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Antoine Bombrun

jeudi 30 avril 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre soixante-dixième

Relonor sépara ses cavaliers en deux unités. La première, dirigée par le chef de guerre Marjobert, devait rallier l’arrière de la forteresse après un large demi-cercle, puis longer la muraille en hurlant. La seconde, ne comptant que lui-même et une trentaine de gardes aux yeux de faucon, avait pour mission de fondre discrètement sur le flanc du mur d’enceinte, puis de le passer pour déverrouiller la petite porte qui menait aux jardins. Pour cela, les Nordiques feraient tournoyer leurs crochets, qu’ils fixeraient d’un jet adroit aux créneaux avant de se hisser grâce à une longue corde.

Relonor savait que sa mission n’était pas de prendre la forteresse par ce biais, mais bien de causer la plus grande confusion possible. Sylvert devait crouler sous les craintes, ses soldats sous les ordres contradictoires, et ainsi Daogan pourrait se frayer un chemin depuis les caves du château jusqu’au seigneur foncier. De fait, même si leur armée tombait, la disparition de Laval et de Sylvert causerait suffisamment de trouble dans la région pour y libérer les villages de l’ancien peuple.

Les catapultes, elles aussi, poursuivaient ce même objectif de désordre, de même que la charge sauvage des Krzëe, ainsi que leur mise à sac du vieux port.


Des flèches acérées fusèrent depuis les remparts vers la troupe hurlante que menait Marjobert. Loin de les intimider, les projectiles redoublèrent la hargne des cavaliers, qui bandèrent leurs arcs à leur tour. Relonor aperçut des soldats qui convergeaient vers ce côté-ci des murs afin d’ajouter leurs tirs à la pluie mortelle. Parfait, moins nous affronterons d’adversaires, et plus vite nous pourrons menacer l’ouverture de la porte.

Quelques instants après, sa troupe parvint en bas des remparts. Les sifflements se succédèrent alors, et sa trentaine de cavaliers se retrouva suspendue aux créneaux, à escalader à toute vitesse. Relonor les pressait autant qu’il le pouvait à voix basse, grimpant lui-même au plus vite. Comme ils avaient atteint la moitié de la hauteur et qu’aucun cri n’avait encore jailli au-dessus d’eux, pas plus que des flèches ou des rochers, le Seigneur de guerre jeta un œil vers l’ost de Marjobert. Si personne ne s’occupe de nous, c’est que tout le monde doit s’occuper d’eux… Seulement, à sa grande surprise, les cavaliers ne tiraient plus vers les hauteurs, pas plus qu’ils ne recevaient de projectiles.

« Merde alors, mais que se passe-t-il ? »

Les guerriers autour de lui demandèrent des précisions, mais un crissement presque en dessous d’eux détourna son attention. La porte…

La porte, en effet, grinçait sous la poussée d’une meute enragée. Des robes rouges surgirent vivement, et par dizaines, de l’ouverture. Robes rouges, mais surtout casque vissé sur le crâne, carrure d’ogre et fléau d’armes au poing :

« Des masques de fer ! La troupe d’élite du grand prêtre de Geraint ! »

Relonor avait chuchoté, afin de ne pas être entendu des nouveaux venus, mais suffisamment fort pour que ses compagnons tendent l’oreille.

« Inutile de grimper plus haut, à présent que la porte est ouverte. Descendons discrètement, et sautons-leur sur le râble ! »

Les Nordiques obéirent sans plus attendre.

Plus loin, Marjobert fit converger ses hommes vers l’ennemi. De nouveau, les arcs furent bandés. Lorsque l’élite des rouges se fut massée en une lourde ligne de bataille, des archers sortirent par la petite porte. Vêtus eux aussi d’écarlate, ceux-ci ne portaient pas de casque. Ils rejoignirent les masques de fer au petit trot, puis armèrent immédiatement.

Seuls quelques soldats ne se préparaient pas au combat. Demeurés non loin de l’huis encore ouvert, ils paraissaient protéger quelque chose. Tout à sa descente, Relonor peinait à savoir quoi. Puis, grâce au déplacement d’un des rouges, il aperçut un vieillard habillé de cuir carmin. À ses côtés, sourire béat tourné vers son supérieur, un prêtre tenait maladroitement une épée trop lourde pour lui. Emilphas et son lieutenant ! Du moins, cela correspond en tous points à la description qu’en avait faite Estenius !

Comme le Seigneur de guerre indiquait à ses hommes d’obliquer vers la gauche, pour se rapprocher du meneur, les Nordiques de Marjobert chargèrent dans un puissant cri de guerre.

* * *

LeNoblet et ses chevaliers n’avaient pas eu le temps d’accompagner leur charge par le choc des épées contre les boucliers : lorsqu’ils avaient franchi les portes, la horde se trouvait déjà à moins de cinquante mètres d’eux. Et puis, de toute manière, est-ce qu’un chant martial et quelques fracassants entrechoquements auraient été à même d’inquiéter ces fous ? Intégralement nus, les sauvages qui constituaient le flot paraissaient entourés d’animaux fantastiques. Des serpents, des loups, des oiseaux, des rongeurs et autres bêtes féroces, tous animés à même le corps des guerriers. La vision en aurait terrorisé plus d’un, mais les chevaliers n’eurent pas le loisir de douter. À peine les portes passées, les armes dégainées, et ce fut le choc. Au lieu de pointer des lances en leur direction, au lieu de tenter d’éviter la charge, les trappeurs se jetèrent sur eux.

Les hommes de LeNoblet cinglèrent l’air de toutes leurs forces, les destriers piétinèrent à tout rompre, mais le tout s’opéra dans le vide. Avec une adresse hors du commun, la horde sauvage se délita, chacun ploya sur ses appuis ou bondit de côté, évitant les coups tout en frappant à leur tour jambes et caparaçons à leur portée. Sans les lourdes armures dans lesquelles s’engonçaient les chevaliers, ce simple échange aurait signé la fin de leur unité.

Les plus adroits des trappeurs parvinrent même à se hisser sur les chevaux en pleine course, puis à trucider les pauvres cavaliers incapables de se défendre.

« On continue les gars, on continue ! »

Si l’habileté de ses adversaires inquiétait LeNoblet au plus haut point, ce dernier profita de l’occasion qui lui était fournie pour poursuivre sa course vers les catapultes. En effet, si la manœuvre des Krzëe avait permis d’absorber les dommages de la charge des chevaliers, elle n’avait pas été en mesure de la ralentir.

« Allez les gars, encore cent mètres et on abordera ces foutues catapultes ! »

* * *

Un sourire fermement gravé sur la trogne, Daogan se tourna vers ses compagnons. Jérémiah, tout d’abord, mais aussi Alleric et Bastian, et puis d’autres ; des terribles, des intrépides qui s’étaient portés volontaires pour se jeter dans la gueule du poisson.

« Les gars, je crois que Kryäa, Relonor et Marjobert sont parvenus à foutre un beau bordel ! C’est donc à notre tour de jouer ! »

Pas un cri ne se fit entendre en réponse, mais les rictus en disaient long : tout le monde s’impatientait. Tassés dans un fourré non loin des falaises, les guerriers désespéraient de s’approprier leur part de castagne et de destruction. Tous sentaient que ce n’était pas qu’une simple bataille, comme avait été celle de Castel-à-bois, comme avait été l’affrontement contre les chevaliers de LeNoblet à Rauvrour, ou même l’offensive sur Vignevaux. Non, leur victoire ou leur défaite changerait le cours du destin, bouleverserait les mœurs de la Cannirnosk tout entière…

« Vous le savez, nous n’emportons pas de torche, car on ne peut pas prendre le risque de se faire repérer. Je connais la route, Alleric et Bastian marcheront dans mes pas, et ils vous guideront au mieux. Je ne veux entendre que leur chuchotis, rien de plus. J’étriperai de mes propres mains le premier qui grognera ou se prendra les pieds dans la merdasse qui encombre le chemin ! On est d’accord ? »

Les signes de tête fusèrent de toute part. Chacun connaissait déjà son rôle et sa place, et le rappel n’était qu’une formalité destinée à tranquilliser tout le monde.

« Jérémiah, tu fermes la marche. Je veux que tu t’assures qu’on ne laisse personne à l’arrière. Et surtout, tu pousses au cul pour que la troupe reste bien groupée, c’est d’accord ? »

Le lieutenant opina du chef à son tour.

Daogan, satisfait, les fixa l’un après l’autre. Son sourire se fissura l’espace d’un instant :

« J’espère tous vous retrouver ce soir pour fêter notre victoire, les gars ! »

Le sourire se reforma sitôt sa phrase achevée, plus gouailleur que jamais :

« Allez, en route ! »

Les guerriers quittèrent à pas de loup le fourré qui les abritait. Ils ne purent se retenir de jeter un regard vers la forteresse et le brouhaha qui en provenait. Daogan leur fit contourner quelques arbres, un ou deux ronciers, puis descendre sur un raidillon escarpé à flanc de falaise. En contrebas, les flots se fracassaient avec obstination sur de larges brisants acérés. L’air était lourd, chargé d’embruns, mais aussi de fumée entrelardée de particules de suie. À leur droite, attisées par le vent, les flammes ravageaient toujours le petit port de Hautesherbes.

Bastian s’exclama soudain à voix basse :

« Merde, mais c’est pas un chemin ce truc, c’est un véritable plongeoir ! »

La réponse de Daogan fusa sans que ce dernier daigne même se retourner :

« La ferme.

— Non mais putain, ça fait trois fois que je manque de me casser la gueule.

— La ferme, j’ai dit ! »

Des murmures indistincts parvinrent bientôt de l’arrière.

« La ferme, nom de Dieu ! »

Malgré la demande, les marmonnements ne cessèrent pas, et formèrent même bientôt un mot compréhensible :

« Daogan !

— La ferme, putain de cons !

— Daogan ! »

Le guerrier se retourna, la rage fichée au mufle. Il empoigna Alleric par le col, et le poussa vers le vide. Lorsque les pieds du soldat ripèrent contre les dernières pierrailles du chemin, son chef grinça dans un murmure :

« Tu ne vas pas même entrer dans le tunnel, toi, si tu ne la fermes pas…

— Daogan ! »

Alleric fut soudainement tiré sur le sentier, et le guerrier porta son attention vers le reste de la troupe. Tous lui faisaient signe de regarder plus haut, là où débutait le raidillon. Daogan leva la tête pour découvrir une silhouette pâle, fantomatique, qui vacillait aux côtés de Jérémiah, demeuré en haut de la falaise. Il plissa les paupières pour la fourrager des yeux, et reconnut bientôt la jeune Ayzebel Penderix. Il réfléchit à toute allure, puis, d’un geste rageur, fit signe à son lieutenant et à la paysanne de le rejoindre.

Il reprit alors sa descente sans un regard pour le pauvre Alleric, qui, cramponné à la paroi dans son dos, fixait encore avec terreur l’à-pic dans lequel il avait manqué de terminer son existence.

Il fallut plusieurs minutes à Ayzebel et Jérémiah pour arriver en bas, où s’empilaient les guerriers de mauvaise humeur. Même les œillades terribles de Daogan ne parvenaient plus à les empêcher de grommeler. Derrière eux, le passage secret apparaissait sous la forme d’un mince boyau dissimulé entre les rochers.

La question fusa dès que les derniers arrivés se trouvèrent à portée de chuchotement :

« Qu’est-ce qu’elle fout ici ?

— Elle porte une affreuse nouvelle, Daogan. Une affreuse nouvelle…

— Alors parle, gamine. »

Ayzebel jeta un regard ambigu sur le chef de guerre avant de répondre :

« Je suis allée voir le héraut Innocent, après votre départ. Il m’a avoué que Sylvert connaît ton plan. Il sait que vous allez emprunter le passage secret, et il y a tendu une embuscade !

— Oh le fot-en-cul ! Que le courroux des ancêtres l’emporte ! Ah moins que… »

Daogan s’approcha de la jeune paysanne, se carra à moins de dix centimètres d’elle et plongea son regard dans le sien.

« À moins que tu ne me mentes, gamine. Tu poursuis les desseins de ton parjure de frère ? Hein ?

— Non, je vous assure, je ne mens pas… je…

— Ton récit ne tient pas debout, gamine. Pourquoi le héraut t’aurait-il dévoilé cela ? Pourquoi aurait-il trahi son maître ? »

Ayzebel hésita quant à sa réponse.

« Tu vois, tu ne dis rien. Allons, dégage avant que je ne te balance dans le vide !

— Je l’ai libéré en échange de cette information ! J’ai ouvert sa porte !

— Tu as fait quoi ?! »

Jérémiah s’interposa entre le guerrier et la jeune femme :

« Qu’importe, Daogan ! Ce qui compte c’est ce qu’elle a appris ! Nous nous jetions dans un piège, Daogan, et elle vient de nous en sauver… »

Le chef de guerre cracha par terre avant de se retourner. Sa voix sonna d’abord claire, puis s’affaiblit à mesure qu’il s’enfonçait dans le souterrain :

« Qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter ? Surtout pas une paysanne, sœur d’un traître, dont la bouche ne profère que mensonges et vilénies. Pas même l’embuscade d’un vieillard, si jamais elle existe… En route, mes braves ! »

Alleric et Bastian lui emboitèrent le pas sans hésiter. Les autres guerriers marquèrent bien une pause, le temps de se concerter du regard, mais ils entrèrent à leur tour dans le boyau. Ils disparurent l’un après l’autre, passant devant Ayzebel qui restait les bras ballants. Seul demeura Jérémiah, qui ne quittait la jeune femme des yeux.

« Toi aussi, tu vas partir ? »

Le lieutenant ne répondit pas ; il ne savait que répondre. Il croyait Ayzebel, il était certain qu’elle ne mentait pas. Mais… Daogan était entré dans le souterrain.

« Si tu pars, tu mourras.

— Qu’importe, un guerrier ne doit pas avoir peur de la mort.

— Si tu pars, tu me laisseras seule.

— … »

Pâle, maigre, ses cheveux se débattant dans le vent, Ayzebel paraissait affreusement vulnérable. La moindre bourrasque plus féroce que les autres la faisait vaciller sur elle-même. Elle ne parvenait pas à endiguer le tremblement de ses mains, qu’elle conservait crispées sur sa robe.

Cela faisait déjà plusieurs minutes que ses compagnons s’étaient engouffrés dans le boyau, et Jérémiah devait se décider avant qu’il ne soit trop tard.

« Je… »

La rumeur d’un violent tapage résonna dans son dos. Il se retourna brutalement. L’écho provenait du tunnel ; faible, presque indistinct, mais l’oreille aiguisée du lieutenant reconnut sans mal le fracas d’un combat.

« Je suis désolé… »

Ayzebel et lui s’enlacèrent un instant par le bout des yeux, puis le souterrain l’avala définitivement.

* * *

Avancer de côté s’avéra bien plus ardu que de grimper à la corde. Rapidement, cette dernière fut trop loin pour que Relonor et ses hommes puissent s’y raccrocher, et il leur fallut continuer en se cramponnant aux pierres elles-mêmes.

Plus d’un Nordique abandonna après une dizaine de centimètres, pour reculer craintivement vers son attache. En définitive, ils ne furent que huit à passer au-dessus de la petite porte. Emilphas et sa garde d’élite ne se trouvaient qu’à quelques mètres, à quelques efforts supplémentaires. Leur bondir dessus par surprise, depuis le mur, offrirait une victoire facile, et permettrait peut-être une fin heureuse à la bataille sans que l’unité envoyée par le tunnel ait à intervenir.

Relonor tournait tout cela dans sa tête, s’imaginait déjà triomphant, lorsqu’une pierre céda sous son pied. Son réflexe – de se raccrocher de toutes ses forces aux autres prises qui le supportaient – lui sauva la vie. Il ne bougea qu’à peine quand la roche déboula jusqu’en bas de la muraille pour aller s’écraser au sol, où elle roula quelques mètres avant de s’immobiliser.

Un des masques de fer tourna la tête, attiré par le mouvement. Il ne discerna néanmoins rien, car les hautes herbes dissimulaient aisément la pierre. Il s’approcha tout de même, suspicieux, pour fouiner dans le coin. Il remua la végétation du bout du manche de son fléau d’armes, mais ne trouva rien. C’est lorsqu’il fit demi-tour que son pied heurta la roche. Il l’attrapa de son énorme patte, la regarda, se retourna, leva les yeux. La pierre tomba en même temps que le cri de Relonor :

« Maintenant ! »

Le Seigneur de guerre se jeta dans les airs, dégaina durant sa chute, et abattit son épée sur le rouge. Comme il se redressait, ses compagnons dégringolèrent autour de lui dans un désordre parfait. En face, les soldats d’élite d’Emilphas chargeaient déjà.


Marjobert, qui suivait d’un œil inquiet le déplacement de son supérieur, décida de presser l’offensive. S’il occupait l’armée du prêtre, au moins celle-ci n’aurait pas le loisir de se retourner contre Relonor, qui aurait peut-être une chance de défaire leur meneur.

Sur son hurlement, tous les cavaliers se mirent en branle. Une pluie de flèches s’abattit sur eux, venue de derrière la ligne des masques de fer. Ils y ripostèrent par un déluge plus meurtrier encore. C’était merveille que de voir une charge de ces fiers monteurs de coursiers noirs. Chacun d’entre eux paraissait être né sur son cheval, tant il épousait les mouvements souples de l’animal. Dirigés seulement par les genoux, qui servaient aussi d’unique sécurité contre la chute, les cavaliers tiraient flèche sur flèche.

Lorsqu’ils ne se trouvèrent plus qu’à dix mètres des rangs ennemis, ils placèrent leurs arcs derrière eux, les fixant à la selle par la simple torsion d’une bande de cuir. À deux mètres du choc, ils brandirent leurs épées.

En face, les fléaux d’armes tournoyaient en sifflant. Au bout des bras énormes des masques de fer, ils paraissaient posséder plus de portée qu’une lance de contrecharge. Marjobert ressentit un instant de doute. Et si leurs fines montures ne parvenaient pas à se décrocher après la charge ? Et si les puissantes boules de métal garnies de pics suffisaient à les réduire en charpie ? Le lieutenant n’eut pas le loisir de se poser trop longtemps la question, car son crâne explosa soudain comme un œuf entre marteau et enclume.

* * *

Daogan avait prévu qu’une charge serait menée contre les catapultes, et c’était pour cette raison que la horde des paysans devait les protéger. Ainsi, quand les soldats de LeNoblet se pressèrent vers les engins de siège, une troupe immense convergea depuis les deux côtés pour lui barrer le passage.

Cette fois, la distance s’avéra suffisante pour que les chevaliers mettent en place leur exhibition. Les lames furent heurtées contre les boucliers, d’abord lentement, puis de plus en plus vite. Si vite qu’elles couvraient le chant de guerre de la lignée de Pal, le grincement des armures et le fracas des sabots.

Les paysans cessèrent de s’avancer, certains commencèrent même à reculer. Que pouvaient-ils bien espérer, face à une telle déferlante de métal poli ?

Au cœur de la meute, Qalet s’égosillait :

« En position, en position ou je vous défonce ! Allons, on plante la hampe de son pieu en terre, et on fait face ! »

Si sa beuglante suffit à rallier le centre de la ligne de bataille, le reste se délita comme neige au soleil. Les chevaliers n’étaient plus qu’à vingt mètres.

« On plante et on fait face, putain de merde ! On plante et on fait face ! »

Dix mètres. Les aboiements du géant au fauchard se trouvèrent à leur tour noyés dans le vacarme de la charge, et les derniers courageux prirent leurs jambes à leur cou.

Quelques pieux isolés, plantés et faisant face, furent balayés sans mal. Les paysans piétinés. L’ost était passé.


Les cris aigus de Kryäa exhortaient ceux de son peuple à courir plus vite. Poc, malgré sa petite taille, se trouvait parmi les premiers. Ils s’étaient fait distancer au début – car que peuvent des hommes à pieds face à des destriers lancés au galop ? – mais ne désespéraient pas de les rattraper. Ils escomptaient les prendre par revers lorsque les chevaliers seraient englués contre les paysans, mais cet espoir se révéla rapidement vain.

« Ah, les couards ! Ah, les coqueberts ! Daogan avait donc raison, on ne peut compter sur eux ! »


L’épée de LeNoblet fut la première à s’abattre sur les servants d’une des catapultes. Les manœuvres s’égaillèrent sans tarder, mais le chef de guerre s’assura qu’ils ne parviennent à fuir, rattrapés par de lourds destriers caparaçonnés.

Dès qu’il n’y eut plus de présence humaine, les coups visèrent les structures en elles-mêmes. Si le bois paraissait trop solide pour être entamé, la fragilité des machines de guerre tenait immanquablement dans le système de poulies et de tendeurs. Quelques taillades bien ajustées suffirent pour les trancher, et réduire à l’inactivité les catapultes.


Les Krzëe dépassèrent au pas de course les quelques cadavres de paysans qui avaient opposé leur carcasse entre les chevaliers et les catapultes. Poc repéra Qalet, dont le corps perforé par les sabots ferrés ne portait pas même une trace de coup d’épée. Même lui, même le géant au fauchard n’avait pu contenir la charge une seule seconde…


La terreur des paysans retomba lorsqu’ils s’aperçurent que les chevaliers ne les poursuivaient pas. Ils regardèrent vers l’arrière, et découvrirent que leurs ennemis massacraient les catapultes qu’ils auraient dû protéger. Plus loin, les trappeurs arrivaient en courant.

Chacun se tourna alors, leva la tête dans l’espoir vain de trouver parmi eux la stature épaisse de Qalet, d’écouter sa beuglante et d’y obéir. Le cri perçant de Kryäa se substitua à leur recherche :

« À l’attaaaaque ! »


Une masse de chair fondit sur LeNoblet et son ost. Paysans et trappeurs les assaillaient de toute part. Ce n’étaient que des bouseux malhabiles équipés de bric et de broc, que des chasseurs sans armure ni vêture ; des femmes et des enfants, des vieillards, même un nain ! mais leur masse embourba sans mal les chevaliers. Quel que soit leur talent au combat, impossible de trancher une telle marée humaine. Le chef de guerre tonna à s’en rompre les cordes vocales :

« Attaquez ! Il faut réduire leur nombre au maximum, puis nous regagnerons Hautesherbes ! »

Son lourd destrier peina pour volter, heurtant des corps par dizaines, tandis que LeNoblet frappait autant qu’il le pouvait. Les coups pleuvaient sur lui et sur sa monture, mais aucun ne parvenait à percer leur épaisse armure.

« Hardi ! Peu importe le nombre, nous vaincrons ! »

Une hache de bataille fendit soudain le caparaçon de son destrier, qui se cabra de douleur, renversant du même coup plusieurs adversaires. Cramponné de toutes ses forces aux rênes pour ne pas chuter en arrière, LeNoblet peina à repérer celui qui avait porté le coup. Ce n’est qu’à la seconde cognade, alors qu’un espace s’était libéré autour de l’animal enragé, qu’il dénicha son ennemi. Le nain. Le nain qu’il avait aperçu peu de temps auparavant. Petit mais trapu, et brandissant une hache presque plus haute que lui.

Le chef de guerre pressa sa monture pour s’en rapprocher, lame au clair.

* * *

Quelques coups secs contre la porte firent sursauter Sylvert qui se décrocha de la fenêtre, d’où il parvenait à embrasser une bonne partie du champ de bataille.

« Oui, entrez. »

Trois soldats se présentèrent au garde-à-vous. Avec eux venait un homme assez mal vêtu, tête basse et mains dans le dos.

« Nous vous amenons le lieutenant Jérémiah, Monseigneur. »

Le maître de Hautesherbes s’avança pour scruter le nouveau venu :

« Ton visage me dit quelque chose, mais je ne parviens pas à me souvenir quelle est ton unité. Et pourquoi es-tu vêtu ainsi ? »

L’homme releva la tête pour planter ses yeux dans ceux de Sylvert. Il avait le regard dur. Le vieil aristocrate douta soudain de l’identité de celui qui lui faisait face. Il avait déjà vu cet accoutrement, bien qu’alors moins crasseux, il avait déjà observé ce visage plutôt avantageux, déjà entendu ce nom ridicule. La scène lui revint en mémoire, elle n’avait que quelques mois, mais lui parut pourtant dater de dix ans. Lorsqu’Euphème était revenu des Marches, enfin, lorsque Théophore l’avait traîné de force et que ce fichu guerrier n’avait pas même eu le courage de se présenter. Un soldat était venu excuser son absence. Un lieutenant. Le lieutenant… Jérémiah.

« Foutrecouille… »

Un sourire étira les lèvres du prisonnier :

« Je n’aurais pas dit mieux, Monseigneur des poissons. »

Sylvert se tourna vers les gardes :

« Que fait-il ici ?

— Nous venons des caves, à l’entrée du passage secret. (Jérémiah baissa de nouveau la tête.) Ils se sont jetés dans notre piège aussi bêtement qu’on l’espérait. Il n’y a pas eu de survivant.

— Et lui, alors ?

— Lui est arrivé après. Il nous est tombé dans les bras comme on vérifiait tous les cadavres. On n’a même pas eu à se battre pour le capturer, alors on n’a pas eu le cœur de l’éliminer. »

Sylvert hocha la tête en guise de réponse. De nouveau, il s’approcha du lieutenant. Son regard fureta sur son visage, comme s’il recherchait quelque chose.

« Lève la tête. »

Jérémiah ne bougea pas, les yeux toujours fixés sur ses bottes crottées.

« Lève la tête, je te dis ! »

Jérémiah s’exécuta à contrecœur.

« Daogan, il était en bas ? Allons, ne fais pas tant ton taiseux et dis-moi ! Est-ce qu’il était en bas ? »

Jérémiah releva lentement les yeux, jusqu’à croiser ceux de Sylvert. Aussitôt, un rictus distordit les traits du vieil homme. Une grimace, tout d’abord, qui muta rapidement en un sourire carnassier.

« Vraiment ? »

Le lieutenant opina lentement du chef, avant de replonger dans sa poitrine.

Sylvert se tourna vers les gardes :

« Et vous dites qu’il n’y a pas eu de survivant ?

— Oui, Monseigneur. »

* * *

Une mêlée féroce s’engagea ; les mastards encasqués vêtus de rouge, contre Relonor et sa garde aux yeux de faucon. La puissance à l’état brut, contre l’agilité doublée d’une expérience incommensurable.

Les Nordiques virevoltaient entre les lourdes chaines lestées, mais peinaient à frapper au défaut de la cuirasse. La moindre de leur maladresse se voyait punie de la plus effroyable manière, car peu importe où les fléaux d’armes heurtaient, leur force dévastatrice détruisait tout sur son passage. Bras arrachés, côtes et os brisés, crânes éclatés… Plus d’un Nordique finit si écrabouillé qu’il en devint méconnaissable.

L’arrivée des guerriers qui n’étaient pas parvenus à grimper au-dessus de la porte donna un second souffle aux survivants, qui ferraillèrent de plus belle. La mêlée demeura un long moment indécise, car aucun des deux camps ne prenait l’avantage.

Emilphas, même s’il se tenait en retrait du combat, avait dégainé son poignard. Son autre main pendait piteusement, honteuse de ne pouvoir se défendre, et il pestait intérieurement contre l’absence de sa main-gauche. Sans ce handicap, il aurait fondu sans attendre dans l’affrontement.

Dissimulé derrière lui, la mâchoire décrochée par le carnage, le vermeil lieutenant paraissait subjugué par le spectacle. Chaque coup, chaque giclée sanguinolente semblait l’affecter physiquement. Il n’éprouvait pas de l’admiration, mais un dégoût passionné pour ce qui se déroulait sous ses yeux.

Il sursauta lorsque la voix du grand prêtre résonna devant lui :

« Ansfrid, on y va. Nos hommes vont se faire submerger si on ne réagit pas. »

La lippe du jeune religieux tremblota un instant puis, comme son supérieur s’éloignait à grands pas, il affermit sa prise sur le manche de son épée et le suivit. Sourire crispé sur les lèvres, il brandissait sa lame avec maladresse, comme s’il n’avait jamais combattu de sa vie.


Passé le désastre de leur charge mise à mal, tentant d’oublier le terrible sort que les fléaux d’armes avaient réservé à Marjobert et à tant des leurs, les Nordiques engagèrent le combat au corps à corps. Si chaque masque de fer se révélait pour eux un géant monstrueux, les autres soldats possédaient bien moins d’adresse et ils prirent petit à petit le dessus. Certes, ils se trouvaient en sous-nombre, mais le temps leur fournirait la victoire. Tant, du moins, que les rouges ne recevraient pas de renforts…


Les montagnes de muscles tombèrent les unes après les autres autour d’Ansfrid. S’il se dissimulait auparavant derrière leurs corps vigoureux, attentif aux trajectoires sanglantes de leurs fléaux plus qu’aux yeux de faucons, il devait à présent faire face tout seul. Emilphas avait été séparé de lui par les remous du combat, et se défendait comme un chien féroce à vingt mètres de là. Guère plus loin, le traître Relonor Helvival bataillait aussi.

L’ultime masque de fer qui se trouvait près d’Ansfrid se vit transpercé au défaut de la cuirasse. Il tomba à genoux, ne put retenir une lame qui fut glissée sous son casque, et se vida de son sang par les œillères. Ses tueurs, quatre Nordiques en armes, se tournèrent vers le vermeil lieutenant, qui ne parvint à contenir un petit cri de terreur.

Il recula d’abord, épée naïvement pointée devant lui pour les empêcher d’avancer. Ce fut la vue de son maître qui l’immobilisa : le grand prêtre tenait tête, et vertement, à six adversaires. La voix qui lui déserta le gosier ne lui sembla pas la sienne :

« Allons mes mignonnes, venez donc tâter de mon épée ! »

Les quatre yeux de faucons ne retinrent pas leur rire. Ansfrid comprit à l’éclat de leur joie que toute peur les avait désertés. Ils avaient vaincu les masques de fer et ne craignaient aucunement un petit rouge comme lui. À cette pensée, le vermeil lieutenant sentit la fureur l’envahir : il allait leur montrer de quel bois il se chauffait. Il musela le sourire qui lui tatouait la figure pour forcer une grimace de provocation et, sur cette courageuse bravade, il se jeta en avant.

Il n’avait aucune chance. Il allait mourir, sans doute aucun. Il ne parviendrait pas même à entailler un seul adversaire avant de mordre la poussière, mais qu’importe : il combattrait.

Sa lame heurta celle du premier guerrier dans un tintement sauvage, qui irradia en lui une ivresse écervelée. Il bondit de côté pour éviter une cognade, para un coup de taille, repoussa l’épée adverse, tournoya sur lui-même, puis frappa de toute sa force vers l’avant. Le Nordique baissa les yeux avec étonnement jusqu’à découvrir la lame qui lui transperçait le poitrail, enfoncée presque jusqu’à la garde. Ansfrid lâcha la poignée dans un cri de souris lorsque le guerrier releva le regard vers lui.

« Je… je… je suis désolé. Je ne voulais pas vous… »

Sourd à ses excuses, le féroce combattant s’avança d’un pas, puis de deux, pendant que le vermeil lieutenant reculait d’autant.

« Vraiment, je suis navré… je ne pensais pas… »

Le Nordique leva une main. Elle ne se trouvait qu’à dix centimètres de la figure décomposée du jeune prêtre lorsque le bras retomba. Les genoux fléchirent, lâchèrent, et il chuta en avant. La lame, cette fois, s’enfonça jusqu’à la garde.

L’arrivée des trois autres guerriers endigua le flot de joie et d’orgueil qui manquait d’ensevelir Ansfrid. Il se signa rapidement. Sans armes, contre trois adversaires, il n’avait aucune chance. Il repensa brièvement aux bonheurs de sa vie ; à la fierté de ses parents lorsqu’il était devenu prêtre, à son appréhension d’être envoyé à Geraint, à la jeune paysanne avec qui ils s’étaient aimés avant la révolte, à l’affection qu’il éprouvait pour le vieil Emilphas, et à l’affection qu’Emilphas éprouvait pour lui. Cette amitié fut son ultime pensée avant que les yeux de faucons ne se jettent sur lui.

Les coups d’épée, violents, partirent dans sa direction. Comme s’il avait été le vent, Ansfrid se faufila sous le premier, bondit par dessus le second. Les lames, non ralenties par sa chair molle, poursuivirent leur course en sifflant férocement. Les Nordiques ne parvinrent à dompter leur frénésie, à les empêcher de fendre l’air jusqu’à trouver un corps dans lequel se planter. Le bruit de leur succion fut écœurant, les cris qui y succédèrent ne reflétèrent que la surprise, et les deux guerriers s’effondrèrent. Chacun avait écharpé son compagnon sans le vouloir. Le troisième Nordique n’eut pas le temps de réagir, car déjà Ansfrid lui avait bondi sur le cou et le serrait, le serrait avec toute la force de ses petits doigts. Les coups fusèrent, maladroits, bientôt trop faibles pour un quelconque effet, puis le guerrier chancela, tituba, flageola, s’écroula.

Le vermeil lieutenant, lui, se redressa, la lippe retournée de joie, ses grosses lèvres gonflées de fierté. Il ne parvenait plus à quitter son exploit des yeux. Il recula de deux pas, jeta les bras au ciel comme pour paonner, les fit tournoyer pour tâcher de reprendre son équilibre, mais n’y parvint pas. Il bascula alors, lentement, à la manière d’un soleil qui s’écrase derrière l’horizon. Son regard eut le temps d’accrocher le premier guerrier qu’il avait tué et qui le faisait trébucher, ultime pied de nez, d’observer sa mimique, de découvrir sa plaie, d’admirer son épée qui le perçait de part en part, qui se dressait vers lui, meurtrière, assoiffée de sang, et qui allait le cueillir à son tour dans l’instant. Son rictus de joie muta en une grimace de terreur, passa en un instant du bonheur à l’horreur, de la vie au trépas.

Son corps allongé sur celui du premier homme qu’il avait occis, les lèvres de celui à qui l’on avait juré d’agrandir le sourire s’étirèrent dans un ultime sursaut, puis se détendirent jusqu’à recouvrir complètement ses dents.

* * *

Au centre, bien visibles, se dressaient les lourds remparts de la forteresse de Hautesherbes. Si leurs créneaux fourmillaient de silhouettes indiscernables, le plus gros de l’agitation emplissait leurs contreforts. En face du grand portail, sur le chemin de terre, en partie dissimulée derrière les branches, une effroyable mêlée engageait les deux parties. Chevaliers lourds contre paysans. D’autres guerriers aussi, tout à fait nus, bataillaient en hurlant sans cesse. Un peu plus loin, d’étranges constructions de bois gisaient au sol, complètement démantibulées.

Vers la gauche, contre les remparts, deux nouvelles unités s’affrontaient rageusement. Des soldats vêtus de rouge, armés d’arcs, d’épées, mais surtout d’inquiétants fléaux, contre des cavaliers des Marches. S’il se bat, c’est certainement ici, mais où peut-il bien se trouver exactement ?

« Là, il est là ! Regardez le petit groupe qui lutte contre la muraille ! Près de ce qui semble une porte entrebâillée… Je crois reconnaître sa démarche !

— Je ne le vois pas… À moins que… »

Fleurienne pressa soudain les mains contre sa bouche :

« Si, je le vois, mais regarde derrière, dans les jardins. Une nuée de fantassins se dirige vers l’ouverture. Relonor ne les voit pas, il va être pris par revers ! »

Les deux femmes hésitèrent une seconde, puis bondirent d’un même mouvement de la petite éminence boisée d’où elles observaient la bataille :

« Vite, nous devons le prévenir ! »

* * *

Poc aperçut LeNoblet quelques secondes avant le coup d’épée, suffisamment pour l’éviter et profiter de sa petite taille en se jetant sous le destrier. Le chef de guerre eut beau volter à plusieurs reprises, les pas rapides du trappeur nain le maintenaient sous l’abri du caparaçon. Bientôt, la monture se cabra dans un hennissement de douleur. LeNoblet, inconscient de ce qui se tramait sous lui, donna des éperons pour prendre du champ, mais l’animal ne l’écoutait plus. Lorsqu’il obéit enfin, se fut pour s’effondrer quelques pas plus loin, ses viscères abandonnés derrière lui, entortillés autour de la hache de Poc, hilare.

Le trappeur se jeta en avant, mais le chef de guerre avait déjà réussi à se relever, en garde. LeNoblet se replia néanmoins pour éviter le premier coup, puis frappa à son tour. Ils ferraillèrent quelques instants, sans qu’aucun des deux ne parvienne à prendre l’avantage. Le Cannirnos avait pour lui la portée, mais son armure le ralentissait énormément, tandis que la petite taille du trappeur lui permettait de se soustraire à nombre d’assauts.

Un geste trop ample ouvrit soudain une faille dans la défense de LeNoblet, et Poc s’y jeta de toutes ses forces. Son coup heurta la lourde armure du chevalier, grinça, força, mais ne parvint à s’insérer entre deux lamelles de fer. Le chef de guerre éclata de rire comme la hache ricochait, et fouetta l’air de son épée. La lame mordit profondément le bras nu du trappeur, qui lâcha son arme dans un cri de douleur.

Poc vit soudain trouble. Le sang dévalait hors de son corps et ne parvenait plus à irriguer correctement son crâne. Il lui sembla que la silhouette diffuse de son adversaire dressait son épée, et il se jeta sur le côté pour l’éviter. Il racla le sol à tâtons d’une main à la recherche d’une arme, tout en s’essuyant vainement les yeux de l’autre.

Une voix perça le brouillard de son regard, la mélasse de sa crainte, c’était celle de Kryäa :

« Des cavaliers nous chargent par derrière ! Formez une ligne de défense, ou nous sommes perdus ! »

Puis un choc sourd prit le dessus sur tous les autres sons.


Le rire de LeNoblet résonna lorsqu’il aperçut Sylvert mener l’assaut depuis la forteresse. Épée au clair, debout sur ses étriers, le vieil homme crachait ses exhortations sur le même ton que ses malédictions, mais qu’importait, car ses chevaliers voyaient bien que la victoire leur tendait les bras, et les trappeurs qu’elle leur échappait. Ces derniers tentèrent bien de contrecarrer la charge, mais ils ne possédaient ni l’équipement ni l’espace nécessaire, si bien que leurs rangs furent renversés comme fétus de paille.

Avec cette aide inattendue, LeNoblet se désintéressa complètement des trappeurs pour réorienter ses troupes vers les paysans.


Cela faisait un moment qu’Ayzebel observait la bataille en serrant les dents. Elle voyait la défaite se rapprocher peu à peu, mais se savait impuissante à la repousser. Lorsqu’elle découvrit la sortie des chevaliers de Sylvert, une seule décision lui parut possible. Daogan avait échoué, il n’avait pas protégé les paysans, il ne les avait pas libérés. Cependant, tant que son peuple demeurait en vie, tant qu’il ne retrouvait pas le joug impitoyable du grand prêtre sanglant, il avait une chance d’arracher sa liberté.

Ayzebel bondit en avant vers la bataille. Lorsque les corps commencèrent à s’amonceler sous ses pieds, elle se dirigea vers un cheval blessé qui patientait au côté de son maître, malgré la lame qui perçait le poitrail de ce dernier. L’animal l’observa d’un regard presque reconnaissant quand elle lui grimpa sur le dos. Les talons de la jeune paysanne heurtèrent ses flancs, les rênes claquèrent sur son encolure, et le coureur s’élança malgré la douleur.

Ayzebel traversa l’arrière du champ de bataille au grand galop, sans cesser de crier. Le bruit de sa cavalcade et le son de sa voix retournèrent les paysans, sa vue et le sens de ses paroles les mirent en mouvement. Ils reconnaissaient en elle son frère, Estenius Penderix, ils reconnaissaient le sang de leur meneur. Les appels passèrent de proche en proche, le mouvement s’intensifia, la ligne de défense fragile muta en une cohésion sans faille : les paysans s’ensauvèrent comme un seul homme.

« Fuyez, fuyez vers Castel-à-bois ! Ne mourez pas ici, prenez vos jambes à vos cous, fuyez pour vos vies ! »

* * *

Fleurienne et Orphiléa poursuivirent leur course effrénée au milieu des cadavres. On se battait autour d’elle, le sang giclait, les boyaux coulaient, la mort fauchait sans distinction. Le champ de bataille ne formait plus une longue ligne obéissant aux ordres d’un chef, mais une multitude de petites escarmouches meurtrières. Pas un combattant ne s’intéressa aux jeunes femmes, trop occupés qu’ils étaient à repousser la mort à bout de bras.

Les deux aristocrates parvinrent enfin, à bout de souffle et d’espoir, au bas de la muraille. Près de la porte, un vieillard harnaché de rouge crachait en se tenant une épaule perforée :

« Il est parti par là ! Il a dû se réfugier dans la mêlée ! Sus, sus au traître ! »

La cohorte de lanciers aux couleurs des Groëe s’élança au pas de course. Après un bref regard entre elles, Fleurienne et Orphiléa se précipitèrent elles aussi. Non loin de l’affrontement que le vieil homme avait pointé du bec, Fleurienne se baissa pour saisir une épée courte :

« Prends une arme, Orphiléa. Prends une arme pour te défendre ! »

Quelques instants plus tard, les deux femmes fendaient la mêlée. Courbées sur elles-mêmes, elles avançaient par à-coups. Tantôt se dissimulant derrière des corps pour éviter d’être attaquées, tantôt galopant à la recherche du Seigneur de guerre.

Au détour d’une empoignade, elles tombèrent nez à nez avec un soldat énorme vêtu de mailles. La cape rouge qui lui flottait dans le dos le signalait comme un homme du grand prêtre. L’étonnement peint sur le visage, il grogna à leur encontre :

« Mais, qu’est-ce que… »

La Demoiselle n’eut pas le temps de lui crier qu’elle était Fleurienne de Pal, alliée de son maître, que le soldat avait déjà détourné la tête. Dans un hurlement puissant, il chargea un guerrier des Marches qui approchait.

Plus loin, Orphiléa se pencha sur un Nordique à terre. Crâne ensanglanté, mains serrées sur son abdomen, il peina à comprendre ce que la jeune femme lui demandait.

« Où est Relonor Helvival ? Je dois absolument le trouver ! »

Les yeux du combattant roulèrent dans leurs orbites sans qu’il recouvre la force de parler. Orphiléa le secoua violemment pour le ramener à elle :

« Où est-il ? Où est Relonor ?

— Je… »

L’homme s’humecta les lèvres de la langue avant de répondre, les tapissant d’un liquide rougeâtre :

« Il est parti escalader la muraille, afin d’attaquer la forteresse de l’intérieur. Il… il espérait porter main forte à Daogan…

— Non ! s’emporta Orphiléa. Je l’ai vu venir par ici, j’en suis certaine ! »

De nouveau, le Nordique sombra loin de sa conscience, glissant avec son sang coagulé hors de son corps.

La jeune aristocrate se releva, piteuse, lorsqu’un cri de Fleurienne attira son attention :

« Là ! Il est là-bas ! »

Les deux femmes se précipitèrent vers une silhouette qui s’éloignait. Si la Demoiselle paraissait sûre d’elle, Orphiléa ne reconnaissait pas son père. L’homme tirait la patte, replié sur lui-même, la tête basse. Une de ses mains demeurait invisible, tandis que l’autre, abandonnée, courbée en arrière, s’arrimait mollement à la poignée de son épée. Ce fut ce détail qui attira l’attention Orphiléa : le pommeau et la lame. Elle reconnaissait sa droiture, le turquoise du tissu qui entourait la fusée… Son regard remonta ensuite sur sa chevelure. Sombre, comme celle de la plupart des Nordiques, mais qui brilla soudain d’un éclat d’argent. Le torque, le torque de Wilhjelm, cet homme était donc bien son père !

Orphiléa accéléra. Elle ne se trouvait qu’à quelques mètres de Relonor lorsqu’un rouge s’interposa. Sans un regard pour elle, enfant perdue dans une bataille, il s’apprêtait à abattre le fuyard d’un coup dans le dos. Orphiléa hurla, prit appui dans le sol, bondit en avant. Elle agrippa le bras du soldat et le mordit sauvagement. Elle crachait comme un chat sauvage.

Le rouge lâcha une bordée de jurons avant de tenter de la repousser d’un geste ample. Il avait beau la secouer, la forcenée restait bien suspendue ; elle serrait le bras à pleines mains, à pleins ongles, à pleines dents. Un coup de poing la décrocha, un second l’envoya à terre, un coup de pied la rejeta plus loin.

Relonor s’était retourné et demeurait bouche bée devant l’affrontement. Sa mâchoire pendante laissait perler un mot unique, un nom :

« Orphiléa ? »

Le rouge lui fit face de nouveau, leva sa lame. Le Seigneur de guerre tenta de redresser la sienne, mais son bras distordu ne lui obéit pas. Ses doigts relâchèrent même leur pression, et l’épée glissa mollement à terre.

Avec ses yeux pour seul bouclier, Relonor observa la mort lui tomber dessus. Soudain, derrière la lame dressée, une tête pâle fit son apparition. Crasseuse, décharnée, cernée, les cheveux emmêlés, emplis de feuilles et de brindilles, Fleurienne brandit son épée courte. Elle l’abattit de toutes ses forces dans le dos du soldat, le poignarda, le surina avec hargne. L’homme ne trouva pas le temps de hurler de douleur qu’il tombait à genoux. Les autres coups le firent basculer en avant, tête dans l’herbe ensanglantée.

Orphiléa se tenait déjà là, les mains sous les bras de son père pour le relever. Fleurienne lui porta secours. À elles deux, elles parvinrent à le redresser.

Clopin-clopant, trébuchant, zigzagant entre les cadavres, le curieux équipage quitta le champ de bataille. Derrière lui, la mort prenait tous ceux qui avaient porté allégeance au guerrier Daogan…

Commentaires

Une fin bien déroutante... Mais si les femmes entrent dans la bataille, les hommes ne vont rien voir venir : d'une façon ou d'une autre, elles vont tout défoncer !

Bravo pour ce troisième tome, le souffle épique et tragique gagne en puissance à chaque instant !
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dimanche 3 mai à 11h27
Merci pour ce commentaire ! Je suis content si les Chroniques te plaisent toujours ! Bientôt la suite et fin !
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dimanche 3 mai à 12h02
Ouais ça tabasse !
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dimanche 3 mai à 20h52
La vache ! Il s'en passe des choses dans ce chapitre. J'ai bien cru que tu allais tuer Relonor.
Mention spéciale pour le débile qui a réussi à tuer quatre Nordiques pour s'embrocher tout seul sur une lame hahaha.
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jeudi 25 juin à 00h18
Relonor est toujours vivant, pour l’instant ;)

Vermeil lieutenant président !
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dimanche 28 juin à 10h55