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Antoine Bombrun

dimanche 27 septembre 2015

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre onzième

Tharcille et Ildoria Helvival jouaient dans leur lit. Les deux fillettes, de six et huit ans, étaient aussi dissemblables que l’on peut l’imaginer. Dans les traits de la première, on reconnaissait aisément le sang de l’ancien peuple. Une tignasse claire surmontant des yeux bleu gris, un nez retroussé et une bouche fine. Ne lui manquait que la tenue et on l’aurait prise pour une sauvage égarée ; tout le portrait de sa mère. La seconde, quant à elle, portait tous les attributs physiques des Cannirnos. D’épais cheveux sombres qui descendaient en cascade sur des traits plus ronds ; tout le portrait de son père. Leur caractère différait aussi. Tharcille, la plus jeune, se démarquait par son espièglerie et son bavardage. Ildoria, au contraire, brillait par son sérieux.

Ces dissemblances, raillait-on dans le sud, venaient du mélange des sangs. Une hérésie ! Un Seigneur de guerre qui épouse une sauvage, que pourrait-on imaginer de plus improbable ? Pire que tout, lorsque ce mariage contre nature avait été annoncé, les Nordiques ne s’étaient pas rebellés le moins du monde. Une loyauté totale envers la famille Helvival et ses choix, qu’ils disaient, mais les gens du sud penchaient plutôt pour une fierté mal placée.

Qu’elle soit inconvenante ou pas, cette union avait mis au monde de jolis brins de fille. Les deux cadettes riaient doucement dans leur grand lit. Bientôt, quelques grattements à la porte leur annoncèrent l’arrivée de leur mère. Wilhjelm, une femme mince au teint clair, était allée se consacrer à ce qu’elle appelait son devoir de maîtresse de maison. Son époux ne cessait de lui répéter que c’était là le travail des serviteurs, non le sien, mais l’éducation de Wilhjelm la poussait à s’en occuper. Alors qu’elle arrivait des cuisines, l’épouse venue du Nord avait été attirée depuis le couloir par des miaulements dans la chambre des deux cadettes. Elle tendit l’oreille, puis entra. Les bruits provenaient du grand lit. Les deux sœurs accueillirent leur mère avec un sourire gêné, puis Tharcille s’exclama :

« Tu as vu, maman, comme je miaule bien ? »

Ildoria regarda un instant sa sœur, puis, comprenant son stratagème, poussa un « miaou » sonore. Elle aussi savait le faire !

Wilhjelm s’approcha des petites avec un sourire.

« Dites donc, mes chéries, vous miaulez vraiment très bien ! Mais quelle est donc cette petite bosse sous ta couverture Tharcille ? »

L’enfant fit la moue : elle était découverte. Pour couronner le tout, le chaton, qui avait entendu la voix de sa maîtresse, sortit la tête de sous le drap et miaula légèrement. Wilhjelm l’attrapa malgré les protestations de ses filles et l’emporta hors de la chambre.

« Allons, mes jolies, il est l’heure de dormir non de dresser des fauves… »

Elle déposa l’animal dans le couloir, puis revint vers le lit. Elle s’assit sur la balustrade, caressa les cheveux de Tharcille et demanda d’une voix douce :

« Voulez-vous une histoire pour vous endormir ? »

Ildoria s’écria :

« Oui ! Celle des exploits de papa quand nous étions petites ! Celle avec le Seigneur Souverain !

— Encore celle-ci ? Mais vous ne la connaissez pas par cœur, à force ? Je suis sûr que c’est vous qui devriez me la raconter…

— S’il te plaît… (La petite Tharcille regardait sa mère avec avidité.)

— Oui, maman, je t’en prie !

— D’accord, d’accord. Mais pour cela, il faut que vous soyez bien allongées. Allons, dans les couvertures ! »

L’épouse des Marches borda ses cadettes, opéra une pause théâtrale puis débuta :

« Bon, par où commencer… Ah oui ! Breridus de Pal était alors Seigneur Souverain de la Cannirnosk. Il administrait le pays justement en apparence, mais, en secret, il complotait pour prendre le pouvoir. Un jour, il a attrapé la couronne d’argent au-dessus de son trône, symbole de sa Seigneurie, et se l’est déposée sur le crâne. Vous savez que la couronne ne doit jamais être coiffée, elle doit rester poussiéreuse et inaccessible. La distance entre l’objet et l’homme qui gouverne scelle le fait que ce dernier domine les seigneurs fonciers uniquement car ceux-ci l’ont accepté, en aucun cas parce qu’il est leur monarque. Par ce geste, donc, Breridus de Pal s’est proclamé roi. Les trois Sacerdoces l’ont supplié de renoncer à sa folie, Gris est même allé jusqu’à se jeter à ses pieds pour demander clémence. Breridus ne les a pas écoutés et les a mis à la porte. Tout le palais l’a entendu gronder qu’il était désormais le roi et que leur présence était devenue superflue.

« Une fois seul, sa première action a été d’envoyer une missive aux nobles de Cannirnosk. Il leur ordonnait de prêter allégeance à leur roi ou de finir la tête séparée du corps. Votre père a reçu cette lettre presque huit jours après les événements. Les Marches ne sont pas si loin de la capitale, mais il semble que le messager ait fait quelques détours avant de se présenter ici. Je me souviens parfaitement de ce jour. Le héraut est entré et nous a lu le courrier d’une voix monocorde. Votre père a été saisi d’une colère folle. Je ne l’avais jamais vu ainsi. Même Rurik, votre grand-père, a beuglé quelques gros mots. Pourtant, il ne critiquait le Seigneur Souverain en aucune façon… Votre père a immédiatement convoqué les chefs de guerre et réquisitionné tous les cavaliers des Marches. Cela ne lui a pris que deux jours, pendant lesquels le climat de la maison a été plus que tendu ; tu t’en souviens peut-être, Ildoria, tu avais cinq ans. Toi, ma petite Tharcille, tu étais trop jeune… Durant ces deux jours, les hommes se sont rassemblés au pas de course. Votre père peut se vanter – je pense – d’être le Seigneur de guerre à les avoir réunis le plus vite depuis la fondation de la Cannirnosk.

« À peine le dernier cavalier eut-il posé le sabot à Castel-de-pluie que l’armée s’est ébranlée. Elle comptait plusieurs milliers de soldats et tous ont lancé leur monture au grand galop. La poussière produite par cette cavalcade a laissé notre demeure sale pendant des jours. Nous ne cessions de nettoyer avec les serviteurs… Les bataillons ont quitté les Marches et traversé tout le pays jusqu’au domaine de la couronne. Devant Landargues, la capitale, ils ont rencontré les milices de Breridus. Le traître avait levé la population en masse et l’avait armée de bric et de broc. Cela a d’ailleurs été sa plus grande erreur : la plupart de ses hommes n’étaient pas soldats de métier et ne possédaient pas d’équipement digne de ce nom. Votre père, en face, commandait les si redoutées hordes septentrionales ainsi que les cavaliers aux yeux de faucons.

« La bataille a commencé. Les troupes des Marches menaient l’affrontement, plus rapides grâce à leurs fines montures. Ils ont percé l’aile droite de l’armée ennemie et y ont maintenu la pression. Breridus a vu qu’un seul de ses flancs était engagé et qu’il allait y perdre le combat. Il a alors utilisé son atout : la garde de la cité, les uniques hommes de guerre à son service. Il les a envoyés, secondés par nombre de recrues, renforcer l’aile amochée. Le mouvement n’était pas mauvais, mais il en aurait fallu plus pour surprendre votre père. Ce déplacement de troupes a dégarni le centre de sa ligne de bataille et votre père en a profité pour y mener une charge.

« Les apprentis soldats de Breridus, ayant vu la tactique employée lors de l’offensive sur le flanc droit, se sont préparés à subir une multitude d’assauts entrecoupés de repliements. Cette méthode est très efficace contre les carrés d’infanterie car les cavaliers peuvent frapper dans la masse, blesser chacun plusieurs ennemis, puis fuir avant que ceux-ci ne parviennent à riposter. Les défenseurs du traître de Landargues se sont donc organisés en lignes minces afin de réduire le nombre de pertes à chaque accrochage et de pouvoir refermer une nasse sur les Nordiques qui s’enfonceraient de trop dans la mêlée. Le tour était habile, mais c’était aussi ce que votre père espérait : pour répondre à ses manœuvres, Breridus de Pal avait affaibli le centre et lui avait ôté son épaisseur.

« Votre père a fait charger ses cavaliers en fer de lance. Il ne voulait pas faire des victimes, mais plutôt créer une percée afin de s’attaquer à Breridus lui-même. Les frêles lignes d’hommes d’armes n’ont pas résisté à cette offensive et les hommes du Nord s’y sont enfoncés avec une facilité déconcertante. Nombre des Nordiques sont tombés dans cet assaut, mais la plupart sont finalement parvenus à l’état-major. Breridus, trop sûr de sa victoire, ne s’était pas réfugié derrière les murs de la capitale. Les cavaliers sont entrés à cheval dans sa tente. Du haut de Nereo, votre père a déclaré solennellement : "Breridus de Pal, en mon nom, Relonor Helvival, Seigneur de guerre, fils de Rurik Helvival, je te jette au bas du trône." Par cette simple phrase, il a mis fin à la traîtrise du gardien de la couronne.

« Les Nordiques ont enchaîné Breridus et fait cesser la guerre. Les combats se sont éteints d’eux-mêmes lorsque la nouvelle de la chute du Seigneur Souverain s’est diffusée. Sans cette percée, Breridus aurait gagné sans doute. Il possédait beaucoup plus d’hommes que votre père, sans parler de ceux des seigneurs fonciers soumis – Viqueford, Fonlantrame, Vignonel et j’en passe ! – qui faisaient route depuis leurs fiefs respectifs. Relonor est entré à Landargues et a déposé la couronne d’argent dans la salle de commandement. Breridus a été enchaîné. Votre père aurait voulu le faire exécuter, mais la loi est très claire à ce sujet : on ne peut tuer un membre de la famille Souveraine, même en cas de déloyauté envers la nation, sans devenir soi-même plus traître encore.

« De plus, il fallait choisir un successeur pour la qualité de Seigneur Souverain, car Breridus ne possédait pas de fils. Comme le veut la loi, votre père a laissé décider le félon. Ce dernier a jeté son dévolu sur son neveu Alphidore de Pal. Le choix en a étonné plus d’un. Pourtant, la manœuvre est simple. Le jeune homme était inadapté au poste, trop malhabile et trop peu sûr de lui. Breridus désirait ainsi le manipuler et gouverner depuis l’ombre, ce qu’il n’aurait pas pu réaliser avec un candidat plus approprié. Heureusement, votre père n’a pas laissé le traître à la couronne en liberté. Il l’a fait jeter en prison. Pas celle du palais : trop proche du trône, elle aurait permis à Breridus de comploter. Pour régler ce problème, votre père a créé une nouvelle prison : la Couronne de pierre. Il a transformé en geôle une tour de garde située en périphérie de la ville, qui ne servait plus depuis des années. Il y a fait enfermer Breridus à perpétuité pour le couper d’Alphidore et du pouvoir qu’il désirait tant… Et c’est comme cela que se termine l’histoire de ce soir.

— C’est fini ? Déjà ?

— Eh oui, car c’est ainsi que votre père a rétabli la paix en Cannirnosk… Allons, mes chéries, il faut dormir à présent. »

* * *

Wilhjelm embrassa ses deux cadettes sur le front, puis sortit de leur chambre. Elle n’eut qu’un couloir à traverser pour parvenir à celle d’Orphiléa. La jeune femme lisait dans son lit. La fille aînée de la famille Helvival arborait gracieusement ses dix-sept années. Son teint clair, qui tranchait avec sa chevelure sombre, plaisait beaucoup à la jeunesse de Castel-de-pluie. Non pas qu’elle fut particulièrement belle, mais elle dégageait quelque chose de singulier. Un parfum d’enfance en décomposition, de maturité en développement. À mi-chemin entre la fougue des barbares et le flegme des Cannirnos.

Le chaton, éjecté de son nid douillet avec les petites, était venu trouver refuge dans les bras d’Orphiléa. Celle-ci le cajolait d’une main et tenait son livre de l’autre. L’animal ronronnait autant qu’il le pouvait, n’ouvrant les yeux que lorsqu’Orphiléa cessait de le caresser pour tourner une page. Alors, il mordillait gentiment les doigts de sa maîtresse pour quémander des tendresses supplémentaires. Wilhjelm sourit à ce spectacle puis elle s’avança, écartant le drapé qui descendait en cascade du baldaquin. Elle s’assit sur le matelas, aux côtés de sa fille.

« Allons, il commence à être tard…

— Oui, mère, mais encore quelques minutes s’il te plaît. Je suis toute à mon livre parce que le comte va demander la marquise en mariage !

— D’accord, mais pas trop tard…

— Oui, maman, juste le temps de finir mon passage…

— À demain alors, ma chérie. Repose-toi bien. »

Wilhjelm embrassa sa fille sur le front. Elle la regarda encore quelques instants, mais Orphiléa s’était déjà enfuie dans son monde de fiction et dévorait les pages avec avidité. Wilhjelm se leva et s’éloigna. Le chaton, dérangé, miaula, s’étira, puis se mit sur ses pattes afin de suivre la maîtresse de maison : l’heure du dîner avait sonné !

Alors que Wilhjelm quittait la pièce, Orphiléa la rappela. L’épouse des Marches s’immobilisa et passa la tête par l’ouverture :

« Oui ? »

Le chaton, agacé de ce contretemps, se frotta énergiquement contre les jambes de la femme pour lui rappeler l’existence du problème pressant qui lui creusait l’estomac. Orphiléa demanda, la voix un peu tremblante :

« Maman, tu crois que cela m’arrivera à moi aussi ? Je veux dire, de me marier ?

— Oh, ma chérie… Voyons, il ne faut pas te mettre dans cet état. »

Wilhjelm se précipita pour prendre sa fille dans ses bras. Elle la serra fort contre elle, comme on le fait avec un petit enfant apeuré. La scène se reproduisait de plus en plus fréquemment ces temps-ci. Orphiléa se rapprochait de l’âge de femme et des interrogations se pressaient en elle, des questions auxquelles Wilhjelm redoutait d’être confrontée.

« Allons, ne pense pas à cela. Tu es de toute manière trop jeune pour le mariage, cela arrivera bien assez vite…

— Non, maman, je sais bien que cela n’arrivera pas. Je sais bien que personne ne voudra m’épouser, comme personne ne voudra épouser Ildoria et Tharcille lorsqu’elles en auront l’âge… Je sais tout cela, mais je ne comprends pas pourquoi. Alors explique-moi, maman, je t’en prie. Ne fuis pas comme toujours. Réponds-moi. »

Wilhjelm ne sut que dire. Elle regardait sa fille et paraissait mélancolique. Elle soupira : le jour est venu… Orphiléa enchaîna pour presser la réponse :

« Réponds-moi, maman, pourquoi personne ne veut nous épouser ? Est-ce que nous finirons seules comme tante Eléonire de Vasque, alors que dans les romans et dans la vie même, tout le monde trouve une bague à se mettre au doigt et un homme dans le cœur ? »

Wilhjelm prit une grande inspiration avant de parler. Finalement, elle se lança :

« Ma fille, je sais que la situation est loin d’être plaisante. Pourtant, il ne faut pas la voir comme une punition, mais comme un honneur. Si nous avons quelques difficultés à nous marier dans la famille, c’est parce que nous possédons un statut très particulier.

— C’est à cause de père, c’est cela ?

— Oui. Enfin, ce n’est pas à cause de lui, il n’a pas eu plus le choix que toi de son destin. Et puis, sois bien sûre qu’il est aussi attristé que toi par ce problème. Ton père, comme ton grand-père Rurik et avec lui toute notre famille, fait partie des personnages les plus importants du pays. Nous ne sommes pas simplement d’une lignée de la noblesse, nous sommes les filles et l’épouse du Seigneur de guerre Relonor Helvival. C’est grâce à nous que la Cannirnosk demeure la Cannirnosk. Ainsi, toi et tes sœurs êtes des grandes dames et tout le royaume se doit de vous admirer. Hélas, notre famille est aussi la seule de toute l’aristocratie à ne pas posséder de terres. En quelque sorte, c’est parce que nous protégeons l’ensemble des propriétés du pays que nous n’en avons pas une pour nous seuls. Cela peut te paraître injuste, mais ça n’en reste pas moins la réalité.

— Alors, si personne ne veut m’épouser, c’est parce que je n’ai pas de terres ni de dot ?

— Oui, ma fille, c’est triste à dire, mais c’est cela… Une fille de la lignée Helvival n’est pas considérée comme bonne à marier car elle n’apporte aucune richesse. Les fils ne le sont pas plus parce qu’ils ne donnent que peu de pouvoir politique. Ils doivent en effet rester pour toujours hommes des Marches, loin de la vie à la cour… »

Wilhjelm hésita un instant avant de continuer. Il y avait bien une raison supplémentaire, mais rien que d’y penser lui faisait mal au cœur. Néanmoins, elle ne devait pas la dissimuler. Elle se lança :

« La faute est aussi mienne ; elle vient de mon sang. Je suis une barbare, une sauvage, et les gens de Cannirnosk peinent à accepter cela. Alors, épouser une sang-mêlé…

— Et l’amour, mère ? Un mariage n’est-ce pas aussi cela ? Ou bien n’y a-t-il là-dedans que mensonges ?

— Non, ma chérie, il faut croire en l’amour, il existe. C’est pourquoi il ne faut pas te voir vieille fille : un beau jeune homme te remarquera un jour. Il viendra ici et te demandera en mariage. Dans la fougue de sa passion, il se moquera de l’avis de ses parents. Et votre mariage sera plus beau que tous les autres, car ce sera un mariage d’amour véritable. Tu pourras être sûre de ton époux car il aura consenti à tous les sacrifices pour toi. Ce sera comme avec ton père, ma chérie : il m’a aimée dès le premier jour, il est venu dans ma famille et m’en a enlevée par la force. Il a traversé les Marches pour moi. Rurik, ton grand-père, voulait pour son fils une femme noble, mais Relonor a préféré une sauvage, une femme de ses ennemis. Il a préféré son amour pour moi, qu’il ne connaissait qu’à peine, à toutes les alliances politiques du monde. Et comment pourrais-je regretter notre décision, comment, puisque c’est grâce à cela que nous avons eu les plus merveilleuses filles du monde… Allons, ne t’inquiète pas ma chérie, si ton père a trouvé à se marier, je suis certaine que toi aussi tu le pourras. »

Pendant que Wilhjelm prononçait ces mots, un bruit de porte qui s’ouvre se fit entendre, ainsi que des pas lourds et fatigués. Le chaton se précipita, peut-être aurait-il plus de chance avec le maître de maison qu’avec la maîtresse. Il miaula. Le message était pourtant clair, alors pourquoi ne s’occupait-on pas de lui ?

Wilhjelm chuchota :

« C’est ton père qui rentre, ma chérie, je vais aller le voir pour m’occuper de lui. Il doit encore être exténué et va vider le garde-manger avant d’aller ronfler dans son lit. Je t’assure, ma fille, si cet ours mal léché a su trouver mon amour, sois certaine que tu en auras plus que tu ne le désires avec ton joli minois… Allons, éteins à présent, sèche-moi ces larmes et dors d’un bon sommeil. Demain, tu verras tout cela d’un œil neuf ! »

Wilhjelm embrassa sa fille et se retira en silence.

* * *

L’épouse des Marches sortit de la chambre de son aînée, vérifia au passage que les deux cadettes dormaient bien, puis se dirigea vers le petit salon. Comme elle l’avait deviné, le Seigneur de guerre se tenait assis devant la large table. Elle pressa le pas pour aller le prendre dans ses bras. Elle passa auprès de son épée, qu’il avait délaissée sur un fauteuil à côté de ses lourdes bottes de cavalier. Sur le dossier de sa chaise reposait sa longue veste de lin, sale et rapiécée. Wilhjelm contint un soupir en la voyant. Depuis toutes ces années qu’elle côtoyait Relonor, elle n’était jamais parvenue à lui faire jeter ces haillons. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir essayé ! Mais le Seigneur de guerre restait un grand sentimental et ne voulait pas se séparer de cette cape qu’il tenait de son entrée dans l’âge d’homme. Rurik, son père, la lui avait offerte lorsque le jeune Helvival était revenu de ses études à Landargues. La veste de lin des cavaliers nordiques et un fin cheval noir. La monture avait décédé, elle, et Relonor chevauchait à présent sa progéniture, un bel étalon du nom de Nereo. Mais la veste restait la même.

Wilhjelm posa les mains sur les épaules de son époux :

« Relonor, tu rentres bien tard…

— Pardon, Wilhjelm, mais tu sais que dans les Marches une journée ne se termine pas sans qu’une mauvaise surprise ne se profile à l’horizon… »

Il tourna la tête et lui baisa les doigts. Wilhjelm sourit, puis se détacha de lui pour s’approcher de la commode. Elle saisit une carafe et un verre, avant de les apporter sur la table.

« Tiens, du vin venu tout droit de Vignevaux. Je sais que c’est ton favori ! »

Relonor émit un bref remerciement avant de descendre le verre plus qu’à moitié. Wilhjelm enchaîna d’une voix faussement grondante :

« Je vois que tu n’en fais qu’à ta tête ! Vu ton appétit, j’imagine que tu as encore sauté un repas… Je sais bien que tu es le Seigneur de guerre, mais ce n’est pas là une raison pour te ruiner la santé ! Prends soin de toi, sinon ton père sera bientôt plus apte à la tâche que son fils !

— Seigneur de guerre ou gueux, peu importe. Lorsque je m’attelle à quelque chose, je ne remarque pas le temps passer. Quand je lève la tête, le jour a tellement baissé que je ne vois plus ce que je fais… »

Wilhjelm hocha la tête en soupirant, consciente que ses paroles n’y changeraient rien. Elle détourna la conversation :

« Grimm, le Meneur des sauvages, a-t-il renvoyé un messager ?

— Non, cela fait pourtant bien un mois que mes émissaires sont allés le trouver.

— Les décisions de cette envergure peuvent être longues à prendre dans l’ancien peuple. Ce qui concerne la guerre est instantané, car seul le Meneur a voix au chapitre. Par contre, pour ce qui relève de la paix, les processus sont beaucoup plus lents. Un conseil doit être organisé pour réunir tous les chefs. Sans parler que chaque membre de la tribu possède le droit de parole !

— Je n’ai pas proposé la paix, mais le commerce.

— Tu es bien un Cannirnos ! Cela ne vous ennuie pas de faire du négoce avec vos ennemis… Dans mon peuple, il n’y a pas d’entre-deux, nous faisons soit la guerre soit la paix.

Pour toute réponse, Relonor plongea la tête dans son bol de soupe. La réaction suffit à Wilhjelm pour comprendre qu’elle était allée trop loin. Le « mon peuple » était de trop. Relonor n’était pourtant pas tatillon sur ce point. Il savait que Wilhjelm se sentait aussi Cannirnos qu’elle restait sauvage. Mais parfois, la fatigue aidant, il rechignait à se souvenir que son épouse portait le sang ennemi.

Pour apaiser la situation, Wilhjelm ajouta sur le ton de la confidence :

« Néanmoins, tes émissaires sont revenus. Si ce n’est pas une preuve de bonne volonté de la part de mon… (Elle se rattrapa au dernier moment et corrigea sa phrase.) de la part de Grimm.

— C’est ce que je me suis laissé dire. Néanmoins, cela ne suffit pas à convaincre l’opposition. Mon père est odieux depuis quelque temps…

— Ne t’inquiète pas pour lui, il porte son chauvinisme comme un cheval ses œillères. Quoi que tu veuilles faire, si ça ne se résume pas à donner l’assaut contre l’ancien peuple, cela ne lui plaira pas ! »

Relonor opina du chef, puis finit son verre d’un trait. Au lieu de reprendre le cours de son repas, il garda les yeux baissés. Wilhjelm fronça les sourcils :

« Il n’y a pas que cela ? Que ne me dis-tu pas ?

— Ce n’est rien. Des soucis avec un de mes hommes…

— Oh, je vois. Des histoires de garçons… »

Wilhjelm fit le tour de la chaise et s’assit sur les genoux de son époux.

« Allons, raconte-moi tout. Les filles aiment entendre les histoires des garçons…

— Te rappelles-tu de ce chef de guerre que j’ai destitué il y a quelques mois ?

— Je crois oui, un homme du Sud.

— Oui, de la famille Groëe. Mais il se faisait nommer Daogan, Daogan tout court. C’était un bon soldat, combatif et loyal, mais il souffrait de… certains troubles. Il a fait de grosses erreurs, mais je lui avais toujours pardonné. La dernière a été de trop.

— Ça y est, je me souviens. Cela s’est passé peu après l’anniversaire de Tharcille. Tu as découvert d’où venaient ses cadeaux. Depuis leur naissance à toutes les trois, je t’ai fait croire chaque année que je les couvrais de présents. La vérité était tout autre et tu as éventé ma ruse. Grimm envoie les cadeaux, depuis le début. Il m’a reniée, mais son sang coule dans les veines de nos filles. Il ne peut l’ignorer ; les coutumes de l’ancien peuple y attachent trop d’importance. Au lieu de t’emporter comme je le craignais, tu as pris la nouvelle avec le sourire. Je n’ai pas compris tout de suite pourquoi, la vérité ne m’est apparue que quelques jours plus tard, lorsque tu as envoyé les premiers émissaires. Malheureusement, c’était sans compter sur ce Daogan. Ton chef de guerre a attaqué durant les pourparlers. Initiative hasardeuse, qui lui a valu son renvoi.

— C’est cela. Et bien, après ses conneries dans le Nord, le bougre fait des siennes dans le Sud. On dit que les braises d’une guerre fument entre son père et lui, sans parler du fait qu’il s’est mis à dos les deux tiers des familles aristocrates. Tel que je le connais, il risque de vouloir secouer la Cannirnosk tout entière pour parvenir à ses fins…

— Qu’importe, Relonor. Il n’est plus de tes hommes à présent.

— Les règles de la Cannirnosk sont quelque peu différentes de celles de ton peuple, Wilhjelm. J’ai formé cet homme, j’en reste responsable quoi qu’il arrive. »

Commentaires

Bon courage, Relonor...
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vendredi 27 juillet à 14h15