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Antoine Bombrun

samedi 30 novembre 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre soixante-et-unième

L’entrée d’Elivard Cachampgueux fut précédée par l’éclat de son rire. Toute la tablée se tourna dans sa direction, étonnée par le vacarme. Fleurienne secoua la tête en glissant un regard en coin vers la chaise vide à côté d’elle, comme pour graver en son esprit l’image de la tranquillité que son époux allait bientôt barbouiller de sa joie.

« Tiens, quand on parle du loup », grommela Alphride Viqueford.

Alphidore de Pal se dressa de toute sa hauteur, désigna la place à côté de sa tante avant de se rassoir. Ses yeux furetèrent un instant vers Orphiléa Helvival, seule en bout-de-table. Il rougit devant son air abattu et la pâleur de son teint, puis détourna son embarras par une question :

« Que vous est-il arrivé ? Un tel retard pour dîner ne vous ressemble pas, sans parler de votre absence au conseil ce matin. Et votre compagne n’a pas su nous éclairer… »

Elivard s’exclama en attrapant à pleines mains un cuisseau de chevreuil :

« Pardonnez-moi, chers amis. J’ai eu comme qui dirait un contretemps. »

Il se racla la gorge afin de contenir son rire, arracha un morceau de viande, puis se tourna vers l’assemblée muette :

« Vous vous souvenez de Joli-cœur, le cadeau de mariage de ma merveilleuse épouse ? »

Chacun hocha la tête ou acquiesça d’une parole, quelques rires étouffés fusèrent de bouches joliment maquillées, mais le plus gros de l’agitation fut causé par les seigneurs Alphride Viqueford et Médéric Fonlantrame :

« Nous avons parlé de la levée des troupes ce matin au conseil.

— Mais comme vous n’étiez pas là, vous n’avez pu… »

Elivard s’imposa en dressant son verre vide vers un serviteur et en haussant le ton :

« Je ne me sentais tout bonnement pas assez bien pour faire de la politique… »

Il poursuivit dès que l’écarlate d’un vin du Sud eut clapoté dans le verre :

« Joli-cœur, ce solide gaillard au caractère fortement tranché. Ah, mon épouse pourrait vous en raconter, des anecdotes à son sujet. »

Fleurienne resserra instinctivement les pans de sa robe – à la découpe étonnamment simple – contre elle.

« Je nous voyais déjà arpenter le pays, virils, fixés par le peuple émerveillé…

— Il lui est arrivé quelque chose ? »

Elivard répondit à la question par un rire franc :

« S’il lui est arrivé quelque chose, ça oui, et pas qu’un peu ! Je comprends maintenant mieux sa jalousie vis-à-vis de mon épouse, de même que je comprends bien son attachement à ma personne. Je comprends aussi les cris de douleur qui ont retenti ce matin : Joli-cœur n’est pas un porc, c’est une truie. Ce n’est pas une truie, même, c’est une laie dont les cochonnets gambadent dans mes appartements ! »

Elivard acheva sa tirade par un nouvel éclat de rire, puis se vida le verre dans le gosier. Autour de lui, la noblesse resta un instant dans l’expectative, avant de joindre son hilarité à la sienne.

L’arrivée et le récit du seigneur Cachampgueux avaient déridé l’assemblée, et la suite du dîner se révéla bien plus joyeuse que son commencement. Chacun y alla de son anecdote, tantôt comique, tantôt touchante. Breridus de Pal lui-même enchanta les convives par le conte d’un poignant exemple de la camaraderie qui l’avait uni avec son frère Ravenne.

Chacun l’écouta en silence, bouche close, seulement entrouverte le temps d’y glisser une rasade ou deux. Les commentaires enthousiasmés sur son récit n’étaient pas encore retombés que la voix d’Alphride Viqueford s’imposa à l’assemblée :

« Elivard, comment se déroule la levée des troupes par chez vous ? »

Cette simple question concernant l’invasion de Grimm plongea les convives dans un silence soucieux. Elivard, bouche pleine, avala sa brifée pour répondre mais se fit damer le pion par Breridus :

« Ne parlons pas politique maintenant, voyons ! »

Le conseiller du Souverain eut un regard en coin pour Orphiléa Helvival qui n’échappa pas à Médéric Fonlantrame. Ce dernier, convaincu qu’une autre parole du félon suffirait pour changer de sujet, s’exclama bien fort :

« Qu’en est-il, en effet ? Grimm trouvera-t-il vos hommes sur sa route, ou bien n’aura-t-il à les affronter qu’en sortant victorieux de notre belle cité ? »

Orphiléa leva la tête en entendant le nom de son oncle :

« Vous avez dit Grimm ? »

Breridus répondit comme si la question lui était destinée, et l’éraillement de sa voix prouvait son inquiétude :

« Ne parlons pas politique, je vous dis, allons plutôt écouter un peu de musique !

— Grimm, en effet, poursuivit Médéric en fixant Elivard, même si son attention papillonnait aussi à l’extrémité de la table, Grimm et son armée. Ils approchent, vous le savez. Et si les Helvival ne sont pas parvenus à les arrêter, seules nos forces unies y arriveront. »

Elivard se dressa sur ses jambes trop courtes :

« Que sous-entendez-vous, Seigneur Fonlantrame ? Que ma lignée rechignerait à participer à l’effort de guerre ? Détrompez-vous ! Et comprenez bien ceci : mes vougiers ont depuis longtemps déserté leurs chaumières, et je gage qu’ils parviendront ici avant vos propres fantassins ! »

Médéric s’inclina au plus bas, ce qui lui permit un regard vers la pâleur d’Orphiléa et vers sa grimace de surprise, avant de se confondre en excuses. Il en ajouta tant et si bien qu’Elivard finit par se rassoir :

« Oui, oui, ça va hein. On ne va pas en faire tout un fromage ! »

L’ambiance, glacée désormais, fut relancée par Breridus de Pal :

« Que vous disais-je ; surtout ne pas parler de politique ! Allons, musique à présent ! »

Il se leva vivement, et chacun l’imita. Médéric s’éloigna d’Elivard afin d’échapper à son attitude de dogue en colère.

Breridus retint sa sœur du regard. Il lui indiqua du doigt Orphiléa Helvival qui s’enfuyait déjà, puis eut un geste comme pour dire : arrange-moi ça. Fleurienne hocha légèrement la tête avant de suivre la jeune femme. Elle la perdit de vue un instant comme elle traversait un flot aristocrate, hâta le pas pour la rattraper, mais la voix d’Elivard la tira en arrière :

« Fleurienne, où vas-tu ?

— Je, euh, je… »

La Demoiselle rougit, puis débita un mensonge plus gros qu’une couleuvre :

« Je vais voir Jolie-cœur.

— Oh… J’étais certain que la nouvelle vous réconcilierait ! Tu veux que je vienne avec toi ?

— Non, euh, je préfère que l’on soit intime, toutes les deux.

— N’y compte pas. »

La réponse d’Elivard était féroce, mais un rire perça bientôt son bec-de-lièvre :

« Avec les porcelets, vous n’aurez pas une seconde pour vous ! »

Fleurienne força une grimace que l’on pouvait prendre pour un sourire, puis elle tourna les talons. Elivard ajouta :

« Ne tarde pas trop ; tu me manques déjà ! »

Lorsque Fleurienne parvint enfin à retrouver Orphiléa, celle-ci se tenait dans un petit salon en compagnie de Médéric Fonlantrame. Ce dernier lui parlait à voix basse, tandis que la jeune femme essuyait ses yeux rougis dans un mouchoir. Médéric se redressa :

« Mademoiselle ?

— Le seigneur Alphride Viqueford vous cherche, je crois bien. Il désirait s’entretenir avec vous de la levée des troupes… »

Médéric jeta un ultime regard à Orphiléa, puis souffla :

« Toutes mes excuses mais je dois partir. Gardez mon mouchoir, vous me le rendrez un jour prochain. »

La jeune femme accorda un sourire fissuré à l’aristocrate qui se retira.

Fleurienne s’assit à côté d’Orphiléa :

« Tu t’inquiètes pour ta mère et tes sœurs ? Nous n’avons aucune nouvelle d’elles, et nous ne voulions pas t’alarmer avant d’en savoir plus. Je suis vraiment désolée que nous ayons dû te mentir…

— Mes sœurs et ma mère sont vivantes. »

Orphiléa regardait Fleurienne avec effronterie.

« J’en ai la certitude, car Grimm ne leur ferait jamais de mal. Il nous aime trop. Non, c’est pour mon grand-père que je m’inquiète. »

La Demoiselle ne put s’empêcher de sourire devant l’assurance de la Helvival, comme si la guerre avait toujours été son quotidien. Elle pensa immédiatement à Relonor jeune, pour qui un devoir à rendre causait plus d’embarras qu’une bataille, et son sourire se figea.

Orphiléa poursuivit :

« Comme mon père se trouve dans le Sud, c’est Rurik qui est en charge des armées. Mais si Grimm a quitté les Marches, alors ça veut dire que… Tu crois qu’il est encore vivant ? »

Fleurienne hésita, mais la vision de son frère lui imposa une réponse :

« Bien sûr. Ton grand-père est sage. Il aura préféré sauver sa vie pour défendre son peuple, plutôt que de la sacrifier bêtement ! Je suis certaine que si Grimm progresse si doucement, c’est parce que Rurik harcèle sans cesse son armée. Les Sauvages n’ont pas le temps de regarder vers l’avant s’ils doivent perpétuellement surveiller leurs arrières… »

Orphiléa sourit à son tour :

« Merci, tu es gentille.

— Pourquoi ?

— Tu n’y connais rien à la guerre, et pourtant tu élabores une théorie pour me réconforter… »

Fleurienne songea de nouveau à Relonor. Comme si c’était à lui qu’elle avait affaire, elle ne se sentit pas de la leurrer plus longtemps :

« Si je suis gentille, alors toi tu es bien naïve.

— Pourquoi ?

— Ce n’est pas pour te rassurer que je mens, mais pour te manipuler. Réfléchis, petite Helvival, réfléchis à pourquoi tu es ici, et à qui aurait intérêt à t’y faire demeurer. »

Orphiléa demeura songeuse quelques instants, puis lâcha :

« Alphidore. »

Fleurienne ne put retenir l’éclat de ton rire :

« Tu es donc plus naïve encore que je ne le pensais ! »

La jeune femme repoussa la moquerie d’un geste :

« Que m’importe la manipulation. Celui qui me retient ici est Alphidore. C’est auprès de lui que je suis engagée… »

Le rire de Fleurienne se rabougrit comme un serpent sous un coup de bâton. Orphiléa était bien la digne fille de Relonor, comme lui, elle paraissait percevoir les fils discrets de la manipulation, mais n’y prêtait aucune attention. Ce n’était pas uniquement de la candeur qui les caractérisait tous les deux, mais surtout une droiture sans faille.

« Je désire plus que tout partir d’ici pour aller secourir ma famille, mais je ne le peux à cause de lui. Que m’importent les raisons politiques ou les intrigues : il est mon promis et je ne trahirai pas sa confiance. Même si…

— Même si ?

— Même s’il ne m’aime pas. Et qu’il ne m’aimera jamais. Malgré cela, malgré le malheur que ça me cause, je resterai ici pour lui. »

Fleurienne ne trouva rien à répliquer. La petite était facile à manipuler, étant donné qu’elle se forçait elle-même à demeurer à Landargues. Breridus serait content ; elle ne remettrait pas ses plans en question.

Les pensées de la Demoiselle lui échappèrent bientôt : cet amour malheureux d’Orphiléa pour Alphidore lui rappelait trop violemment celui qu’elle avait éprouvé il y avait des années pour Relonor. Leur âge était semblable, les lignées aussi. La tristesse que ressentait la jeune femme trouvait d’autant plus écho chez Fleurienne qu’elle lui remémorait sa propre mélancolie.

Sans le vouloir, la Demoiselle se retrouva plongée des années en arrière. Elle revit l’arrivée de ce fringuant Helvival à la capitale, leur première rencontre, leur gêne. Elle revécut les sentiments naissants qu’elle essayait de dissimuler, de se dissimuler. Elle redécouvrit les espoirs, les tentatives, l’amour balbutiant qui avait éclaté comme une fleur au printemps. Elle se noya dans l’angoisse des premiers pas que ce jeune naïf s’était révélé incapable de faire. Elle frissonna du bonheur de tenir la main de l’être chéri, de le voir en cachette, de recevoir ses billets doux et ses poèmes. Elle s’effondra sous la douleur de son départ. Elle fut assourdie, à nouveau, par les derniers mots qu’il lui avait adressés. Des mots implacables, des mots de devoir et de droiture, des mots déchirants sortis de cette bouche tant aimée, de cette bouche tant baisée.

Le retour de Relonor dans les Marches avait détruit Fleurienne. Elle était demeurée longtemps l’ombre d’elle-même. Abandonnée par l’amour, laissée seule, sans même la possibilité de le revoir. De l’observer, ne serait-ce que de loin, de l’entendre ou de sentir sa fragrance dans une foule. Abandonnée par l’amour, séparée par des dizaines de lieues.

La distance avait été le coup le plus rude que Relonor lui avait porté. Elle aurait pu l’aimer sans retour s’il avait été plus proche. Elle serait demeurée amante éperdue, amante perdue, mais amante. Éloignée ainsi, cependant, l’image du jeune homme s’était peu à peu effacée de sa mémoire. Elle ne l’avait pas oublié, mais il s’était dissimulé derrière les réalités du monde, écrasé par les obligations d’une femme, pire, par les devoirs d’une Demoiselle. Son plus grand malheur, en définitive, s’était révélé le gage de sa paix, et elle avait pu continuer de vivre.

Orphiléa n’aurait pas cette chance. Alphidore ne risquait pas de partir. Pire, elle l’épouserait. Elle épouserait cet homme qu’elle aimait et qui ne l’aimerait jamais en retour. Était-ce pire que sa situation à elle : mariée à un être qui la dégoutait ? Certainement…

Une parole d’Orphiléa arracha Fleurienne à ses pensées :

« Dis, tu continueras de te montrer gentille ? D’inventer, de tordre la vérité, de mentir même pour me protéger ? »

La Demoiselle retint à grand mal les larmes de lui monter aux yeux. Elle se sentit déchirée en deux. La loyauté envers son frère, d’un côté, et sa loyauté envers elle-même de l’autre, envers son cœur. Dans tous les cas, sa réponse serait identique, mais elle ne contiendrait pas la même dose de sincérité.

Fleurienne hésita encore une seconde, puis chuchota :

« Oui, bien sûr. Toujours, si c’est pour t’empêcher d’être triste… »

* * *

Fleurienne se rendit dans la boutique d’Octavin dès le lendemain matin. Comme à son habitude quand la Demoiselle lui rendait visite, le marchand repoussa à petits coups vicieux de sa large panse les clients de moindre importance qui arpentaient son magasin. Lorsqu’enfin la place fut libre et la porte fermée à double tour, il happa Fleurienne d’une œillade gourmande :

« Que puis-je pour votre délicatesse, Mademoiselle ?

— J’ai décidé de renouveler ma garde-robe, mentit l’aristocrate sans lui accorder le moindre regard. Vous connaissez mes goûts, alors contentez-moi ! »

Le marchand ne se le fit pas répéter deux fois et partit en sautillant vers le fond de sa boutique. Sa voix gronda au passage :

« Ariadon, Bohémond, sur le pied de guerre ! Nous avons une Demoiselle à satisfaire ! »

Les heures passèrent ainsi lentement, à essayer des robes en dégustant divers pétillants, sans que Fleurienne ne dévoile la vraie raison de sa venue. Ce ne fut qu’au moment du déjeuner qu’elle engagea la discussion à ce sujet. Octavin, en amateur de mets délicats, revenait de son arrière-boutique où il avait fait préparer de l’agneau au miel quand elle demanda :

« Comment cela se passe-t-il, lorsque vous devez faire venir des denrées de loin ? De Brumembruns, ou même d’Aubevuire, par exemple ? »

Le marchand fut étonné par la question : Fleurienne ne s’intéressait habituellement à rien d’autre qu’à elle-même.

« Et bien, importer quelque chose de Brumembruns n’est pas compliqué. Il me suffit de passer commande à l’un de mes fournisseurs, et celui-ci me livre dès qu’il a réuni mes marchandises. J’ai même des arrivages réguliers en provenance de cette cité, tant elle se révèle la plaque tournante de nombreuses merveilles. Les poissons et les coquillages de Hautesherbes, par exemple, nous proviennent par Brumembruns plutôt que par voie terrestre. »

Octavin jeta un œil sur Fleurienne pour voir si son explication suffisait, ou s’il devait poursuive. Le regard concentré de la Demoiselle lui fournit sa réponse.

« Aubevuire, par contre, c’est une autre affaire. La rupture entre cette ville et la Cannirnosk date, vous le savez, de la Grande Invasion. De la répression des déserteurs par la lignée de Pal, pour être précis. Ceux qui ont fui à Aubevuire ont été rejetés à l’époque par les survivants de Brumembruns, mais de nos jours la situation s’est renversée. Les richesses qu’Aubevuire a su récolter grâce à ses pêches miraculeuses et au négoce avec l’extérieur ont fait des jaloux. Des tentatives de rapprochement ont été menées par la Cannirnosk, mais elles ont été impitoyablement rejetées.

« Enfin, tout ça pour dire que cette cité est farouchement indépendante, et que commercer avec elle s’avère difficile. Elle a su trouver les ressources dont elle manquait ailleurs, et nous avons plus besoin de ses marchandises qu’elle des nôtres. Je puis donc commander là-bas, mais cela demande des tractations fastidieuses, ainsi qu’une somme rondelette en pot-de-vin. Sans parler des prix qui gonflent inexplicablement lorsqu’ils ont affaire à notre pays… »

Le commerçant attrapa la carafe et se versa un grand verre d’eau pour clore son monologue.

« D’accord, je comprends mieux. Et j’imagine qu’il faut être marchand pour faire du négoce avec Aubevuire ? Posséder de l’argent ne suffit pas ?

— La richesse ne fait pas tout, en effet. Les relations jouent beaucoup… Mais pourquoi ces questions : vous désirez vous lancer dans le commerce ? »

Fleurienne étouffa un rire :

« Non, bien sûr que non ! Je n’aurais pas cette prétention. Mais… »

Elle poursuivit avec plus de sérieux :

« Mais j’ai bien quelque chose que je souhaiterais envoyer à Aubevuire.

— Quelque chose ? Mais encore ?

— Quelque chose de secret. Volumineux, lourd, fragile, mais surtout terriblement secret.

— Je suis honoré de la confiance que vous semblez me porter, Mademoiselle, mais je crains de devoir vous décevoir. J’importe des marchandises, je n’exporte pas des secrets… »

Fleurienne se pencha en avant par dessus la table, sa poitrine effleurant la carafe, pour saisir la main d’Octavin :

« Ne vous ai-je pas toujours grassement rémunéré pour tous les services que vous m’avez rendus au fil du temps ? »

Le marchand déglutit, puis hocha la tête.

« Alors imaginez que ce n’était rien, en comparaison de ce que je suis prête à payer pour cette faveur…

— Je, euh… je dois peut-être pouvoir arranger quelque chose. Quelle est l’envergure de ce que vous souhaitez envoyer ?

— La caisse devra pouvoir renfermer… hum… ces deux gros fauteuils, par exemple. L’un à côté de l’autre. Et pour la hauteur, imaginez que les fauteuils soient occupés par des personnes de grande taille.

— Mais c’est énorme ! Je ne possède pas de contenant assez volumineux !

— Mais vous pouvez en trouver, j’en suis certaine.

— Oui, cela devrait être possible… »

Fleurienne lâcha soudain la main du marchand et se redressa :

« Je ne sais comment vous remercier, Octavin ! Mon époux sera ravi ! Mais pas un mot, vous vous souvenez, tout ceci est un secret…

— Votre époux ? Mais… votre envoi ne concerne pas Jolie-cœur et ses petits, j’espère ?! »

* * *

Les cloches du palais retentirent toute la matinée sans discontinuer. Les nourrices, les vieillards et les malades en maudirent le Pouvoir autant que les malheureux sonneurs harassés, mais qu’importait, car le mariage d’un Souverain n’est pas chose courante !

Le Seigneur Alphidore de Pal lui-même maudit ce jour, mais pour des raisons bien différentes. Il repensait sans cesse à sa pauvre Anya et à son ventre rond. Il se sentait plus triste encore à présent que ses noces s’avéraient imminentes. Comme si, tant qu’il demeurait célibataire, il lui restait une chance de la retrouver, mais dès que le mariage serait achevé tout espoir disparaitrait…

Après une nuit épuisante, emplie de cauchemars et d’horreur mais exempte de sommeil, Alphidore dut commencer l’éreintante journée d’épousailles. On le lava d’abord à grande eau, on le récura et on l’habilla. Vinrent ensuite les parfumeurs, les coiffeurs, le maître de danse pour une ultime leçon, Vert pour réviser les détails de l’union, Rouge pour un sermon sur les devoirs d’un homme marié, et Gris qui talonnait les deux autres.

Un déjeuner léger sur le coup de midi suivi d’un bref temps de repos lui furent octroyés avant le début de la noce. Breridus profita de ce moment pour rendre visite à son neveu, critiquer sa vêture ainsi que son port de tête, froncer le nez devant son odeur, et rappeler servantes, tailleurs, parfumeurs et maître à danser.

Le rythme s’intensifia davantage quand les cloches accélèrent leur drelin, demandant au peuple de se rassembler. Une foule commença à s’amonceler devant le palais, tandis que quelques gourmands se hâtaient déjà dans la grande salle de bal pour profiter des pâtés de faisan servis en apéritif.

Alphride et Eudes Viqueford y dissertaient fort sérieusement, les mains embarrassées de tartines, sur le vide que causait l’absence du Sénéchal Bélésaire Viqueford.

Bientôt, les cloches tintinnabulèrent sans s’arrêter, signe du début des évènements. Les noblesses, l’ancienne et la nouvelle, emplissaient désormais la salle de bal.

Sur l’estrade, Elivard disciplinait un flot de cousins et de cousines, de tantes et d’anciens, qui tentaient de s’approprier les chaises en nombre insuffisant. À gauche, derrière le rideau, Breridus lissait une dernière fois la tenue turquoise d’Alphidore. Le souverain, quant à lui, essayait de deviner l’état d’esprit de sa promise, dissimulée de l’autre côté de l’estrade. Il ne l’avait pas vue depuis la veille, et ne parvenait à trancher ce qui, de la mélancolie ou de l’excitation, devait prendre chez elle le dessus sur l’autre. En ce qui le concernait il n’y avait aucun doute : la première donnait la fessée à la seconde en trompetant un chant de victoire.

Les cors claironnèrent soudain et la salle cessa de bruire. Vert écarta les bras pour accueillir les futurs époux, les serviteurs tirèrent les rideaux de part et d’autre de l’estrade, Alphidore s’avança, dressa le regard vers sa promise pour découvrir… une loge vide. Foutrecouille de merde ! Pas une robe, pas un froufrou, pas même une maquilleuse ou une coiffeuse.

Les yeux du Souverain zébrèrent la scène avant de tomber sur le prêtre vert. Ce dernier le fixa un instant, dans l’expectative, puis suivit son regard qui contemplait de nouveau la loge vide. Il comprit alors, baissa les mains, demeura inerte. Il fallut une injonction de Breridus pour relancer la cérémonie : Vert releva un bras, accueillit Alphidore sans trop savoir quoi faire de son autre bras. Pendant ce temps, Breridus cracha quelques ordres incisifs et des serviteurs partirent à la recherche d’Orphiléa.

Un grondement s’éleva de la salle : tous avaient remarqué, et tous en parlaient. Personne n’écoutait Vert, dont le récit décousu ne possédait de toute manière qu’un intérêt relatif. Les uns préféraient échafauder des théories sur la disparition de la mariée, d’autres lançaient des plaisanteries à ce sujet pour dissimuler leur trouble, tandis que les derniers noyaient leur ennui dans le pâté de faisan.

Ce ne fut qu’après dix minutes de ce grotesque manège, durant lequel il avait fixé le vide en face de lui comme si Orphiléa s’y était tenue, qu’Alphidore rompit la pause, s’avança sur le devant de l’estrade, et prononça :

« Je vous demande de nous pardonner pour toute cette mascarade, chers amis. Ce mariage est annulé, car ma promise a visiblement préféré me fausser compagnie… »

Il s’ensauva sa tirade à peine achevée sous les bouches bées et les éclats de voix.

* * *

« Ouvrez, Seigneur Alphidore ! Le conseil a besoin de votre présence !

— Laissez-moi tranquille ! Je ne sortirai que lorsque mon humiliation aura quitté la tête de tous ces gens !

— Je m’excuse par avance de ce que je dois vous dire, mais l’on m’a demandé de le faire sans en déformer un seul mot : cela fait trois heures que vous êtes enfermé dans votre chambre, et ce ne sont pas trois heures de plus qui effaceront cela. Surtout qu’Orphiléa demeure introuvable ; nous pensons qu’elle a dû prendre la fuite pour rejoindre Grimm ! Allons, sortez, Seigneur Alphidore, je vous en supplie !

— Je vous ai dit non, que le conseil se débrouille sans moi !

— Ils ne le peuvent, Seigneur Alphidore. Un pli vient de nous parvenir des Marches, et vous seul êtes autorisé à l’ouvrir ! »

La porte s’entrebâilla :

« Des Marches, vous dites ?

— Oui !

— Alors j’arrive. »

Alphidore sortit de ses appartements à grands pas. Il avait troqué sa tenue de mariage pour une épaisse robe de chambre qui traînait dans le sillage de son empressement.

« Monseigneur, vous…

— Qu’importe mon accoutrement : je ne suis plus à un avilissement près ! »

« Vous voilà enfin, Seigneur Alphidore ! Olad, habitant de Castel-de-pluie, a cheminé depuis les Marches pour vous transmettre ceci. »

L’homme en question salua son Souverain avant d’ajouter :

« Les bouleversements dans le Nord ne m’ont pas permis de faire route directe. Cela fait plus de deux semaines que j’erre jusqu’à vous… »

Alphidore déchira l’enveloppe, en sorti les deux plis – un premier large et grand ouvert, un second plus petit et cacheté – et lut à voix haute le plus grand :

« Seigneur Alphidore, je vous écris car le Nord vient de tomber. Rurik Helvival, Protecteur des Marches, a trouvé la mort devant Castel-de-pluie. J’ai pris la décision de vous envoyer des messagers au plus vite afin de vous prévenir : Grimm foncera vers Landargues pour soumettre votre cité comme il a enfoncé la nôtre. Empoignez les armes immédiatement, sonnez le rassemblement des troupes même si aucune armée n’est en vue. Grimm est malin, il camouflera son avancée, évitera les villages pour vous prendre par surprise. Les Sauvages sont rompus à ce genre de manœuvre, et ils vous déborderont si vous ne me croyez pas sur parole. Avec tout mon respect, Wilhjelm Helvival. PS : le second pli est pour ma fille, et je vous conjure de lui transmettre sans l’ouvrir. »

La fin du courrier fut noyée sous les éclats de rire. Discrets tout d’abord, nerveux, puis énormes et sans retenue. Chaque information erronée contenue dans la lettre était répétée, amplifiée, trompétée par l’ensemble hilare des membres du conseil :

« Grimm foncera vers Landargues ! »

« Il camouflera son armée ! »

« Il évitera les villages ! »

« Il veut nous prendre par surprise ! »

Le messager ne sut comment réagir devant un tel accueil, lui qui avait risqué sa vie pour ce qu’il pensait une missive de la plus extrême importance.

Alphride Viqueford brama soudain :

« Si les Helvival possèdent autant de précision dans l’art de la guerre que dans celui de l’information, pas étonnant que les Sauvages aient passé la frontière ! »

Breridus le fit taire :

« Ne parle pas sans savoir, Alphride. Il n’y a pas meilleur au combat que la lignée du Nord. Mais ce n’est pas un Helvival qui nous a écrit, il s’agit de l’épouse des Marches. Si elle porte le nom de Relonor, son sang est purement Sauvage… »

Il se tourna vers Alphidore pour ajouter :

« Et ce second pli ?

— Je ne peux l’ouvrir, il ne m’est pas adressé…

— La femme à qui il était destiné vient de s’enfuir en t’abandonnant sur l’autel, mon neveu. Vas-tu rester aussi respectueux même après une telle trahison ? »

Alphidore ne répondit rien, mais ses longs doigts brisèrent le cachet de cire. Il lut, à voix haute encore une fois :

« Orphiléa, ma fille. Grimm s’est emparé de tes sœurs. Je sais qu’il ne leur fera pas de mal, mais en temps de guerre on ne peut être sûr de rien. Tempère ton promis, qu’il ne s’attaque pas aux campements, et veille sur tes sœurs, je t’en prie. Pour ma part je dois demeurer à Castel-de-pluie afin de protéger les survivants jusqu’au retour de ton père. Je t’aime, ma fille. Sois forte et pleine de courage. »

Alphidore finissait de lire lorsqu’une poignée de gardes pénétra dans la salle de la Couronne :

« Monseigneur Souverain, les troupes de Grimm approchent ! Nous pouvons voir le nuage de poussière de leur armée depuis les murailles ! »

Commentaires

Mais en fait tu as bien plus de passages sur la bouffe que moi !

Pauvre et brillante Orphiléa...

Bon bah je crois que ça va finir par saigner !
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samedi 30 novembre à 23h25
Le gras, c'est la vie !
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dimanche 1 décembre à 19h54