voir son fils, puis se souvint qu’il l’avait fait demander.

« Figue, c’est cela. Je ne sais pas si c’est d’avoir rendu visite à Laval, ou bien le temps de l’automne, mais le thé m’a paru une bonne idée. »

D’un geste, Sylvert présenta à Théophore une bergère venue de temps anciens. Les deux hommes s’assirent.

« Ta mère aimait beaucoup cette flaveur. Je ne bois pas beaucoup de thé mais, malgré les souvenirs que charrie celui-ci, il reste mon préféré. »

D’un geste habile, le seigneur de Hautesherbes versa le liquide brûlant dans deux tasses. Comme Théophore portait la main au sucrier, son père le retint de la voix :

« Je ne te le conseille pas. Les figues ont été cueillies bien mures, elles parfument le breuvage comme une sucrerie ! »

Théophore s’exécuta et ils dégustèrent. Le silence était profond, presque pesant, troublé uniquement par la stridulation du vent. Une fois les tasses vides, Sylvert les remplit de nouveau.

Bientôt, le jeune homme se sentit gêné par cette situation inhabituelle. Il se racla la gorge et demanda :

« Vous m’avez fait demander, mon père. »

Sylvert parut sortir d’un rêve. Il se tourna vers son fils, le regarda un instant, puis le questionna :

« Te souviens-tu de ta mère ?

— Bien sûr, père.

— Je veux dire, son visage, ses attitudes, son port de tête, ses habits. Toutes ces petites choses qui font qu’elle était ce qu’elle était… »

Théophore hésita un peu avant de répondre.

« Pas de tout ; mais je crois que je me rappelle son visage.

— Elle est morte soudainement, tu sais, un jour d’automne. Il y avait du vent comme aujourd’hui, et des moutons dans la mer. Lorsque le malheur est arrivé, Alcédias m’a demandé si je voulais faire venir un peintre pour l’immortaliser. Sur le coup je n’ai pas compris, je ne voulais pas, Dieu non, je ne voulais pas posséder un tableau qui toujours la représenterait sans vie, je ne voulais pas faire face à sa mort. Alors nous l’avons enterrée comme cela. Mais, à présent, je sais ce que notre prêtre vert a voulu me dire. Ce n’est pas sa mort qu’il désirait représenter, mais sa vie. Parce qu’un tableau d’elle, même éteinte, cela aurait toujours été plus vivant que son absence. Je ne me suis pas rendu compte de cela tout de suite, pas assez vite, mais à présent je n’ai plus rien d’elle, plus rien que des robes vides et des bijoux esseulés… Pas une image… Parfois le soir, lorsque j’essaie de m’endormir, je cherche à revoir son visage mais je n’y parviens pas. Il est comme entouré d’un halo, d’un brouillard, et plus je cherche à le saisir plus il m’échappe. Tiens, regarde (Sylvert tendit un médaillon à son fils.), c’est le seul portrait d’elle que je possède. Elle a douze ans… Malgré sa jeunesse, on la reconnaît déjà. On voit ses petits yeux malins et une grande bonté dans le sourire. Ta sœur me fait souvent penser à elle, tu sais. Je ne puis m’empêcher de les comparer, souvent je lui dis "Comporte-toi comme une grande dame, pense à ce que maman aurait fait." »

Sylvert se tut un moment. Théophore était à présent tout à fait embarrassé ; il n’avait jamais vu son père dans cet état. Il ne savait que faire : répondre, l’enlacer ? Avant qu’il ne puisse décider, Sylvert soupira et reprit, presque sur le ton de l’excuse :

« Ah, mon fils, que c’est dur de vieillir… Je me console en vous voyant grandir, toi et Mélorianne, je me console, mais finalement vous grandissez si vite ! Regarde, te voilà déjà un homme ! »

Il essuya une petite larme qui coulait depuis son œil droit, puis resta un instant les yeux dans le vague. Soudain, il s’exclama :

« Diable, je divague ! Et depuis longtemps, le thé est déjà froid… Allons, bois Théophore, et n’écoute pas ton ancêtre de père ! »

Les deux hommes burent en silence. Le thé était froid, en effet. Théophore se demanda pourquoi son père ne s’était jamais remarié. Il aurait voulu formuler sa question, mais il n’osa pas. Il pensa aussi à Elzémie Vignonel et à ce qu’il ferait si la Mort l’emportait. Il ne réussit pas à trouver de réponse. Je suis trop jeune, certainement…

« Théophore, sais-tu pourquoi je te dis tout cela ?

— Non, père, pas le moins du monde.

— Alors décidément, je deviens vieux. »

Sylvert opéra une petite pause le temps de se masser les paupières, puis il se lança :

« Mon fils, je veux que tu épouses Elzémie, la fille de Laval. Je sais que tu en es amoureux depuis longtemps bien que tu ne m’en parles pas. J’estime que tu es en âge de prendre femme. »

Théophore manqua de s’étouffer. Le thé lui sortit par le nez et il toussa violemment. Il reposa sa tasse sur la table basse, au centre d’une flaque tiède.

« Je… je ne… Je ne sais pas quoi répondre…

— Alors ne réponds rien. Il y a plusieurs mois, j’ai écrit à Laval sur le sujet. Il est enchanté par la proposition. En réalité, les préparatifs sont déjà plus ou moins en marche. »

Théophore faisait les yeux ronds. Il ne savait que penser de tout ce qu’il entendait. Sylvert continua dans sa lancée :

« En fait, il ne te reste plus qu’à faire ta demande à l’intéressée. Ce mariage sera une bénédiction pour nos deux familles ! Vous vous accordez bien l’un l’autre ; vous formerez un couple charmant. De plus, ces épousailles scelleront plus encore l’alliance entre la famille Groëe et celle Vignonel. Mon fils, tu participes à une grande entreprise !

— Merci, père, vous me faites trop d’honneur.

— Et bien, tu ne me sembles pas ravi. Tes sentiments pour elle n’ont tout de même pas changé ?

— Non, non bien sûr ! (Il rougit : moi qui pensais avoir été discret !…) Mais…

— Allons, qu’y a-t-il ? Je pensais te voir sauter de joie… Ce n’est pas la réaction que j’ai eue lorsque ton grand-père m’a donné l’autorisation d’épouser ta mère ; je crois que j’aurais pu faire le tour du pays à la course tellement j’étais heureux !

— Non, père, ce n’est pas cela… »

Le cœur du jeune homme battait la chamade. Des sentiments contradictoires se heurtaient en lui. Une grande joie, de la peur, et autre chose de plus insidieux. Daogan venait de surgir en armes dans ses pensées, il affrontait leur père et combattait pour la liberté. Théophore ne trouvait pas les mots pour s’expliquer, il ne déchiffrait pas lui-même tout ce qui se jouait ici. Alors, si lui ne comprenait pas, comment Sylvert pourrait-il comprendre ? Comment pourrait-il comprendre, lui qui semblait déjà avoir oublié Euphème, comment pourrait-il comprendre que ce mariage me rebute à cause du respect que j’éprouve pour mon frère ? Que je suis pris entre mon amour pour Elzémie et celui pour Euphème ? Que je ne peux promettre fidélité à l’un sans trahir l’autre ?

Théophore se sentait perdu, piégé. D’un côté son père, de l’autre sa bien-aimée, au centre Daogan. Au lieu de paniquer, le jeune homme demanda calmement :

« Puis-je me retirer, père ?

— Eh bien, oui, oui bien sûr… »

Théophore quitta la pièce à grands pas, laissant un Sylvert désemparé cramponné à sa bergère. Le vieil homme se sentait comme le perdant d’une grande bataille. L’image floue de son épouse s’effaça tout à fait, remplacée par de bien plus réels soucis du présent.

* * *

Théophore cravacha jusqu’à Vignevaux. Il espérait que chevaucher lui permettrait d’oublier ses problèmes. Pourtant, ni la griserie de la vitesse ni le vent dans ses cheveux ne parvinrent à effacer son mal-être. Il quitta les côtes et s’enfonça dans l’arrière-pays, traversa sans un regard les étendues champêtres.

En moins de deux heures, le cheval pommelé avait englouti les lieues et il piétinait les parterres du domaine Vignonel. Théophore sauta au bas de sa monture et l’abandonna aux bons soins des palefreniers. Laurendeau, je dois voir Laurendeau ! Un serviteur l’accueillit d’une courbette et le jeune noble demanda tout à trac :

« Où est Laurendeau ? »

Le domestique parut surpris et redressa le torse :

« Le jeune maître est monté dans sa chambre pour se reposer. Il est revenu tout à l’heure d’une absence de plusieurs jours… »

Théophore n’écouta pas la fin de la tirade et grimpa quatre à quatre les marches qui menaient à la chambre de son ami. Sa course surprit une servante qui manqua de laisser tomber son bac de linge. Arrivé au premier étage, il arpenta les corridors pour aller tambouriner sur la porte de Laurendeau. Un grognement étouffé lui répondit, auquel Théophore opposa sa voix :

« Ouvre-moi, Laurendeau, c’est moi ! J’ai à te parler ! »

Un autre grondement filtra sous la porte, puis des bruits de pas. Une clé tourna dans la serrure, deux fois, trois fois. Enfin, l’ombre de Laurendeau apparut dans l’entrebâillement. Il arborait la face du dormeur interrompu, mais l’accoutrement d’un cavalier en campagne. Néanmoins, ce qui parvint à harponner l’attention de Théophore fut l’odeur. Une exhalaison méphitique, un miasme putride, une violente pestilence. Il vacilla sous le choc, recula d’un pas et porta la main à son nez.

« Qu’est-ce que tu me veux ? » menaça Laurendeau.

Théophore rougit et bredouilla quelques excuses : il ne s’attendait pas à un tel accueil. Il s’embrouillait dans ses explications quand Laurendeau reprit la parole :

« Pardon, mon ami. Excuse-moi. Je dormais et ce n’est pas moi qui parle, mais l’épuisement. (Il secoua la tête et continua :) Allons, entre. »

Laurendeau tira la porte en grand et Théophore s’introduisit dans la chambre obscure. Il y régnait la même odeur fétide que dégageait Laurendeau. Le jeune homme sembla s’en rendre compte, car il alla ouvrir fenêtre et rideaux. La lumière pénétra avec le jour. Après quelques secondes, l’air fut de nouveau respirable. Théophore fit le tour de la pièce des yeux. Le lit était fait, mais froissé, comme si son ami s’était laissé tomber de fatigue sans trouver la force de le déplier. À côté traînaient de lourdes bottes de cavalier, un fourreau crasseux et un casque de métal. Sans une pensée pour les soucis qui l’avaient fait venir, Théophore s’enquit avec empressement :

« Mais que t’est-il arrivé ? »

Laurendeau s’effondra sur le lit avant de répondre. Théophore allait l’imiter, mais l’odeur lui fit garder ses distances.

« Mon père m’a emmené mater une révolte. Le peuple de Geraint s’est soulevé il y a quelques jours, la garnison s’est retrouvée débordée et nous avons dû intervenir… Un massacre, Théophore, un vrai massacre… Je croyais savoir ce qu’est la guerre, mais je me trompais. On ne le sait pas avant de l’avoir vu. Le sang, la mort. Le pire est l’odeur ! »

Il éclata d’un petit rire sec :

« Mais, à voir ton pincement de nez, tu as pu le découvrir par toi-même ! Vois ma tunique, le sang qui la macule est celui d’inconnus. Je ne saurais décrire leur visage, encore moins proférer leur nom. »

Laurendeau se tut et laissa place au silence. Il se redressa après quelques instants :

« J’ai de l’alcool de mûre, quelque part dans mon armoire, tu en veux ? »

Il se mit à fouiller sans attendre de réponse. La proposition ramena Théophore à ses soucis. C’était comme un miroir. Ils se transformaient en leurs pères : ils se retrouvaient dans une petite pièce pour échanger sur leurs ennuis, partageaient un verre de liqueur. Sans le vouloir, les deux jouvenceaux acquéraient des habitudes aristocrates, ils devenaient leurs parents. Il arborait un sourire contrit lorsque Laurendeau sortit enfin la tête de son rangement.

« Je l’ai trouvée ! Elle était bien dissimulée, hors de portée de mon père et des domestiques ! »

Avec sa tirade, le jeune homme tendit un verre à son ami. Théophore allait le refuser d’un geste, puis il changea d’avis :

« Allons, serre m’en un grand, j’en ai bien besoin ! »

Laurendeau emplit les deux dés à coudre à ras bord. Ils trinquèrent et avalèrent le liquide vermeil cul sec. Laurendeau remplit de nouveau avant de relancer la conversation :

« Que me vaut le plaisir, Théophore ? Je pourrais te narrer mes aventures, mais je t’avoue que je n’en ai guère le cœur pour l’instant. Je préfère les garder le plus à distance possible… »

Le jeune Groëe ne se fit pas prier et entama son récit :

« Mon père m’a convoqué dans le grand salon. J’ai déjà trouvé l’affaire pour le moins étrange, il ne fait habituellement pas autant de manières pour me parler. Je m’attendais donc au pire, mais j’étais loin de la vérité. »

Théophore procéda à une pause le temps de reprendre son souffle.

« Il me reçoit et me parle de ma mère. Je ne l’avais jamais vu ainsi, un vrai spectre ! Puis, il me déballe tout à trac qu’il a prévu de me marier avec Elzémie, que les préparatifs sont déjà en marche et qu’il ne reste plus que ma demande pour officialiser l’union !

— Mais c’est merveilleux ! Ma sœur va en bondir de joie !

— C’est ce que j’ai pensé aussi au début, et puis…

— Et puis quoi ?! »

Laurendeau se leva, horrifié. L’alcool de mûre gicla de sa coupe et alla maculer les draps de lin d’une auréole rougeâtre. Le jeune homme ne s’en rendit pas compte et pointa un doigt inquisiteur en direction de son ami :

« Que veux-tu dire, Théophore ? Tu ne l’aimes plus ? »

L’interpellé dressa les bras pour se défendre :

« Non, que vas-tu imaginer ! Mes sentiments pour elle n’ont pas changé ! Et ils ne changeront pas !

— Bon, tu me rassures… (Laurendeau se rassit, découvrit la tâche écarlate et tenta vainement de l’éponger avec son mouchoir.) Mais alors, qu’est-ce qui te dérange ? »

Théophore poussa un long soupir avant de répondre :

« Au début, je n’aurais pas su dire. Je voyais simplement que quelque chose n’allait pas. À présent que mon trajet depuis Hautesherbes m’a permis d’y réfléchir, je crois que je puis l’expliquer. Tu sais que je respecte ton père autant que le mien, mais je ne supporte plus leurs manigances. Ils font de mon mariage avec ta sœur une alliance politique. En temps normal, cela ne m’aurait pas dérangé : c’est le cas pour tout mariage aristocrate. Les tractations et autres marchandages entre pères avant la noce dévoilent cette part de mensonge. Ce qui me pose problème ici, c’est le contexte. Ce mariage va renforcer l’alliance entre nos deux familles, mais pourquoi si ce n’est pour s’opposer à mon frère ? Ainsi, si j’épouse Elzémie – ce que je désire le plus au monde, sois-en assuré – cela veut dire que je trahis mon frère. En signant mon acte de mariage, je souscris à la guerre contre Euphème, et de cela je ne veux pas. »

Théophore se tut brusquement et Laurendeau hocha la tête. Les deux jeunes hommes restèrent pensifs un moment, puis le fils Vignonel prit la parole :

« Je comprends mieux ce qui te trouble. En effet, cela semble moins réjouissant si l’on prend ce point de vue… Mais, pour jouer l’avocat du diable, ne crois-tu pas que tu ne vois que le mal dans cette affaire ?

— Je donnerais beaucoup pour que tu aies raison, mon ami. Malheureusement, mon père ne compte plus Euphème comme un membre de sa famille. Il me parlait tout à l’heure de la joie de voir ses enfants grandir et… il n’a cité que Mélorianne et moi. Sarcasme ? Persiflage ? Je ne crois pas. Il a prononcé ces mots sans même rougir ou tiquer. C’est comme s’il avait rayé Euphème de son cœur. Au fil des ans, j’ai compris qu’il possédait pour son aîné un ressentiment particulier, mais cela a empiré depuis le retour de Daogan. Je crains que mon père ne cherche sérieusement à se débarrasser de lui.

— Tu veux dire, le tuer ?

— Non, mais le renvoyer d’ici, définitivement. L’écraser. Lui retirer ses marques de noblesse. Du moins, j’espère qu’il ne songe qu’à une telle extrémité… »

La conversation en resta là. Soudain, Théophore se leva pour arpenter la pièce. Son verre vide alla rouler sur l’armoire où il s’immobilisa. Laurendeau le fixa sans savoir quoi lui dire. Ce que venait de lui confesser son compagnon l’avait remué jusqu’aux tripes. Par amitié, certes, mais pas seulement. Il avait surtout une boule de remords qui lui compressait les intestins. Il la sentait gargouiller, tentait de la comprimer, de l’empêcher de remonter à ses lèvres. Ce furent quelques mots de Théophore qui la firent éclater :

« Heureusement, il existe dans ce monde de faux semblants une fraternité qui me fait chaud au cœur. Laurendeau, je serais perdu si tu n’étais pas là… »

L’aveu du fils Vignonel se déversa comme s’il le vomissait. Par longues coulées, acides, entre lesquelles il tentait vainement de reprendre un peu d’air :

« Théophore, tu te souviens lorsque nous nous sommes rencontrés à Landargues, dans le palais ? Tu venais défendre ton frère. Moi, je n’ai pas osé te dire ce que j’y tramais. J’ai eu honte, je me suis senti faible. Depuis le démon de l’infamie a grandi en moi, il s’est nourri de mes émotions. Je ne peux plus te le cacher, Théophore, je ne le veux plus. (Il bondit du lit pour poser le genou en terre.) Je me suis rendu chez le Seigneur Souverain sur ordre de nos pères. J’ai porté et clamé une plainte contre Daogan. »

Théophore prit la nouvelle comme un coup de poignard. Il chancela et se rattrapa au mur.

« Quoi ? Mais pourquoi ?! »

Laurendeau répondit d’une voix faible :

« Traîtrise envers l’armée et envers le peuple. Vol, violences et braconnage sur des terres seigneuriales. »

Le pied de Théophore alla s’enfoncer dans le bois de l’armoire.

« Foutaises ! Cette terre dont ton père n’a que faire ! »

La voix de Laurendeau n’était plus qu’un chuchotement :

« Je suis vraiment navré… »

Théophore retira son pied d’entre les planches du rangement. La déflagration de sa colère l’avait vidé. Il s’effondra sur le lit. Il se sentait comme une coquille désertée de ses émotions. Les yeux dans le vague, il devina l’ombre de son ami qui se redressait et venait se planter devant lui. Il releva la tête.

« Je te prie d’accepter mes plus sincères excuses, Théophore. Cette trahison me déchire autant que toi. Son poids m’a écrasé trop longtemps, à… »

Théophore secoua la tête. Laurendeau se tut, craignant d’assister à une autre crise de colère, mais son ami ne fit que prononcer quelques paroles :

« Ce n’est rien. Ce n’est pas ta faute ; on ne peut pas toujours résister à l’autorité paternelle. Euphème la défie et vois ce que cela donne… Et puis, même si tu avais refusé, ils n’auraient fait qu’envoyer quelqu’un d’autre… Tu es un bon fils, Laurendeau, et un bon ami.

— Merci. Tu es sage, bien plus que beaucoup…

— Non, simplement réaliste. »

Laurendeau sentit les sentiments l’emporter. Après un moment de doute, il les laissa faire :

« Je te promets de ne jamais plus entrer dans leur jeu. Je ne me placerai pas en traître dans un affrontement entre un père et son fils. Cela doit se régler par des paroles, non avec des menaces, des plaintes et des mariages.

— Jurons-le-nous ! s’exclama Théophore en saisissant le bras de son ami. Nous n’aiderons pas un père à tourmenter son fils, ni un fils à violenter son père. Nous sommes des gentilshommes et telle sera notre morale ! »

La voix tremblante d’émotion, ils s’écrièrent en cœur :

« Je le jure ! »

Ils retombèrent cul sur le lit, épuisés, avant de se rendre compte du ridicule de leur action. Cela les revigora et ils éclatèrent de rire. L’hilarité leur tirait des larmes. Laurendeau se leva pour vérifier que personne ne les avait entendus. Il ouvrit la porte, jeta un œil au dehors puis referma, rassuré. Sur le retour, il saisit la bouteille et les deux gobelets :

« Trinquons ! Trinquons à notre risible serment ! »

Théophore accepta volontiers et ils burent. Alors qu’ils s’essuyaient les lèvres, le jeune Groëe ajouta :

« Je sais bien que nous sommes ridicules, mais la promesse est faite. Tenons-la, mon ami ! »

Il tendit le bras et, après un instant d’hésitation, Laurendeau le serra vigoureusement.

« Malheureusement, notre bel engagement ne règle en rien cette histoire de mariage… Théophore, que vas-tu faire ?

— Je crois que je le sais. Ce mariage ne sera plus un problème si Daogan et mon père se réconcilient. C’est donc sur ce point qu’il faut agir. Pour cela, nous allons rédiger un courrier à l’attention d’Alphidore de Pal, le Seigneur Souverain de la Cannirnosk. C’est un ami d’enfance et je le sais bon. Je suis certain qu’il fera de son mieux pour apaiser la situation. Si nous signons le pli de nos deux noms, ce ne sera rien de moins que nos deux familles qui le supplieront de désamorcer ce conflit ! As-tu du papier à lettres, Laurendeau ?

— Bien sûr ! »

Il se mit sur ses pieds pour renfoncer la tête dans son armoire. Il en sortit papier, plume et encrier. Il expliqua en les apportant à son bureau :

« De plus, une caravane doit partir dans l’après-midi pour Landargues. Praeb, un des hommes de mon père, en fait partie. C’est le fils de mon précepteur, un bon gars en qui on peut avoir confiance. Nous n’avons qu’à lui remettre la lettre !

— Parfait ! Composons alors. »

Les deux jeunes hommes se mirent au travail. Comme leurs pères peu avant eux, ils pensaient pouvoir régler le conflit par une simple lettre. Après la rédaction, ils relurent rapidement et se précipitèrent à l’extérieur.

Alors qu’ils traversaient la cour de Vignevaux, ils virent approcher un détachement de soldats. Ceux-ci portaient les armes de la famille Vignonel ; sans aucun doute des vassaux qui venaient en réponse à un appel de leur maître. Un guerrier assez vieux à la barbe épaisse – le chef, à ses insignes – demanda au palefrenier de s’en aller quérir le seigneur Vignonel.

« Merde, s’écria Laurendeau à voix basse, mon père rassemble ses troupes. Ce n’est pas pour Geraint, la situation y est pacifiée, ce ne peut donc être que pour ton frère !

— Foutrecouilles, tu veux dire qu’une guerre se prépare ? Ils n’oseraient tout de même pas !

— Je ne pense pas. À mon avis, ce sont là des forces d’intimidation. Ça m’étonnerait que nos pères veuillent réellement se battre… »

Théophore plissa le nez en guise de réponse, puis il ajouta :

« Allons, ne traînons pas et allons remettre notre lettre à ce Praeb ! »

Commentaires

C'est assez douloureux de voir la situation de ces deux-là. Mais on y constate aussi la complexité de l'histoire, ainsi que tous les éléments qui s'imbriquent pour donner un beau bordel^^
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lundi 30 juillet à 11h32
Heureusement, l'amitié est plus forte que tout ! (du moins à ce point là de l'histoire)
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lundi 30 juillet à 11h48