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Antoine Bombrun

dimanche 8 novembre 2015

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre treizième

Laval faisait caracoler son fier destrier dans les chemins caillouteux. Un soleil roux de fin d’automne étincelait sur son armure et celle de sa monture, ses cheveux blancs volaient au vent. Le grand écu violet de la lignée Vignonel et son épée clapotaient contre le caparaçon au rythme de la cavalcade. C’était merveille que de voir la métamorphose. Le vieux seigneur foncier amateur de thé qui se transformait soudain en placide chef de guerre.

Derrière lui, sous les étendards vert sombre qui claquaient dans la brise, venaient le vermeil lieutenant et Laurendeau Vignonel. Le premier, les ratiches à l’air et les joues rouges, se pâmait devant la sérénité du vieillard. Le second, l’œil terne, demeurait courbé sur le pommeau de son épée.

La voix de Laval jaillit depuis l’avant :

« Alors, mon fils, ne fais donc pas la gueule ainsi ! Nous allons à la guerre, pas à l’abattoir !

— Ce n’est pas cela…

— Alors quoi ? Ne me dis pas que tu te fais dans le froc ? »

Laurendeau ne répondit pas. Il paraissait éberlué par l’attitude de son père. Il ne s’expliquait pas un tel changement chez le précieux seigneur foncier. Jamais il n’avait vu son paternel dans un état pareil. Le vermeil lieutenant sembla comprendre son trouble et intervint :

« C’est l’air de la guerre, ça ! Hume, hume et dis-moi que tu ne ressens rien ! »

Laurendeau s’exécuta puis plissa le nez :

« À part le fumier épandu dans les champs, je ne vois pas… »

Laval soupira, excédé.

« Non mais qui est-ce qui m’a foutu un nigaud pareil ! C’est une image, fiston, on ne hume pas avec son nez, mais avec son cœur ! Ressens l’ivresse de la bataille, l’attrait du sang et de la gloire ! »

Laurendeau hocha la tête, mais tout ce qu’il ressentait, c’était la boule d’angoisse qui lui déchirait l’estomac. La suite de la leçon lui fut épargnée par la venue d’un éclaireur.

L’homme arrivait au galop, dressé sur son coureur. La brave bête cavalait à en perdre haleine. Elle opéra une large courbe pour éviter un massif et s’immobilisa devant le seigneur de Vignevaux. L’éclaireur salua rapidement, puis communiqua son rapport :

« La ville est toujours en proie aux combats, Monseigneur. Le prêtre Emilphas et ses masques de fer résistent aux abords de la grand-place, mais la cité est presque intégralement tombée. Toute la garde a été défaite, ou peu s’en faut. Les insurgés ne font pas de prisonniers… »

Laval écouta le rapport avec attention. Son visage ne trahissait pas la moindre émotion. À ses côtés, le vermeil lieutenant poussait de petits cris d’inquiétude et Laurendeau sentait un ru glacé lui dévaler la colonne vertébrale. Le seigneur de Vignevaux renvoya l’éclaireur d’un geste. Il n’avait pas prononcé un mot. Une aura de flegme le nimbait, une raideur dans le maintien qui dissimulait la sarabande que lui jouait son cœur. Foutre, j’espère que je ne suis pas trop rouillé… Voilà bien quinze ans que je n’ai pas brandi ma lame…

Laurendeau demanda, affolé :

« Aurons-nous assez d’hommes, père ? »

Le vieil aristocrate secoua la tête en riant. Rasé de près, ses cheveux mi-longs délicatement peignés, il alliait commodité et élégance. À côté, Laurendeau semblait plus ébouriffé qu’un champ de blé. Il avait bien essayé de revêtir son heaume lors du départ de Vignevaux, mais sa crinière s’était prise dans les lamelles de fer. Il s’était retrouvé avec une tignasse emmêlée devant les yeux et une lourde boule sur le crâne. Il avait décidé d’abandonner l’expérience et de ne la retenter que lorsque la situation l’exigerait. Pas de zèle inutile… Allez, foutu vent ! Tombe un peu que je puisse enfiler ce casque…

Laval se retourna pour dévisager son fils. Il lui répondit sur le ton de la plaisanterie :

« Voyons, Laurendeau, tu ne craindrais tout de même pas quelques serfs ? Je sais que tu n’as jamais vu de bataille, mais tout de même ! Ces paysans ne sont qu’une horde désorganisée ; un bon chef peut les repousser rien qu’en alignant ses hommes. Si j’ai placé Emilphas à la tête de Geraint, c’est que le grand prêtre rouge connaît l’art du combat. Il a grandi dans les Marches. Du temps de ma jeunesse, on envoyait des cohortes de rouges dans le Nord, pour convertir les sauvages. De nos jours, il semblerait que cela ne se fasse plus. Nous pouvons remercier Relonor Helvival, ce chien qui a épousé une louve. La politique extérieure a bien changé depuis ce temps… Enfin, Emilphas sait se battre. Il ne s’est pas fait repousser, mais a préféré reculer pour attendre les renforts. Aussi, n’aie crainte, nous avancerons méthodiquement, et nous serons implacables. D’ici quelques heures nous aurons repris le contrôle de la ville. »

Laurendeau frissonna, puis se reprit. Il bégaya quelques mots pour s’expliquer :

« Il ne fait pas chaud dans une armure, le vent me glace jusqu’à la moelle… »

Puis, sentant que son excuse n’était guère crédible, il ajouta après une pause :

« Je vous fais confiance, mon père. Je me battrai fièrement, vous n’aurez pas à avoir honte. »

Laval fixa son fils quelques secondes. Il songea qu’il se reconnaissait en lui : j’étais le même à son âge, je n’avais pas compris qu’un soldat doit cacher ses sentiments. Plus encore un chef. Tous les hommes ont peur ; la guerre, la mort, qui ne se mouillerait pas à leur approche ? Le tout est d’inhumer cette angoisse sous une couche de gouaillerie et de férocité !

« Laurendeau, tu sais, je suis presque heureux de cette escarmouche. Elle ne me met pas en joie, certes, tu m’as entendu vociférer plus qu’à mon tour. J’y perds mon temps et mon argent. Mais, dans tout échec l’homme avisé trouve son content. Voici le mien : tu viens à cette bataille en enfant, tu la quitteras en homme. Tu connaîtras la douleur, tu occiras ton premier ennemi. La mort, pour la première fois, planera au-dessus de ta tête.

— Père, s’insurgea Laurendeau, j’ai déjà combattu !

— Non, Laurendeau, affronter ton opposant à l’entraînement n’est pas combattre. As-tu déjà reniflé l’odeur du sang, entendu les os craquer, vu un crâne voler, senti une lame dans ta chair ? Non, tu ne connais pas cela, alors tu n’as jamais combattu. Tu vas découvrir que le combat n’est pas de la danse, que cruauté est synonyme de victoire. »

Le jeune homme baissa les yeux en écoutant la tirade. Une fois qu’elle fut achevée, il posa tout de même une question :

« Et si, malgré tous nos efforts, les paysans continuent de se rebeller ?

— Nous les en empêcherons. Il le faut. Nous avons déjà bien assez d’ennuis avec ce satané Euphème Groëe, point n’est besoin que de la pécore vienne nous en rajouter. Je te le dis, mon fils, dès demain, ou jeudi au plus tard nous serons rentrés. »

Sur cette phrase, Laval Vignonel arrêta sa monture. La cité de Geraint apparaissait au détour du chemin. À cette distance, elle paraissait calme. L’ancienne muraille était déserte, les champs vides. Pas un fermier pour montrer le bout de son nez. Un peu trop calme, même. Mais Laval savait que dans quelques centaines de mètres, le vent leur apporterait le doux effluve de charnier qui caractérise si bien la guerre. La voix du vieil homme claqua :

« Équipez-vous ! »

Dans un fracas de ferraille, les soldats enfilèrent leurs barbutes et empoignèrent leurs targes. Les épées chuintèrent en sortant des fourreaux. Laurendeau saisit précipitamment son heaume et se le jeta sur le crâne. Il ne sut quel prodige l’avait permis, mais le casque s’ajusta parfaitement. Il dégaina en beuglant sa joie, tout à fait remis de ses frayeurs. Seul le vermeil lieutenant restait immobile, béat devant une telle agitation. Lorsque le silence retomba, Laval haussa la voix :

« Soldats, la bataille va s’engager. Nous allons foncer dans la mêlée sans nous laisser désirer. Je veux des unités mobiles de trente hommes, chacune menée par un lieutenant. Rompez ! »

Puis il baissa la voix pour expliquer à Laurendeau :

« En terrain découvert, les carrés d’infanterie sont très efficaces. Mais, ici, nous avons affaire à du combat de rue. L’étroitesse des venelles de Geraint rend les petits groupes mixtes redoutables ! Allons, mon fils, hardi ! »

Le Seigneur de Vignevaux lança sa monture et toute la troupe s’ébranla. Il gueula dans le tumulte :

« Reste près de moi, Laurendeau. Si tu te fais amocher, ta mère va me tuer ! »

La cohorte dévala le petit chemin dans un boucan de tous les diables. Une épaisse poussière s’élevait sous leurs pas. Quand l’odeur de la mort les frappa de plein fouet, Laval beugla :

« Tambour ! Musicien, saisis ton cor et annonce-nous ! »

* * *

Le tambour n’avait pas fini de résonner qu’Estenius se jeta en avant. Peu importent les renforts, nous sommes en surnombre. Emilphas doit tomber !

Les paysans s’élancèrent à la suite du jeune homme. Le grand prêtre sanglant recula vivement et se plaça derrière les masques de fer. Les briscards fouettèrent l’air de leurs lourds fléaux d’armes. Estenius évita le coup d’un pas de côté et frappa. Sa hachette se perdit dans les couches de cuir au lieu de pénétrer la chair. Déçu, le jeune homme se jeta à terre pour esquiver la boule d’acier hérissée de pics. Un choc et je suis mort. Ils ne bouffonnent pas ces gars-là !

Deux campagnards prirent la relève et bondirent sur le masque de fer. D’un revers, le briscard en creva un et l’envoya rouler à trois mètres, l’autre lui atterrit sur le dos qu’il poignarda à plusieurs reprises. Le guerrier mugit. Il attrapa le paysan par la tignasse et le balança à terre. Son fléau déforma le crâne au premier choc, l’éclata au second. Estenius profita de l’instant d’inattention pour fondre sur son adversaire. Sa hache fusa, vive comme l’éclair, et se logea dans le creux de la mandibule. Le masque de fer s’effondra comme une masse. La terre en trembla presque.

Estenius beugla à l’adresse de ses compagnons :

« Visez les mains ou l’arrière du crâne, ils sont en armure sous leurs capes ! »

Le grand prêtre rouge éclata de rire et railla le jeune homme :

« Alors, gamin, on est fier d’achever les blessés ? Viens te battre qu’on en finisse ! »

D’un mouvement ample des bras, le vieillard fit voler sa cape. Il dévoila une cuirasse de cuir écarlate. Il tira de sa ceinture un poignard courbe et une main-gauche. Il prit une garde voûtée, bras écartés, lames vers l’intérieur. Il n’était plus un vieux prêtre, mais un assassin. Un paysan chargea en hurlant. Emilphas accompagna l’attaque au moyen de son surin pour la détourner. Puis, alors que le campagnard le dépassait, emporté par son élan, il lui perfora la tempe de sa main-gauche. Une simple pression lui permit d’activer le mécanisme et l’arme se déplia. La lame centrale se divisa en trois depuis la garde pour former une espèce de trident en V. Les bandes de métal déchirèrent la chair et brisèrent les os pour se frayer un passage. Le crâne du malheureux explosa avant de toucher terre.

Emilphas se remit en position sans un regard pour le cadavre qu’il laissait sur le carreau. Ses yeux glacials harponnèrent le jeune homme comme un serpent le fait avec sa proie. Diable, je suis pris, pensa Estenius. Il allait se jeter dans la gueule du loup, quand il perçut le bruit d’une cavalcade. Une escouade de masques de fer accourait. Elle comptait une vingtaine de membres au moins. Estenius et ses quarante campagnards amochés ne faisaient pas le poids. Il tonna pour annoncer la retraite :

« On se retire ! Tous dans les ruelles ! »

Les paysans ne se le firent pas dire deux fois. Ils laissaient cinq briscards à terre pour vingt des leurs. Leur troupe s’égailla dans les venelles. Estenius galopait devant et réfléchissait à toute allure. Il décida de rallier la place du marché. Avec un peu de chance, Qalet et les bûcherons auront réussi une percée…

Après une course effrénée dans les allées, le jeune homme déboucha sur le forum. Au lieu de la trouée qu’il espérait, il tomba sur une hécatombe. Les renforts ennemis avaient investi la place et les insurgés étaient obligés de combattre sur deux fronts. Leur révolte tournait en massacre. Les rouges commençaient même à sortir de la rue dans laquelle ils s’étaient enfoncés. Le jeune homme sacra : la bataille était perdue. Ses partisans n’abandonnaient pourtant pas et semblaient prêts à guerroyer jusqu’à la mort. Bravoure inutile !

Un cri derrière Estenius le fit se retourner. Les masques de fer arrivaient. Ses compagnons se débandèrent dans le forum. Panique plus que tactique, car il n’y avait aucune possibilité de fuite. Le jeune homme bondit vers une riche demeure qui bordait la place. Il plongea par une fenêtre pour entrer. Le papier huilé se déchira et le laissa passer. Il se ramassa lourdement au sol. Deux masques de fer voulurent le suivre, mais leur carrure se révéla trop large pour l’étroite ouverture. Ils s’attaquèrent donc à la porte avec acharnement. Les coups de boutoir de leurs fléaux faisaient trembler les murs.

Estenius se mit à fouiller fébrilement la pièce.

« Un drapeau, un foutu drapeau ! »

Il vida une commode, renversa une étagère. Les chocs contre l’huis faisaient grincer les planches.

« Un tissu, une chemise, n’importe quoi ! Merde ! »

Il allait monter à l’étage quand l’absurdité de la situation le frappa de plein fouet. Il beugla toute une ribambelle de gros mots. Le drapeau, il le portait sur lui ! Il entreprit de retirer sa chemise. Elle bloqua aux aisselles et il l’arracha d’un coup. Au même moment, la porte vola en éclat. Les deux mastards entrèrent en piétinant les débris. Ils mirent quelques secondes à repérer le jeune homme qui restait tapi dans l’ombre, puis lui foncèrent dessus.

Estenius esquiva un fléau qui alla perforer la cloison et se jeta sous la table. Il rampa, s’en dégagea au moment où le second fléau la transformait en petit bois. Il se releva à toute vitesse. Les cris et les coups le bordaient de toute part. Il se lança en travers de la fenêtre. Son épaule heurta un des montants et manqua de se déboîter. Dans sa terreur, il faillit lâcher sa chemise. Il s’écrasa dans la terre, roula de côté, trouva ses appuis, se redressa. Il reprit sa course et brandit sa chemise. Il l’agitait comme une bannière et beuglait d’une voix rauque :

« On se rend ! Cessez de vous battre, on se rend ! »

Le jeune homme traversa la place pour étouffer le brasier de la guerre à la force de ses poumons. Son timbre affronta le fracas de la bataille, il le repoussa et l’écrasa. Autour de lui, les campagnards laissaient choir leurs armes et tombaient à genoux. Bientôt, tout le forum s’enfonça dans une quiétude contrainte. Paysans à terre, rouges d’aplomb. Estenius gueulait toujours quand un des masques de fer le rattrapa. Il lui agrippa l’épaule et le balança à terre. Alors qu’il allait se redresser, Estenius sentit une lourde botte lui écraser la colonne vertébrale. Ses poumons, comprimés, se vidèrent violemment. Son souffle souleva la poussière de la place qui lui emplit les yeux. Le masque de fer le saisit par la tignasse et le releva. Il le déposa sur ses jambes. Estenius poussa un dernier hurlement avec toute la force qu’il lui restait. Le briscard abrégea l’appel d’un coup de poing dans l’estomac.

« Silence, fermier, ou votre reddition ne m’empêchera pas de te briser le crâne ! »

Avec la chute des violences déboulèrent les odeurs, le râle du vent et des blessés, le cri des corbeaux. Sang et mort, tapis de tripailles.

La voix du grand prêtre s’éleva :

« Lâchez les armes, bande de pleutres ! Bohor, ramasse-les avec ton unité. Sous-lieutenant Panthaléon, rassemble les paysans au centre de la place. »

En réponse à ces ordres, deux cohortes de rouges se mirent en mouvement. L’une récupéra les armes de fortunes pendant que le second regroupait les insurgés à grand renfort de cris. Estenius fut parqué comme les autres entre les colonnes de gros bras vêtus d’écarlate. Il repéra Qalet dans la masse et se fraya un chemin jusqu’à lui. Ils n’échangèrent pas une parole, mais un simple regard qui en disait long.

Soudain, les rangs des rouges s’écartèrent pour laisser passer deux cavaliers. Un vieillard tiré à quatre épingles et un gamin casqué. À en juger par leur allure, ils étaient assurément des seigneurs Cannirnos. Le vermeil lieutenant les suivait en trottinant. Les deux hommes immobilisèrent leurs montures devant le grand prêtre et mirent pied à terre. Emilphas fit la révérence.

« Soyez le bienvenu, Seigneur Vignonel. »

Le vieillard opina du chef.

« Seigneur, voici Esselt. Cette jeune nourrice s’est rangée de notre côté et nous a donné de précieuses informations. »

Esselt sortit timidement des rangs rouges. Lorsqu’ils la virent, nombre de campagnards huèrent. Les soldats beuglèrent, donnèrent quelques coups de bâtons pour ramener le silence. Laval s’inclina devant la jeune femme et lui baisa le dos de la main. Esselt devint écarlate.

« Nourrice, je vous félicite pour votre choix avisé. »

Emilphas intervint :

« Esselt, aidez-nous à trouver les meneurs comme le veut notre accord. »

La jeune femme s’avança vers la foule débraillée. Deux masques de fer l’accompagnèrent, faisant tournoyer leur fléau pour décourager toute tentative désespérée à l’encontre de la nourrice. Cinq hommes furent pointés du doigt. Ils eurent beau hurler et se débattre, l’étreinte implacable des mastards les détacha du sol et les charria devant le seigneur Vignonel. Ils s’avachirent en suppliant pour leur vie. Ils juraient n’avoir jamais commandé, mais s’être uniquement laissés entraîner.

Enfin, Esselt s’immobilisa devant Estenius. Elle hésita un instant, puis déclara :

« Mais voici le véritable instigateur de cette insurrection : Estenius Penderix. Un démon à la langue fourchue. Sans lui, sans ses idées persuasives, jamais cette révolte n’aurait débuté. Les autres hommes agenouillés devant vous, Seigneur Laval Vignonel, ne sont que des victimes de ce mauvais diable ! »

Deux masques de fer saisirent Estenius par les épaules et le tirèrent de la foule. Le jeune homme se laissa faire, la tête basse. Qalet sortit des rangs à sa suite et voulut s’interposer. Le plus large des deux briscards l’envoya au tapis d’un coup de poing. Estenius fut traîné et déposé à droite de ses compagnons.

Le seigneur Vignonel regarda les accusés les uns après les autres, de gauche à droite. Il s’attarda sur Estenius. Le jeune homme gardait les yeux baissés. Comme Qalet se relevait pour protéger son ami, le vieillard demanda :

« Et lui, le bœuf, n’est-ce pas un meneur ? Il m’a l’air bien actif…

— Non, répondit Emilphas. Ce n’est qu’un stupide homme de main. Panthaléon, calme-le nous tu veux bien. »

Le sous-lieutenant s’approcha de Qalet et l’assomma du pommeau de son épée. Le paysan s’effondra dans un grognement. Estenius serra les dents pour réprimer leur tremblement. Qalet se réveillerait avec une belle bosse, mais rien de plus grave. Lui, en revanche, c’était une autre affaire. Il allait déguster grâce à l’intervention d’Esselt ! Il eut envie de hurler très fort, de crier à tue-tête pour faire fuir la peur, comme lorsqu’enfant il rentrait chez lui dans la nuit. Son cœur lui perforait la poitrine à force d’y battre. Il jeta un coup d’œil au vieillard duquel paraissait dépendre sa vie. Le seigneur Vignonel, s’il avait bien entendu, un seigneur Cannirnos. Le supérieur d’Emilphas, donc.

Après un dernier regard pour le grand prêtre rouge, le seigneur de Vignevaux se tourna vers le jeune homme qui l’accompagnait.

« Laurendeau, qu’allons-nous faire de ces paysans ?

— Pardon ? Heu… Je ne sais pas, père…

— Allons, Laurendeau, objecta le vieillard, ce n’est pas en te laissant balloter au gré des vents que tu feras tes armes.

— Heu, alors… le… le fouet ? »

Le seigneur Vignonel se tourna vers le grand prêtre :

« Tu as entendu, Emilphas ? »

À son tour, le grand prêtre pivota vers son lieutenant :

« Ansfrid, va donc chercher un fouet. »

Le sourire du vermeil lieutenant s’affaissa en plis lourds :

« Vous êtes sûrs que c’est nécessaire ? Enfin, je veux dire que…

— Obéis, Ansfrid ! Je ne te demande pas de penser, mais de te servir de tes jambes. Allez, va me chercher un fouet. Non, deux ! »

Le vermeil lieutenant prit ses jambes à son cou. Le regard glacé d’Emilphas le suivit sur quelques mètres, puis se détourna. Il s’excusa platement auprès du seigneur de Vignevaux :

« Pardonnez-moi. Je ne sais pourquoi cet imbécile est mon lieutenant. »

Laval Vignonel sourit froidement, puis s’avança vers la foule paysanne. Il tonitrua d’une voix de chef de guerre :

« Pour l’exemple ! Les meneurs de cette révolte, ici présents, recevront chacun cinquante coups de fouet. Le châtiment n’est en rien comparable à leur crime, alors priez, habitants de Geraint, priez pour la merci de votre seigneur ! À partir de ce jour, le premier irrespect, la première trahison, sera passible de la même sentence. Quant à l’instigateur de cette rébellion, le dénommé Estenius Penderix, il sera en plus exécuté en place publique pour expier ses forfaits ! »

Lorsque sa voix eut fini de trancher l’air, un silence pesant tomba. Des rouges ligotèrent les accusés aux piliers de la grand-place, ventre contre le bois. Au lieu de soutenir les étals des marchands, les poteaux supporteraient le corps des suppliciés. Tout était prêt quand le vermeil lieutenant revint avec les deux fouets. Il les tendit au grand prêtre. Emilphas en saisit un délicatement, qu’il remit au seigneur Vignonel. Ansfrid s’étonna :

« Mais, et l’autre ?

— Pour toi, répondit simplement Emilphas. »

Le seigneur de Vignevaux se tourna vers son fils et lui transmit la lanière de cuir :

« Tiens, mon fils, applique ta sentence. Cinquante coups de fouet chacun.

— Si vous permettez, intervint le grand prêtre, mon lieutenant donnera un coup de main à votre fils. Je crois qu’ils en ont autant besoin l’un que l’autre.

— Bien sûr ! De toute manière, avec six meneurs, il y a du travail pour tout le monde ! »

Les deux vieillards éclatèrent de rire.

Laurendeau Vignonel et le vermeil lieutenant s’avancèrent, fouet en main, et se placèrent devant les deux premiers suppliciés. Ils échangèrent un regard, dents serrées pour l’un, lèvres pendantes pour l’autre. Un silence de mort emplissait la grand-place. Tout le monde fermait sa gueule, avait tout oublié du massacre qui venait de se produire. Seuls persistaient les criaillements des corbeaux ainsi que le crissement des robes grises qui arpentaient le champ de bataille. Même les blessés taisaient leur agonie.

Le premier fouet s’éleva dans le bras de Laurendeau, siffla piteusement puis s’abattit. Les gardes alentour comptèrent :

« Un. »

Le fouet se redressa, ondula un peu plus vivement et retomba en claquant. L’accusé, qui n’avait pas émis un son sur le premier coup, poussa un hurlement.

« Deux. »

Le fouet vola, stridula, frappa. Nouveau hurlement. À chaque coup donné, Laurendeau grimaçait autant que sa victime.

« Trois. »

Une fois la machinerie infernale en place, Laurendeau ne put plus retenir ses gestes. Ses muscles ni son cerveau n’avaient plus voie au chapitre, seul prévalait le décompte odieux que menaient les soldats. Le rythme s’accéléra.

« Quatre. Cinq. Six. Sept. »

Lorsque les gardes comptèrent huit, le vermeil lieutenant lorgna sur le grand prêtre. Le regard que lui accorda son supérieur, morne, froid et immobile comme un dolmen antique, se révéla décisif. Le fouet s’envola et lacéra.

Emilphas considéra la scène d’un air amusé. Le seigneur Vignonel, quant à lui, avait plus d’yeux pour la foule attentive que pour le châtiment. Il veillait à ce que la leçon entre dans les crânes étroits de la roture.

Les claquements s’enchaînaient et se succédaient. Ils créaient, avec le chœur des soldats, une ritournelle crépitante. Laurendeau battait le rythme lourdement, puissamment, pendant que le vermeil lieutenant donnait les contretemps. Le refrain en devenait tellement entêtant, que les campagnards se prenaient presque à compter. Puis, lorsqu’ils s’apercevaient de l’horreur de leur conduite, ils s’enfermaient dans un mutisme forcené. Seuls les gris continuaient leur ronde silencieuse.

Quand il arriva à cinquante, Laurendeau dut se forcer pour rabaisser le bras. Sa main restait agitée par un tremblement mesuré, presque rythmique. Enfin, le vermeil lieutenant appliqua son dernier coup de fouet. Le dos des deux suppliciés pendait en loques. Le tissu se mêlait à la chair, le sang colorait de rouge la terre. De fines gouttelettes, qui s’étaient fixées aux lanières, constellaient la place dans les dix mètres à la ronde. Deux masques de fer détachèrent les paysans. Leurs corps restèrent un instant droits, puis ils s’effondrèrent sur le côté. Un faible râle leur échappait, à peine audible dans la brise. Deux gris se précipitèrent et emmenèrent les blessés.

Laurendeau se contraignit à desserrer les dents. Le fouet manqua de lui glisser des doigts. Toute son anatomie souffrait de crampes. Il se tourna vers son père. Le vieillard lui sourit en hochant la tête, puis il pointa du menton pour montrer quelque chose derrière le jeune homme. Laurendeau fit volte-face et son regard tomba sur les autres suppliciés. Il en restait quatre ; trois inconnus et le gamin Penderix. La vérité le heurta de plein fouet : ce n’était pas terminé. Il s’avança d’une démarche chancelante, le vermeil lieutenant était déjà en place. Sa bouche s’agitait de sourires lancinants. Comme si les muscles de ses joues ne répondaient plus et prenaient la seule pose naturelle qu’ils connaissaient, celle du rire.

Et la sanglante ritournelle recommença.

Estenius ne pouvait réprimer les tremblements qui remuaient tout son corps. Le fouet ne l’avait pas encore écorché, mais l’attente lui semblait pire que la douleur. Soudain, les chocs se turent. Les deux suppliciés de gauche furent détachés et emportés. Estenius sentit dans son dos les deux bourreaux qui prenaient place. Ses yeux se remplirent de larmes ; il gémissait. Bientôt, il entendit le fouet siffler. Tous ses muscles se contractèrent, il geint plus fort. Et le coup partit. Il lui lacéra les omoplates. Estenius hurla. Il serra les poings, il serra les dents, il serra les yeux. Il se crispa, se durcit en l’attente du second claquement. Il eut beau faire, il ne put s’empêcher de crier. Il beuglait, il couinait comme un porc. Il se dégoûtait. Le troisième impact, un peu haut, lui taillada le cou. Le quatrième lui déchiqueta le dos, près de la colonne. Il dénombrait les coups dans sa chair, à la douleur. Il parvint au sixième, qui le laboura jusque dans les côtes, puis perdit le compte. Les vagues de souffrance se succédaient, l’écrasaient, le brisaient, elles semblaient sans fin. Son corps n’était plus qu’un champ de bataille dévasté.

Tout d’un coup, tout s’arrêta. Le bourdonnement déserta ses oreilles. Ses yeux devinrent secs d’avoir trop pleuré, sa bouche rêche. Son dos une ravine sanglante qui dégouttait sans relâche.

Estenius sentit qu’on le détachait. Ses liens se desserrèrent, lâchèrent. Il tomba en avant sans pouvoir s’en empêcher. Il roula contre le pilier et s’effondra sur le côté. Le plus gros de son champ de vision était occupé par la masse du poteau, mais une petite portion restait vide. Dans celle-ci, il apercevait au loin une forme rougeâtre. Il força sur ses yeux pour accentuer la netteté. C’était un homme, un écarlate. Il scruta encore et le reconnut. Le compagnon du grand prêtre. Ansfrid, le vermeil lieutenant. Le clerc tenait toujours le fouet à la main, sa lanière sanglante traînant dans la terre du forum. Estenius leva un peu la tête pour examiner le visage de son bourreau. Ses traits tremblotaient, mais cela vient sans doute de mes yeux, ils s’agitaient comme dans un rire. Ses commissures se plissaient, se tordaient en une grimace amusée, méprisante. Sur un dernier regard, le vermeil lieutenant tourna les talons. Estenius cracha ce qu’il lui restait de salive. Je te planterai, Ansfrid  ! Je te jure que si je survis, je t’agrandirai le sourire jusqu’aux deux oreilles…

Ansfrid n’en pouvait plus. Il ne se contrôlait plus. Ni son visage ni son corps. Il préféra ne pas considérer Emilphas, qui l’aurait forcé à demeurer sur place, et il s’enfuit.

Laurendeau restait droit, immobile, épuisé. Il ne se sentait plus affecté par l’horreur. L’indicible ne parvenait pas à percer la gangue de découragement qui le bordait.

Les prêtres gris se précipitèrent pour secourir les suppliciés. Alors qu’ils allaient emporter Estenius, le seigneur Vignonel s’interposa :

« Celui-ci reste avec nous. Vous enverrez un prêtre dans la demeure d’Emilphas pour les soins. »

Le gris fit la révérence et se retira. Même son ordre ne pouvait s’opposer à une directive d’un seigneur Cannirnos. D’un geste, le vieillard demanda aux masques de fer de transporter le meneur. Les briscards s’exécutèrent sans délai ni délicatesse.

Le seigneur Vignonel se tourna ensuite vers le peuple de Geraint et cria :

« Votre rébellion est terminée. Vous avez perdu. J’ai été clément pour cette fois. Mais jugez par vous-même le châtiment de ceux qui désobéiront de nouveau. Jurez alliance, jurez-moi alliance encore une fois ! Et cette fois, mettez-y votre cœur ou mourrez ! »

Le peuple répondit par un murmure :

« Je le jure.

— Plus fort, s’emporta le seigneur Vignonel. Plus fort ou venez tâter du fouet ! »

La foule rugit cette fois, contrainte :

« Je le jure ! »

* * *

Pendant que les paysans quittaient la place sous bonne garde, Laval se tourna vers son fils. Le jeune homme restait droit, face aux piliers sanglants. Son fouet gisait devant lui.

« Laurendeau ? »

Ce dernier sursauta.

« Oui, père.

— Comment te sens-tu ?

— Ça y est, j’ai combattu… »

La voix du jeune aristocrate se révéla plus morne que celle d’un endeuillé. En comparaison, celle de son père paraissait la joie incarnée :

« Oui, mon fils, ça y est !

— Pouvons-nous rentrer à présent ? La rébellion est tombée…

— Je vais rentrer, pour toi il reste une ultime leçon. Non, ne fais pas cette tête-là. Tu as combattu certes, mais la bataille n’est pas terminée pour autant. Les vaincus n’ont plus rien à faire, mais il reste aux gagnants beaucoup de travail. Je veux que tu accompagnes le grand prêtre Emilphas. Tu rentreras lorsque leur meneur, Estenius, aura été exécuté.

— Je… Enfin, je… »

Laurendeau allait tenter de trouver une excuse, mais le regard dur de son père l’en dissuada. Il ajouta simplement :

« Bien, père. »

Laval lui prit l’épaule et la pressa.

« Tu es un bon garçon Laurendeau, bientôt un homme. »

Commentaires

Avec Laval, bonjour l'éducation...
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lundi 30 juillet à 08h40
Hé, j'suis pas prof pour rien, moi !
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lundi 30 juillet à 11h22
Je vois, c'est une légion que tu prépares ?
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lundi 30 juillet à 11h29
Ils ne feront pas que survivre aux assauts de la vie, comme ça, ils pourront aussi lui rentrer dedans ;)
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lundi 30 juillet à 11h45
Pense un peu à la relève : à leur arrivée dans le Secondaire, c'est moi qui en baverai !
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lundi 30 juillet à 12h27
Ah ah !
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lundi 30 juillet à 12h32