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Antoine Bombrun

dimanche 22 mars 2015

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre deuxième

Théophore peinait à rester éveillé, contraint de voyager dans l’obscurité après leur longue chevauchée du jour. À la suite du coup de folie de Daogan, la colonne s’était reformée et les heures passaient lentement, au rythme cadencé de leur marche. Le jeune noble laissait sa monture le guider plus qu’il ne la dirigeait. Soudain, un martèlement de pas venant dans sa direction le fit sursauter. Il aurait voulu posséder une arme et pouvoir la dégainer. Daogan jaillit des ombres au petit trot, monté sur son grand cheval noir nappé de brume.

Théophore put observer, à la lueur d’une éclaircie, le mufle de son frère. Sa face pâle paraissait tirée, tavelée par le souci, et faisait ressortir le rouge presque bestial de ses yeux. Ses lèvres tremblaient et de l’écume moussait sur leurs côtés. Malgré ce rictus agité de tics, les yeux du guerrier le regardaient fixement. Daogan ressemblait à un sanglier des légendes, fou de douleur, la hampe d’une lance fichée entre les omoplates, s’apprêtant à charger. Théophore leva instinctivement les mains pour se protéger, son pommelé renâcla. Le guerrier immobilisa son coureur et tendit le bras : il proposait une outre en peau. La tension dégringola d’un coup ; Théophore comprit qu’il lui demandait pardon. Bien qu’effrayé par l’homme qu’il découvrait en son frère, le cadet était bon et possédait le sens de la famille. Il décida de l’excuser. Se saisissant de la gourde, il en but de grosses gorgées. Il ne s’agissait pas d’eau, mais d’un vin épais du Nord. Le jeune noble se sentit immédiatement rasséréné. Daogan volta et se renfonça dans les ombres, sans une parole. Théophore fixa l’outre à sa selle, ravi de cette nouvelle compagne d’infortune.

Malgré les efforts que faisait le chef de guerre, ses crises s’enchaînaient de plus en plus fréquemment. Elles oscillaient entre le bégaiement, le mutisme forcené et la violence physique. Cela poussa Théophore à apprécier sa place à l’arrière, quelques pas derrière la valetaille, seul, là où il savait qu’il ne serait pas dérangé ni agressé.

Parfois, Daogan voyageait à ses côtés de courts instants. Il adressait quelques mots à Théophore ; sur la famille, sur le pays. Ils en vinrent à parler de leur père. Daogan lui demanda si l’homme qui les avait éduqués fréquentait toujours autant le port. À son époque, il ne passait pas un jour sans que Sylvert ne se rende auprès des flots, dans la ville que surplombe la forteresse de Hautesherbes. Il circulait le long des quais, s’adressant aux capitaines pour prendre des nouvelles de la cargaison, aux quartiers maîtres pour celles de l’équipage. Il veillait à ce que toutes les transactions soient faites dans les règles. Chaque fois qu’un traité de commerce était créé avec Brumembruns ou un autre partenaire, il le vérifiait lui-même, le relisait depuis le titre jusqu’au paraphe, afin de s’assurer que tout filait droit.

« Je n’ai jamais compris pourquoi les nobles ne pouvaient monter sur les navires, avoua Daogan. J’ai toujours rêvé de m’embarquer, partir comme les hommes du peuple à la chasse à la baleine. Harponner en haute mer, puis dépecer un animal aussi gros qu’une baraque. Ce doit être une expérience, ça !

— Une question d’honneur mon frère, de noblesse.

— Bah, d’anciennes coutumes idiotes. Des habitudes prises par de vieux croûtons ! Notre famille est réputée pour être celle de grands pécheurs, hein ? Alors pourquoi aucun de nous n’a-t-il jamais foutu les pieds sur un bateau ? Ah, conneries… »

Sans un mot de plus, sans un signe, le guerrier talonna et bondit vers l’avant. Théophore sourit doucement : quel étrange bonhomme que mon frère…

* * *

Ils ne se trouvaient plus qu’à deux heures de Hautesherbes lorsqu’ils rencontrèrent Laurendeau et Elzémie Vignonel. Les deux frères chevauchaient alors côte à côte sans piper mot. Leur silence s’éternisait, pesant, mais moins méfiant que celui qui les avait tenus au début. Le comportement de Daogan s’était apaisé. Sa crainte ne le quittait pas, mais il cessait de l’orienter vers Théophore depuis la fameuse nuit.

À l’approche du domaine de Hautesherbes, le lieutenant Jérémiah avait fait venir le jeune Groëe à l’avant de la colonne. Au sortir des Marches, la route était simple : il suffisait de tracer tout droit vers le sud. Une fois franchi à gué l’Audussont, le fleuve qui mène à Landargues, l’itinéraire se compliquait un peu. La végétation changeait, passant des plaines sèches parsemées de ronciers et de divers autres taillis à une campagne giboyeuse, couverte de forêts épaisses. Les routes aussi se faisaient plus nombreuses, rayonnant en étoile autour de la capitale, terrestres vers l’ouest et le sud, maritimes en direction de l’est et du nord. Les fermes et les hameaux étaient foison en bord de route. L’ost y attirait l’admiration et il n’était pas rare que des hordes de gamins suivent la colonne en galopant. Les soldats avaient bien besoin de Théophore pour les guider dans cette contrée nouvelle, où le sens de l’orientation ne suffisait plus.

En voyant son ami et sa sœur sur le bas-côté, le jeune noble fit arrêter la troupe. Daogan s’arrêta lui aussi, docile, une mélancolie profonde fichée sur le visage depuis qu’ils étaient entrés dans le territoire connu de son enfance.

« Laurendeau ! Elzémie ! Que faites-vous ici ? J’ai grand plaisir à vous rencontrer ! »

Théophore parlait au jeune homme, mais jetait de fréquentes oeillades à sa sœur. Cette dernière rougit.

« Cher ami, nous revenons d’une promenade en forêt. Je m’y suis rendu pour accompagner ma sœur qui voulait ramasser des fleurs. Regarde les sanguinëus qu’elle a trouvées. »

La jeune femme tendit son bouquet : les fleurs étaient larges et au bord rouge sombre. Elle s’expliqua en s’empourprant presque autant que les écarlates à son poing :

« Le nom n’est pas très engageant, mais je les aime beaucoup.

— Et vous avez raison, chère Elzémie. (Ils frissonnèrent, lui en prononçant son nom et elle en l’entendant de sa bouche, puis il se reprit.) Nous revenons quant à nous des Marches, mon père m’y a envoyé quérir mon frère. Les batailles sont pour lui finies, il vient donc profiter des joies de la retraite dans notre belle région. »

Disant cela, Théophore montra son frère du bras, mais celui-ci était entré en contemplation du bois qui longeait la route et ne s’aperçut pas même que l’on parlait de lui. Théophore eut l’air gêné, puis conclut rapidement.

« Enfin, il se fait tard et nous devons y aller si nous voulons arriver à Hautesherbes avant la nuit. Passez le bonjour à votre père et votre mère. Et surtout, Laurendeau, veille sur ta sœur ! »

* * *

Théophore éprouva quelques difficultés à sortir son frère de l’état méditatif dans lequel il était plongé. Il eut beau l’appeler et le secouer, rien n’y faisait. Quand enfin il y réussit, le guerrier le regarda d’un air vide, sans rien dire. La troupe repartit, en silence.

Lorsqu’ils se furent éloignés du lieu de la rencontre avec Laurendeau et Elzémie, le lieutenant Jérémiah questionna Théophore sur son lien avec eux deux.

« Oh, ce sont les enfants de Laval Vignonel, le seigneur foncier dont la demeure est la plus proche de Hautesherbes. Ce sont aussi des amis d’enfance, nous nous entendons très bien. Dans notre jeunesse, Laurendeau venait fréquemment jouer sur les criques et les falaises qui bordent la forteresse de mon père. Quant à Elzémie, sa sœur, je l’ai rencontrée en me rendant avec mon ami dans les champs, les vergers et les vignobles de Vignevaux. Nous sommes très liés les uns aux autres. Daogan, te souviens-tu comme nous nommions notre père à l’époque ? Nous nous adressions à lui comme au seigneur des poissons. Cela le faisait rager ! »

Théophore se tourna vers son frère dans l’espoir de déceler sur son visage un quelconque sourire, mais le guerrier demeurait morne et terne.

La forteresse Hautesherbes apparut finalement entre les arbres. Des murailles ceignant d’immenses jardins, une grande cour de graviers et, au centre, la demeure des Groëe. L’habitation en elle-même, bardée de hautes tours, se juchait en haut d’une falaise abrupte qui donnait sur la basse-ville. À cette vue, Daogan se mit à émettre des bruits étranges ; il grimaçait et soufflait l’air en le faisant siffler entre ses lèvres de manière incontrôlable. De temps en temps, il parvenait à éructer quelques syllabes, mais rien de compréhensible ni de maîtrisé. Bientôt, il poussa un cri de colère et lança son cheval au galop ; il quitta la route pour s’engager dans un petit chemin sur la droite. Ce n’était pas la première fois qu’il abandonnait la colonne : il s’éloignait à bride abattue dès que la peur le prenait au ventre. Après quelques tentatives infructueuses, le lieutenant Jérémiah avait cessé de partir à sa poursuite. Il savait que cela se révélerait inutile, qu’il ne le rattraperait pas et que Daogan reviendrait lorsqu’il se sentirait mieux. La troupe continua donc à chevaucher sans s’inquiéter.

La grande cloche résonna lorsque les cavaliers pénétrèrent dans le parc du château, signalant que des invités arrivaient. Ils s’avancèrent et posèrent le pied dans la cour au moment où la porte s’ouvrait. Sylvert Groëe la franchit, vêtu dans un luxe que ne connaissaient pas les hommes du Nord. Il eut un instant de recul en voyant la colonne de soldats suants et couverts de poussière, puis il s’approcha, s’immobilisant à mi-trajet, cherchant visiblement ses fils dans la troupe. Une petite fille venait avec lui. Mélorianne, la puînée de la famille Groëe, devait être âgée d’une huitaine d’années. Théophore s’approcha et le lieutenant, après une seconde d’hésitation, le suivit. Ils grimpèrent les marches massives jusqu’au vieil homme.

Le seigneur de Hautesherbes les regarda monter, incrédule. Lorsqu’ils furent arrivés en haut, il serra l’épaule de Théophore, puis demanda, sans trop y croire, fixant le soldat :

« Euphème ? C’est bien toi ? Je ne te reconnais pas…

— Non, messire Groëe, je ne suis que Jérémiah, le lieutenant de votre fils. Daogan est… »

Le père le coupa. Il parlait d’une voix déjà vieille, mais ferme :

« Euphème, pas Daogan.

— Pardon messire, votre fils, Euphème, il n’était… comment dire… (Jérémiah hésita à mentir pour couvrir son supérieur, mais préféra dire la vérité.) Il n’était pas rassuré de revenir ici après toutes ces années et il a préféré s’isoler un peu avant de vous retrouver. Mais je gage qu’il ne tardera pas, il doit être impatient de…

— Et bien, sachez que cela ne m’intéresse pas. Pas plus que votre avis, d’ailleurs. À ce que je vois, il n’a pas changé. Théophore, viens, nous rentrons. Toi aussi, Mélorianne. Allons, ne reste pas ainsi bouche bée à regarder ces hommes sales et incultes ma petite, rentre donc. »

Tous les trois tournèrent les talons et le lieutenant Jérémiah se retrouva seul. Théophore lui jeta bien un coup d’oeil désolé, mais rien de plus. Le lieutenant se retourna vers ses hommes, resta un instant sans bouger, décontenancé, puis les habitudes du soldat reprirent le dessus. Il haussa la voix :

« Sortez de cette cour, bande d’incapables. Vous n’allez pas crotter le parterre du seigneur Groëe avec vos bottes, si ? Allons, nous installons le camp hors de ces murs ! »

* * *

Les heures avaient passé et la famille Groëe s’était mise à souper. Autour de la grande table dressée, une flopée de domestiques choyait les trois aristocrates. En tête de table se tenait aussi Alcédias, le prêtre vert de la maison. L’ordre vert, un des trois de Cannirnosk, s’employait au salut de l’âme des croyants ainsi qu’à leur élévation intellectuelle. C’est pourquoi on trouvait souvent un de ses membres dans les familles riches, pour l’instruction des enfants et l’ordonnancement de la vie quotidienne. Alcédias récitait la prière en début de repas, puis partageait la chère avec la noblesse. L’entrée avait été servie, mangée, et le plat de consistance parvenait à présent depuis la desserte. Le dîner n’était guère animé. Le père cachait son humeur de dogue sous un silence pesant. Théophore, épuisé par son expédition, se concentrait pour ne pas piquer du nez dans son assiette. La petite dernière, Mélorianne, se sustentait un peu tristement sous le regard sévère du prêtre qui tentait de lui inculquer les bonnes manières. En définitive, tous les convives étaient bien vêtus et mangeaient en se tenant droits, sans beaucoup parler.

Soudain, la porte s’ouvrit en grand et Daogan pénétra dans la pièce. Son visage rougeoyait, marqué par la colère et l’effort. Il portait le même uniforme délavé que Théophore lui avait toujours vu, mais qui s’auréolait désormais de taches de sueur sous les aisselles et sur le torse. Le chef de guerre dégageait l’odeur puissante d’un sanglier, ou d’un ours au sortir de l’hibernation. Le lieutenant Jérémiah suivait, à quelques mètres de distance. Il referma la porte aussi doucement que possible. Déjà, Daogan traversait la pièce à grands pas, traçant droit vers la tablée. Autour de lui, les serviteurs s’égaillaient comme une volée de tourterelles en costumes et poussaient de petits cris aigus.

Sylvert Groëe faisait celui qui n’avait rien vu et continuait de planter fourchette et couteau dans son assiette. Il ne daigna lever les yeux que lorsque son fils se plaça devant lui. À côté, le cœur de Théophore battait la sarabande ; il craignait ce qui allait se passer. Mélorianne tentait de se dissimuler sous la nappe, dévisageant l’inconnu comme un animal sauvage.

« Bonjour, père. J’apprécie l’accueil délicat que vous avez réservé à mes hommes. Allez-vous en faire de même avec moi, devrai-je manger à même le sol, ou bien daignerez-vous demander à vos serviteurs que l’on rajoute deux chaises à votre table ? »

Sylvert ne dit rien, la bouche pincée, mais eut un geste de la main qui pouvait être interprété comme un ordre et les domestiques se dépêchèrent d’obéir. Daogan attendait, debout, dans une exhalaison humide de transpiration et de crottin. Sylvert Groëe lança un regard noir au lieutenant Jérémiah qui s’inclinait courtoisement devant la tablée.

Les deux chaises arrivèrent et Daogan s’affala sur l’une d’elle. Il leva son verre afin que l’on y verse du vin. Il renifla le rouge qu’on lui servit, s’en balança une lampée dans l’œsophage et fit claquer sa langue. Jérémiah imitait le chef de guerre, mais donnait à tous ses gestes une retenue presque ridicule. Il était aussi pâle qu’un spectre. Le pauvre homme savait picoler comme un beau diable ou se battre comme un lion, mais se tenir dignement lors d’un noble et riche repas où il n’était pas le bienvenu, c’était une expérience inédite pour lui. Inédite et éprouvante.

Sylvert Groëe ne disait toujours rien et demeurait immobile, tandis que Théophore et Mélorianne mangeaient discrètement, comme pour s’enfuir au plus vite une fois leur assiette terminée. Le prêtre vert avait déjà officié à la bénédiction du dîner, mais cela ne sembla pas gêner les nouveaux arrivants de l’avoir manqué. Daogan attendit qu’on l’ait servi, empoigna un cuisseau de dinde et engagea brutalement la discussion :

« Où est mère ? Je ne l’ai pas vue. »

Les premiers mots de Sylvert furent glacials. Jérémiah et Théophore en frissonnèrent de concert.

« Elle est morte.

— Quoi ? Mais pourquoi ? Quand ? »

Daogan en lâcha son morceau de viande, qui retomba avec force éclaboussures dans son assiette.

« Elle est morte il y a huit ans, en mettant sa fille au monde. »

Le ton monocorde de Sylvert résonna dans la grande pièce. Il était aussi accueillant qu’un corbeau festoyant sur un champ de bataille. À ces mots, des larmes perlèrent aux yeux de la petite Mélorianne. Daogan s’insurgea :

« Mais pourquoi n’ai-je pas été tenu informé ? Je serais venu pour assister aux obsèques et j’aurais veillé son corps !

— Je ne crois pas qu’elle ait eu besoin des larmes d’un prétendu guerrier. »

Le lieutenant Jérémiah, voyant que la discussion allait éclater sous le poids d’une colère trop longtemps contenue, tenta de calmer l’assistance. Il posa poliment sa fourchette et s’adressa au maître des lieux. Sa voix détenait le timbre rauque de celui qui ne parle pas beaucoup :

« Cher messire Groëe, je crois que votre fils ne mesure pas ses paroles. La peine que lui cause une telle nouvelle ne lui permet pas de garder son calme. N’est-ce pas, Daogan ? »

En plus des mots, il envoya un coup de pied au chef de guerre par-dessous la table, afin de bien lui faire comprendre ce qu’il devait répondre. Mais Daogan ne parut pas s’en rendre compte et partit tout à trac :

« Non ce n’est pas ça, au contraire ce que je veux…

— Euphème, et non Daogan. »

Sylvert Groëe avait coupé la parole de son fils sans même le regarder. Ses yeux avaient fondu sur le lieutenant et le dévoraient. Jérémiah admit son erreur avec toute l’humilité possible :

« Vous avez raison, veuillez m’excuser. Euphème. »

Le poing de Daogan se fracassa sur la table. Il se récria, mais sa colère ressemblait à celle d’un petit garçon plus qu’à celle d’un homme.

« Au contraire, mon père, je m’appelle Daogan désormais !

— Je ne te le conseille pas, Euphème ; je ne te conseille pas de t’engager dans cette voie-ci. Mon fils se nomme Euphème et le restera. À présent, ta mère n’est plus là pour… »

Le chef de guerre vociféra, sa rage l’avait redressé et il se tenait debout devant la table. Les deux poings profondément enfoncés dans le bois, il était penché vers son père et lui postillonnait à la figure :

« D… Daogan ! J… je… je… je m’appelle Daogan ! »

Ses lèvres tressautaient et l’écume qui les bordait se teintait d’écarlate. Son verre de vin rouge avait été renversé dans son assiette par le mouvement de colère. Il ressemblait à une tache de sang sur la porcelaine blanche.

Mélorianne pleurait maintenant à grosses larmes. Théophore tentait de la réconforter en la serrant contre lui, le visage enfoui dans les plis de sa veste. Alcédias, le prêtre vert, se leva pour s’interposer entre les deux hommes, mais Jérémiah le retint par l’épaule. Les pires craintes du lieutenant prenaient corps. Cependant, il ne voulait pas que l’on interrompe la confrontation. Il connaissait Daogan depuis douze ans et les soirs d’ivresse où le chef de guerre lui avait narré ce conflit familial étaient légion. Jérémiah savait que, sans y mettre un terme, Daogan ne trouverait jamais la paix. Alcédias tenta bien de passer le lieutenant, mais il ne faisait pas le poids face au soldat qui le retint du bras.

Malgré la tension montante, le cri de Daogan emplit la pièce d’un silence pesant. Le chef de guerre aurait voulu continuer, cracher au visage de son père tout ce qu’il lui reprochait, mais son corps ne le lui permettait pas. Sous le coup de la peur, il ne contrôlait plus sa bouche, ses lèvres, ni ses cordes vocales. Ses bras tremblaient sur la table et faisaient vibrer les verres et les assiettes. Des larmes de colère lui montèrent aux yeux . Sylvert reprit la parole après quelques instants, sa voix sonnait calme et froide comme un poignard :

« Euphème, je crois que tu ferais mieux de te ranger à l’avis de ton père, que je suis, car si tu es adulte à présent, tu n’en restes en aucun cas autonome. Ne crois surtout pas que tu pourras survivre seul sur le lopin de terre que te donnera le Seigneur Souverain. (Son timbre allait s’amincissant, pour n’être bientôt plus qu’un filet glacé.) Je n’accepterai pas qu’un membre de ma famille vive à la manière d’un roturier. Alors, comporte-toi comme un Groëe, ou alors je t’assure que tu auras une vie très différente de tout ce que tu auras pu imaginer. »

* * *

Quelque chose en lui s’était brisé. Il ne pouvait plus supporter que son propre père le traite aussi mal sans pouvoir riposter. Dans sa jeunesse, il avait souvent voulu se mutiner contre Sylvert. Cependant, dès qu’un sujet les opposait, l’esprit de Daogan se repliait sur lui-même et il ne parvenait plus à s’exprimer, il se sentait suffoquer. Aujourd’hui encore, même en ayant grandi, l’effet que lui faisait son père était identique. Ce dernier avait pourtant vieilli : son dos s’était courbé et ne tarderait pas à se déplacer avec une canne. Ses jambes grêles devaient l’empêcher de monter à cheval. Malgré cela, malgré les muscles de Daogan, le père restait le père, surtout lorsqu’il se mettait en colère.

Sylvert le menaçait. Il lui demandait de se conformer à toutes ses volontés ou de s’exposer au pire. Daogan avait presque cédé. Il n’avait plus aucun avenir dans les Marches ; on ne voulait plus de lui. Que faire, alors, sinon devenir le fils dont son père avait toujours rêvé ? Un fils aplati et froid comme un poisson ; belle image pour un enfant de la famille Groëe ! Et puis, au moment où il allait abdiquer, juste avant la défaite, des souvenirs d’enfance lui étaient revenus en mémoire. Il s’était rappelé de tout ce que son père lui avait infligé pour transformer le monstre en un fils idéal. Toutes les scènes d’humiliation lui sautèrent à la gorge. Les leçons à mémoriser, les railleries, les calculs, les violences, les efforts, les humeurs. Il se souvint surtout des échecs retentissants qu’avait été chacune de ses tentatives. Il voulait plaire à son père, il voulait mieux faire. Mais il n’en avait pas la possibilité. Il ne parvenait pas à vivre quand son père le contraignait. Dans ces moments, sa cervelle, sa gorge, ses lèvres, tout son corps se rebellait. Il ne pouvait pas abandonner maintenant.

Et quand bien même il l’aurait voulu ! Même s’il désirait encore lui plaire, comment aurait-il pu procéder ? Son corps était un champ de bataille et son esprit une coquille vide face aux fulminations de son père, incapable de le diriger. Il ne pouvait pas parler. Il chancelait, un filet de bave sur le menton, les bras et le torse agités de tremblements. Il sentait sa jeune sœur le dévisager. Elle était effrayée, dégoûtée, terrorisée par lui. Par un frère qu’elle ne connaissait même pas. Et puis, comment faire taire le flot de déceptions que son père déversait sur lui : les menaces, les regards haineux, les sous-entendus, les sarcasmes.

Daogan regarda Jérémiah et une grande tendresse le prit. Cet homme était le seul dans la pièce à n’être pas écœuré par sa présence. Au contraire, le lieutenant tremblait pour lui. Ce solide gaillard, son compagnon d’armes depuis toutes ces années, il tremblait pour lui. Il ne l’avait jamais vu ainsi lors d’une bataille, toujours riant au nez de ses ennemis. En pleine offensive, dans le fracas des corsèques et des boucliers, le lieutenant se rendait compte que c’était son chef de guerre qui veillait sur lui. Mais, dans la lumière de la grande salle, Jérémiah tremblait. Il tremblait car il savait son ami en proie à un danger véritable. En fixant son lieutenant, Daogan trouva la force de gagner cette lutte qu’il avait engagée contre son père. Il n’était quelqu’un que pour peu, et il n’acceptait pas de décevoir cet homme qui croyait en lui.

Il espérait que son frère ne lui en voudrait pas trop. Il ne le haïssait pas, lui, d’être le fils idéal, d’avoir pris sa place. Et surtout, il le respectait parce qu’il avait essayé de l’aider. Mais, à présent, c’était terminé : il n’avait plus besoin d’aide.

Daogan se redressa. Sylvert, saisi par le calme qui avait soudain enveloppé le guerrier, cessa ses froides invectives. Daogan regarda son lieutenant encore une fois, puis il chuchota quelques mots :

« On y va, Jérémiah. »

Sa voix était douce et posée. Dans la pièce comme dans son esprit, la tempête était retombée. Jérémiah en fut stupéfié et le rouge lui vint aux joues. Cela fit sourire le chef de guerre. Le lieutenant lâcha Alcédias et suivit Daogan. En sortant de la salle à manger, Jérémiah se répandit en excuses. Il loua le repas comme jamais un repas n’avait été loué, puis débarrassa le plancher à toute allure, bafouillant encore quelques politesses. Ils enfilèrent les couloirs pour quitter la forteresse. Dehors, ils saisirent leurs chevaux et les enfourchèrent. La langue de Daogan semblait déliée. Il s’enquit, un grand sourire aux lèvres :

« Mon ami, j’espère que le souper a été à ta convenance. »

Il continua sans attendre de réponse :

« À présent, nous allons chevaucher loin de toutes ces manières alambiquées d’aristocrates. Cela ne me ressemble décidément pas ! »

Ils partirent au galop. Au-delà des murs de Hautesherbes, le camp qu’avait établi le lieutenant les attendait. Les hommes y discutaient autour du feu, heureux de ce repos accordé après un long périple. Ils se levèrent en entendant approcher des chevaux, certains même – habitude des Marches – sortirent leurs armes.

« Holà soldats ! Rengainez vos épées et lâchez vos flèches, le gibier que nous sommes n’en vaut pas la peine ! Nous repartons d’ici, je n’accepterai pas de bouffer du poisson toute ma putain de vie, je veux de la viande et si vous en voulez, suivez-moi ! Je vais avoir du labeur pour chacun de vous et même plus ! Et surtout n’ayez crainte, les forteresses de bois des Marches que nous aimons tant ne nous manqueront pas longtemps par ici ! »

Jérémiah regardait Daogan avec joie : il n’aimait pas les hommes, cependant celui-ci faisait battre son cœur. Après l’épreuve qu’il venait de vivre, le guerrier avait recouvré tout son enthousiasme vis-à-vis de l’existence. Le lieutenant ajouta, pour secouer un peu plus encore les soldats qui, déjà, galopaient en tous sens :

« Allons les matamores, on se bouge ! On ne va tout de même pas passer la nuit à vous regarder vous mignoter tous ensemble ! »

Sous les cris des deux hommes qui les commandaient, les soldats eurent tôt fait de démonter le camp. La troupe partit. Daogan et Jérémiah allaient côte à côte, en tête de la longue colonne. Des lucioles voletaient autour d’eux, les accompagnant dans leur chevauchée nocturne. Daogan s’en émerveillait quand le lieutenant lui demanda :

« Pardon de te questionner sur ce point, mais où allons-nous ? Nous ne retournons tout de même pas dans les Marches ?

— Oh non, mon cher, je ne ferai pas ce plaisir à mon père. Nous n’allons pas très loin d’ici. J’ai remarqué tout à l’heure un coin tout à fait agréable. Un sommet en bordure de la forêt ; nous aurons la vue et les matériaux… »

* * *

Sylvert Groëe ne bougeait pas ; il restait immobile et même son souffle semblait s’être tari. Il réfléchissait. Brusquement, il s’emporta : il se leva d’un bond, renversant sans s’en rendre compte le plateau que tenait un serviteur, et il courut jusqu’à la porte. Il l’ouvrit d’une poussée et franchit le palier, traversa les couloirs qui menaient à l’entrée. Tous ceux qu’il croisait s’éloignaient sur le passage de leur seigneur en furie. L’huis était encore entrebâillé et il percevait le bruit sourd de la soldatesque à l’extérieur des murs. Il s’époumona :

« Euphème, tu es à moi ! Tu es mon sang ! »

Aucune réponse ne parvint aux oreilles de Sylvert. Courbé sur lui-même, il rentra lentement dans sa demeure. Parvenu dans la salle à manger, il vit que Théophore et Mélorianne étaient encore attablés. Ils n’avaient pas bougé. Les yeux de la petite brillaient. Des serviteurs s’activaient pour remettre en ordre la pièce et le champ de bataille qui recouvrait la table. Sylvert s’approcha de sa fille en s’excusant :

« Je crois que je me suis emporté… »

Il paraissait soudain vieux et très las. Il passa la main dans les cheveux de sa fille.

« Nous avons de la tarte aux pommes pour le dessert, ta tarte préférée. (Il s’aperçut que la petite tremblait.) Si tu veux, nous pouvons la manger auprès du feu, sur la petite table, nous y serons bien à notre aise. (Il l’entraîna, puis, faisant un geste de la main vers un serviteur.) Astien, apportez-nous de la tarte aux pommes voulez-vous, et aussi une infusion aux fruits rouges pour ma fille, ainsi que deux verres de liqueurs. Allez, amenez la bouteille tant que vous y êtes ! (Et se tournant vers le prêtre vert.) Alcédias, venez pour la prière du soir. »

Sylvert était songeur. S’était-il mal conduit ? Il ne le pensait pas : avec tous les efforts que j’ai faits pour lui, voilà comment il me remercie ! Sylvert était un bon père et il agissait de son mieux pour ses enfants. En échange, ceux-ci lui devaient un respect juste et de l’obéissance. Considération traditionnelle peut-être, mais au moins on est certain que cela fonctionne. C’est le cas depuis des centaines d’années, alors pourquoi changer maintenant ?! Mélorianne s’assit dans un gros fauteuil et Théophore vint prendre place à sa droite. Sa maison resterait unie, au moins tant qu’il serait vivant (Ensuite advienne que pourra !) et il ne permettrait pas qu’Euphème lui désobéisse. Soit le garçon redevient raisonnable, soit je serai contraint de prendre des mesures drastiques pour le bien de la famille… Drastiques… Il avala une gorgée de liqueur. À côté de lui, sa fille se régalait déjà avec la tarte aux pommes.

* * *

« Voilà, nous y sommes ! Regardez là-bas, le vieux moulin sur la colline. Il est à l’abandon, mais, selon mes souvenirs, il reste en bon état. C’est une construction solide ! Nous y bâtirons le donjon. La forêt le borde par l’ouest et nous pourrons ainsi aisément récupérer du bois pour l’enceinte et les bâtiments. La position surélevée du mamelon nous fournira un bon angle de vue sur la région, ce qui évitera les mauvaises surprises. Nous repérerons visiteurs et ennemis de loin. Notre faiblesse sera du côté du bois, mais je connais mes hommes, il n’y a pas plus furtif et habile à l’arc que vous ! Je ne m’en inquiète pas trop : quelques sentinelles à l’affût et des cabanes dans les arbres suffiront ! »

Le lieutenant Jérémiah intervint :

« Tu sais, nous ne sommes plus dans les Marches et nous ne risquons pas de nous faire attaquer…

— Je le sais, oui, c’est pourquoi nous ne nous mettrons pas à la construction ce soir, nous attendrons demain matin. (Il haussa la voix.) Soldats, nous planterons les tentes sur cette colline ce soir. Et reposez-vous bien cette nuit, demain nous bûcheronnons !

— Si tu sais que nous ne courons aucun danger, pourquoi bâtir une place forte ?

— Parce que je veux que le seigneur des poissons voie que je sais me débrouiller seul. J’ambitionne qu’il me comprenne hors de son atteinte. Et surtout, je veux qu’il sache que je serai prêt à aller jusqu’au bout : ce n’est pas une propriété foncière à laquelle nous nous attellerons demain, c’est une forteresse ! Observe là-bas, le mur y passera et la porte principale donnera sur ce flanc. Je ne veux pas trop d’ouvertures, ce sont des points de faiblesse, mais il en faudra tout de même au moins une en plus de la principale pour tout ce qui n’est pas officiel. Pour le temps des travaux, aussi, nous laisserons ouvert le côté donnant sur la forêt, nous ne le clorons qu’au dernier moment. Je prévois des plans grandioses. Je veux pouvoir loger ici deux-cents hommes, et cinq-cents en temps de guerre !

— Viens, Monseigneur, nous allons t’installer dans le moulin.

— Deux erreurs, mon lieutenant. Tout d’abord je ne suis pas ton seigneur, mais Daogan, Daogan le chef de guerre. Et de deux ce n’est pas un moulin, mais notre donjon. Allons, laissons les chevaux ici. »

Les deux hommes sautèrent lestement à terre, dessellèrent leurs montures, les pansèrent et les laissèrent paître librement. Les coursiers étaient bien dressés, ils ne fuiraient pas. Dans les Marches on craignait le vol, mais ce n’était pas le cas dans cette riche contrée et les chevaux resteraient sans attaches jusqu’à ce qu’un enclos et une écurie leur soient construits. Après s’être occupés de leurs montures, le guerrier et son lieutenant entrèrent dans le "donjon". Les cavaliers, eux, montaient les tentes.

« Alexire, choisis deux hommes avec qui tu prendras le premier tour de garde. »

Les soldats étaient aussi bien entraînés que leurs chevaux et ils sauraient mettre en place une ronde complète. Daogan entra dans le vieux moulin.

« Où sommes-nous, Daogan ? Avons-nous quitté les terres de votre père ?

— Oui. Nous sommes sur celles du seigneur de Vignevaux. Nous avons rencontré ses gamins tout à l’heure, Laurendeau et Elzémie Vignonel. Je me suis souvenu de ce lieu lorsque nous les avons croisés ; leur père a délaissé ce moulin depuis des années. Je venais souvent ici lorsque j’étais gosse. Je chassais beaucoup, c’était mon repaire. J’y entreposais mes armes et j’y emmenais mes conquêtes. J’ai déjà fait cuire un cerf ici mon ami ! Je me souviens de la flamme qui mordait dans la chair crue ! Ah, la semonce que je me suis prise en rentrant à Hautesherbes, le lendemain ! C’est aussi dans ce moulin que j’ai connu ma première fille. Elle était belle et douce. Pas à la manière de ces filles du Nord que je te sais tant aimer, mais plutôt comme un petit animal délicat. Je crois qu’elle a été bien étonnée que je l’emmène dans un vieux moulin, elle n’imaginait pas cela comme ça… Enfin, ne soyons pas sentimentaux ! La table ici formera mon bureau, va me chercher mon carnet et un crayon, moi je vais y faire un peu de place… »

Daogan poussa ce qui encombrait la table, puis s’y installa. La chaise branlait, mais il se promit d’y remédier le lendemain. Il alluma la lanterne qu’il avait apportée et la posa sur le plateau auprès de lui. Jérémiah ne tarda pas à revenir avec son carnet et le crayon. Daogan les lui prit des mains et se mit au travail immédiatement. Son lieutenant le regarda quelques instants, puis sortit du "donjon" en secouant la tête : lorsque son supérieur avait une idée à l’esprit, il était impossible de le faire changer d’avis. Il valait mieux dormir en essayant de ne pas songer aux conséquences. De plus, Jérémiah connaissait bien Daogan, il savait qu’une dure journée de labeur les attendait le lendemain et qu’une bonne nuit de sommeil ne serait pas de trop.

Dès les premières lignes, Daogan fut saisi d’un violent mal de tête. Chaque pensée tirée de son cerveau était comme une flèche que l’on arrache. Le moulin résonnait de chocs sourds lorsque, pour apaiser sa souffrance, le chef de guerre se frappait le crâne du poing. Vers minuit, la douleur se faisant trop forte, il se précipita sur son cheval et le lança au grand galop. Il sortit du camp à crue, les dents serrées sur son tourment. Il parcourut une lieue en rase campagne puis arrêta sa monture. Il en descendit et s’affala après quelques pas tremblants. Au sol, les doigts lui griffant le crâne, il hurla de toute la force de ses poumons :

« Plutôt la torture et l’horreur que de me soumettre à toi, seigneur des poissons ! Plutôt la torture et l’horreur ! »

En dépit de ses difficultés, Daogan travailla toute la nuit. Il avait beaucoup observé les forts dans le Nord et voulait en copier la structure. Avec beaucoup de besogne, je parviendrai à façonner ce lieu en une forteresse imprenable ! Il disposait d’argent, car on ne dépensait rien dans les Marches ; cela lui permettrait d’acheter des outils. Il lui faudrait aussi trouver de ce liquide ignifuge nécessaire pour une citadelle de bois.

Aux premières lueurs de l’aube, le chef de guerre leva la tête de son carnet, bondit de sa chaise, galopa jusqu’à sa selle qu’il avait laissée devant la porte et en décrocha son cor. Il sortit du moulin et, fondant au milieu des tentes de ses soldats, il claironna de toute la force de ses poumons : le bûcheronnage allait commencer !

Commentaires

Ah, ce cher Sylvert, à peine présenté et déjà à côté de ses pompes x)
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mercredi 4 juillet à 14h08
Il a pourtant donné naissance et élevé de braves garnements ;)
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mercredi 4 juillet à 19h26