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Antoine Bombrun

dimanche 10 janvier 2016

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre seizième

Geraint possédait un statut particulier, car elle était la seule ville de Cannirnosk où l’armée se trouvait sous les directives d’un Sacerdoce. Cette tutelle découlait d’un décret rédigé par le seigneur Vignonel, il y a de cela quelques années. En réalité, l’ordre rouge y était assujetti à Vignevaux, mais dans les faits, c’était son grand prêtre qui arrêtait toutes les décisions.

Ainsi, Emilphas avait revêtu les factionnaires d’écarlate pour marquer sa domination, comme un chien qui pisserait sur un tonneau devant la porte de ses maîtres. Pis, il avait pris la liberté de déplacer sa demeure personnelle dans un bâtiment annexe à celui de la garde. Pour cela, il avait éloigné la famille d’un ancien chef de la cité, qu’il avait méticuleusement ruinée, avant de l’envoyer s’éteindre dans les bas quartiers.

La bâtisse, d’un style désuet, se composait d’un grand patio intérieur cerclé de poteaux de bois. Autour s’étendaient les pièces à vivre – cuisine, chambre, salle de réception – ainsi que les divers celliers. On accédait à tous ces locaux depuis la cour, dans laquelle on entrait en passant sous une arche décorée de têtes sculptées de bœufs, de chèvres et autres animaux de ferme. De plus, Emilphas avait fait percer une ouverture dans une des pièces pour qu’elle donne sur l’extérieur. C’était un ancien entrepôt à bois qu’il avait transformé en salle de réception. Réception qui, pour le grand prêtre, signifiait s’entretenir de leurs rapports avec ses enseignes. Il avait préféré ne pas accueillir ses messagers par le patio, de peur de paraître trop humain. Il avait aussi obturé les fenêtres afin de plonger le local dans le noir. De la demeure d’Emilphas, la populace ne connaissait que cette unique pièce. Les prisonniers et les masques de fer étaient les seuls à être acceptés dans l’enceinte du bâtiment : les premiers pour y être torturés, les seconds pour y surveiller les premiers.

Les soudards aux fléaux d’armes transportèrent Estenius dans la cour. Ils passèrent l’arche et deux d’entre eux se détachèrent du groupe pour fermer le portail de bois. Estenius fut traîné jusqu’au centre du patio. À peine conscient, il ne voyait plus qu’à travers une brume épaisse et n’entendait que peu. Il perçut néanmoins un cliquetis de ferraille, puis se sentit choir sur un sol dur. Une odeur de terre sèche lui emplit les narines.

À cause du choc, les blessures de son dos s’embrasèrent. La douleur lui fit tourner la tête. Avant de s’évanouir, il remarqua comme une forêt aux fûts étroits qui se dressait autour de lui.

* * *

On fit asseoir Laurendeau sur un petit banc. En face de lui, une cage de fer. Les barreaux de métal poli tranchaient avec le bois et le chaume qui composaient la bâtisse. C’était comme un éclat de modernité dans un monde ancien. Dans la geôle, étendu, inconscient, gisait Estenius Penderix. Laurendeau regardait le jeune homme et se sentait comme une boule dans le ventre. Le gamin avait son âge, ni plus ni moins. La seule différence entre eux était que lui, Laurendeau, était né chez les nobles. J’aurais pu m’y trouver…

Le paysan geignit et remua un peu. Il se plaça sur le côté. De son banc, Laurendeau pouvait voir les profondes morsures du fouet. Elles saignaient encore un peu. Laurendeau tourna la tête et remarqua que chaque porte était gardée par un masque de fer. Ceux-ci se tenaient droits, cerbères immobiles et menaçants, veillant la demeure de leur maître.

Les nuages commençaient à s’amonceler et Laurendeau attendait toujours. Il ne comprenait pas la nécessité d’une telle interruption. Les gardes n’avaient pas bougé et il n’osait pas se lever. Néanmoins, il ne pouvait s’empêcher de remuer pour apaiser son derrière meurtri par la rigidité du bois. Le grand prêtre et sa clique étaient entrés une heure auparavant, depuis il n’y avait plus un bruit.

Soudain, le vermeil lieutenant s’introduisit dans le patio. Sa face de pleine lune restait étonnamment inexpressive. Les lèvres, non point sorties comme à leur habitude et débordant d’un sourire extatique, possédaient la platitude d’une galette. Il portait quatre seaux de bois qu’il déposa aux coins de la cage. Puis, avec un petit salut de tête à l’adresse de Laurendeau, il retourna dans la demeure. Après sa venue, une étrange ronde débuta. Laurendeau fut étonné de voir les briscards se décrocher du mur un à un, se placer devant un pot et dégrafer leur braguette.

* * *

Estenius fut réveillé par un rire tonitruant. La première chose qu’il découvrit en ouvrant les yeux fut un joyeux jet jaunâtre. Il chutait dans un seau de bois, entre les jambes d’un masque de fer, avec un tambourinement régulier.

Le jeune Penderix se redressa d’un bond et alla se cambrer contre l’arrière de la cage. Sa réaction doubla l’hilarité du soldat qui dut se tenir à un des barreaux de métal pour ne pas tomber. Son jet vacilla, s’écarta du seau de vingt bons centimètres avant d’y plonger de nouveau. L’urine avait tracé un serpent humide dans le sable qui tapissait le sol. Enfin, le briscard se rhabilla et s’éloigna, satisfait de sa prestation.

Une fois la surprise passée, Estenius se rassit. Il laissa son regard errer et découvrit un patio bien tenu. Des masques de fer le parsemaient, dans l’attente silencieuse du soldat d’élite. Sur un banc, affalé contre le mur, endormi dans sa salive, le fils du seigneur Vignonel portait atteinte à l’honneur de son nom. Malgré la difficulté de la situation et la douleur qui lui labourait le dos, Estenius ne put réprimer un sourire.

Quelques minutes plus tard, le grand prêtre pénétra dans la cour. Son vermeil lieutenant sur ses talons, comme un corniaud servile, il se planta devant la cage. Il lorgna un coup sur les seaux, mais son visage ne trahit aucune émotion. Bientôt, ses doigts cliquetèrent contre un barreau et il se pencha en avant. Estenius le fixa dans les yeux sans pouvoir empêcher son corps de se durcir. Crainte et bravade entremêlées. La voix du prêtre siffla :

« Comment vont tes blessures ? »

Estenius resta bouche bée devant une telle question ; lui qui s’attendait à des menaces. Emilphas justifia sa demande, déçu d’obtenir aussi peu de réaction :

« Je ne veux pas que tu me claques entre les pattes, gamin… Alors, tes blessures ? »

Estenius hésita un instant. Dire la vérité dévoilerait sa faiblesse, mais mentir ne le rendrait pas plus solide. De toute manière, je doute de pouvoir résister à la torture, alors autant prendre des forces…

« J’ai le dos en lambeaux. Je ne suis pas expert en la matière, mais, si vous me laissez comme ça, mes blessures vont s’infecter. Enfin, je dis ça pour vous : torturer un mort n’a plus trop d’intérêt ! »

Emilphas sourit devant la fanfaronnade. Il se tourna vers son lieutenant :

« Ansfrid, va me chercher un gris. Le gamin dit vrai. »

Le vermeil lieutenant partit au galop après une courbette. Emilphas reporta son attention sur Estenius. Ses iris bleus fixèrent le garçon. Leur intensité mit le jeune Penderix mal à l’aise. Les larmes lui montaient presque aux yeux. Malgré son trouble, il s’attacha à scruter les prunelles du clerc. Le sourire d’Emilphas s’élargit, dévoila ses crocs. Bientôt, Estenius ne put plus contempler la face carnassière du vieux rouge et détourna le regard. Emilphas éclata de son rire croassant.

Le gris Charekon arriva avec la nuit. Lui et le vermeil lieutenant dépassèrent la cage sans y jeter un œil, comme le beau peuple devant un mendiant, puis entrèrent dans la demeure du grand prêtre. Quelques instants plus tard, ils en ressortaient sur les pas d’Emilphas. Ce dernier se planta face à la geôle :

« Gamin, Charekon va te soigner. Pas un geste, pas une parole. Je le renvoie à la moindre incartade. »

Sur ces mots, Emilphas déverrouilla la grille et s’en alla. Quelques mètres plus loin, il s’assit aux côtés du jeune Vignonel.

Charekon entra dans la cage, les yeux fuyants.

« Enlève ton habit et allonge-toi sur le ventre. »

Estenius s’exécuta et le vieux gris se mit au travail. Il observa longuement les sillons sanglants, souffla pour décrocher une saleté, palpa un peu. Au bout d’un moment, il déclara qu’il n’y avait pas d’infection. Il sortit un onguent de sa robe et l’étala sur les blessures.

« Garde-les propres et tu survivras. »

Ce furent ses derniers mots. Il se redressa et sortit de la cage.

* * *

Laurendeau n’en pouvait plus. Les douleurs de la bataille irradiaient son corps, sans parler de ce foutu banc de bois qui lui broyait l’arrière-train. Le grand prêtre rouge s’était assis à côté de lui un instant, mais il n’avait aucunement été question de le loger quelque part. Je ne vais tout de même pas rester ici toute la nuit !

À présent, Emilphas raccompagnait le gris. Il entendit ce dernier qui expliquait :

« Il n’y a pas d’infection. Néanmoins, je reviendrai demain soir. »

Un sourire étira les lèvres du rouge :

« Je pense que ce serait plus sage, en effet… »

Le gris ne releva pas et quitta le patio. Emilphas le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il soit sorti, puis il retourna à la cage. La lueur des torches qui éclairaient la cour se reflétait sur sa robe pourpre et son visage pâle. Il semblait plus un revenant qu’un homme. Il s’appuya contre les barreaux avant de déclarer :

« Estenius Penderix, tu es le meneur de la rébellion. Je le sais, j’ai mes sources. Néanmoins, et ce malgré toute ma bonne volonté, je ne peux t’accuser sans preuve tangible : quelques lois m’en empêchent. Sans omettre que l’affaire est d’importance et dépasse ma juridiction. Le seigneur Laval Vignonel a été clair, tu dois avouer. Mon bon lieutenant, l’imbécile à la face de lune, est présent pour le vérifier. Ce sur quoi mon maître ne s’est pas étendu, en revanche, ce sont les moyens que je pouvais employer pour apprendre la vérité. »

Emilphas marqua une pause. Il sourit et ajouta :

« Oui, ma technique d’interrogatoire est classique, je l’avoue. Mais permets-moi de la mener à bien. (Il reprit sa respiration et enchaîna :) Alors, Estenius Penderix, avoues-tu maintenant, ou bien est-ce que nous nous amusons un peu ? »

Le paysan agrippa les barreaux et colla presque sa face à celle du prêtre. Laurendeau remarqua que, malgré les tremblements de ses bras, le jeune homme portait le regard dur. Il articula :

« Que je vous avoue quoi ? Je crains que ma cervelle de campagnard n’ait pas saisi le sens de vos propos… »

Emilphas éclata de rire :

« Pas mal, gamin, bonne répartie ! Bon, dans ce cas passons à la prochaine étape. »

Sur ce, il se retira dans sa demeure.

Le temps passa. Laurendeau pensait voir revenir le vieux prêtre, mais il n’en fut rien. Le jeune noble le maudissait comme il se maudissait. Pourquoi le laisser sur un banc ? Et pourquoi lui, un aristocrate, n’avait-il pas le courage de s’imposer, de demander une chambre ? À chaque instant il en formait la résolution, manquait de se lever pour questionner un masque de fer, puis sa volonté vacillait et il demeurait immobile.

Dans sa prison, le Penderix s’était dressé presque une heure, puis il s’était allongé. Son dos devait le faire souffrir, car il changeait sans cesse de position. Couché, assis, sur le côté, sur le ventre.

Les torches rétrécirent et Laurendeau s’endormit.

Une éclaboussure et un grand cri le réveillèrent. Il roula au bas de son banc avant de se redresser. Devant lui, le jeune Penderix s’ébrouait au centre de sa cage. À côté, le grand prêtre rouge tenait un seau vide du bout des doigts.

« Veuillez excuser mon intrusion, mon jeune ami. Je me suis dit que vous alliez peut-être avoir soif. Nous avions oublié de vous servir à boire… »

Il se baissa pour poser le seau et en attrapa un second.

« Voici donc de quoi vous hydrater, en cas de besoin. »

Il déverrouilla la grille et déposa le récipient à l’intérieur. Ensuite, sur un dernier sourire, il referma et regagna ses pénates.

* * *

Au lever du soleil, Estenius fut réveillé par un grincement de clef. Le jeune paysan bondit sur ses pieds et se trouva face à un masque de fer. L’homme le saisit par le col et le traîna hors de la cage. Il le balança sur le sol de terre battue du patio.

Trois autres briscards s’avancèrent, armés de gourdins. Instinctivement, Estenius se roula en boule pour supporter la bastonnade. Les coups de bâtons écrasèrent son dos, ses épaules, ses bras qui protégeaient son crâne. La douleur éclata. Les morsures du fouet se rouvrirent et se déchirèrent. Le sang éclaboussait par gouttelettes. Les chocs résonnaient dans ses oreilles et dans ses os, le jeune homme n’était plus que souffrance. Un coup passa la barrière de ses bras et tous ses muscles se détendirent. Il roula sur le dos. À travers ses yeux mi-clos, il devinait la silhouette des masques de fer. Leurs gourdins retombèrent doucement. Une des ombres se retira, remplacée par une nouvelle qui se dressa au-dessus de lui.

Bientôt, une voix transperça le silence. Emilphas ! Les paroles mirent un moment avant de faire sens. Elles ne formaient que des suites de sons inintelligibles. Estenius dut faire l’effort de les assembler pour les comprendre. Les informations lui parvinrent en même temps que le seau de pisse :

« Réveillez-le ! »

Estenius se débattit contre le liquide qui l’inondait, ferma la bouche et souffla par le nez. Lorsqu’il émergea, il découvrit Emilphas. Les masques de fer avaient disparu de son champ de vision. Le vieux prêtre se pencha sur lui et se passa la langue sur les lèvres. Il plissait le nez devant l’odeur.

« Alors, jeune Penderix, es-tu prêt à confesser à présent ? »

Estenius bredouilla quelques syllabes. Il aurait voulu parler, avouer, mais son corps ne lui obéissait plus. La douleur contractait ses muscles, il ne pouvait s’exprimer, pas plus qu’il ne pouvait bouger. Il tenta un ultime recours. Un seul mot, un simple « oui » libérateur. Mais le son mourut dans sa gorge sous la forme d’un râle sourd. Estenius sentit ses forces l’abandonner. Alors que les brumes le reprenaient, il perçut les dernières paroles du prêtre rouge :

« Si tu ne veux pas coopérer avec la manière douce, nous entamerons les techniques plus alambiquées. Pour l’instant, profite d’un peu de calme avant la tempête… »

Le croassement d’Emilphas se mêla aux cauchemars dans lesquels sombra Estenius.

* * *

Laurendeau assista sans broncher à cette première journée de torture. À de nombreuses reprises, sans que rien ne semble le commander, un masque de fer sortait le paysan de sa cage et la bastonnade recommençait. Aucun mot n’était prononcé, ni par les bourreaux ni par la victime, puis on rebalançait le rebelle derrière les barreaux.

Au bout de la quatrième rouée de coups, Laurendeau comprit les règles du jeu auquel se livraient les briscards. L’évidence le frappa alors qu’il somnolait en regardant les nuages. Chaque fois qu’il y avait une éclaircie, le premier masque de fer touché par les rayons du soleil devenait tortionnaire. La volée déliait les muscles et redonnait le sourire.

Alors que l’après-midi tirait sur sa fin, Laurendeau se surprit à observer les mouvements des nuages. Il le faisait sans y penser, pour passer le temps et oublier le grognement de son ventre. Sans le vouloir vraiment, il entrait dans leur divertissement macabre. Il s’en rendit compte lorsqu’un rayon de soleil filtra au travers des nuages et alla pointer un des masques de fer. Quand le briscard s’avança d’un bond vers la cage, Laurendeau sentit comme une jalousie lui larder le cœur. Il se le reprocha tout de suite. Il baissa les yeux au sol, mais la colère l’emporta. Il se leva et quitta le patio. Moins d’un quart d’heure plus tard, il cravachait hors de Geraint. Son père aurait beau dire, cela ne lui importait que peu.

* * *

Pendant une de ses bastonnades, le grand prêtre Emilphas sortit de sa demeure. Il interrompit les violences et s’agenouilla devant Estenius. Sur un geste de sa part, deux des masques de fer maintinrent au sol les bras et les épaules du jeune homme. Estenius ne pouvait que battre des jambes et tourner la tête, piètre défense. Emilphas tira de sa robe un poignard courbe.

« À mon avis, tu ferais mieux de cesser de gigoter ! »

Il baissa son bras et la lame alla effleurer la joue du jeune homme. Estenius cessa immédiatement tout mouvement.

« C’est bien, je vois que l’on peut tout de même trouver un terrain d’entente ! »

La lame sinua sur son oreille, son front, ses lèvres. Elle alla tinter sur ses dents et Emilphas reprit d’une voix monocorde :

« Estenius Penderix, es-tu le meneur de la rébellion de Geraint ? »

Le jeune paysan serra les dents, mais ne répondit rien. Emilphas partit d’un grand rire croassant :

« C’est bien, gamin ! Alors commençons ! »

La lame fila, perça l’air, roula sur la chair et entra dans l’œil d’Estenius. Rapide, incisif, indolore. Le jeune homme ne comprit pas, le sourire du vieux prêtre se voila simplement par un côté. Puis Emilphas commença à tourner. Le jus rougit, bouillonna, devint écarlate, coula et gicla. Estenius gueula mais il ne pouvait y échapper. Les deux briscards le retenaient fermement. Leur rire se mêlait à ses hurlements ainsi qu’aux imprécations du grand prêtre. Quand il eut fini de touiller, Emilphas retira son poignard et le porta à sa bouche. Il en lécha la lame sur toute sa longueur. Quelques gouttes tombèrent sur sa robe, imperceptibles sur le tissu pourpre. Le cri du jeune homme ne cessait de résonner. Il emplissait l’air et meurtrissait les oreilles. C’est avec un sourire sanglant que le rouge reposa sa question.

« Estenius Penderix, es-tu le meneur de… »

Il s’interrompit en cours de route, se tourna vers un des masques de fer et demanda :

« Fais le taire, tu veux ? »

Le briscard se saisit d’un des seaux et en versa le contenu sur le visage du prisonnier. La pisse brula, désinfecta, contamina. Le beugle se tarit aussitôt. Estenius écarquilla l’œil qui lui restait et fixa le grand prêtre.

« Estenius Penderix, es-tu le meneur de la rébellion de Geraint ?

— J… Je… »

Sans parvenir à terminer sa phrase, le paysan tourna de l’œil.

Charekon arriva avec le soir tombant. Estenius ne l’entendit pas même entrer dans la cage et ne s’aperçut de sa présence que lorsque le prêtre lui posa une main sur l’épaule. Le jeune homme recula comme une bête traquée. Il fallut toute la patience du vieillard pour lui faire comprendre qu’il ne représentait pas un danger. Finalement, Estenius se calma et tomba dans un demi-sommeil.

Charekon grommela en découvrant les blessures ; celle, visible, de l’œil, mais aussi les bleus et contusions, ainsi que les lacérations du fouet qui commençaient à putréfier.

« J’avais demandé de les garder propre, pas de les enduire d’urine… »

Il se tourna vers le grand prêtre rouge :

« Et blesser un homme aussi affaibli, vous voulez sa mort, Emilphas !

— Pas du tout ! Regardez-le, il respire !

— Pas grâce à vous en tout cas ! Que l’on m’apporte de l’eau chaude et du linge propre. Il me faudrait aussi de la graisse de porc. »

Le vieillard se tourna vers un des masques de fer :

« Allons, gamin, ne me regarde pas avec cet air de casserole et file ! »

Le prêtre gris Charekon resta longtemps au chevet du jeune Penderix. Il nettoya les plaies et les pansa. Pour l’œil, il ne put faire grand-chose d’autre que d’éviter l’infection.

« Le résultat ne serait pas beau, mais qu’importe pour un futur condamné à mort », avait ajouté Emilphas en croassant.

Lorsque le médecin se retira, Estenius dormait d’un sommeil profond bien qu’agité. Il ne se réveillait pas, mais tremblait de froid, geignait parfois, ou bien convulsait brutalement.

Quelques heures plus tard, le jeune homme sentit une main qui lui secouait doucement l’épaule. Il se redressa et allait crier, mais il reconnut devant lui la cape terne et le capuchon caractéristique des gris. Le soulagement l’écrasa. On ne venait pas lui faire du mal, il ne s’agissait pas d’un de ses tortionnaires. Il s’affala.

Le prêtre chuchota et ses mots tracèrent des panaches de brume :

« Estenius, ne fais pas de bruit, ne parle pas. J’ai offert du vin aux masques de fer, nous sommes seuls pour un petit moment.

— Mais… »

Le gris l’interrompit :

« Chut, ne parle pas. »

Il lui tâta le front, le cou. Il avait les mains chaudes.

« La fièvre n’a pas repris, tu es hors de danger. Tu dois te sentir mieux. Quel crime as-tu commis pour te retrouver en si fâcheuse position ?

— Emilphas m’accuse d’avoir mené la rébellion, il veut que j’avoue mes crimes pour pouvoir me faire exécuter…

— Et, il t’accuse à raison ? »

Estenius ne répondit pas tout de suite. Il avait ressenti comme un danger à travers les brumes. Il hésita, mais comme le prêtre ne le pressait pas et continuait son examen, il finit par souffler :

« Oui, je peux dire avec fierté que oui ! Hélas, je voudrais ne jamais lui avouer, mais les forces me manquent. Pour l’instant, seule ma faiblesse m’a empêché de lui dire la vérité ! Si mon corps avait été plus résistant, l’évanouissement ne m’aurait pas sauvé. Pourtant, cela ne durera pas indéfiniment, tôt ou tard, certainement plus tôt que tard, Emilphas entendra la vérité de ma bouche.

— Tu m’as l’air d’un bon garçon, Estenius. Où as-tu trouvé la force de mener la rébellion ? N’y avait-il pas quelqu’un pour t’aider ?

— Non, je… »

Encore une fois, le jeune homme perçut une froideur. Il leva les yeux vers le capuchon terne et aperçut dans l’ombre le brasillement d’un sourire. La peur le prit au ventre et lui vrilla les entrailles. Il arracha la pèlerine de son interlocuteur d’un geste douloureux. Une gueule fine mais carnassière, des iris d’un bleu glacé. La cape résonna d’un éclat de rire croassant qui mit fin à son doute…

Commentaires

Emilphas mérite de crever de la manière la plus gore, douloureuse et humiliante possible. Et surtout gore !
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lundi 30 juillet à 11h02
Ah, on verra ça... Mais pour l'instant, il est en forme !
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lundi 30 juillet à 11h24