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Antoine Bombrun

mardi 30 juillet 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre cinquante-quatrième

Gardomas posa la main sur l’épaule de Wilhjelm :

« Allons, il faut vous lever à présent… »

Sans qu’aucun mouvement n’agite son corps prostré sur lui-même, l’épouse des Marches souffla d’une voix atone :

« À quoi bon… »

Le palefrenier se força à répondre, même s’il savait que ce n’était pas une question :

« Cela fait des heures que vous n’avez pas bougé. La nuit est bien avancée désormais. Vous ne parlez pas, vous ne dormez pas, vous ne respirez qu’à peine. Vous… Il faut vous lever, rien ne sert de se laisser mourir. »

Wilhjelm n’eut aucune réaction. Bientôt, Gardomas la lâcha pour regagner le coin de la pièce où il s’était terré à l’arrivée de Grimm. Il avait honte d’avoir permis au malheur de s’abattre sur l’épouse du Seigneur des Marches, mais aucunement de s’être soumis au Meneur des Sauvages. Il connaissait bien ce dernier, pour avoir servi sous ses ordres de longues années. Il savait que son peuple l’avait renié et que Grimm ne s’intéresserait pas plus à lui qu’à une motte de terre sèche ou à un buisson d’épineux. Il savait aussi que, s’il s’opposait à lui, seule la mort le trouverait.

Il reprit son attente forcée ; dos contre le mur, genoux remontés sur le buste et tête dans les bras. Soudain, sans qu’il se rende compte de combien de temps était passé, la voix de Wilhjelm s’éleva :

« J’ai perdu. J’ai tout perdu. Fleurienne m’a volé Orphiléa, Grimm Tharcille et Ildoria, le Sud Relonor. Je les ai tous perdus…

— Il subsiste encore une personne que vous n’avez pas perdue, ma dame. Mais vous allez la perdre si vous restez ainsi.

— Vous ? »

Gardomas tenta tant bien que mal de ne pas se sentir agressé par l’aridité de la question :

« Non, pas moi. Je parle de vous, Wilhjelm. Vous êtes toujours là, et tant que vous le demeurez, tant que le chagrin ne vous abat pas, l’espoir de rassembler tous les autres peut persister. »

Une quinte de toux secoua le corps de la femme, une quinte de toux qui aurait pu être un rire :

« Vous pensez vraiment qu’une Sauvage pourra obtenir quoi que ce soit des de Pal ? Vous croyez vraiment qu’une Cannirnos possède le moindre espoir de desserrer la poigne de Grimm ? Vous êtes bien naïf, Gardomas ! »

Le palefrenier sentait que s’il avait réussi à tirer l’épouse des Marches de son mutisme, il pourrait aussi la faire changer d’avis. Il harponna donc encore :

« Vous ne voyez que le mauvais côté des choses. Plutôt que de vous penser exclue des deux peuples, dites-vous que vous faites un peu partie des deux. Vous possédez les deux sangs, les deux identités ; c’est une force, non une faiblesse ! »

Wilhjelm ne répondit pas tout de suite. Gardomas patienta, car il sentait que ses paroles avaient besoin de temps pour faire leur chemin. Finalement, la sentence tomba comme un couperet :

« Taisez-vous. Et laissez-moi. »

De nombreuses heures s’étaient écoulées dans un silence pesant. Gardomas n’avait pas quitté la pièce, mais il n’avait pas ouvert la bouche non plus.

Il fut soudain éveillé par des cris en provenance de l’extérieur. Des voix d’hommes comme de femmes, emplies de colère. Il se leva pour aller entrebâiller une fenêtre et voir ce qu’il se passait.

Il ne distingua d’abord rien ; la lune, bien que grandissante, n’éclairait pas assez pour ses yeux endormis. Ensuite, le halo des torches lui permit de deviner des formes humaines, d’où semblaient provenir les voix :

« Ils ont établi leur camp en deçà de la cité !

— Oui, à une lieue d’ici à peine ! Nous pouvons y être en un rien de temps !

— Préviens tout le monde, nous allons leur tomber dessus !

— Avec la fatigue de la bataille, ils ne verront rien venir : nous allons n’en faire qu’une bouchée !

— Nous vengerons nos morts !

— Et nous vengerons Rurik ! »

Le petit attroupement se dispersa dans les ruelles adjacentes sur cette dernière parole. Dans le calme revenu, la voix inquiète de Wilhjelm s’éleva :

« De qui parlent-ils ? »

Gardomas, surpris, tourna la tête vers elle avant de répondre. Toujours à genoux, elle était désormais appuyée sur ses deux bras pour observer le palefrenier.

« Tiens, vous êtes revenue d’entre les morts ? »

Le dédain perçait indéniablement dans le ton de Gardomas, qui s’en voulut immédiatement. Wilhjelm, soit qu’elle ne s’en soit pas rendu compte, soit qu’elle n’ait pas jugé utile de s’y attarder, se contenta de préciser sa question :

« Ils parlent des troupes de Grimm ?

— J’imagine. Après une bataille, surtout une telle victoire, votre frère n’a pas dû hésiter à nous faire l’affront de dresser le camp non loin. »

Wilhjelm se releva brutalement et quitta la pièce. Le temps que Gardomas ne se jette à sa poursuite, elle parvenait déjà aux escaliers.

En quelques instants, ils furent tous deux dehors. Comme ils traversaient la place de terre battue qui fait face au palais, le palefrenier réussit à rattraper l’aristocrate :

« Que vous arrive-t-il ? Pourquoi cette fougue soudaine ? »

Wilhjelm ne prit pas la peine de ralentir sa course pour répondre :

« Ils veulent attaquer le camp de Grimm, mais mes filles s’y trouvent aussi. Je dois absolument les en empêcher ! »

L’épouse des Marches luisait sous les rayons lunaires. Sa robe blanche, sa peau pâle, ses cheveux blonds ; elle semblait un spectre sorti tout droit d’une histoire.

« Nous sommes près d’une centaine. C’est peu, mais nous ne pouvons gâcher plus de temps ! »

Une femme rousse comme un renard des plaines ajouta sa voix à celle du crieur :

« Il ne reste que quelques heures avant le lever du soleil. Tardons, et notre chance sera perdue ! »

Un vieil homme se fit entendre ensuite :

« Perdue comme nous serons perdus si nous attaquons ainsi. Nous ne sommes pas assez nombreux : nous serons décimés avant même d’avoir pu les inquiéter !

— Que les trouillards demeurent ici, se défendit la femme, et que ceux qui n’ont plus rien à perdre nous suivent !

— Que ceux qui veulent mourir la suivent, et que ceux qui espèrent encore un peu de la vie demeurent ici ! » asséna le vieillard en réponse.

Wilhjelm surgit à ce moment-là. La foule s’était rassemblée sur une petite place en périphérie de la cité. Armés, hommes et femmes écoutaient avec passion les échanges enflammés.

« Fous que vous êtes, ne pensez pas même à les attaquer ! »

La voix de Wilhjelm se perdit dans le brouhaha sans qu’aucune tête ne se tourne vers elle. L’épouse des Marches retenta, plus fort :

« Si vous attaquez, aucun d’entre vous ne survivra ! L’armée de Grimm est victorieuse, mais leur meneur n’est pas fou ! »

Encore une fois, personne ne sembla percevoir ses paroles, et chacun demeurait concentré sur celles qui fusaient entre les crieurs. Soudain, Gardomas haussa le ton :

« Wilhjelm Helvival, épouse du Seigneur des Marches, se tient parmi vous ! »

Un silence assourdissant succéda son allégation. Ne perçaient que les échos des mots du palefrenier, qui, repris de proche en proche, fendirent bientôt la foule entière. Tous et toutes se tournèrent vers elle. Wilhjelm demeura un instant hésitante, puis fit un pas en avant :

« Je perçois votre chagrin. Je perçois votre rage. Je les perçois et je les comprends. J’ai moi-même perdu beaucoup aujourd’hui ; j’ai… tout perdu.

« Et comme tous ceux qui ont perdu quelqu’un qui leur était cher, qui ont vu leur vie détruite, j’aspire à la vengeance. »

Un chahut s’éleva un instant du rassemblement, puis retomba sous la poussée de voix de Wilhjelm :

« Et pourtant, je vous conjure de délaisser les armes. J’ai perdu mon beau-père tout à l’heure – Rurik Helvival, un homme bon que vous avez tous connu – comme vous avez perdu quelqu’un aussi.

« J’entends certains qui jurent que ces morts crient vengeance, mais ils ont tort. Ces morts ont perdu ce que nous avons encore : la vie. Ils l’ont perdue, et c’est ce qui leur permet de se rendre compte à quel point elle est précieuse. Ces morts ne crient pas vengeance, ils hurlent pour que vous gardiez la vie sauve !

« Ils hurlent pour que vos enfants vivent. Ils hurlent pour que vos parents puissent profiter des années qui leur restent. Ils hurlent pour que mes filles ne connaissent pas le même sort qu’eux ! »

Lorsque Wilhjelm ferma la bouche, ce fut pour laisser place à un silence de cimetière. Sa gorge lui faisait mal, elle avait tonitrué comme jamais, et s’était cassée la voix. Aux trémolos d’angoisse avait rapidement succédé la raucité d’un timbre abîmé. Mais qu’importe, car elle avait été entendue.

Était-ce les discours de Relonor qui l’avaient inspirée, ou son tourment seul ? Elle ne le saurait jamais, mais chacun et chacune s’était montré sensible à ses paroles. Dans les cœurs, la rage s’effaçait peu à peu, tandis que s’élevait un espoir fragile.

« Pour mon fils, mort au combat. »

La femme à la chevelure de renard avait parlé, mais tous l’avaient entendue. Un enfant qui se tenait à ses côtés reprit, à peine plus fort :

« Pour mon père, mort au combat. »

Ce fut au tour d’un jeune homme, dont les linges enturbannés autour du crâne laissaient percevoir un sang noirâtre :

« Pour mes trois frères, morts au combat. »

D’autres voix s’élevèrent ensuite, toujours plus fortes. Et chaque fois, comme l’avait fait la femme, comme l’avait fait l’enfant, comme l’avait fait le jeune homme, le crieur dressait le bras au ciel. Et dans la main, au bout du bras, une lame au clair.

« Pour mon fils, mort au combat. »

« Pour mes cousins, morts au combat. »

« Pour ma fille, morte devant les portes. »

« Pour mon oncle, mort au combat. »

Quand l’air fut empli des hurlements des vivants qui criaient vengeance, quand la foule ne fut plus qu’une forêt de lames, la femme aux cheveux de renard se mit en marche ; la place se vida en quelques instants.

Ne demeuraient que Wilhjelm, la tête dans les mains, et Gardomas debout à côté d’elle.

« Leur colère était trop grande, ma dame, vous n’auriez rien pu faire pour les arrêter. »

L’épouse des Marches leva d’abord les yeux vers lui, puis elle se redressa pour suivre la foule.

« Où allez-vous ? Ma dame, que faites-vous ? »

Il partit à sa poursuite.

« Vous ne pouvez y aller ! »

Comme Wilhjelm demeurait sourde à ses propos, il lui attrapa l’épaule pour la retenir :

« Restez ici ! »

L’épouse des Marches se dégagea d’une ruade avant de rétorquer :

« Laissez-moi. S’ils attaquent, j’y serai aussi. Pas pour me battre ou tuer, mais pour protéger mes filles. »

Gardomas s’arrêta. Un air triste sur le visage, il demeura les bras le long du corps. Il paraissait avoir abandonné.

Soudain, un rugissement l’agita :

« Ma dame, vous allez rester ici ! »

Wilhjelm sursauta. Lorsque le cri continua, elle était tournée vers le palefrenier :

« Vous croyez vraiment que votre frère laissera ses nièces risquer leur vie ? Il les protégera, envers et contre tout ! Arrêtez de penser que vous devez supporter toute la douleur du monde sur vos épaules. Elles sont larges, mais vous n’êtes pas seule. À présent, si vous osez de nouveau tourner les talons, je vous assure que je vous rattrape et que je vous ramène jusque dans vos appartements en vous tirant par la peau du cul ! Malgré tout mon respect, ma dame, vous ne ferez pas un pas de plus ! »

Après un léger tremblement, un sourire étira les lèvres de Wilhjelm.

***

Il avait fallu attendre le matin pour recevoir des nouvelles de l’attaque. Pourtant, même sans renseignement sûr, tout le monde devinait ce qu’il en était.

Le premier éclaireur, parti de nuit, n’était jamais revenu. Le second, parti avec le soleil, reparut moins de deux heures plus tard. Il n’avait pas repéré de traces de Grimm. Son camp avait été nettoyé, comme c’est la coutume, afin de passer inaperçu. Quant à son armée, elle se trouvait déjà loin.

Seul indice attestant de leur présence, les attaquants de Castel–de-pluie. Rangés en cercle, les soixante-douze crieurs patientaient, couchés face contre terre, visage dans le sable. D’une immobilité de pierre, ils demeurèrent ainsi jusqu’à ce que Wilhjelm envoie des hommes pour les ensevelir.

Dès que la nouvelle de leur décès fut connue, tous les survivants de la cité se rassemblèrent sur la grande place. Leur espoir de vengeance était mort avec les crieurs, ne restait pour eux que celui d’un renouveau.

Wilhjelm avait fait apporter le corps de Rurik, l’avait fait nettoyer, recoudre la tête et engoncer dans un cercueil. Sanglé dans son habitacle, dressé à la verticale, feu le Protecteur des Marches toisait une ultime fois son peuple.

Agenouillée devant son beau-père, Wilhjelm attendit que les gens de la cité se rapprochent. Immobile, bras le long du corps, doigts effleurant le sol, elle paraissait se recueillir. Ses yeux mi-clos ne cessaient d’observer le vieil homme.

Gardomas, debout à côté d’elle, ne la quittait pas du regard.

Bientôt, Wilhjelm se releva, se retourna, fit face aux habitants de Castel-de-pluie :

« Le Protecteur des Marches est tombé sur le champ de batailles, et avec lui sa distinction. Les Sauvages ont passé la frontière, prêts à fondre sur le monde civilisé. En cela, la famille Helvival a failli, et je vous en demande pardon. »

Le silence s’étira quelques secondes avant qu’elle ne reprenne :

« Cependant, en tant que dernier membre de cette lignée encore à vos côtés, je vous conjure de ne pas abandonner. Une maison a échoué, mais les six autres peuvent réussir. La Cannirnosk est avant tout un pays de guerriers. Ses peuples nous défendront comme nous les avons défendus durant de si longues années. Ils affronteront Grimm, et le vaincront !

« Mais pour cela nous devons les prévenir. Les barbares sont passés maîtres dans l’art du camouflage, et je gage qu’ils parviendront jusqu’à Landargues sans se faire repérer si nous n’agissons pas. Des messagers doivent partir au plus vite afin de rallier la capitale et les avertir. La mission est aussi dangereuse qu’elle est importante. Pour la mener à bien, j’aurais besoin de volontaires…

« Je sais que chacun d’entre vous a beaucoup à faire ici : pleurer nos morts, s’occuper de leurs petits, rebâtir notre cité… Mais il faut des hommes ou des femmes courageux, prêts à risquer leur vie pour celle de notre pays ! Que les volontaires s’avancent d’un pas. »

Personne ne bougea. Les enfants même, les nourrissons demeurèrent immobiles. Une chape de silence s’imposa comme un voile de mort. Chacun fixait ses pieds, lorgnait son voisin, tripotait la ficelle de sa ceinture. Après tous ces cadavres, toute cette violence et ce malheur, aucun des survivants ne possédait le courage de braver l’inconnu.

La voix de Gardomas s’éleva :

« Si nous ne faisons rien, la Cannirnosk entière tombera, et notre cité avec. Vous pensez que Grimm nous laissera vivre en paix entre nos murs lorsqu’il aura mis le pays à feu et à sang ? »

Wilhjelm ajouta :

« Je m’assurerai que les familles des volontaires soient prises en charge. C’est un service que vous rendriez à la Cannirnosk, et ce service vous sera rendu ! »

De nouveau, le silence retrouva sa place. Il roda jusqu’à ce qu’un vieillard s’accapare la parole :

« Je suis trop âgé pour ce genre de voyage, ma dame. Pardonnez mon impertinence, mais je crois voir à vos côtés un homme en pleine jeunesse encore, qui remplirait ce rôle à merveille ! »

Wilhjelm rougit avant de répondre :

« Si vous parlez de Gardomas, je me vois dans l’obligation de… »

Un cri du palefrenier lui arracha la parole :

« S’il faut cela pour obtenir des volontaires, je me dévoue avec bonheur. Je serai premier messager, qui viendra à ma suite ?

— Non, Gardomas. Vous demeurerez à mes côtés. Je ne peux me passer de votre appui et de vos conseils. Sans vous je me serais laissée mourir, et ce n’est qu’avec vous que je réussirai à redresser notre cité.

« J’ai rédigé trois plis à destination de Landargues, j’ai besoin de trois volontaires. Pas un de moins, car nous ne pouvons prendre le risque qu’aucun ne parvienne à destination. »

Le vieillard ricana bruyamment :

« Il ne reste que peu d’hommes valides dans notre cité, mais vous en avez besoin d’un pour vous toute seule. Ma dame, il n’a pas suffi que vous lui épargniez les combats quand tous les autres sont partis se faire tuer ? Il faut aussi qu’il échappe à un peu de marche ?

— Je ne vous permets pas, vil…

— Gardomas, il suffit ! asséna Wilhjelm. Si tous les survivants se rangent derrière cette médisance, je choisirai des volontaires. »

Elle s’avança vers la foule, qui se fendit pour la laisser passer.

« Homme ou femme, qu’importe le sexe, seule l’adresse et la force comptent. Vous, venez avec moi. Vous aussi. Quant au troisième, ce sera vous. »

En moins d’une minute, trois messagers furent désignés. Un d’entre eux se mit à crier :

« Non, ma fille n’a pas deux ans et je ne peux l’abandonner ! »

Wilhjelm allait répondre, mais un second prit la parole :

« Mon frère est blessé. Il mourra si je ne m’occupe pas de lui ! »

La voix de Gardomas grinça, ne laissant aucune place à la discussion :

« Vous avez été désignés, alors vous irez. »

Deux d’entre eux accusèrent le coup, mais le troisième ouvrit la bouche :

« Mon dos ne me permet pas de monter à cheval, et je ferai un piètre messager si je dois aller à pied…

— Je choisirai donc quelqu’un d’autre, trancha Wilhjelm : seules l’adresse et la force comptent. Toi, tu prendras sa place.

— Mais, ma dame, ma vue n’est plus ce qu’elle était, je me ferai pendre à coup sûr… »

Gardomas ne laissa pas à l’homme le temps d’en dire plus :

« La décision de notre maîtresse est prise. Voici les plis que vous porterez. Ils sont adressés au Seigneur Souverain, et doivent lui être remis en…

— Et si je refuse ? »

La colère saisit Wilhjelm, qui hurla :

« Vous obéirez à la famille dirigeante, ou bien vous serez punis ! La route, ou les fers : que choisissez-vous ? »

Sans lui laisser le temps de répondre, Wilhjelm confia le document à chacun des trois messagers :

« Vous partirez dans l’heure. Des sacs de victuailles sont prêts, et Gardomas vous fournira une monture. Que la chance soit votre compagne. »

***

« Snorreï sera votre gardien ; il vous nourrira et vous protégera. »

Cette phrase avait scellé le sort des deux petites. Elles avaient obéi, Ildoria avec des larmes plein les yeux, Tharcille avec un air farouche. Grimm était parti sans plus leur accorder un regard.

Snorreï leur avait tendu une main à chacune, et il les avait emmenées. Une fois dans sa tente, il leur avait fourni des tuniques pour remplacer leurs robes :

« Ce sera plus pratique, pour marcher. Elles ne sont pas tout à fait à votre taille, je pense, mais elles ne devraient pas trop pendre non plus. Elles appartenaient à mon fils, avant qu’il ne meure. »

Les deux Helvival se vêtirent sous le regard attentif du Sauvage. La tenue sembla aller comme un gant à Tharcille, qui la portait comme si cela lui avait toujours été habituel. Ildoria, par contre, paraissait mal à son aise. Engoncée dans l’habit trop grand, gênée par la rugosité du tissu, telle une princesse vêtue d’une peau de bête – ce qu’elle était, du reste.

Snorreï s’approcha pour chercher à améliorer le confort de la petite. Cette dernière sursauta d’abord, retenant un cri de frayeur, puis se laissa faire. L’épaisse tignasse blonde du guerrier, si elle était objectivement similaire à celle de sa mère, lui rappelait surtout des cauchemars emplis de barbares en colère. Quant à la longue cicatrice qu’il arborait sur le côté gauche du visage – ligne imberbe dans la barbe et la chevelure, arcade sourcilière défoncée –, elle démontrait le caractère violent du sauvage.

Comme il ne parvenait pas à rendre harmonieuse ni pratique à porter la vêture d’Ildoria, Snorreï décrocha de sa propre tunique une longue aiguille. La jeune Helvival ne réussit cette fois pas à retenir son cri, qui résonna dans la tente jusqu’à ce qu’elle parvienne à se dégager de son étreinte pour se jeter dans les bras de sa petite sœur.

« Il ne voulait que recoudre ta tunique, ce n’est pas la peine d’avoir peur.

— Tu… tu crois ? »

Ildoria leva vers le Sauvage un regard un inquiet :

« Bien sûr, jeune meneuse, la rassura Snorreï dans un grand rire. Que pensais-tu ? »

***

« Ce sont de bonnes petites, Grimm, mais je ne comprends pas pourquoi c’est à moi que tu les as confiées.

— Parce qu’elles ont besoin d’un homme dur, pas de l’épaule compatissante d’une femme. »

Snorreï rit doucement. Les deux filles dormaient dans sa tente, et il en avait profité pour rejoindre le Meneur autour du feu.

« Tu mens mal, Grimm.

— Tu sais pourquoi je te les ai confiées, alors je ne vois pas pourquoi je rentrerais dans les détails. Et puis, ce n’était pas un mensonge : elles ont vraiment besoin d’un homme.

— Parle, ne te fais pas prier plus que nécessaire. »

Les deux Sauvages étaient des amis de longue date. Avant même que Grimm ne prenne le pouvoir, en fait, et Snorreï avait pour lui une loyauté indéfectible.

« Cela vous fera du bien à tous les trois. Toi de t’occuper d’enfants, car je sais combien ton fils te manque. Elles d’avoir un homme bon qui veille sur elles, un en qui elles peuvent avoir confiance.

— Confiance, je ne suis pas sûr…

— Que veux-tu dire ? demanda Grimm en remuant les braises du grand feu.

— Les deux petites sont aussi dissemblables que l’on peut l’être. Ildoria, l’aînée, cheveux noirs et joues pleines, yeux bleus comme l’océan. Tharcille, la cadette, cheveux clairs et joues creuses, yeux verts comme les tiens.

— Je sais cela, je les ai vues comme tu les as vues.

— Et bien, leur caractère est aussi dissemblable que leur physique. La plus petite semble déjà acclimatée. Elle goûte à tous les plaisirs de la vie. L’aînée a peur de tout, elle se dissimule et se méfie. Le soleil et la lune. Deux princesses, une pour chacun des astres. »

Grimm attisa encore un peu les braises avant de répondre :

« Le mélange des sangs. La première tire vers la race du Nord, la seconde du Sud. Crois-tu que l’aînée se tournera vers nous ?

— Je ne sais pas… Par contre, elles resteront loyales l’une envers l’autre, cela j’en suis certain. »

***

La horde de Grimm parvint au relais du père Mathurien pour l’heure du déjeuner. Personne aux alentours, si ce n’étaient quelques chevaux attachés devant l’entrée.

Le Meneur des Sauvages fit signe aux siens de l’attendre, pendant qu’il mit pied à terre et se dirigea vers la porte, à laquelle il toqua avec force. Derrière lui se pressaient ses lieutenants, hormis Snorreï qui demeurait avec les jeunes Helvival.

Une serveuse ouvrit l’huis, en petite tenue malgré la fraîcheur de l’air. Elle resta interdite à la vue de la horde. Comme elle ne bougeait plus, Grimm prit les devants et la poussa pour entrer. Alors qu’il franchissait le seuil, la jeune femme retrouva ses esprits et se précipita derrière le comptoir.

Dans le relais, d’autres serveuses, aussi dévêtues que la première, louvoyaient entre les chaises et la fumée des pipes. La pièce était grande, piquetée de tables, et un brasier ronflait dans la cheminée.

Les clients, attablés, ne levèrent pas même le nez à l’arrivée des nouveaux venus, trop empêtrés dans leurs conversations pour prêter attention au monde extérieur.

La grosse voix du père Mathurien jaillit bientôt de l’arrière-salle, d’où il déboula avec mauvaise humeur :

« Quel est le saligaud qui me l’a mise dans cet état ? Je vais lui botter les fesses pour lui apprendre les bonnes manières ! »

Précédé par sa bedaine, s’essuyant les mains sur son tablier gras, l’ogre des grands chemins tomba alors sur Grimm et ses lieutenants. Ancien bandit comme on le sait, il n’avait pas perdu ses réflexes : ses yeux fondirent sur la trogne peu commode de l’étranger, avant de fureter du côté de sa vêture et, surtout, de l’immense corsèque qu’il tenait à bout de bras. Un regard vers ses compagnons acheva de le convaincre :

« Merde alors, que font des Sauvages par ici ? »

Les clients attablés avaient levé le nez de leur assiette en entendant les grogneries du patron, et tous fixaient désormais Grimm et les siens.

« Vous êtes perdus, mes nigauds ? Ah, je vais vous indiquer le chemin moi, vers la sortie et à coup de claques derrière les oreilles ! Bohémond, Renaud, venez m’aider à les flanquer à la porte ! »

Deux gros bras repoussèrent leurs assiettes et se dressèrent sur leurs jambons. Suivant leur exemple, quatre ou cinq clients firent de même, l’air plus ou moins menaçant.

« Vous avez toqué chez le mauvais bougre, les nigauds. Vous pensiez que j’allais m’écraser rien qu’à voir votre gueule, et bien c’est raté !

— Je suis Grimm, Meneur des Sauvages, et j’aimerais m’entretenir avec vous. »

Le père Mathurien éclata de rire avant de rétorquer :

« C’est ça oui, et moi je suis le Seigneur Souverain Alphidore de Pal ! Vous ne me reconnaissez pas, long et mince comme un échalas ! Allez, mon gars, décarre ou je t’en colle une ! »

L’ogre de grand chemin attrapa Grimm par le cuir de son habit et commença à le traîner vers la sortie. Les corsèques et autres lames acérées fusèrent aussitôt, tandis que les gros bras montraient les dents, mais le Meneur des Sauvages calma ses lieutenants d’un geste. Il se laissa conduire jusqu’à la porte, que le père Mathurien ouvrit en grand avant de bégayer :

« Merde alors. Je… je… »

La vision de la horde lui avait fait perdre ses mots en même temps que son panache, l’abandonnant bredouillant comme un môme gourmandé par son paternel.

« À présent que vous avez retrouvé la raison, nous allons causer. »

Saisi à son tour par le col, le gros père Mathurien se fit tirer à travers son relais jusque dans l’arrière-salle. Deux serveuses, qui s’y étaient abritées, s’enfuirent en piaillant dès leur entrée. L’huis claqua alors qu’un silence pesant s’installait dans l’auberge.

Sauvages et Cannirnos se regardaient en chiens de faïence, les seconds bien plus inquiets que les premiers.

La porte s’entrebâilla quelques minutes plus tard. L’ogre de grand chemin, blême comme son tablier, se présenta d’abord. Il raccompagna Grimm à petits pas tremblants jusqu’à la sortie, lui ouvrit l’huis, et souffla quelque chose qui ressemblait à une formule de politesse.

Le Meneur des Sauvages s’immobilisa juste avant le seuil, se tourna vers le père Mathurien, puis articula d’une voix forte :

« Vous vous souvenez de ce qui vous arrivera, si vous échouez ? »

L’aubergiste secoua vivement le crâne, dents serrées.

« Je reviendrai, et je jure sur les ancêtres que je découperai des tranches dans ton corps. Il y a de la matière, et je m’assurerai que tu conserves tous tes sens. Ensuite, quand tes tranches auront bien grillé, je te les ferai bouffer une par une. Et si tu crèves avant d’avoir terminé, je te donnerai à manger à tes clients et à tes femmes. »

De nouveau, le père Mathurien opina du chef, et si vivement que sa bedaine trembla de concert.

« À présent, je vous souhaite une bonne journée. »

Sur un dernier sourire, Grimm passa la porte pour rejoindre sa horde. Ses lieutenants derrière lui, il se hissa sur son cheval sanglé d’écarlate avant de disparaître.

Commentaires

Pauvre Wilhjelm, pauvre Rurik... Ce chapitre est beau et m'a fait de la peine !
Je me demande quelle mission Grimm a pu donner à l'aubergiste.
 1
mardi 23 juillet à 17h53
C'est la merde.
 2
samedi 27 juillet à 20h53