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Antoine Bombrun

dimanche 1 mars 2015

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre premier

Comme quoi, parfois, alors que vous embrasseriez la vie sur la bouche pour la remercier, celle-ci vous balance un bon coup en plein dedans et vous laisse raide sur le côté…

La choppe de Daogan retentit quand elle heurta le bois de la table. Autour d’elle patientaient des cousines de toutes tailles et de toutes formes, toutes vides aussi. Daogan leur reluqua chacune le fondement pour s’assurer qu’il n’y restait pas un peu de liquide.

L’auberge était déserte, à l’exception du patron qui astiquait sa verrerie et d’un vieux chien presque aveugle dans un coin. Daogan leva le bras pour en demander une autre. Il ajouta, comme pour la demi-douzaine des commandes passées depuis son arrivée :

« Et pas de la pisse de haridelle, hein ; une bonne brune de Ronceraie ! »

L’aubergiste s’exécuta fissa. Le gros bonhomme connaissait son métier sur le bout des doigts et il savait qu’il ne fallait pas laisser attendre le client. Patienter est une insulte, un risque, surtout, d’entendre ce satané ivrogne radoter sur ce qu’est la bière, la vraie ! La pinte n’eut pas le temps d’atterrir en clapotant que déjà le guerrier s’en saisissait pour la porter à ses lèvres, mutique.

Daogan avait pris la nouvelle comme un coup de couteau au cœur. Elle ne datait pas de la veille : cela faisait bien une semaine que le Seigneur de guerre lui avait arraché le palpitant avec, mais la douleur ne passait pas. Remercié, destitué, renvoyé dans le Sud. Et hop, jeté aux ordures comme un bourrin à trois pattes !

* * *

Théophore chevauchait un confortable cheval pommelé, suivi par la rosse de son serviteur. À première vue, le jeune homme ressemblait à un aristocrate tout ce qu’il y avait de plus ordinaire : des hauts de chausses rouges surmontés d’un pourpoint brodé de lin blanc, le tout recouvert par un manteau de beau drap sombre. Élégant ensemble, mais guère adapté à la monte. Son domestique portait quant à lui un surcot d’un vert mat aux armes de la maison Groëe. À seconde vue, l’impression restait la même : une bourse bien remplie, plusieurs gros livres dans la besace et une chaîne d’or autour du cou. Définitivement un sang bleu !

Théophore faisait route vers le nord, chargé de mission par son père, le seigneur Groëe de Hautesherbes. Il devait ramener son frère, Euphème, à la civilisation. Malgré la simplicité apparente de son ambassade, Théophore s’inquiétait : il allait revoir Euphème pour la première fois depuis ses sept ans. Ils n’avaient pas passé beaucoup de temps ensemble dans leur enfance, mais après dix années de séparation, les retrouvailles se promettaient rudes.

Le jeune homme n’était jamais parti si loin dans le nord. Il s’était, certes, déjà rendu à Landargues, la capitale, mais jamais plus haut, dans les terres inhospitalières. Théophore appréciait les études et le commerce, guère les expéditions aventureuses. Il avait évidemment pris quelques leçons d’escrime, mais bien moins et moins assidûment que celles de mathématiques. Heureusement, Niziaire, le domestique qui chevauchait aux côtés du jeune noble, était un solide gaillard, impressionnant avec son crâne chauve. Le valet aurait voulu servir dans la bibliothèque de la famille Groëe, mais le seigneur de Hautesherbes préférait voir sa carrure assignée à la protection de sa lignée.

Leur pérégrination se déroulait au début de l’automne, à cette époque où le paysage se colore de rouge et de jaune. L’herbe, bien qu’un peu sèche, gardait tout de même une certaine vigueur. Saison idéale pour voyager, ni trop chaude ni trop froide, avec des jours qui s’étendaient paresseusement. À sa grande joie, Théophore trouva, dans les auberges qui parsemaient la Cannirnosk selon l’axe nord-sud, toute une population de baladins et de pourfendeurs de mots. Ceux-ci virevoltaient en permanence entre les manieurs de sabre, au nord, et les manieurs de pièces, au sud. Pour un fragment de richesse, ils contaient aux seconds les exploits des premiers. Théophore, malgré sa timidité, engageait aisément la conversation avec ce genre d’individu qui ne voyait aucune objection à monologuer et qui possédait assez de bagou pour lui plaire. Pour cette raison, la première moitié du voyage se révéla des plus agréable. Les deux hommes passaient les nuits à profiter de bonnes hôtelleries. Le jour, la chaussée carrossable rendait plus plaisante la chevauchée.

La seconde partie de leur périple, elle, fut plus agitée. Des chemins de terre avaient remplacé les routes pavées, et les sabots des chevaux soulevaient un lourd nuage âcre qui prenait à la gorge. Les loups hurlaient à la mort dès la tombée du jour, et lorsque vous posiez le pied dans une auberge, bâtiment solitaire au bord du sentier, vous n’étiez pas certain qu’il ne s’agisse du repaire de quelque malfrat. On trouvait bien de rares exploitations agricoles, mais les fortifications qui les entouraient ne les rendaient pas plus accueillantes que les geôles d’une prison. Théophore pestait : comment diable pouvait-il encore exister des recoins aussi sauvages dans le vaste et beau pays de Cannirnosk ?

Partis de Hautesherbes, la demeure des Groëe, Théophore et son serviteur mirent cinq jours pour rallier la capitale, puis trois de plus pour gagner les Marches. En définitive, et malgré les quelques frayeurs du chemin, ils parvinrent à destination sans autre dommage qu’un postérieur meurtri. Les immenses plaines vallonnées de la frontière leur faisaient face, couvertes d’une végétation clairsemée : de simples broussailles ou bien d’arbres maigres et solitaires. Le paysage différait des grasses prairies du sud et de la mer qui raclait en permanence les plages de sable fin. Une herbe rase poussait à perte de vue et les rares sentiers se révélaient caillouteux, peu praticables du fait de leur étroitesse et de la poussière qui s’en soulevait.

Le panorama et les histoires que l’on racontait sur les Marches rendaient le jeune homme rêveur. Il imaginait déjà des cavaliers barbares hérissés de corsèques et de haches de jets, lancés à sa poursuite dans les vals. Il vit l’arme d’hast lui frôler le visage, entendit les haches siffler derrière lui, sentit entre ses cuisses le galop des chevaux dans les plaines irrégulières. Il secoua la tête pour chasser ses idées aventureuses.

Son attention se porta sur la forteresse de bois qui s’étendait à une lieue de distance. Massive et solide, Castel-de-pluie se distinguait grandement de la haute demeure de pierre de sa famille. La roche des Marches, trop friable, ne supportait pas ce genre de construction. En outre, le bois convenait en tout point pour l’édification des places-fortes. Les sauvages n’employaient aucune arme de siège et, de fait, la dureté du roc n’apportait pas de bénéfice sur celle des larges madriers utilisés pour l’architecture. D’autre part, les hommes de la frontière avaient mis au point une substance dont ils enduisaient la charpente afin de la rendre ignifuge. Les planches se gorgeaient du liquide, puis l’on recouvrait le tout d’une pâte visqueuse qui empêchait le feu de s’attaquer à la surface du bois. Le traitement prenait du temps et devait être renouvelé après la saison des pluies, mais il s’avérait très efficace.

En concentrant son regard, Théophore apercevait aussi, au loin, quelques cavaliers qui exécutaient leur ronde, et, plus loin encore, un autre krak de bois qui se dressait fièrement sur le haut d’une colline. Probablement Fonranches. Avec, plus à l’ouest, hors de vue, Pic-en-cerf. Les trois remparts du Nord ! Le contenu des livres savants revint à Théophore comme s’il compulsait leurs pages, lové dans la confortable bibliothèque de son père à Hautesherbes : La Grande Invasion se trouve à l’origine de la Cannirnosk. Les sept familles fondatrices, les Helvival, les de Pal, les Viqueford, les Groëe, les Vignonel, les Cachampgueux et les Fonlantrame s’attaquèrent aux Terres Sauvages pour fuir un pays en proie aux pirates.

La maison Helvival était la plus riche et la plus puissante de ces lignées : cavaliers habiles tout aussi bien à l’épée qu’à l’arc, ils chevauchaient de légères montures noires. Ils menèrent l’offensive, combattant le plus gros des troupes barbares. Mais comme ces guerroyeurs préféraient la belligérance à la conquête, ils délaissaient les campagnes au lieu de s’en emparer pour remonter plus haut dans le nord. Les autres familles suivaient tant bien que mal ces fiers cavaliers mais, en dépit de tous leurs efforts, elles ne parvenaient pas à les égaler. Une concurrence rude opposait tout de même les Helvival aux de Pal ; lointaine dans les affaires commerciales, elle se matérialisait ici dans l’invasion. Les guerriers de Pal alliaient la puissance et la mobilité d’une chevalerie lourde à la défense sans failles de leurs fantassins armés de lances et d’écus. Les deux familles s’affrontaient par batailles interposées, c’était à qui pourfendrait le plus de sauvages, s’enfoncerait le plus profondément dans les Terres septentrionales. À leur approche, souvent, les indigènes s’échappaient vers le nord, préférant l’exil à un trépas certain. Cette macabre compétition dura des années, s’éternisa pour causer continuellement plus de victimes.

Par la suite, les familles fondatrices les moins belliqueuses interrompirent leur cheminement et bâtirent leur domaine dans les régions conquises. La lignée Fonlantrame trouva repos la première parmi les ronces de l’Ouest après la perte d’un fils. Les Groëe, pêcheurs de toujours, arrêtèrent leur avancée dès le sud-est des Terres Sauvages, au bord de la mer où se dresse désormais leur fief. Les Vignonel, pourtant plus opiniâtres, construisirent Vignevaux dans l’arrière-pays, guère plus au nord en raison de la résistance acharnée à laquelle ils furent confrontés à Geraint. Les Cachampgueux contournèrent les campagnes les plus convoitées par l’ouest et installèrent leurs exploitations agricoles au-dessus des Monts Anciens. Les de Pal, eux aussi, érigèrent leur cité dans le Nord, le long de la côte est. Les Viqueford, bons vivants, ne rejoignirent les autres familles qu’après la fin des conflits. Les Helvival fondèrent demeure les derniers, dans les septentrions, où ils restèrent affronter les sauvages. Ils y édifièrent des villes fortifiées de bois, véritables places-fortes imprenables : Castel-de-pluie, Pic-en-cerf et Fonranches, les trois remparts du Nord.

* * *

La porte s’ouvrit et Théophore pénétra dans l’auberge. Il avait laissé son serviteur dans les écuries, où ce dernier avait insisté pour veiller sur les chevaux.

Daogan dormait dans un coin, sa carcasse courtaude affalée sur la table. Entre les brocs, les chopines et les gobelets, traînaient les restes d’un ragoût.

Théophore s’avança vers l’hôtelier d’un pas mal assuré.

« Qu’est-ce que je te sers, gamin ?

— Pardonnez-moi de vous importuner, mais je ne désire rien boire. Je cherche quelqu’un. Mon frère, Euphème Groëe. Il est chef de guerre ici, à Castel-de-pluie…

— Hum, connais pas d’Euphème mon gars, désolé !

— On m’a pourtant dit qu’il était ici. J’ai rencontré Jérémiah, son lieutenant, qui m’a affirmé qu’il ne quittait pas l’auberge.

— Ah… »

Le tenancier réfléchit un instant, puis rugit d’une voix de stentor :

« Est-ce qu’un des poivrots qui fréquentent ce bouge porte le nom d’Euphème Groëe ? »

Daogan tressaillit. Instinctivement, sa main se porta sur la garde de son épée, puis se détendit. Il leva le bras, du même geste que pour redemander une tournée, et beugla en retour.

« Je connais le gaillard, mais il a bouffé les pissenlits par la racine ! »

L’aubergiste se tourna vers Théophore et s’adressa à lui comme si l’affaire était réglée :

« Vous ne le trouverez pas ici ; il est mort. »

Et il s’en retourna à ses activités. Théophore se sentit quelque peu désarçonné. Il allait quitter le cabaret, mais quelque chose le retint. Son regard tomba sur Daogan, qui donnait du groin dans ses chopes à la recherche d’une pleine. Le guerrier portait les cheveux gras, ainsi qu’un gilet de cuir maculé de taches. Théophore s’adressa à l’aubergiste.

« Patron, une bière s’il-vous-plaît.

— Voilà qui me plaît plus ! »

Le cabaretier s’activa un instant derrière le comptoir, puis servit à Théophore une mousse dégoulinante. Le jeune homme déposa quelques piécettes, saisit la boisson et s’en alla vers Daogan. Le guerrier avait abandonné ses recherches et fixait le vide, l’œil torve.

« Veuillez m’excuser, Monseigneur, je…

— Seigneur ? Tu es venu pour te foutre de moi, gamin ! »

Théophore eut un mouvement de recul. Il allait s’éloigner, mais l’image de son père et de la mission qu’il lui avait confiée lui revint en mémoire. Il insista :

« Non, Messire, je ne voulais pas… Je suis navré que vous le preniez ainsi. Je voulais juste…

— Ah ah ah ! Tu m’as l’air d’être un beau nigaud toi ! Je m’appelle Daogan. Pas messire, pas seigneur, juste Daogan. Qu’est-ce que tu te dandines là, allons dégage et laisse-moi cuver… »

Théophore voulait lui répondre, mais il n’osa pas. Il était déconcerté par le bagou agressif du guerrier. Plutôt que de vains mots, essayons un beau geste ! Il posa délicatement le broc sur la table collante. Daogan regarda le récipient, Théophore, puis de nouveau le récipient.

« Tu es un bon gars toi ! Arf, ta bière me semble un peu pisseuse mais on ne peut guère en demander plus à un étranger… À présent, parle, tu as toute mon attention. »

Daogan se versa une bonne rasade dans le gosier, puis regarda Théophore plus ou moins dans les yeux. Le jeune homme, devant cette vigilance fluctuante, hésita à s’ouvrir. Vaille que vaille, je n’ai rien à perdre ! Il se lança :

« Vous avez dit qu’Euphème Groëe était mort. Vous êtes sûr de cela ?

— Pourquoi, qu’est-ce que tu lui veux à ce cadavre ?

— Et bien… il est mon frère. Notre père, le seigneur Sylvert Groëe, a été mandé par le Seigneur de guerre. Euphème doit quitter les Marches pour rejoindre le sud, mais il semblerait qu’il ait quelques difficultés à effectuer seul le voyage. Je suis ici pour le ramener.

— Merde alors. Ce n’est donc pas des conneries ? (Le guerrier était visiblement ébranlé par la nouvelle. Il se reprit rapidement, un grand sourire en travers du mufle.) Alors gamin, serre-moi la pogne ! Je suis ton Euphème Groëe ! »

Sur cette parole, Daogan se pencha vers la plus grosse de ses pintes et y régurgita une belle goulée de bière.

* * *

Théophore avait passé la nuit à l’auberge, son serviteur abandonné avec les montures. Euphème, ou Daogan il ne savait pas trop, vivait dans une étroite chambre sous les toits, basse de plafond mais qui, par chance, contenait deux couches. Le lit était un peu pouilleux, les alentours bruyants, mais au moins Théophore pouvait surveiller le guerrier ivre. Il n’avait pas encore bien compris pourquoi Euphème se faisait appeler Daogan, mais l’étranger correspondait à la description que lui en avait dressée son père. Un petit gaillard, tout en muscles, qui possédait l’éducation d’un troupeau de buffles. Mais surtout, il portait sous sa tunique – pour ne pas oublier, comme il disait – une chaine avec un pendentif. Entre les taches et les éraflures, on y discernait un poisson qui sautait au-dessus d’une balance. Cela ne faisait bien aucun doute ; il s’agissait de l’emblème de la famille Groëe. Daogan était bien Euphème.

Théophore trouvait inopportun d’avoir un frère qui lui ressemblait si peu. Lui, toujours réservé et indécis, préférait les lettres aux armes. Physiquement même, il dépassait Daogan d’une tête pour un tour de taille deux fois moindre. Enfin, comme quoi l’habit peut faire le Sacerdoce…

Théophore se leva de bonne heure, peu habitué à un tel inconfort. Il regarda avec dégoût ses vêtements de la veille, jetés en boule dans un coin de la pièce. Une odeur forte s’en élevait, alcool et sucs gastriques mêlés. En les voyant, il se souvint de ce qui s’était passé dans la nuit. Lorsqu’il avait voulu monter son frère dans sa chambre, ce dernier avait malencontreusement renversé ses chopes, dont une, principalement, qui contenait un liquide bien plus épais que de la bière. Une fois dans la mansarde, le chef de guerre avait longtemps discouru, les yeux dans le vague, sur sa révocation des Marches. Cela faisait presque dix jours qu’il ne quittait plus l’auberge, depuis, en fait, qu’on l’avait renvoyé de son ancien logement. Il s’était pris d’affection pour la boisson du lieu, et puis il pensait bien que l’on viendrait le chercher s’il ne revenait pas de son plein gré dans le sud. Après ces confidences d’ivrogne, le guerrier s’était endormi comme une souche.

Ce matin, Daogan ronflait bruyamment dans le lit étroit. Théophore descendit et demanda à ce qu’on lui serve deux copieux petits-déjeuners. Le patron s’activa avec son empressement habituel et plaça sur le plateau deux carafons de lait, quelques morceaux de pain noir et du jambon. Théophore monta le tout dans la soupente et le déposa sur la petite table avec toute la brutalité dont il était capable. Il espérait ainsi réveiller le guerrier, mais l’astuce se révéla inefficace. Il déjeuna donc seul, regardant le paysage par la lucarne crasseuse qui servait de fenêtre.

Alors que Théophore prenait sa dernière gorgée de lait, la porte de la chambre s’ouvrit en grand. Un homme entra, en armure de cuir et l’épée lui battant le côté. Théophore se redressa précipitamment et s’empara du petit couteau qui traînait sur la table. En fixant son adversaire, il reconnut le lieutenant Jérémiah, compagnon de son frère. Le soldat lui fit un clin d’œil, puis claqua des pieds à terre pour beugler :

« Aux armes ! La troupe nous attend devant l’auberge, nous partons sur l’heure ! »

Daogan cabriola hors de son lit et se retrouva debout au centre de la pièce, la chemise de travers, avant de prendre le temps de regarder qui l’entourait. Il remarqua tout d’abord son lieutenant, qu’il congratula d’une bonne claque dans le dos en l’appelant vieux frère. Puis, il se tourna vers Théophore. Il resta perplexe un instant, réfléchit pour percer la brume alcoolisée de son réveil. Le jeune homme, gêné, essuyait du revers de la main le lait renversé sur son pourpoint. Soudain, les yeux de Daogan s’éclairèrent :

« Le gamin ! Tu m’en as payé une hier ! Enfin, il fallait bien ça pour éponger la nouvelle que tu apportais. Me ramener dans le sud… »

Daogan s’approcha de son frère et lui tendit le bras. Théophore, qui travaillait la poignée de main délicate de l’aristocrate, s’en voulut lorsque les cinq doigts monstrueux de Daogan la comprimèrent. Le lieutenant Jérémiah reprit ce qu’il avait commencé quelques instants plus tôt, d’une voix désormais plus posée.

« Nous partons sur l’heure, Daogan. Les cavaliers sont prêts, tout comme ton frère, j’ai l’impression. Il ne reste plus que toi.

— Non, non, mon doux Jérémiah. Il ne sera pas dit que des soldats ont attendu leur chef de guerre ! »

Il prit le carafon de lait et le descendit d’un trait, enfila son gilet de cuir puis, se saisissant de son épée, il partit au galop vers le couloir. Dans la grande salle, il remercia l’aubergiste en envoyant une bourse s’écraser sur le comptoir avant de passer la porte. Il n’avait pas prononcé une parole.

À l’extérieur, cinquante hommes en armes se préparaient effectivement à quitter la frontière. De fiers cavaliers, marqués par les batailles et le soleil des Marches. Théophore s’étonna de leur nombre, mais surtout de les voir revêtus du même cuir bouilli que Daogan, puis il se souvint de ses lectures sur les peuples du Nord. Les escarmouches étaient si fréquentes dans les Marches qu’il n’existait pas d’uniformes proprement dits. Les hommes, qu’ils forment la piétaille ou qu’ils soient chefs de guerre, portaient cette cuirasse terne. Cela leur permettait de se fondre dans leur unité et d’éviter les assassinats. Pour la même raison, les meneurs ne chevauchaient pas en tête de colonne, mais préféraient s’y dissimuler pour mieux tromper l’ennemi.

La rue se trouvait pleine de cavaliers et les badauds, peu surpris de rencontrer un tel ost dans les avenues de la cité fortifiée, pestaient de devoir le contourner.

Le cheval de Daogan patientait avec un soldat en guise de palefrenier et le chef de guerre s’y hissa prestement.

« Cavaliers, nous marchons vers le sud ! »

Il talonna, partant au petit trot sans un regard en arrière. Jérémiah éclata d’un rire court : Daogan n’était pas le premier à prendre la route avec une gueule de bois monstrueuse, et le lieutenant savait que la caracole en avant-garde restait le meilleur moyen de la rendre discrète.

Il tourna la tête vers Théophore qui se tenait les bras ballants et lui expliqua la raison de son hilarité :

« Voilà un véritable chef de guerre ! Toujours d’aplomb et premier en tout ! »

Théophore acquiesça machinalement. Il n’en revenait pas que son frère se mette en route ainsi, sans un mot, sans un regard. Il héla Niziaire, qui sortit à grands pas de l’écurie avec le cheval de son maître. Théophore le harnacha délicatement pendant que le larbin chargeait leurs maigres effets sur sa rosse. La troupe des cavaliers du Nord s’était ébranlée et avait déjà disparu ; seul le lieutenant patientait en retenant sa monture.

Une fois en selle, Théophore s’étonna à vive voix de la présence de tant d’hommes d’armes. Jérémiah lâcha du mou à son cheval, qui hâta le pas pour rejoindre ses congénères, puis répondit :

« Malgré sa mise à l’écart par le Seigneur de guerre Relonor Helvival, Daogan demeure un chef de guerre très populaire. Ces soldats sont donc les siens. »

Théophore fit la grimace, perplexe. Autour d’eux, les maisons se faisaient moins cossues : on abordait les faubourgs de Castel-de-pluie. Jérémiah poursuivit :

« Ah, il est vrai que vous venez du Sud… Dans les Marches, la hiérarchie n’est pas la même que dans le reste de la Cannirnosk. Le Seigneur de guerre ne possède pas la fidélité de tous les combattants du Nord ; il ne dirige que sa propre troupe. Les autres sont menées par les chefs de guerre, eux-mêmes vassaux du Seigneur de guerre. C’est pourquoi, même si votre frère ne se trouve plus aux ordres de Relonor Helvival, les soldats qui l’entourent lui restent loyaux. Il les tient par son charisme.

Théophore hocha la tête :

« Je comprends mieux… Mais, pourquoi viennent-ils dans le Sud avec nous ? Et vous, pourquoi ne restez-vous pas avec les vôtres dans les Marches ?

— Notre dévouement pour votre frère est total. Nous préférons le convoyer jusque dans sa retraite plutôt que de l’abandonner à son sort. Et puis, vous savez, guerrier dans le Nord n’est pas un emploi bien stable ; peu d’entre nous possèdent une famille… Nous avons donc décidé de mener Daogan à bon port, nous verrons ensuite ce qu’il adviendra quant à la suite de notre existence. »

Tout en parlant, Jérémiah et Théophore étaient sortis de la ville et avaient retrouvé la compagnie en marche. Ils la remontèrent et se placèrent aux côtés de Daogan, qui sommeillait sur son coursier. Théophore ne pouvait s’empêcher de contempler les soldats. Son frère commandait une unité de cavaliers légers qui privilégiaient l’arc et la vitesse à la puissance brute. Tous possédaient une monture sombre, de la même espèce que celle de leur chef de guerre. À côté d’eux, le bourrin de Théophore semblait presque un cheval de trait. Il faut dire que l’animal pommelé n’était en aucune manière taillé pour le combat à la nordique, tout au plus permettait-il le voyage d’un seigneur foncier d’un bout à l’autre du pays. Au mieux, il paradait pour que l’on admire sa race et son cavalier.

La route qu’ils suivaient était celle que Théophore avait empruntée pour venir, un simple chemin de terre rocailleux qui serpentait entre les collines. Les rares arbres agitaient leurs branches sèches dans le vent un peu frais de l’automne.

Comme ils avaient réduit l’allure et s’étaient alignés sur celle de la colonne, Théophore prit le temps d’observer le lieutenant. Jérémiah lui paraissait un soldat d’élite, vivant de batailles et ne connaissant pas grand-chose d’autre. Il était vêtu de cuir et d’une tunique aux manches longues, qui protégeait sa peau du soleil. Une estafilade sur sa tempe gauche, dessinée là par quelque sauvage, prouvait sa grande expérience. L’entaille impressionna Théophore, qui ne pensait pas que l’on puisse survivre à une telle blessure. De surprendre le jeune noble la bouche béante devant sa cicatrice fit sourire Jérémiah : des bougres bien plus amochés ne donnaient pas leur part de castagne aux chiens. Ah, ces hommes du Sud alors…

Théophore remarqua que Jérémiah choisissait l’itinéraire et surveillait la cohésion de la colonne. Il lui semblait qu’il n’y avait pas là qu’un trop-plein d’alcool dans le foie de son supérieur, mais une habitude ancrée. Non pas que Daogan en fût incapable, mais plutôt qu’il préférait lui déléguer la gestion du quotidien de ses soldats. À la vue de la bonté et de la patience du lieutenant, Théophore ne put qu’approuver une telle décision.

* * *

Les soldats n’en revenaient pas. Ils n’avaient jamais pensé y assister un jour, mais cela ne faisait pourtant aucun doute : Daogan avait peur.

Pour quelque raison qui venait du plus profond de son enfance, le retour en terre natale terrorisait le chef de guerre. Il parvint à cacher son sentiment lors du premier jour de voyage, mais tous s’en rendirent bientôt compte. Plus la frontière s’éloignait, plus l’état du guerrier empirait. Les symptômes de son mal-être apparurent dès la première nuit. Ce soir-là, la troupe campait à la belle étoile. En effet, il n’y aurait pas eu assez de place pour tant d’hommes dans les maigres auberges du bord de route.

Daogan organisa un tour de garde et prit lui-même la première veille. Jusque-là, rien que de très ordinaire. Une fois la compagnie couchée, il resta silencieux plusieurs heures, les yeux plantés dans le feu. Théophore ne trouvait pas l’attitude bien adaptée pour surveiller les alentours, mais il ne dit rien, peu à son aise sans trop savoir pourquoi. Lorsque le lieutenant Jérémiah vint prendre la relève, Daogan le regarda d’un air effrayé et chuchota :

« On veut me tuer… »

Le lieutenant hésita quant à l’expression à arborer. Finalement, il choisit le rire tonitruant. Théophore, entaillé par l’éclat de joie, se tourna dans son sommeil. Les yeux rouges et cernés de Daogan tombèrent sur le dormeur. Jérémiah détourna son attention par la première anecdote qui lui traversa l’esprit :

« Daogan, je ne crois pas t’avoir jamais raconté cela, écoute. »

Comme un enfant alléché par la promesse d’une histoire, l’interpellé pivota vers son lieutenant.

« Quand je suis né, mes parents m’avaient nommé Laudore, ou Laudet je ne sais plus. C’était le nom de mon grand-père, mort peu avant ma venue au monde. Toujours est-il que je me comportais comme le pire des chiards ! Je vagissais à longueur de journée. Je pleurais contre ma mère, je geignais dans les bras de ma sœur et je braillais sur mon père ! Il n’y avait que vissé sur le sein maternel que je la fermais. Au bout d’un mois, mes parents ne me supportaient déjà plus. Un soir, le paternel s’est mis en colère. "Je ne supporte plus ses jérémiades, je ne le supporte plus ! qu’il a gueulé, ce gosse ne portera pas le nom de mon père ! À partir d’aujourd’hui, on l’appellera Jérémiah !" C’était une saute d’humeur, mais le titre est resté. Désormais, je suis Jérémiah ! »

Daogan partit d’un énorme rire ; il se tenait les côtes en tressautant. Le lieutenant sourit, satisfait de son effet. Il se fout de moi, mais au moins il a oublié ses frayeurs…

Le lendemain, alors que le soleil se levait, Théophore se réveilla pour découvrir toute la troupe en préparation et son frère déjà juché sur sa monture. Le jeune aristocrate empaqueta ses affaires en vitesse et se mit en selle sans rien manger. Quand, l’esprit encore à demi en place, il dirigea son bourrin à côté de celui de Daogan, ce dernier le regarda d’un air dur, les rênes de son cheval fermement empoignées. Puis, sans dire un mot, le guerrier talonna pour s’éloigner. Théophore resta sans comprendre, chevauchant piteusement, mais n’osant pas tenter une seconde approche. Son père ne parlait jamais de Daogan, mais, avant que Théophore ne parte, il l’avait tout de même informé de son caractère étrange. Même si le jeune noble ne l’avait cru qu’à moitié, pensant qu’il exagérait, il savait que les relations ne seraient pas aisées. Pourtant, au vu de l’attitude de son frère, il commença à se demander si le vieux seigneur Groëe n’avait pas raison.

Un moment plus tard, le lieutenant vint chevaucher aux côtés de Théophore. L’air mal à l’aise, il le pria de bien vouloir se placer à l’arrière de la colonne. Théophore s’en étonna. Avec les serviteurs, qu’est-ce que c’est que cette idiotie ? Jérémiah en était visiblement navré, mais Daogan ne supportait pas la désorganisation que le nobliau infligeait à son unité. Il espérait qu’en cul de file, peut-être, cela serait mieux. Cela se verrait moins. Théophore en fut vexé, mais il obéit sans broncher. Il rencontrait l’homme qu’était devenu son frère pour la première fois, et déjà il se questionnait sur sa santé mentale.

La journée passa lentement ; la colonne avançait en une longue file qui s’étalait sur une bonne centaine de mètres, Théophore en queue. Autour de lui, la valetaille n’osait pas palabrer et semblait aussi embarrassée que le jeune maître. Daogan, quant à lui, ne cessait d’aller de l’avant à l’arrière, évitant toujours soigneusement de croiser le regard de son petit frère. Théophore remarqua que le chef de guerre observait le territoire qui s’étendait devant lui avec un rictus de désapprobation.

Le soir, autour d’une bonne flambée, Théophore avisa avec horreur que Daogan ne parlait qu’avec difficulté. Il butait sur le moindre mot, et les propos qu’il parvenait à tenir restaient incohérents. Entre ses balbutiements, il le lorgnait régulièrement, la pupille mauvaisement dilatée. Cela alarma l’aristocrate et son larbin. Le domestique, troublé, quitta les lieux après quelques hésitations. Théophore le regarda partir avec presque un pincement au cœur. Après le repas, le lieutenant Jérémiah vint voir le jeune noble et s’épancha sur ses inquiétudes. Homme de guerre, il pouvait sans peine affronter une horde d’ennemis, mais guère s’occuper d’un compagnon apeuré. Il jeta un coup d’œil discret à Daogan, avachi à quelques pas de là, puis s’adressa à Théophore sur le ton de la confidence.

« L’état de votre frère m’inquiète, Théophore. Il prétend que son retour dans le sud est une manigance pour l’assassiner. Il vous voit comme un traître et m’a demandé de vous surveiller de près… Votre frère a l’esprit fragile, vous savez. Je ne crois pas que l’idée de l’envoyer dans le sud était réfléchie. Il n’allait pas toujours très bien dans les Marches, mais au moins il avait ses habitudes. Je l’ai déjà vu, lors de périodes de paix, tomber dans un état comme celui-ci. Insensé, tenant des propos déraisonnables, et surtout persuadé des mauvaises intentions de son entourage.

« Heureusement, il reprenait ses esprits dès que les sauvages se pressaient à nos portes. Je crains que, dans le sud, la paix ne le tue… Cependant, cet homme est mon chef de guerre. En tant que soldat, j’obéirai à tout ordre qu’il pourra me donner. Ainsi, je m’excuse d’avance si je devais être inconvenant à votre égard à cause de cela. Je suis rude, mais je connais mon métier. Enfin, ce que je voulais vous dire c’est qu’il ne faut pas vous sentir affecté par son état, ce n’est pas contre vous qu’il en a, au fond… »

Théophore ne sut que répondre. Soudain, alors qu’il ouvrait la bouche pour remercier le lieutenant, Daogan bondit de la couche où il se terrait, renversa Jérémiah et sauta sur son frère. Le lieutenant trébucha sur le sol traître et s’effondra dans une flaque de boue. Daogan pressa les mains sur la gorge de Théophore. D’une voix glaciale, pleine d’une rage à moitié contenue, il lui cracha sa hargne :

« Je te conseille de t’éloigner de mon lieutenant, toi ! Je t’observe depuis un moment et je commence à rêver de te caresser la gorge de mon poignard… »

Du peu que Théophore pouvait en voir à la lueur changeante des feux de camp, Daogan avait la figure déformée par la haine et par la peur, les yeux brillants d’un éclat trouble, clignant trop vite ou trop lentement selon l’instant. Sur les coins de sa bouche, quelques filets d’écume restaient pendants, agités par les mouvements de son visage. Il resserra la poigne sur le cou de Théophore puis le repoussa brutalement.

Le lieutenant Jérémiah n’eut pas le temps de se relever que déjà Daogan s’éloignait. Théophore suffoquait, se tenant la gorge d’une main comme pour la protéger ou vérifier qu’elle demeurait toujours en place. Daogan se terra de nouveau dans sa couche, prostré dans l’obscurité comme un animal :

« J… j… je… je s… »

Il bégayait, ne pouvant former avec ses lèvres tremblantes qu’un charabia inintelligible. Il poussa un cri de rage et se releva pour s’éloigner à grands pas. Il sella sa monture. Le lieutenant Jérémiah l’observa un instant sans comprendre, les bras ballants. Son regard allait parfois jusqu’à Théophore qui, à terre, tentait de reprendre son souffle et se traînait hors de portée du guerrier, puis il tonna :

« Soldats, à vos montures. Nous partons ! »

Le camp s’agita d’un coup. Les hommes, dressés à obéir, se levèrent et empoignèrent leurs gibecières. Théophore se redressa avec peine et fut bien obligé de suivre le mouvement.

* * *

Depuis son plus jeune âge, Daogan, alors Euphème Groëe, possédait une constitution forte ternie par un mental fragile. Il excellait dans les activités physiques de tout ordre ; coureur infatigable et lutteur impitoyable. Ses muscles semblaient ne jamais défaillir, secondés à la moindre insuffisance par une volonté de fer. Sa faiblesse résidait dans les tréfonds de sa cervelle. À l’instant où il lui fallait réfléchir, que ce soit pour compter, lire ou produire un texte, il se trouvait pantelant, incapable d’agir. Son crâne se transformait en un fourneau où son cerveau bouillonnait.

Malgré ce handicap, son père s’était efforcé d’en faire un homme instruit. Le garçon avait subi de nombreux précepteurs qui avaient tenté de lui enseigner tout ce qu’un jeune aristocrate doit savoir. Pourtant, en dépit de toute sa bonne volonté, dès qu’Euphème s’asseyait devant une table, il était sujet à des migraines épouvantables. Lorsque ses professeurs l’interrogeaient, sur la leçon en cours ou bien sur tout ce qui pouvait concerner le travail intellectuel, il se mettait à bégayer, voire ne pouvait plus parler du tout. Tout d’abord, le père et les précepteurs pensèrent que l’enfant jouait la comédie ; ils s’acharnèrent donc à lui enseigner quelque chose, quoi que ce fût. Dates, prix du poisson, historique de la famille, tout y passa. Le moindre résultat aurait pour eux constitué une victoire, et surtout une preuve qu’Euphème pouvait apprendre.

Pendant des mois, le jeune garçon vécut un calvaire et ses maîtres s’arrachèrent les cheveux en constatant qu’ils n’arrivaient à rien. On essaya tout. Les différentes matières : calcul, étude de la langue, commerce et géométrie. Les différentes pédagogies : des plus anciennes et brutales aux plus récentes et révolutionnaires – tout aussi brutales d’ailleurs. Les enseignants se succédaient les uns après les autres, vertement renvoyés par le père pour leur incompétence après deux semaines sans changements.

Un jour, la mère d’Euphème s’aperçut que son fils, torturé par ses leçons, ne mangeait ni ne dormait plus. Il laissait son assiette pleine en sortant de table et, la nuit, faisait les cent pas dans sa chambre ou pleurait dans son oreiller. Elle ordonna à son époux de cesser ses efforts et s’évertua à son tour à trouver une solution. Un prêtre gris, qui fut interrogé à ce sujet, expliqua à la mère qu’Euphème souffrait d’un mal incurable. Selon lui, les hommes touchés par ce fléau ne pouvaient comprendre ce qui relevait de l’abstraction. Ainsi, Euphème ne pourrait jamais étudier, car pour cela il fallait se familiariser avec des concepts sans physique, qui se révélaient être pour lui des monstres mentaux. De plus, cette crainte face à l’insondable lui causait des angoisses telles que, pour cacher sa différence, il s’en créait inconsciemment une autre, plus visible, plus effrayante, qui dissimulait la première : de là venaient ses troubles du langage et ses crises de colère. À cela s’ajoutait le caractère fier et inégal du jeune noble, qui mettait la dernière touche à cet antagoniste du théorique et de la métaphysique. La mère observa l’enfant, qui, libéré de ses obligations, retrouvait la vie et ses activités habituelles. Elle le vit courir, s’acharner à traverser des massifs de ronces et pourfendre de son épée en bois des ennemis imaginaires. Le soir, Euphème mangea avec appétit et la nuit il dormit tout son saoul. Il n’en fallut pas plus à la mère pour trouver une solution.

Quelques semaines plus tard, un maître d’armes arriva dans le domaine familial. L’homme n’était pas frais : cousin pauvre de la lignée Helvival, il avait dépassé l’âge de guerroyer, mais pas encore atteint celui de se faire entretenir par ses enfants. Il gagnait donc sa vie en enseignant le combat à qui le payait suffisamment. Sylvert, le père du jeune Euphème, regarda l’intrus d’un mauvais œil. Pour lui, le temps des batailles se trouvait révolu depuis la fin de l’Invasion et la vraie raison de vivre d’un noble n’était plus la guerre, mais l’intendance d’un domaine et toute la richesse que l’on pouvait en tirer.

Pourtant, malgré les réserves du père, les leçons du maître d’armes commencèrent sans tarder. Euphème se plongea dans ce travail nouveau avec une assiduité et un plaisir qui surprirent tous ses proches. Durant quelques mois, le jeune garçon ne s’entraîna qu’à l’art du corps à corps. Sa mère, le ventre lourd d’un autre enfant à naître, le regardait avec passion. Euphème commença par le combat à mains nues, où, malgré son physique râblé, il parvenait remarquablement à éviter les coups et à prendre le dessus sur son adversaire. Après la connaissance des postures de défense, des prises de base et des points faibles du corps, l’entraînement dévia vers la lutte armée. Le précepteur possédait plusieurs épées de types différents : des grandes, des larges, des courbes ; mais celle qui semblait convenir à Euphème était une bâtarde assez courte, quoique lourde. Elle lui permettait d’asséner des coups pesants, qui, alliés à la petite taille et à la musculature déjà épaisse du jeune homme, rendaient son offensive assez rapide et précise.

Une fois l’art de la lame en bonne voie de maîtrise, le professeur offrit à son disciple un arc. Pour cet ultime apprentissage, il l’emmena s’entraîner sur une cible dans le plus étendu des quatre jardins de la demeure. Voyant cela, la mère se porta au-devant de l’enseignant guerrier pour lui donner son avis sur la leçon. Selon elle, Euphème, chez qui le sang bouillonnait lorsqu’il s’appliquait à une activité autre que purement motrice, ne pourrait jamais tirer à l’arc adroitement. L’homme lui répondit que son fils était prêt. Pour lui, la pratique de l’archerie deviendrait plus physique qu’on ne pouvait le penser :

« Un arc ne se manie pas avec la tête ; l’archer doit le sentir avec son corps. Le calme apparent qui le guide n’est en fait qu’une concentration des muscles que la tête ne peut ressentir ni imiter. »

Sur ce, il laissa la mère et s’en retourna auprès de son élève. Après quelques jours, cette dernière dut avouer son erreur lorsqu’elle vit son fils s’exalter pour le tir à l’arc comme il s’était passionné auparavant pour l’affrontement de mêlée.

L’enfant devint un combattant émérite en quelques années seulement. Pour le père, cela signifiait le départ du jeune homme. Sylvert, qui n’avait jamais pardonné à Euphème sa trahison pour la matière intellectuelle, ne parut pas attristé par la séparation. Il avait visiblement reporté le plus gros de son affection sur son second fils, Théophore, qui ne manifestait pas l’aigreur d’âme de son frère. En définitive, Euphème quitta le domaine familial, et sa mère versa beaucoup de larmes. Le maître d’armes le conduisit au travers du pays, qu’ils fendirent vers le nord afin de parvenir aux Marches.

Euphème prit son premier poste comme fantassin. Le jeune homme chevauchait pourtant bien et avait appris, chez son père, à tirer à l’arc juché sur sa monture, mais dans l’armée, seuls les soldats d’élite étaient autorisés posséder un tel compagnon. Il connut quelques batailles, durant lesquelles il se comporta si bien que son supérieur le remarqua et lui offrit son premier galon. Avec cette promotion, il décida de changer de nom : il voulait être lui-même et non pas le fils noble d’un père noble. C’est pourquoi le jeune Euphème Groëe devint Daogan, Daogan le guerrier.

Daogan gagna rapidement les honneurs et obtint son cheval – symbole, pour les combattants du Nord, de la distinction du soldat. Un jour de victoire, quelques années plus tard, il fut promu chef de guerre par Relonor Helvival lui-même. Pourtant, le Seigneur de guerre ne tarda pas à s’en mordre les doigts. Il avait voulu célébrer l’homme en élevant le grade, mais cette nouvelle fonction fit apparaître le caractère jusque-là caché de Daogan.

En effet, tant qu’il chevauchait de combat en combat et que, recevant les ordres, il galopait au-devant de l’ennemi, Daogan ne laissait pas son esprit entraver son corps. Mais, à présent qu’il commandait les troupes et que ces dernières s’activaient pour lui, il se retrouvait parfois bégayant, malade, ou amolli. Voyant ce qu’il lui arrivait, il essaya de se reprendre en main et gagna l’estime de ses hommes en ne devenant pas un chef de guerre de l’arrière, qui observe sa cohorte agir en la regardant de haut. Au contraire, il passait autant d’heures que ses soldats sur le terrain, il les aidait à monter le camp et n’était jamais plus heureux qu’en menant une charge. Son ost l’entourait avec une affection non dissimulée et cela améliora son état un temps.

Pourtant, lorsqu’il devait s’atteler à ses devoirs d’officier, par exemple quand le soir il devait faire le compte de ses hommes, de leur paie, de la nourriture à acheter et des permissions à distribuer, son cerveau manquait de lui éclater dans le crâne. Un fruit trop mûr sous un coup de masse, voilà la gracieuse disposition dans laquelle il se sentait. Il ne dormait plus et, parfois, tandis qu’il donnait des ordres, il bredouillait tellement que l’on ne parvenait pas à le comprendre. Il entrait alors dans une rage folle, que seule l’action pouvait apaiser. C’est au cours de crises comme celle-ci qu’il se laissa aller aux plus grandes erreurs de sa carrière. Faute de pouvoir s’exprimer intelligiblement, il arrivait qu’il ne puisse ordonner suffisamment tôt la contre-attaque et que les troupes adverses aient le temps de se reformer. Ou bien qu’au contraire la colère l’aveugle au point de le faire charger des ennemis trop nombreux. Toujours est-il que vint un jour où le Seigneur de guerre Relonor Helvival ne put plus conserver un chef dans cet état. Il ne pouvait réduire son grade, car on ne traite pas ainsi une de ses meilleures recrues, mais il ne pouvait pas non plus le garder et s’exposer à une percée ennemie dans les Marches.

Voyant la maladie empirer, Relonor Helvival mit donc Daogan à la retraite. La coutume veut que l’on donne aux officiers qui partent une terre dans les Marches. Remerciement pour leurs loyaux services ! Relonor préféra ne rien risquer et prit quelques libertés sur la tradition. Il renvoya le soldat à Hautesherbes, domaine de son père situé au sud de la Cannirnosk. Il écrivit au Seigneur Souverain afin que celui-ci lui offre un lopin où il pourrait finir sa vie dans la sérénité. Il pensait ainsi préserver la paix, mais le futur lui présenta une affaire autrement plus complexe.

Commentaires

Ça fait du bien de se replonger dans Rupture ! Pauvre Théophore, il n'est pas au bout de ses surprises^^
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mercredi 4 juillet à 07h42
Ah ah, comme tu dis ! (Et il n’est pas le seul)
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mercredi 4 juillet à 19h25