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Antoine Bombrun

dimanche 18 août 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre cinquante-cinquième

Théophore déboula devant la tente du Seigneur de guerre :

« Relonor, viens vite ! »

Un grognement étouffé perça de derrière le tissu :

« Qu’est-ce qu’il y a ? Il remet ça ?

— Vite, il va le pendre ! Il l’emmène à la fourche !

— Et merde. »

Relonor Helvival jaillit à l’air libre, vêtu seulement d’une chemise de lin et de bas-de-chausses. Il n’avait pas pris le temps d’attraper son épée, ni même d’enfiler ses bottes. Il suivit le jeune Groëe à travers Castel-à-bois jusqu’à l’entrée de la forteresse.

Ils aperçurent bientôt Daogan qui, tirant un homme par les cheveux d’une main, tentait d’éconduire Jérémiah de l’autre. La lippe retroussée de rage, il hurlait :

« Je ne t’écouterai pas cette fois ! Tu me conseilles, tu m’apaises, et tu vois où ça nous mène ! Estenius nous a trahis, et ses sbires feront de même ! »

Le chef de guerre repoussa son lieutenant d’un bourre-pif, ce qui lui laissa le temps de dégainer :

« Je l’ai entendu proférer, Jérémiah. Je l’ai entendu ! Allons, prends du large ou je te troue la peau ! »

Comme le lieutenant reculait d’un pas devant la menace, Daogan en profita pour tirer de nouveau sa victime sur plusieurs mètres. Le visage en sang, le pauvre paysan ne se débattait qu’à peine ; il chuchotait seulement d’une voix rauque :

« Je vous en prie, je n’ai rien fait, je vous en prie… »

Une petite foule, attirée là par l’événement, se fendit pour laisser passer la victime et son bourreau. Tous demeuraient bouche bée, incapables de parler, incapables d’intervenir. Seul l’air horrifié qui les tenaillait témoignait de leur révolte.

« Tu seras peut-être le prochain, Jérémiah ! Si tu crois que je ne te vois pas musarder avec sa sœur ! »

Encore quelques pas, et Daogan parviendrait à la fourche patibulaire. Ne lui resterait qu’à passer le nœud coulant au cou de l’homme afin de le pendre haut et court.

Relonor s’interposa. Face au chef de guerre, à l’opposé de Jérémiah qui se rapprochait lentement, dos aux deux poteaux fichés en terre, reliés en haut par une traverse horizontale où patientait déjà la corde :

« Daogan, cesse tes âneries !

— Tiens, le grand Seigneur qui daigne s’occuper de la piétaille ! »

Le guerrier fit tournoyer sa lame pour appuyer ses propos :

« Fous le camp, et laisse-moi maintenir la paix dans ma forteresse ! »

Relonor se campa sur ses pieds, mains sur les hanches :

« Cette forteresse est nôtre depuis que nous nous sommes alliés, je te rappelle. Comme elle appartient aussi aux paysans qui nous soutiennent. Dois-je te remettre en mémoire les lois des Marches ?

— Je… Euh… Cet homme manigance quelque chose, je l’ai pris sur le fait !

— Pris à quoi ?

— Je l’ai entendu parler d’Estenius. J’ai très clairement entendu son nom ! »

Relonor accusa d’abord le coup, blêmit, puis éclata :

« Mais qui n’en parle pas après ce que tu lui as fait subir ? Foutrecouille, moi-même je m’endors avec son nom aux lèvres ! Ce pécore n’a simplement pas été assez malin pour le faire en cachette ! »

Daogan secoua la tête avec ferveur :

« Je t’assure, Relonor, ce n’est pas que cela. Il manigançait, j’en ai l’intuition. Je sens ces choses-là !

— La même intuition qui t’a fait lancer l’assaut contre les émissaires de Grimm durant les pourparlers ? Andouille, tu ne penses plus lorsque tu es dans cet état ! Regarde ton pauvre lieutenant, même lui a dû se protéger de tes coups ! »

L’attaque sembla porter, car la lame de Daogan s’abaissa. Il fixa son attention sur Jérémiah, encore en retrait, puis sur son frère, qui peinait à reprendre son souffle.

« Nous avons voté pour conserver cette fourche patibulaire, afin de prévenir tout risque de trahison, mais nous étions aussi d’accord pour que toute pendaison soit d’abord présentée au conseil. Et tu ne peux pas, gros nigaud de Daogan, tu ne peux pas t’organiser conseil à toi tout seul. »

Cette fois, ce fut le bras qui tenait le paysan qui retomba. Ce dernier s’écarta à quatre pattes, terrifié. Relonor s’approcha de lui. Debout devant le corps tremblant, il ordonna :

« Présente-toi.

— Je suis Cadeyrn, Monseigneur. Je jure que…

— Tais-toi. Je pose les questions, tu réponds.

— Oui, Monseigneur.

— Est-il vrai que tu as prononcé le nom d’Estenius. »

Le paysan regarda autour de lui avant de parler ; il hésitait.

« Dis la vérité.

— Oui, oui, c’est vrai, mais je…

— Que disais-tu sur lui ?

— Qu’il ne méritait pas son sort.

— Et as-tu manigancé contre Daogan, ou contre la sécurité de la forteresse ?

— Non, Monseigneur. Jamais.

— Bien. »

Relonor se tourna vers Théophore et Jérémiah.

« Qu’en pensez-vous, messieurs : a-t-il trahi ? »

L’aristocrate et le lieutenant secouèrent la tête.

« Daogan ? »

Le chef de guerre haussa les épaules. La rage avait déserté ses traits, remplacée par une moue boudeuse.

« Dans ce cas, tu es libre, Cadeyrn. Déguerpis, et prends garde à toi. »

Le paysan ne se le fit pas dire deux fois et s’ensauva à toutes jambes, avant d’être récupéré par les siens qui l’attrapèrent par les épaules afin de l’emmener.

Lorsqu’il fut hors de vue, Jérémiah s’approcha de son supérieur. Il lui décrocha un sourire timide :

« On y va ? Nous avons du pain sur la planche, avec les recrues… »

Ces paroles éclairèrent le groin de Daogan, qui partit d’un grand rire avant de suivre son ami.

Relonor fixait le chef de guerre qui regagnait le moulin, l’air soucieux.

« Allons, ralliez votre tente pour vous vêtir, vous allez avoir froid.

— Merci, Théophore. »

Son regard s’attarda encore un peu sur Daogan, puis il se retourna. Alors qu’ils marchaient, Relonor se confia au jeune aristocrate :

« Je crains que l’heure ne soit grave. Je suis venu ici avec l’espoir de changer la situation, mais j’ai l’impression que la folie de votre frère nous embourbe de plus en plus…

— Que voulez-vous dire ?

— Vous vous souvenez, lorsque vous vous êtes rendu dans les Marches, vous avez réussi à me convaincre de vous aider en me promettant un retour rapide. Et voyez, je me trouve toujours ici.

« Depuis, j’ai changé de camp en m’alliant avec celui que je devais combattre. Je l’ai fait pour affronter Breridus de Pal et sa sœur, ces traîtres qui cherchent à reprendre le pouvoir en me volant ma fille. Mais qui suis-je en train de combattre ici ? Sylvert Groëe, un vieux seigneur foncier amateur de pêche. Je vous le dis, Théophore, cet affrontement ne mène à rien. Ou pire, il nous mènera à la ruine…

— Mais, que voudriez-vous que l’on entreprenne ? Moi aussi, cette guerre me dépasse et m’attriste. Elle place tous ceux que j’aime les uns face aux autres. J’ai essayé de régler la dispute par les paroles : j’ai envoyé des courriers, j’ai demandé audience au Souverain… Mais toutes mes tentatives n’ont fait qu’attiser le conflit.

« Je ne pensais pas dire cela un jour, moi qui aime tant la lecture et les autres arts, mais je crois que les langages ont leurs limites. Parfois, seule l’action peut porter des fruits. »

Relonor ne répondit rien ; ils arrivaient devant sa tente. Théophore salua, le chef de guerre entra.

Après avoir passé sa tunique de cuir et ses bottes, après avoir ceint son épée, Relonor ne trouva plus la force de retourner à l’air libre.

Douce Wilhjelm, pour quoi t’ai-je abandonnée ? Dans quel pétrin est-ce que je nous ai fourrés ?…

Il se prit la tête dans les mains, sifflant sans s’en apercevoir un air mélancolique. Une comptine sauvage que chantait souvent son épouse à leurs filles. Il y était question de déracinement : celui des barbares pour leur terre, à l’origine ; celui d’une femme pour son peuple, dans la bouche de Wilhjelm ; celui d’un homme pour sa certitude, entre ses lèvres. Il ne savait plus quoi faire.

Il ressentait un découragement semblable à celui qui le saisissait parfois lorsqu’il songeait à l’ampleur de la tâche d’un protecteur des Marches, à tous ceux qui y avaient consacré leur vie avant lui. Le même découragement qui l’avait poussé à prendre la plume afin de proposer des relations commerciales à Grimm… À cette pensée, Relonor bondit sur ses pieds et galopa hors de la tente :

« Théophore ! Théophore ! »

Il le découvrit cinquante mètres plus loin, assis sur une grosse souche. Le jeune aristocrate releva la tête, surpris :

« Qu’y a-t-il ?

— J’ai trouvé, vous allez écrire une lettre à votre père !

— Mais, vous n’avez donc rien écouté de ce que j’ai dit ?

— Si, justement !

— Ce n’est pas l’impression que ça me donne… »

Relonor prit place sur la souche aux côtés du jeune homme :

« Je vous ai écouté, et c’est justement pour cela que je veux lui écrire une lettre !

— Parce que j’ai essayé et que ça n’a pas fonctionné ? »

Théophore arborait un air désabusé.

« Non, parce que vous tenez le même discours que mon père ! Lui aussi martèle que seule l’action militaire est efficace. J’ai tenté de faire autrement, et nous avons été plus près que jamais d’une entente. Sans ce satané Daogan, qui semble gâter tout ce qu’il approche, un traité de paix serait peut-être déjà signé avec les Sauvages !

« L’action forcera une réponse, certes, mais pas celle que nous voudrions. Par exemple, lors du coup de folie de votre frère contre Estenius, nous avons tenté le contraindre par la force, et vous avez pu apprécier le résultat : il a trucidé le gaillard. Alors qu’il y a un instant, j’ai pu l’arrêter sans heurts, avec de simples paroles…

— Reste ce que je cherche à vous dire depuis tout à l’heure : j’ai essayé la manière douce, et elle est demeurée sans effet. »

Relonor se releva brusquement :

« Je pense que ça peut marcher, cette fois-ci ! La situation est différente, ce sera son fils perdu qui demandera la paix, non son fils soumis. »

Théophore se contenta d’une moue sceptique pour toute réponse.

« Mais surtout, Sylvert n’a pas réattaqué depuis la défaite de leur… de notre offensive sur Castel-à-bois. J’y observe là un signe. J’ai vu les troupes de Hautesherbes et de ses alliés, j’ai rencontré le chef de guerre LeNoblet. Le seul grain de sable qui peut empêcher un nouvel assaut, c’est votre père.

« Il n’attaque pas car il doute. Il ne veut pas vous perdre, et même Euphème lui manque. Quant à Laval, il est engagé depuis le début à reculons. Laurendeau se soumet à qui crie le plus fort, et Sylvert sait hausser le ton.

« Théophore, si nous convainquons votre père, tout le monde se rangera à son idée. »

Le jeune aristocrate se passa la main dans les cheveux avant de répondre :

« Et… vous comptez prévenir Daogan ?

— Non, nous le placerons devant le fait accompli. Il est trop obstiné pour accepter maintenant, mais il n’aura plus le choix lorsqu’il sera le seul à désirer se battre. »

— Je… je n’en sais rien… »

Théophore se leva pour arpenter à grands pas les dix mètres de terre qui s’étendaient sous ses pieds. L’angoisse ne cessait de le harponner.

« De toute manière, jeune ami, qu’avons-nous à perdre ? »

***

Jérémiah ne délaissa la compagnie de Daogan que fort tard dans la soirée. Ce dernier, penché sur sa table, tâchait d’imaginer un plan de bataille efficace pour mettre son père hors d’état de nuire.

L’entraînement des troupes avançait bien, mais la pécore reste la pécore, comme ne cessait de s’en lamenter le chef de guerre.

« Toujours incapables de demeurer en rang bien longtemps… Puis, c’est bien de savoir se battre à l’exercice, mais ferait beau voir qu’ils s’égayent dès que des chevaliers en armure pointeront le bout de leur lance ! »

Le lieutenant tentait de le tranquilliser, comme à son habitude, mais Daogan tenait là une de ses intuitions et peinait à s’en détacher. Ainsi, pour former au mieux les paysans, des entraînements avaient lieu chaque jour durant des heures. Épuisants pour les uns, rassurant pour l’autre.

Un second point sur lequel le chef de guerre demeurait intraitable était le travail secret qu’il menait. Ce dernier emplissait des feuilles et des feuilles de notes et de plans, de ce qu’avait pu en voir Jérémiah, mais quel pouvait bien en être le sujet ?

Daogan avait réservé une des baraques qui servaient aux menuisiers et avait interdit que l’on y entre. Seuls trois ouvriers, tenus au silence, pouvaient s’y introduire. Ils y passaient leurs journées et n’en sortaient que tard le soir, plus mutiques que des tombes.

Jérémiah pénétra avec toute la douceur dont il était capable dans une tente qu’il avait installée à l’écart des autres, tout contre la muraille afin d’échapper au vent. Il s’approcha de la couche à pas de loup, porta une main tendre sur le front d’Ayzebel :

« Merde, la fièvre est reparue. »

Le grognement avait à peine percé ses lèvres qu’il sortit, attrapant un seau au passage pour aller chercher de l’eau fraiche à la rivière. Quand il revint, le récipient dans une main, des tissus dans l’autre, la jeune femme s’était redressée sur son séant. Blême mais suant à grosses gouttes, elle l’interpella dès son arrivée :

« Où étais-tu ? Tu m’as manqué !

— Je… je suis allé chercher de quoi faire tomber ta fièvre.

— Tu es trop gentil. Je peine à m’en remettre, cette année ! »

Il l’attrapa avec douceur pour la rallonger :

« Allons, reste étendue : tu as besoin de repos.

— Merci, Estenius. Tu es gentil, trop gentil… »

Le trouble fit rougir Jérémiah jusqu’aux oreilles.

« Je… euh… Je ne suis pas Estenius. Il… »

Mais Ayzebel se plaça sur le côté et ferma les yeux. Un instant plus tard, elle s’était rendormie à poings fermés. Patiemment, le lieutenant la découvrit, puis lui épongea le front, les tempes, et enfin le buste. Sa maigreur le fit frémir. Ce n’était plus un corps de femme, mais un squelette recouvert de peau. Bientôt, même s’il lui semblait que la chaleur persistait, la jeune paysanne se mit à claquer des dents.

Jérémiah, qui ne savait que faire, grommela à voix basse :

« Nom d’une pucelle, elle a froid et chaud en même temps. Comment voulez-vous que je m’en sorte ?… »

Lorsqu’il fut enfin parvenu à apaiser la jeune femme, Jérémiah se roula en boule dans une couverture à côté de sa couche. Il dormait ainsi toutes les nuits, pour veiller sur elle. Lui donnait du potage quand elle se réveillait, la couvrait ou la rafraichissait ; faisait tout son possible pour la garder en vie.

Cela faisait maintenant trois semaines qu’Estenius était mort. Une qu’il était enterré. Daogan avait finalement accepté de le décrocher de la fourche patibulaire. Il s’en était occupé lui-même, tranchant la corde pour laisser le corps s’écrouler seul. Ayzebel n’avait encore jamais vu sa tombe.

Elle n’avait pas revu son frère depuis sa mort, en fait ; si ce n’était en rêve, ou bien sous les traits de Jérémiah. Elle avait succombé à la fièvre le jour où elle avait tenté de s’en prendre à Daogan. Jérémiah l’avait arrêtée, ramenée à l’infirmerie. Au bout d’une heure, ses pleurs avaient soudainement cessé. Elle s’était relevée, pâle, fantomatique. Un pas, deux pas, trois pas, puis elle s’était effondrée.

Jérémiah s’était précipité, bien sûr, mais il était trop tard. Son front brûlait, elle grelottait déjà.

Il l’avait d’abord alitée dans l’infirmerie, puis avait préféré l’isoler. Plus personne ne s’occupait du lieu, de toute manière, car Daogan refusait de trouver quelqu’un pour la remplacer : « Ce n’est pas un rhume qui va l’empêcher de travailler ! » Mais surtout, Jérémiah avait peur que les autres blessés n’entendent ses délires.

Elle chuchotait dans son sommeil, pleurait parfois, hurlait aussi. Toujours, il était question d’Estenius. Rien d’étonnant à ça, ni rien de très inquiétant. Mais lorsqu’elle formulait des vœux de mort contre Daogan, elle risquait sa vie, ou ce qu’il en restait…

Le cor sonna bien trop tôt au goût de Jérémiah. Il avait dû se lever trois fois dans la nuit, deux pour calmer les égarements d’Ayzebel, une pour apaiser ceux de sa vessie. Et chaque fois, il avait mis du temps à se rendormir, trop de temps. En définitive, ces quelques heures de sommeil ne l’avaient aucunement reposé. Il se leva tout de même, résigné, et sortit après avoir jeté un œil sur la jeune femme.

Avant de rejoindre le camp d’entraînement, où Daogan trépignait déjà certainement, il se permit un détour par les cuisines en plein air. On lui servit du pain avec du fromage, en arrivage direct de Rauvrour. Il dégusta le tout en marchant, afin de ne pas faire attendre son supérieur et leurs élèves.

Il parvint en même temps que Théophore dans l’espace vide devant le donjon, qui servait aux entraînements comme aux repas collectifs ou aux rassemblements.

« Alors, Messire, prêt pour la castagne ?

— Il le faut bien, mon lieutenant ! répondit le jeune homme avec un sourire espiègle.

— Ennnnn formation ! » beugla Daogan depuis l’autre extrémité du camp d’entraînement.

La vingtaine de paysans présents et le jeune aristocrate se précipitèrent pour dessiner une ligne parfaite en face du chef de guerre, qui les observa avec férocité. Il déplaça quelques pieds, orienta deux ou trois cous avant de se trouver satisfait.

Comme une bande de retardataires rejoignait les autres, à grands pas mais la tête basse, Daogan les tança avec violence :

« Lors d’une bataille, la survie d’un homme ne dépend que de la qualité de ses compagnons, et de la confiance qu’il porte en eux. Mais comment faire confiance à des recrues qui ne sont pas même capables d’arriver à temps ?! »

Les retardataires faisaient grise mine, mais au fond ils remerciaient leur chance : le prochain flot à se présenter, car tous les apprentis étaient loin d’être là, serait puni bien plus durement.

« Prenez exemple sur mon frère. Lui ne sait pas se battre, il est maigrichon comme un vieillard et ne parvient pas à se mettre correctement en garde, mais il fait tout cela avec ponctualité ! Il a compris que rien ne pourrait interférer entre lui et son apprentissage : ni sa noblesse, ni ses liens de parenté avec moi, ni son besoin de sommeil !

« Parmi vous, il sera le plus prompt à monter en grade. »

Les yeux de Théophore étincelèrent, mais il ne bougea pas d’un millimètre : il appréciait le compliment.

« Allons, un groupe avec Jérémiah, le second avec moi ! Et fissa ! »

L’entraînement dura deux heures. D’abord à l’épée. Attaque, défense, formation : tout y passa. Ensuite, une moitié pratiqua l’arc, l’autre la lance.

Ambitieux programme, mais Daogan souhaitait des soldats polyvalents, comme ceux des Marches. Il savait qu’ils auraient affaire à des adversaires très variés, et voulait préparer ses troupes contre tout type de danger.

Kryaä, la trappeuse, ne les rejoignit que vers la fin de l’entraînement. Daogan allait pousser un grognement à son encontre, mais un clin d’œil et une langue malicieuse changèrent la cible de sa rage pour un pauvre paysan qui s’effondra sous les invectives, avec un coup de pied au derrière en prime.

La plupart des campagnards se trouvèrent décontenancés par cette arrivée impromptue, et l’intensité des échanges redoubla derechef : Daogan veillait au grain. Même une paire de seins ne devait pas porter atteinte à leur concentration !

Comme l’entraînement s’achevait par vingt minutes de combat à mains nues « pour se détendre », un guerrier s’approcha, feuillet en main :

« Théophore, voici du courrier pour vous. »

Le jeune aristocrate lâcha son binôme, épongea au mieux la sueur qui lui dévalait du front, puis attrapa le document. Il sentit l’émotion le submerger lorsqu’il remarqua un cachet en forme de poisson qui sautait par dessus une balance : son père avait répondu ! Et en moins que vingt-quatre heures ; qu’est-ce que cela pouvait bien cacher ?…

« J’ai été attiré par une fumée, à une demi-lieue d’ici, expliqua le soldat qui avait apporté le pli. Je suis allé y mettre le nez, afin de ne risquer aucune entourloupe. Il n’y avait là bas qu’un petit feu esseulé, et une lettre à côté. Je n’y ai pas glissé un œil, mais c’est bien par respect pour vous. Car lorsqu’on voit le sceau…

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Daogan en tournant son groin dans leur direction.

— Rien, rien… »

Le jeune aristocrate fourra précipitamment le courrier dans une de ses poches.

« Pas rien, vu ta tête ; mais rien qui me regarde, visiblement. Et je peux le comprendre, mon frère : un homme a besoin de son jardin secret ! »

Théophore retrouva Relonor à la cantine en plein air. Il peinait à se retenir de sourire à pleines dents, et ne pouvait empêcher une certaine clarté d’égayer son visage.

Sa joie éclata dès qu’il eut traîné le Seigneur de guerre à l’écart :

« Il a répondu ! Il est d’accord pour parler de paix ! Il nous a donné rendez-vous dans trois jours à midi, dans un champ à l’est de son domaine ! »

Commentaires

Je ne sais pas si traiter dans le dos de Daogan est vraiment judicieux, à voir le bonhomme...
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lundi 19 août à 16h29
Mais si, tu vas voir !
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jeudi 22 août à 10h25
Je pressens un bordel monstre à venir...
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vendredi 23 août à 13h13