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Antoine Bombrun

dimanche 18 octobre 2015

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre douzième

Le héraut Innocent se présenta à la porte de Castel-à-bois tôt dans la matinée. Alors qu’il en était encore à trente pas, quatre gaillards lui barrèrent la route. Deux d’entre eux bandaient leur arc dans sa direction.

Le messager tira les rênes, puis leva les bras en signe d’apaisement. Il expliqua :

« Je ne viens pas pour la guerre ! »

Il descendit de sa monture et continua :

« Je suis porteur d’une missive du seigneur Sylvert Groëe pour son fils. Je dois remettre ce pli à Euphème Groëe en personne. »

Pendant que le héraut parlait, un des hommes s’était avancé. Des muscles puissants, une cicatrice qui lui fendait le museau, une hache à la ceinture ; le soudard faisait peur. Innocent ajouta timidement :

« S’il vous plaît… »

Le nordique éclata de rire.

« Pas de frayeur, joli damoiseau. Nous ne sommes pas des brutes ! »

Il attrapa Innocent par l’épaule et ajouta :

« Le problème, c’est que nous n’avons pas d’Euphème Groëe ici… Ce gars-là, je connais pas…

— Mais… si, il est votre chef…

— Non m’dame !

— Hem, est-ce que je peux remettre ce pli à… Daogan… dans ce cas…

— Requête accordée ! Tu vois, nous ne sommes pas des brutes ! »

Le nordique haussa le ton pour s’adresser à ses compagnons :

« Je vous laisse surveiller la porte, j’emmène le damoiseau voir Daogan ! »

Innocent et son garde du corps traversèrent le camp après avoir laissé le cheval dans l’enclos. Castel-à-bois était en construction. La grande porte béait, les battants à terre, mais le cadre se dressait déjà vers le ciel. Des murs, il n’existait encore que la fondation. Une tranchée d’un mètre de profondeur, large de vingt centimètres, dans laquelle s’enfoncerait le cul des poteaux de bois. À l’ouest, la forêt rugissait de coups de haches, du beugle des bûcherons et de la chute des arbres. Le bois ne serait bientôt plus qu’un souvenir. Plus loin, collé à la forteresse, un feu crachotait une fumée humide.

Autour de la colline où se dressait le vieux moulin, les bâtisses s’étaient multipliées. Aux abords de l’une d’entre elles, tout contre le moulin, le massif Daogan gueulait contre un de ses hommes. À cette vue, Innocent tenta de ralentir son souffle. Il voulait contenir sa panique. De simplement se trouver en présence du guerrier le plongeait dans ses douloureux souvenirs de captivité. Manque de nourriture, air vicié, solitude… Son corps était presque remis, bien qu’encore un peu maigre, mais son esprit vacillait toujours. Sur un dernier cri, Daogan se retourna vers le messager. Un sourire lui dévora la face et il brocarda :

« Tiens, un revenant ! La prison te manque, gamin ?

— Non, messire Euphème. Je viens vous porter une lettre de votre père… »

Daogan se renfrogna immédiatement et demanda :

— Que me veut-il, l’ancêtre ?

— Je… je ne sais pas. Voici le courrier. »

Innocent tendit le pli à Daogan. Ce dernier le décacheta sans douceur et le déplia. La brutalité de ses gestes déchira un peu le papier. Il le défroissa de ses gros doigts avant de s’y plonger. Ses lèvres bougeaient au rythme de sa lecture. Lentement, avec hésitation. Il rapprochait parfois la lettre de ses yeux pour déchiffrer un mot particulièrement ardu.

Innocent regardait la difficulté de Daogan avec gène. Il aurait voulu l’aider, mais il craignait de mettre le guerrier en rogne s’il lui adressait la parole. Un ongle entre les dents, il lorgna vers l’arrière pour repérer son cheval. Trop loin pour s’esquiver en toute discrétion… Déçu, il cracha une rognure sur le sol.

Daogan soupira. Il retourna la lettre et constata qu’il y avait encore une suite au dos, ainsi qu’une seconde page. Il soupira de plus belle.

« Tiens, au lieu de poireauter, fais ton boulot ! »

Daogan balança le courrier à Innocent. Le jeune homme le réceptionna maladroitement, se gratta la gorge et entama sa lecture :

« Euphème Groëe, mon fils. »

Il jeta un coup d’œil au chef de guerre, inquiet de sa réaction. Il souhaitait de toute son âme que la nouvelle soit bonne, sans quoi il finirait immanquablement au trou. Jamais sans combattre  !, eut-il l’audace de penser. Comme Daogan le fixait d’une manière peu engageante, Innocent continua précipitamment :

« Je t’écris personnellement, et de ma propre initiative, parce que je ne veux pas de toute cette tension entre nous. J’espère que cette lettre pourra ramener la paix qui régnait dans notre lignée il y a encore peu. Je te reconnais comme un homme. Je pense que nous pouvons nous estimer et vivre en harmonie, pour peu que chacun d’entre nous prenne ses responsabilités de père et de fils. Si le respect qu’un successeur doit éprouver pour son ascendant et pour le nom de sa famille devient le tien, la proximité ne nous nuira pas.

« Néanmoins, les récents événements ne me permettent pas d’espérer ta rédemption sans en avoir trace écrite pour preuve. C’est pourquoi je te joins la copie du pli que j’ai rédigé à l’attention du Seigneur Souverain. Ce courrier déclare que mon fils, Euphème, ne fait plus partie de la famille Groëe. J’y ajoute que sa personne ne se trouve plus bienvenue à Hautesherbes ainsi que dans tous les domaines vassaux de ma lignée, mais encore que mon héritage, à ma mort, sera tout entier versé à Théophore, mon second descendant.

« Ce courrier fatal est encore sur mon bureau. Il ne le quittera que pour la cheminée si tu te retires de la Cannirnosk sur l’heure et que tu retournes prendre poste dans les Marches. Si néanmoins tu poursuis dans ton erreur, je n’hésiterais pas et Alphidore de Pal lira mes lignes d’ici à la fin de la semaine.

« Je confie la présente lettre au héraut Innocent, en espérant que tu auras la décence de le traiter comme on traite un homme et non comme une bête. "Traite les tiens avec sagesse et eux-mêmes répondront avec bonté, mais violente-les et la guerre sera assurée." Affectueusement, Sylvert Groëe, ton père.

— Balivernes ! lâcha Daogan alors qu’Innocent concluait. S’il croit qu’un morceau de papier et un peu d’encre peuvent nous réunir ! Après tout ce qu’il m’a fait ! Autant pactiser avec le diable ! »

Au fond, Daogan aurait aimé que ce soit aussi aisé. Hélas, le simple fait de penser à son père le faisait trembler. D’avoir entendu sa lettre, il sentait la colère monter en lui. Elle venait de la terre et le gravissait, implacable. Elle balayait toutes les barrières, le laissait pantelant. Le seul moyen de reprendre le contrôle était de la libérer. De cesser de contenir cette violence et de s’en servir. Contre son père, il se savait perdant au moindre échange. Il ne possédait pas sa verve, sa manière de marchander et de peser chaque mot. Tenter de s’entendre, c’était se soumettre à lui. Il avait compris cela depuis longtemps, depuis sa jeunesse, et la solution qu’il avait trouvée était la fuite. Mais, aujourd’hui, il n’est plus question de se dérober ! Cette colère, je vais l’utiliser ! Je ne peux pas te parler avec des mots, père, mais je puis le faire avec mon épée ! Le destin m’a ramené ici et je compte bien y demeurer !

Innocent redoutait ce qui allait se produire. Cela faisait quelques secondes que Daogan restait immobile. Le chef de guerre lui avait arraché la lettre des mains et la tenait dans son poing. Seule sa lèvre supérieure tremblotait un peu. Soudain, comme si une digue avait cédé, Daogan éclata. Le sang lui gonfla les veines du front, pulsa violemment, sa bouche se tordit en une grimace affreuse. Il lacéra le courrier et en jeta les lambeaux au vent. Il hurla :

« Je vais combattre ! »

Innocent recula d’un bond. Son sang ne fit qu’un tour et ses muscles se chargèrent de réfléchir à la place de sa cervelle. Il fit volte-face et courut jusqu’à sa monture. La pente aidant, il accéléra rapidement. Le vent sifflait à ses oreilles.

Au cri poussé par Daogan, tous les Nordiques avaient levé la tête de leur labeur. Leurs regards convergèrent sur le messager qui prenait la tangente. D’un seul geste, ils bondirent à son encontre. Suants, puants, armés de pelles, de pioches et de branches, ils parurent au héraut plus effrayants qu’une cohorte en marche. Il voulut ralentir, s’arrêter, mais sa vitesse l’en empêchait. Il planta un talon en terre, mais décrocha, ses jambes s’emmêlèrent et il plongea dans la masse des soudards. Les quarante guerriers observèrent, surpris, le jeune homme se détacher du sol et voler dans leur direction. Réflexe, plusieurs bondirent sur le côté.

La lame d’une pelle frôla le crâne d’Innocent. Le messager sentit le souffle du coup, puis il s’enfonça dans l’abdomen d’un Nordique. Huit soudards s’effondrèrent sous ce coup de bélier improvisé, les autres éclatèrent de rire. Un grand gaillard, frisé comme un mouton et roux comme un coq, attrapa le héraut par le col et le souleva de terre.

« Je l’ai eu, à qui je le renvoie ? »

De nouveau, ses compagnons se gaussèrent. Dans le tonnerre de leurs rires, Daogan descendit pesamment du monticule. Lorsqu’il eut rejoint sa troupe, Innocent était assis sur le cul et un briscard, la main vissée sur le crâne du jeune homme pour s’empêcher de tomber, se marrait à en perdre haleine. Daogan traversa les rangs et s’arrêta devant le héraut.

« Debout. »

Innocent s’exécuta, non sans difficulté. Le nordique qui le chevauchait parvint à contenir son hilarité et se redressa aussi.

« Gamin, je comptais te renvoyer avec ma réponse, mais j’ai idée qu’un autre messager sera plus docile. Les gars, allez me chercher Jérémiah qu’il rédige la missive. Ensuite vous prendrez le pli et vous l’attacherez au cheval de notre ami. Une bonne claque sur le cul devrait suffire à renvoyer le canasson chez son maître ! Le cavalier, nous allons nous en occuper plus personnellement ! »

Deux soldats partirent à la recherche du lieutenant. Daogan, un bras autour des épaules du héraut, se dirigea vers les baraques. Il bavassait de sa grosse voix sur l’avancée des travaux et les projets à venir pendant qu’Innocent tremblait de tous ses membres. Après un rapide tour du propriétaire, ils parvinrent devant un petit bâtiment sordide. Daogan commença à le présenter :

« Et voici donc à présent… »

Il s’interrompit, puis s’écria :

« Mais je suis bête ! Tu la connais, notre geôle !

Il en ouvrit la porte d’un coup de sabot, le bras enserrant toujours le héraut. Il renifla d’un air dégoûté :

« Beurk, on ne peut pas dire que ça hume la fleurette par ici ! Qu’importe ! Un confort digne des plus grandes maisons : chiottes, paillasse et fauteuil, le tout en un seul meuble ! »

D’un revers du bras, il envoya le messager au fond du cachot. Innocent s’y ramassa sur le nez, sa chevelure de paille balayant au passage la crasse accumulée. Il aurait voulu se révolter, bondir sur la porte avant qu’elle ne claque, la faire trembler sur ses gonds, embrasser ses barreaux, mais il ne le pouvait pas. Son cœur, son âme et tous ses sens s’abîmaient dans une profonde mélancolie. Il avait perdu, nul besoin de chercher à le nier. Seules ses dents, dernier réflexe d’humanité, s’acharnaient à dévorer l’ongle de son pouce.

Alors que Daogan s’éloignait de la geôle, satisfait de lui-même, le lieutenant Jérémiah vint à sa rencontre.

« Tu m’as fait demander ?

— Oui, mon doux Jérémiah ! Je veux que tu rédiges un pli pour moi. Dis à mon père que je refuse sa demande. Quant à nous, nous allons devoir nous équiper ; la guerre est proche !

— Veux-tu que je pomponne la formulation ? questionna le lieutenant. Elle me paraît un peu brute…

— Alors attends, je m’en vais te la pomponner moi ! Tu vas m’écrire… »

Daogan s’arrêta, le groin dressé vers le ciel, en attente d’inspiration. Soudain, il éclata de rire :

« Je sais, tu vas écrire… Attention, retiens bien je ne répéterai pas ! Cher seigneur des poissons, j’ai capturé dans mes filets un de vos alevins. Je vous préviens, ce ne sera pas le dernier si vous me les brisez encore avec vos accords paternalistes ! »

Sur ce, il se fendit d’un nouveau rire.

« Et signe Daogan. Ça lui fera les pieds ! »

* * *

Alexire et deux jeunes recrues suivirent le chef de guerre lorsqu’il quitta Castel-à-bois. Le vieux briscard s’était installé dans le chariot, tandis que les gamins chevauchaient à ses côtés. Alexire donna du mou pour que les deux fines montures prennent de la vitesse. Il n’obtint qu’un pas docile, plutôt lent et régulier. En même temps, difficile de demander à des coureurs d’effectuer le travail de chevaux de trait. Sans parler de la fabrication de la charrette, plus rudimentaire qu’un jouet d’enfant. Car, si les guerriers nordiques se trouvaient rodés en ce qui concerne la construction de leur attirail de combat, ils avaient peiné pour assembler le simpliste moyen de transport. Néanmoins, avec de l’industrie et de la bonne volonté, sans oublier quelques coups de gueule de leur chef de guerre, ils avaient fini par réussir. Des planches reliées par une traverse constituaient le plateau, tandis qu’un tronc, fin et rond, cloué par en dessous, servait de grossier essieu. Les roues n’étaient que de vulgaires souches coupées en rondelles.

Alexire se tourna au son de la voix de son supérieur. Daogan beuglait un ordre au lieutenant Jérémiah, à qui il avait confié la garde de la forteresse.

« Je compte sur toi, Jérémiah, je veux les fondations du mur nord apprêtées à mon retour ! Ne me déçois pas. »

L’interpellé hocha la tête, les bras croisés sur la poitrine. La dernière injonction était inutile, Jérémiah connaissait suffisamment les exigences de Daogan pour veiller à ne pas aller à leur encontre. Dès que le petit convoi eut quitté Castel-à-bois, le lieutenant tempêta :

« Allez, mes mignonnes, on se met au boulot ! Je veux trente gaillards sur la face septentrionale, et que ça saute ! »

La petite charrette cahotait lourdement sur les chemins du domaine Vignonel. Elle traversa des campagnes, des bois et des champs. Alexire se laissait bercer par son roulis en fumant la pipe. Il était heureux de ces quelques heures de repos dans le dur labeur de sa vie quotidienne. Plus besoin de donner la hache, que ce soit contre des sauvages ou des arbres, il lui suffisait de poser son cul et de se laisser tirer ! Les deux jeunots, en revanche, étaient mornes comme des rouges de la capitale transférés à Geraint. Ils paraissaient prendre la mission comme une brimade. Ainsi, l’équipage allait à petit train, pendant que Daogan galopait en tous sens. Comme un chien en balade, qui alterne entre la pleine nature et les jambes de ses maîtres, le chef de guerre cavalait d’avant en arrière. Sa monture transpirait à grandes eaux et lui-même exhalait une délicate humidité. À chaque retour à la charrette, il claironnait ses découvertes. Après deux heures de voyage, Daogan revint leur annoncer qu’un village était proche.

« Tout droit, dans une lieue, vous en apercevrez les toits ! »

Sur ce, il piqua des deux et disparut entre les arbres qui bordaient le chemin. Quelques éclats de voix gambadèrent depuis les chevaux à cette annonce. Les jeunots voulurent hâter le pas pour presser l’arrivée, mais Alexire répliqua que la charrette ne tiendrait pas le coup. En effet, les renfoncements du sentier avaient voilé la rondelle de souche gauche qui grinçait plus qu’à son tour. Le moindre petit trot aurait envoyé le chariot bringuebaler hors de la route. Le briscard ajouta :

« Pas de conneries, les gars, ça ne va pas plaire au chef si on lui abîme son porte-merde ! Vous n’êtes pas à son service depuis des masses, mais Daogan n’est pas un homme à prendre à la légère ! »

Les cavaliers opinèrent et l’on continua de se traîner. Un des deux demanda :

« Au fait, vous savez ce que Daogan cherche ? Je sais que l’on va faire des emplettes, mais guère plus… »

Alexire éclata de rire devant la demande :

« T’es bien un jeunot, toi, tu obéis sans savoir ce que l’on te demande. C’est bien beau, la loyauté, mais faudrait quand même faire fonctionner ton carafon ! Nous cherchons un village pour faire le plein de matériaux. Du bois nous en avons à volonté avec la forêt, mais nous ne disposons que de peu de métal, de corde ou de tissu. De plus, les réserves de boustifaille descendent à vue d’œil malgré nos chasseurs. »

Le cavalier remua du chef :

« Je vois, rien de bien merveilleux, donc… Parfois, suivre bêtement les ordres est plus exaltant que de les comprendre ! »

Le jeune soldat s’arrêta un instant, puis il reprit :

« T’as l’air de bien le connaître, toi, le Daogan. Pourquoi tu as voulu le suivre jusqu’ici ?

— Pardi, répondit Alexire, tu as vu ma gueule ? Je ne suis plus tout jeune, je traîne vingt-cinq ans de service derrière moi. »

Il passa la main sur sa barbe de plusieurs jours avant de continuer :

« Regardez ça ! Il y a plus de poils blancs que de noirs ! Je me sens trop vieux pour faire de la guerre mon quotidien. J’ai survécu pendant plus d’années que la plupart parce que je me débrouille en bastonnade. Néanmoins, avec l’âge, je sens que je ne me bats plus aussi bien. Je suis plus lent, moins précis. Si j’étais resté dans le Nord, ma tête aurait roulé un jour ou l’autre sur le sol ! Et je vous le dis, les gamins, la vie est bien trop belle pour la gâcher comme ça ! »

Le rire d’Alexire mangea les mots de sa dernière phrase :

« Le cul sur du bois, une bonne pipe en main, que rêver de mieux ! Et regardez-moi ce temps, le plus bel automne depuis dix ans ; surtout sans ce vent incessant des Marches… »

Lorsque son hilarité retomba, le briscard retourna la question aux cavaliers :

« Et vous ? Moi, je savais à quoi m’attendre, vous m’avez l’air déçu de votre sort ! »

Les deux soldats se regardèrent, puis celui qui répondait au nom d’Alleric donna la réplique :

« Nous venons du domaine du seigneur Cachampgueux. On se connaît depuis qu’on est gosse ! Bastian est fils de boulanger, moi de meunier, alors tu imagines ! On en a rapidement eu assez du calme de la campagne, donc on a décidé de s’engager. On est monté dans les septentrions et on a intégré le premier bataillon qu’on a rencontré, près de Pic-en-cerf. Nos exploits nous ont rapidement valu quelques galons et on a décidé de changer de troupe. On a chevauché vers l’est, où les plus durs combats font rage. Dès Fonranches, on a entendu parler d’un chef de guerre qui a piqué notre curiosité. On le décrivait comme un fou, une bête de guerre ! Après quelques anecdotes à son sujet, on s’est juré que l’on parviendrait à faire partie de ses hommes. On a tracé vers Castel-de-pluie, où le gaillard avait son établissement. On l’a rencontré, le soir de notre arrivée, un peu éméché et maîtrisant deux gaillards à la seule force de ses poings. On lui a prêté main-forte contre les camarades des malheureux et la chose était faite : Daogan nous a engagés !

— Ah ah, c’est une belle histoire ! Je ne savais pas que l’on parlait de nous jusqu’à Fonranches ! Qu’il soit mal vu, certes, mais à ce point ! Mais, si vous recherchiez le sang et la gloire, pourquoi l’avoir suivi dans le sud ? Le bataillon a été dissout, vous n’aviez aucune obligation de l’accompagner.

— Lorsque Daogan a été destitué, cela ne faisait pas trois mois que nous étions à ses côtés. Nous avions connu avec lui une paire ou deux de batailles, les plus mouvementées de notre carrière ! Nous n’avons pas voulu laisser tomber l’affaire en si bon chemin et nous avons rallié le sud. Une belle perte de temps, si tu veux mon avis ! »

Bastian, le second cavalier, renchérit :

« Ouais, si nous avions su que le guerrier deviendrait commerçant, nous serions restés dans les Marches !

— Méfiez-vous, les gamins. Ce n’est pas parce que Daogan ne part plus en guerre que ce n’est pas un guerrier… »

Les deux cavaliers ne répondirent pas et retrouvèrent leur morosité. Après quelques moments de silence, Bastian releva la tête et s’écria :

« Eh, les gars, dans les villages y’a des paysannes, non ?! »

* * *

Après une demi-heure de marche, la caravane rejoignit Daogan. Le chef de guerre se tenait sur un mamelon, bride fermement tirée. Sa monture, nerveuse de se sentir contenue après tant de galop, piétinait et renâclait avec férocité. Daogan, imperturbable, fixait le petit village en bas de la colline. Quelques dizaines de masures, à peine ; pas de quoi fouetter un âne. Des murs de bois sombre, des toits en torchis passé, une ou deux barrières qui retenaient de maigres troupeaux. Le hameau puait la pauvreté.

Daogan tourna la tête au bruit du pas des chevaux.

« Vous voilà enfin ! Voici le village, il n’est pas bien gros, mais chez les paysans cela n’a pas d’importance. Les miséreux de la campagne possèdent bien plus que les bourgeois de la ville. Simplement, ils sont riches de matériaux, pas de monnaie. Dans les terres, un homme qui paie bien repart rarement sans ce qu’il était venu chercher ! Allez, continuons ! »

Le groupe descendit de la butte au petit pas. À l’entrée du village, un vieillard leva la tête de son champ et s’appuya sur sa pioche pour les regarder passer. Daogan s’immobilisa à sa hauteur.

« Bonjour l’ancêtre, comment s’appelle ce hameau ? »

L’homme répondit d’une voix qui chevrotait. Il portait la dent branlante et la face tavelée par l’âge : un visage qui révélait une paix longue et prospère.

« Vous êtes dans le village de Rauvrour, étrangers. Mais nous n’aimons pas bien les bandes armées par ici. Nous sommes sous la gouvernance du seigneur foncier Laval Vignonel, qui nous protège et pour lequel nos impôts sont à jour.

— Pas d’inquiétude, vieillard. Nous ne sommes ni des bandits ni des collecteurs. Je m’appelle Daogan. J’ai élu domicile dans la terre du vieux moulin, non loin d’ici. Je suis venu pour commercer. J’ai besoin de métal, quelque pièce que ce soit, de corde, de tissus et de vivres. Je ne serai pas difficile sur la marchandise et j’ai de quoi payer.

— Dans ce cas, voyez avec les villageois. Nous ne sommes pas des commerçants, seulement des paysans. Chacun aura de quoi vendre, mais il faudra faire le tour des champs pour les trouver. Maintenant, je vous souhaite une bonne journée. »

Daogan remua le bras pour remercier et reprit sa route. La troupe s’arrêta devant la plus grande bâtisse du village. Le chef de guerre descendit de sa monture, fixa les rênes à une barrière et haussa la voix pour donner les ordres :

« Nous allons nous séparer pour faire le tour du village. Dans une heure, je veux que nous ayons visité toutes les maisons et arpenté tous les champs. On rassemble les marchandises ici. Si vous avez besoin de bras, offrez du cuivre à des gamins pour les embaucher. Voici une bourse pour chacun. Rompez ! »

Tous partirent de leur côté. Le briscard se dirigea vers un champ, où il avait repéré le dos courbé de travailleurs. Les deux autres soldats s’enfoncèrent dans le village. Daogan entreprit de faire le tour du hameau. Bientôt, il rencontra un gamin qui jouait avec un vieux corniaud. L’enfant fut d’abord effrayé et recula de quelques mètres. Daogan tenta de l’amadouer comme il l’aurait fait avec un cheval sauvage. Il se pencha pour paraître plus petit et tendit le bras. Le chien grogna et le garçon se tassa sur lui-même. Daogan rabattit ses mains devant lui en signe de paix :

« Allons, allons, je ne te veux pas de mal. Mais si tu laisses grogner ton cabot, je lui étale les tripes sur le sol ! »

Le gamin poussa un petit cri et tira son chien vers lui. Daogan éclata de rire :

« Les gamins comme toi, on n’en trouve pas dans les Marches ! Tu m’as l’air trop doux pour survivre dans la nature. Je me souviens d’un gosse qui a voulu me planter quand je lui ai demandé mon chemin. Je te jure qu’il n’a plus jamais marché droit après ! Ah ah ah ! »

Daogan s’avança et tendit le bras :

« Allez, relève-toi. J’ai besoin d’un petit service ! »

Comme le corniaud grognait de nouveau devant le geste, Daogan lui fit les gros yeux et meugla en secouant la tête. Le chien s’enfuit en couinant. Le gamin, bien qu’un peu tremblant, agrippa la patte du guerrier et se redressa. Daogan le déposa, lui remua un peu la toison et demanda :

« Je cherche des vivres pour mes hommes. Est-ce que tu sais où je peux trouver un meunier dans ce village ? Et un éleveur aussi ? »

Le gamin hocha la tête, puis fit signe au guerrier de le suivre. Daogan éclata de rire en lui emboîtant le pas :

« Tu m’as l’air d’être un bon gars toi ! Discret et pas chiant pour deux sous ! »

Sous la conduite du gamin, Daogan rendit visite au meunier du village. Comme la quantité de grain du hameau était faible, l’homme ne disposait pas d’un moulin, mais d’une broyeuse. Un simple bac de pierre empalé par une énorme vis de bois. Le meunier y étalait le grain puis fouettait un bœuf qui actionnait le mécanisme en tournant autour. La force du bestiau faisait descendre le pressoir qui écrasait les grains et les réduisait à l’état de farine. Une fois la manœuvre achevée, l’animal dévissait le pressoir en tournant dans le sens inverse et le meunier n’avait qu’à ramasser la farine avec un petit balai de branches.

Daogan toqua poliment. Il fut surpris par l’âge du campagnard, qui approchait les soixante hivers, et s’exclama :

« Décidément, on ne trouve que des vieux et des gamins par ici ! Voici donc où passent tous les impotents des Marches ! »

Le vieux ne releva pas. Il restait concentré sur le travail de son bœuf. Daogan reprit la parole :

« Eh, le vieux, je te cause !

— Et qu’est-ce que tu lui veux, au vieux ? Tu es un paysan, vu ton allure, alors pourquoi n’es-tu pas dans ton champ ?

— Un paysan, moi ? Beuh non, je suis un guerrier.

— Vrai ? Un voleur tu veux dire. Les soldats que l’on voit par ici ont plus de clinquant ! »

Daogan se trouvait époustouflé par le cran du campagnard. Le peu de fermiers que comptaient les Marches traitait les combattants avec bien plus de respect. Le sang lui monta à la tête :

« Arrête tes conneries, vieillard, je suis un guerrier des Marches. Je n’ai rien à voir avec tes foutus soldats et leur clinquant ! Ce que tu prends pour une tenue de paysan, c’est la tenue traditionnelle des septentrions !

— Un guerrier des Marches, je n’aurais jamais pensé en voir un jour… »

L’homme parlait sans un regard pour Daogan, son attention toujours centrée sur son bestiau.

« Bon, alors, que me veux-tu, soldat des Marches ?

— Vends-moi des vivres. Blé, orge, tout ce que tu auras. J’ai de quoi payer. »

Pour étayer ses dires, Daogan ouvrit sa bourse et fit briller les pièces. C’est seulement devant leur scintillement que le paysan daigna lever les yeux. Il zieuta la monnaie, puis fixa le guerrier :

« Quelle quantité ?

— Pour nourrir cinquante hommes, je voudrais de quoi tenir l’hiver.

— Tu m’en demandes beaucoup. Je ne suis qu’un pauvre meunier de campagne. Néanmoins, je vais faire de mon mieux pour toi… »

Quelques instants plus tard, Daogan sortit de la bâtisse du meunier. Il portait trois énormes sacs de farine tandis que le gamin croulait sous un quatrième. Ils les emmenèrent à la charrette puis partirent vers la demeure de l’éleveur du village, qui s’étendait un peu à l’écart des autres.

* * *

Alexire déposa une montagne de cordes sur le chariot. Il desserra les dents de sa pipe pour rire dans sa barbe. Quelle belle vie, décidément ! J’ai passé ma jeunesse à combattre et en cela j’ai été heureux. À présent que je vieillis, les ancêtres ont eu la clémence de me garder une place au chaud ! Il y avait une bonne étoile lorsque j’ai glissé d’entre les cuisses de ma mère, voilà bientôt cinquante ans ! C’est un honnête gars, ce Daogan !

Il s’accouda contre la charrette pour rallumer sa pipe. Un coup d’œil sur le soleil lui confirma que l’heure du départ approchait. Alors qu’il tirait une bouffée, son regard fut attiré par un mouvement au coin de la rue. Il pensait à un de ses compagnons qui revenait, mais la vérité était tout autre. Il s’agissait bien d’un homme de Daogan, le gamin Bastian, mais loin d’être sur le retour. Au lieu de cela, il paraissait s’être arrêté pour faire du gringue à une demoiselle du patelin. Il lui avait dérobé son chapeau de paille et s’en était coiffé comme d’un trophée. La jeune femme riait en tentant de le récupérer. Le soldat se pencha, le galurin de nouveau à bout de bras, et il lui glissa quelque chose à l’oreille. La paysanne rougit en portant les mains à sa bouche.

Un juron s’échappa des lèvres d’Alexire, qui manqua d’en laisser tomber sa pipe :

« Foutrecouille, mais qu’est-ce qu’il fait cet abruti ! »

Le briscard se décrocha du chariot et allait rejoindre Bastian quand un sifflement gaillard le retint. Il fit volte-face et aperçut Daogan qui arrivait par une ruelle. Le chef de guerre gazouillait en tirant un troupeau hétéroclite. L’air qui lui sortait des lèvres venait des Marches. Une pastourelle satyrique qui contait la bonne fortune d’un soldat devenu commerçant. Le thème lui semblait à propos et cela le mettait en joie.

Alexire hésita, puis décida de laisser Bastian à son sort. Il haussa la voix à l’adresse de Daogan :

« Voilà une bien belle trouvaille que tu nous ramènes ! Je vois des moutons, des poules, une vache et même des chèvres ! Ah ah, de quoi nous remplir le ventre ! J’ai quant à moi trouvé de la bonne corde, et en quantité !

— Bien ; nous ne sommes pas venus ici pour rien ! »

Daogan fixa la longe qui retenait son cheptel au chariot, puis il reporta son attention sur le briscard :

« Et où sont passés les deux autres ? J’espère qu’ils n’auront pas fait chou blanc !

— J’en vois un au bout de la rue, souffla Alexire, l’autre je ne sais pas. »

Daogan regarda, vit, beugla. Il partit comme si les ancêtres lui avaient botté le cul. Alexire hésita entre le rire et la pitié. Au cri de Daogan, Bastian avait relevé la tête. Son sourire racoleur fut contaminé par le doute, puis par la crainte. La paysanne poussa un hurlement quand elle découvrit Daogan qui accourait. Alexire la vit pâlir. Elle prit ses jambes à son cou sans demander son reste. Bastian, quant à lui, demeura les bras ballants, à mi-chemin entre la panique et la résignation. Alors que Daogan n’était plus qu’à deux mètres, le jeunot dégaina. Il brandit son épée, maladroitement. Alexire comprit immédiatement son trouble. Il se faisait attaquer et réagissait en guerrier. Néanmoins, son adversaire était aussi son supérieur et il ne pouvait en aucun cas le frapper. Ainsi, son arme faisait face, mais mollement, tenue comme par la main d’un enfant. Daogan se coula le long de la lame, en épousa le tranchant, puis envoya son poing dans la mâchoire du soldat. Bastian fut précipité au sol par la force de l’impact. Son épée lui échappa et tourbillonna dans les airs. Elle allait s’égailler dans la terre du chemin, mais Daogan la saisit au vol. En un geste, la lame fut appuyée sur la gorge du jeune homme. Daogan cracha :

« Sais-tu ce qu’est la loyauté, gamin ? L’honneur ? Le devoir, l’obéissance ? Crois-tu que tout cela n’est qu’un jeu ? Une partie de cartes contre le foutu destin ? »

La lame pressait la gorge de Bastian ; le jeune homme ne put balbutier que quelques borborygmes. Devant si peu de défense, Daogan conclut son réquisitoire :

« Un lézard comme toi n’a pas sa place dans mon bataillon. Tu ne le mérites pas ! »

Il souleva l’épée de Bastian. Il allait lui infliger la pire des humiliations – être occis par sa propre lame – quand un cri le retint :

« Daogan ! »

C’était Alexire qui l’appelait. Il n’était plus accoudé contre le chariot, mais cramponné. Sa pipe avait roulé à terre, toute trace de jouissance chassée de son visage. Daogan aboya :

« Qu’as-tu à dire pour sa défense ? Un homme qui brave les ordres de son chef de guerre mérite la mort. Telle est la loi des Marches ! »

Ce fut Bastian qui répondit dans un souffle :

« Nous ne sommes pas dans les Marches.

— Non, mais nous sommes des guerriers, des combattants nordiques. Les Marches se trouvent où nous allons ! »

Daogan releva son bras, il allait frapper. Ce fut une autre voix qui arrêta son geste. Un ton joyeux qui jurait avec la violence du moment :

« Eh, les gars, regardez ce que je ramène ! »

Alleric déboucha dans la rue, un grand sourire aux lèvres. Derrière lui venaient trois hommes. Alleric déchanta lorsqu’il vit l’empoignade dans laquelle se trouvaient Daogan et Bastian. Sa joie lui rentra dans la gueule et il en resta bouche bée.

Daogan demanda, toujours immobile :

« Qu’est-ce que tu ramènes ?

— Des… des recrues, bafouilla Alleric. Des campagnards qui veulent nous suivre… »

Daogan hésita à son tour. La nouvelle entreprit quelques allées et venues dans sa cervelle afin qu’il puisse la considérer sous tous ses angles. Bastian restait immobile à ses pieds, les yeux louchant sur l’épée au-dessus de sa tête. Soudain, Daogan bondit :

« Mais c’est merveilleux ! C’est une idée merveilleuse ! »

Il gambada jusqu’auprès d’Alleric et le gratifia d’une énorme claque dans le dos. Ensuite, il lui confia l’épée de son ami.

De loin, Alexire considéra la scène avec incrédulité. Daogan, le fier chef de guerre, qui serrait la roture dans ses bras musculeux. Derrière, Bastian se relevait doucement. Alleric s’approcha de lui et lui mit la main sur l’épaule. Ils chuchotèrent un moment.

Alexire ramassa sa pipe et la ralluma. La violence avait cédé la place à une franche camaraderie. Daogan plaisantait avec les paysans à grand renfort d’éclats de rire. La rougeur qui grossissait sur la joue de Bastian était le seul vestige de la fureur passée.

Bientôt, Daogan beugla :

« Allons, mes amis, nous rentrons à Castel-à-bois ! Ce soir, nous avons trois recrues à fêter ! »

Sur son invitation, tout le monde se dirigea vers le chariot. Alexire y monta pendant qu’Alleric grimpait sur son cheval. Bastian allait faire de même, mais Daogan le retint par l’épaule. Il susurra :

« As-tu appris, gamin, ce qu’est la loyauté, l’honneur, l’obéissance ? Non ? Dans ce cas tu marches avec les recrues. »

Commentaires

Pauvre Bastian^^
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lundi 30 juillet à 08h09