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Antoine Bombrun

mardi 18 février 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre soixante-sixième

L’Audussont filait autour d’elles. Son flot, vif et rapide, avait obligé les bateleurs à harnacher les bœufs, qui halaient le navire de leur pas pesant et régulier. L’avancée lente, paisible, tranchait radicalement avec l’angoisse qui étreignait les deux femmes, comme la nonchalance du bateau avec l’impétuosité du courant. Les aristocrates devaient juguler leur désir de supplier le capitaine de faire accélérer la marche, car elles s’étaient promises de demeurer discrètes.

Si le visage d’Orphiléa n’était guère connu, celui de Fleurienne aurait été immédiatement identifié, ce qui aurait avorté leur tentative de fuite. Elles serrèrent donc les dents sur leur crainte, et les mains sur la rambarde du bateau.

Elles avaient choisi de remonter l’Audussont pour deux raisons : emprunter la direction opposée à celle dans laquelle la Demoiselle avait orienté les recherches de son frère, et suivre la voie la plus discrète pour s’éloigner de la capitale. L’itinéraire était en effet très fréquenté, si bien que tous les navires commerçants qui y passaient disposaient d’un pont pour les voyageurs, parfois même de quelques couchettes. Y voir deux femmes seules ne soulèverait aucune question, car la situation s’y révélait plus commune que sur les autres routes.

Une fois parvenues à Puy-à-embruns, elles feraient halte dans un des petits villages de pêcheurs qui bordent le lac. Elles pourraient alors prendre le temps de réfléchir, devant une soupe de silure – la spécialité du coin –, à la suite de leur périple. Car, si les deux femmes savaient qu’elles devaient fuir la capitale, elles n’avaient pas encore convenu de leur destination.

Elles ne parvenaient de toute manière pas à y penser. Orphiléa parce qu’elle était abrutie par tout ce qui lui était tombé dessus ces dernières semaines : sa venue dans la capitale, son amour pour Alphidore, son cœur brisé, la souffrance de la Demoiselle dans un mariage qui ne lui convenait pas, et enfin sa fuite, le jour même où elle aurait dû épouser le Seigneur Souverain de la Cannirnosk. Fleurienne à cause de la terreur que lui causait son frère, de la crainte qu’elle éprouvait quant à la vengeance qu’il ne renoncerait jamais de mettre en place pour la punir. Les deux femmes ne pensaient donc pas, ne parlaient pas plus, se contentant de fixer le fleuve d’un œil éteint, tout en lorgnant régulièrement les membres de l’équipage. Fleurienne avait aussi des regards pour le sac posé entre ses jambes : elle devait se retenir pour ne pas l’empoigner et le serrer contre elle. Elle savait que l’attitude se serait révélée suspecte, mais elle peinait pourtant à s’en empêcher.

Un homme se cala bientôt à leurs côtés contre la rambarde. Barbiche tressée, manteau de cuir vert foncé, poignard à la ceinture ; il ne faisait pas partie de l’équipage.

« Impressionnant, la différence entre la puissance du courant ici et à la capitale, vous ne trouvez pas ? »

Fleurienne ne répondit rien, engoncée dans son capuchon, face tournée vers les flots. Orphiléa sourit légèrement.

« C’est parce que le fleuve est encore unique, poursuivit l’inconnu. Profond et fin. À Landargues, il s’est déjà séparé et a commencé ses méandres. Au lieu de la profondeur, il a pris de la largeur. Au lieu de la vitesse, il a pris son rythme tranquille. »

De nouveau, Fleurienne demeura immobile tandis que sa compagne hochait timidement la tête. L’homme ne se découragea pourtant pas et poursuivit :

« Que venez-vous faire par ici ? »

Il enchaîna devant l’absence de réponse :

« Moi, j’ai décidé de quitter la capitale pour échapper à ce qui s’y trame. Je suis fils de bourgeois, et j’ai ainsi évité la première réquisition, mais si l’affrontement dure avec ces enfoirés de Sauvages, je ne veux pas risquer d’aller m’y frotter. Ce n’est pas que je sois pleutre, hein, seulement que j’ai d’autres ambitions dans la vie que de finir empalé sur une corsèque !

— Nous… »

La voix d’Orphiléa se perdit dans le grondement de l’eau, car la jeune femme se sentait incapable de prononcer son mensonge.

« Nous allons rendre visite à notre mère, qui se meurt sur son dernier lit. Pour cela, nous avons dû délaisser notre place de domestique, et nous craignons de ne pas la retrouver à notre retour… »

Fleurienne, elle, n’avait pas hésité. Elle n’avait pas tourné la tête non plus.

« Oh, je suis vraiment navré. Je ne pensais pas que… Je… je vais vous laisser. Je vous souhaite une bonne journée. »

Il s’éloigna rapidement, glissant tout de même un regard en arrière.

« Rapace, grinça Fleurienne, encore un qui aurait voulu abuser de deux ingénues. »


Le voyage dura deux jours pour rallier Puy-à-embruns. Les deux femmes patientèrent encore, car elles estimaient le premier village trop proche de Landargues, et préféraient s’en éloigner un peu plus. Elles attendirent donc que les bœufs soient rembarqués, puis quelques heures supplémentaires de cabotage sur les eaux calmes avant d’atteindre le deuxième patelin.

Une brume basse se formait sur la surface et s’en détachait progressivement jusqu’à disparaître à quelques mètres de hauteur. Fleurienne se souvint que le nom du lac venait improprement de ce phénomène, que les premiers Cannirnos avaient confondu avec des embruns. Elle voulut distraire Orphiléa en lui contant l’anecdote, mais ne parvint finalement pas à passer la boule d’angoisse qui lui compressait la poitrine.

Elle se concentra donc sur elle-même, afin de s’apaiser avant le débarquement. Elle tenta de retrouver les sensations familières de son propre corps, mais la rugosité des tissus qu’elle avait enfilés pour passer inaperçue l’en empêchait. Elle les sentait râper contre son ventre, contre ses seins et sur ses épaules. Elle soupçonnait l’irritation qui commençait à la gagner, devinait la rougeur de sa peau, peu habituée à ce genre d’agression.

Fleurienne secoua soudain la tête pour chasser ses idées, se libéra d’elle-même et pointa du doigt une barque non loin :

« Regarde, ils transportent un silure. »

La barque tanguait en effet sous le poids de l’énorme poisson. D’au moins trois mètres de long, ce dernier obligeait les deux pêcheurs à se tasser à l’arrière de l’embarcation pour pouvoir ramer.

La bouche d’Orphiléa s’ouvrit en un o ébahi.

« C’est sûr que ce n’est pas dans le Nord que tu dois observer des bestiaux pareils ! Ça, c’est un mâle ; on s’en rend compte à sa finesse, les femelles sont plus larges. Il s’agit même d’un jeune adulte, de belle taille, même si on en trouve fréquemment de plus gros. Ce sont des poissons difficiles à pêcher, et dangereux. On ne le voit pas d’ici, mais ils possèdent une mâchoire énorme. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’il manque aux pêcheurs quelques doigts, voire une main entière. On dit que les plus grands spécimens peuvent même vous arracher tout l’avant-bras d’une seule bouchée !

— Quelle horreur ! Mais, dans ce cas, pourquoi les attaquer ?

— Pour leur chair, qui est délicieuse. Tu verras, nous allons bientôt y goûter ! »

Fleurienne n’avait pas tort, car le navire se rapprocha sans tarder d’un petit ponton auquel il s’amarra. Les deux femmes se rendirent alors à l’auberge du village, où elles prirent place autour d’une soupe de silure fumante.


« Alors, où allons-nous ? »

Orphiléa avait vidé son assiette, puis l’avait repoussée devant elle, avant de se pencher en avant avec un air de conspiratrice.

« Je ne vois qu’une seule destination possible, chuchota à son tour Fleurienne, le Sud.

— Le Sud ? Pour quoi faire ? Je pensais plutôt le Nord, pour aller retrouver ma mère et mes sœurs.

— Non, le Nord n’est pas une option. Pas avec ce qui s’y déroule. Et puis, nous ne sommes même pas sûres que ta mère et tes sœurs soient… encore à Castel-de-pluie. »

Orphiléa jeta un regard empli de gratitude à la Demoiselle, puis demanda :

« Vous avez raison. Mais alors, pourquoi le Sud ?

— Relonor. Nous devons retrouver ton père. Il est un homme, un guerrier, lui saura te protéger et prendre soin de toi. Et puis, malgré le conflit de la famille Groëe, le Sud reste bien moins dangereux que le Nord.

— Et vous ? Mon père est votre ennemi, ne risquez-vous pas gros en vous rendant auprès de lui ?

— Je fais confiance en la sagesse de Relonor pour prendre la bonne décision, ma petite. Et puis… (Fleurienne serra le sac qu’elle avait abrité sous la table avant de poursuivre.) Je ne peux de toute manière pas te laisser y aller seule. Surtout que je ne vois pas d’autre destination qui pourrait me convenir… »

Orphiléa sourit, puis attrapa la main de la Demoiselle :

« Merci. »

* * *

Wilhjelm et Gardomas avaient quitté Castel-de-pluie en pleine nuit par une voie détournée. Trois raisons principales leur avaient fait éviter la route. Tout d’abord afin de prévenir les poursuites car, s’ils étaient partis le plus discrètement possible, l’ogre des grands chemins se rendrait inéluctablement compte de leur disparition à un moment ou à un autre. Ensuite, parce que la route menait au relais du père Mathurien, et que ce dernier y avait certainement laissé des hommes de confiance qui s’empareraient de Wilhjelm dès qu’ils la verraient. Enfin grâce à Gardomas, qui connaissaient les plaines autour de Castel-de-pluie comme sa poche. En coupant ainsi en rase campagne, ils auraient tôt fait de quitter les Marches.

Le plus dérangeant restait leur moyen de locomotion, en somme, car tous les chevaux de la cité avaient été réquisitionnés pour combattre l’armée de Grimm, et ceux qui avaient survécu étaient partis avec les vainqueurs. Les seuls que l’on pouvait encore trouver appartenaient à Mathurien lui-même, et il était hors de question de prendre le risque de les dérober. Cheminer à pied fournissait une raison supplémentaire pour le faire discrètement, car leurs poursuivants, mieux équipés, les rattraperaient sans mal.

Les deux fuyards avaient marché deux jours lorsqu’ils rencontrèrent trace de vie humaine. Ils avaient bien aperçu auparavant quelques exploitations calcinées, mais n’avaient pas croisé de survivants. Le hameau qu’ils abordèrent avait échappé par chance à la vigilance des Sauvages, et se dressait tel un havre de paix dans la campagne détruite.

En plus des quatre grosses fermes, dont chacune devait abriter deux familles, le bâtiment principal servait d’auberge pour les gens de passage. Le menu y était frugal, la boisson distribuée avec parcimonie, mais cette étape fournissait un peu de réconfort dans le cœur du voyageur épuisé, ainsi qu’un petit pécule pour les fermiers.

Après des regards torves surpris en leur direction, les deux fugitifs interrogèrent un vieil homme qui se rassura aussitôt qu’ils lui eurent expliqué la raison de leur venue – en omettant bien sûr de révéler leur réelle identité, ainsi que les causes de leur évasion.

« Ah, me voilà soudain moins inquiet. À voir la clarté de vos cheveux, j’ai cru un instant avoir affaire à deux Sauvages… Soyez donc les bienvenus, si vous êtes de braves Cannirnos ! »

Il leur indiqua ensuite l’auberge, avant d’aller rameuter les habitants du hameau. Wilhjelm et Gardomas s’y rendirent avec bonheur, heureux de rencontrer quelques compatriotes et de pouvoir manger autre chose que leurs maigres provisions. Une petite foule de paysans crasseux arriva à leur suite. Après leur dure journée de labeur, tous avaient soif de réconfort autant que de nouvelles de la guerre qui brûlait tout autour d’eux. Tout le monde se serra donc autour du comptoir ou de l’unique grande table qui fendait la pièce. La cuisinière s’affaira aussitôt dans l’arrière-salle, avec ses réserves ainsi que les légumes apportés par les paysans du hameau, tandis que son époux servait une tournée.

Les questions fusèrent une fois la première rasade engloutie. On les interrogea sur la guerre, sur la défaite de Rurik Helvival, sur les détails de l’avancée des Sauvages. Les nouveaux venus répondirent au mieux qu’ils le pouvaient, excepté pour le dernier sujet, car ils ne possédaient pas de nouvelles là-dessus. Après une grosse demi-heure d’effervescence, l’entrain se calma petit à petit comme chacun était rattrapé par la fatigue de sa journée. La masse se décomposa alors en petits groupes plus paisibles, et Wilhjelm et Gardomas purent trouver un refuge tranquille dans un coin du comptoir.

La soupe arriva enfin et chacun mangea de bon cœur, profitant d’un réconfort chaud et gouteux bien mérité.

Un raclement ponctué de claquements réguliers fit soudain lever les têtes. Le patron dressa une oreille avant de glisser à sa femme :

« C’est une charrette ; va donc réchauffer la soupe, que le client n’attende pas de trop ! »

Les bruits s’immobilisèrent sur le flanc de l’étape, puis quelques voix résonnèrent dans le silence murmurant. Enfin, la porte grinça. Wilhjelm jeta un regard curieux, puis se rabattit violemment vers Gardomas, plus hâve qu’une statuette de cire. Devant sa frayeur, son compagnon se tourna à son tour pour découvrir la silhouette qui emplissait le cadre de la porte. Aussi large que haute, bedaine pressée dans ses chausses, barbichette blanche tressée avec méthode, galurin vissé sur le crâne. Un véritable ogre comme on en trouve dans les histoires…

* * *

Fleurienne et Orphiléa avaient décidé de repartir au lever du jour. La Demoiselle régla la note avec l’argent qu’elle avait emporté de Landargues. Elle sentait le regard du tavernier fureter sous son capuchon avec acharnement, et pressa la transaction en le priant de garder la monnaie. Elle s’éloignait prestement lorsque sa voix retentit de nouveau :

« Toutes mes condoléances, pour votre mère. »

Fleurienne se retourna, sur le qui-vive, puis un sourire brilla de sous sa pèlerine.

« Je vous remercie », répondit-elle en s’inclinant légèrement.

Elle s’en fut alors, sans que la joie ne déserte son cœur. Son stratagème de la veille avait mieux fonctionné encore qu’elle ne l’espérait, car elle avait sous-estimé les rumeurs qu’il allait engendrer. Elle nota soigneusement l’information dans un coin de son esprit : la douleur captive bien plus que toute autre vérité, et dévoiler une faiblesse détourne donc aisément l’attention…

C’était une logique fort différente de celle que son apparence et son statut lui permettaient d’utiliser dans la capitale, car là-bas elle se servait de son corps et de sa beauté pour manipuler, alors que c’était ici justement ce qu’elle devait cacher.

Elle gagna le perron, qu’elle descendit en compagnie d’Orphiléa, puis les deux femmes entamèrent leur route en silence. La jeune Helvival demanda lorsqu’elles eurent quitté le village :

« Combien de temps pensez-vous qu’il nous faudra pour rencontrer une caravane de marchands ?

— Si j’en crois les vagues souvenirs qu’il me reste de mes études, plusieurs jours. Les principales voies de commerce entre le Nord et le Sud passent par Landargues, en ligne droite. Ainsi, elles longent, ou peu s’en faut, la côte. Or, comme nous avons fui vers l’est, nous nous en sommes considérablement éloignées…

— Nous allons marcher plusieurs jours ?

— Oui, nous en avons déjà parlé ; c’est la voie la plus sûre.

— Vous avez certainement raison. Et puis, nous ne sommes pas dans les Marches, nous redoutons moins de faire de fâcheuses rencontres… »

Fleurienne prit la main de la jeune femme pour la rassurer :

« N’aie crainte, nous ne risquons rien. La région est trop peu empruntée pour que l’on y croise des bandits de grand chemin. Seuls les animaux sauvages pourraient nous vouloir du mal et, avec un bon feu la nuit, aucune bête n’osera s’approcher de nous ! »


Si les deux femmes parcoururent de nombreuses lieues le premier jour, elles se montrèrent bien moins prestes par la suite en raison de la fatigue, de la soif, des réserves qui baissaient dangereusement, et surtout des ampoules qui leur déformaient les pieds. Les tenues pour lesquelles elles avaient optées afin de passer inaperçues avaient démontré leur efficacité, mais elles n’étaient hélas pas tout à fait à leur taille. De plus, sans carte, elles n’avaient guère d’assurance quant à la direction à suivre.

Heureusement, elles croisaient parfois de rares paysans, ou un hameau perdu, qui leur permettaient un repos léger ainsi qu’un support pour s’orienter, même si les vilains ne connaissaient que peu la géographie en dehors de leurs maigres parcelles.

Le soir de leur cinquième jour de marche, alors que la nuit n’allait pas tarder à tomber, des craquements qui ressemblaient à ceux d’un feu sur le départ, ainsi que le sifflement joyeux d’une chanson paillarde, les attirèrent inexorablement. Épuisées, les deux femmes avaient besoin de réconfort : autre chose que la maigre flambée qu’elles parviendraient à allumer et du poisson faisandé dans le silence de leur abattement.

Un homme empilait des branches mortes sur une flamme claire. Vu la masse de bois qu’il avait entassé, il serait capable de maintenir une fournaise la nuit durant. Non loin, le manche d’une casserole dépassait de son sac, tandis qu’une outre qui paraissait pleine reposait à côté. Attaché à un arbre, son cheval broutait paisiblement.

Orphiléa remarqua du premier coup d’œil la belle allure de l’inconnu, sa moustache fine et son regard fier ; Fleurienne, elle, qu’il portait une tenue de cuir pratique et confortable, mais de suffisamment bonne facture pour n’être pas un gueux, ou un Sauvage. Après s’être concertées rapidement, elles franchirent d’un même pas le rideau de feuillage qui les séparait de l’homme.

Celui-ci se redressa aussitôt, sur ses gardes, et porta la main au manche de son épée. Cependant, il se ravisa en découvrant le minois de la jeune Helvival, qui lui parut fort à son goût malgré la poussière qui le maculait. Il baissa finalement tout à fait le bras lorsque Fleurienne retira son capuchon :

« Que font donc deux pareilles demoiselles dans cette contrée ? »

Les deux femmes frémirent devant l’appellatif, avant de reprendre leurs esprits : le terme était générique, et non pas adressé seulement à la plus grande d’entre elles.

Le mensonge leur vint aisément, prolongement logique de celui qu’elles avaient déjà servi sur le navire :

« Nous allons rendre visite à notre mère, qui souffre depuis trop de temps, mais nous craignons d’arriver trop tard tant la lettre de notre frère était pressante. De plus, nous nous sommes perdues… Aidez-nous, brave monsieur, nous avons faim et nous sommes épuisées. Cela fait des jours que nous errons à travers la campagne sans parvenir à nous guider… »

L’homme leur tendit immédiatement la main en se rengorgeant :

« Je ne mériterais pas le nom qui est le mien si je vous laissais souffrir de la sorte ! Allons, venez vous réchauffer près du feu, je vais préparer de quoi manger.

— Oh, vous êtes trop bon ! Comment vous remercier ?

— Je suis certain que votre présence seule saura enchanter le voyageur solitaire que je suis ! C’est le destin qui vous a placé sur ma route, car je n’ai pas eu la joie d’une aussi heureuse rencontre depuis mon départ ! »

Les deux femmes s’assirent près du feu, et tâchèrent d’enlever leurs bottes tandis que l’homme s’affairait autour de la casserole. Il leur jeta un coup d’œil, puis déclara :

« Je me suis arrêté ici car un ruisseau court juste à côté. Allez vous rincer les mains et les pieds, vous éponger le visage, et le repas sera en train de chauffer à votre retour. »

Les deux femmes s’exécutèrent. Lorsqu’elles revinrent, l’inconnu touillait en effet le contenu de sa casserole, qui mijotait au-dessus des flammes. Il remarqua leur démarche douloureuse l’instant suivant, et les força à étendre les pieds devant lui afin qu’il panse leurs ampoules au moyen de plantes lénifiantes. Orphiléa n’hésita pas, puis soupira bientôt d’aise entre ses mains adroites.

Après quelques minutes, durant lesquelles il était resté très concentré, ne délaissant les blessures de la jeune Helvival que pour remuer le contenu de sa casserole, le jeune homme leva la tête pour demander :

« Quels sont vos noms, jolies voyageuses ? »

Elles n’hésitèrent qu’une seconde, avant de répondre :

« Théophida. »

« Méloriane. »

Puis Orphiléa, ou plutôt Théophida, demanda à son tour :

« Et le vôtre ?

— Je me nomme Rosilien. »

Fleurienne frissonna à cette annonce, prise de frayeur. Un mauvais pressentiment venait de la saisir, qui prouva son fondement lorsque l’homme poursuivit :

« Rosilien Viqueford. Je suis le neveu du Sénéchal de la Cannirnosk, qui siège en ce moment à Hautesherbes. Je joue pour lui le rôle de héraut. Voilà, jeune Théophida, je ne peux hélas rien entreprendre de plus pour vos pauvres pieds. Méloriane, si vous voulez bien vous donner la peine… »

Fleurienne rabattit son capuchon sur son visage en se plaignant d’avoir froid :

« Non merci, je tombe de sommeil. Je vais me contenter de manger avant d’aller dormir. »

La mine déçue de Rosilien brisa le cœur d’Orphiléa, mais il se reprit sans tarder :

« Dans ce cas ne bougez pas, je vous sers ! »

Le repas se déroula dans un silence tendu, puis Fleurienne s’isola de l’autre côté du feu pour s’allonger. Les deux voyageurs restants demeurèrent côte à côte, bavardant gaiement, riant parfois. La conversation s’orienta bientôt sur la situation à Hautesherbes, et prit du même coup un ton plus sérieux. Le jeune homme dévoila alors l’imminence de la guerre, à cause de l’enlèvement de la fille de Sylvert Groëe – « qui porte le même nom que votre sœur, c’est amusant » – par Daogan.

Orphiléa voulait demander des nouvelles de son père, mais elle craignait de se montrer indiscrète et d’attirer les soupçons de Rosilien, alors elle se contenta donc de quêter des précisions générales sur le conflit.

La conversation changea ensuite de nouveau de cours sur la pression du jeune homme, vers des sujets plus frivoles. Avec la fatigue, Orphiléa posa bientôt le dos à terre, tout en continuant de deviser plaisamment. Cependant, comme s’il n’attendait que ce signal, Rosilien se trouva soudain au-dessus d’elle. Il s’accroupit, lui saisit délicatement la tête et se pencha pour l’embrasser.

La jeune femme se tourna pour s’écrier :

« Voyons, je ne vous permets pas ! J’ai un promis qui…

— Au diable ton promis ! J’ai pris soin de vous, à ton tour à présent de prendre soin de moi, je mérite au moins ça !

— Mais, vous aviez dit que notre présence seule suffirait ! Non, attendez ! »

Il lui colla la main sur la bouche, puis fourragea de l’autre vers son bas ventre :

« Chut, tu vas réveiller ta sœur ! »

Orphiléa tenta de se débattre, mais Rosilien l’en empêchait d’une poigne de fer. Elle mordit alors de toute sa force dans la paume qui la maintenait muette. Un cri de douleur échappa au héraut, puis une bordée de jurons :

« Tu vas payer pour ça, salope !

— Non ! Au secours ! Je vous en prie ! »

Cette fois, ce fut une boule de tissu qui lui obtura la bouche, et Rosilien reprit de plus belle sa fouille au corps. Orphiléa ruait, donnait des coups de pieds et de tête, mais rien n’y faisait ; il était trop fort pour elle. Alors qu’il en était à une braguette de parvenir à ses fins, un choc mat l’immobilisa soudain. Il s’affala lourdement sur elle, puis fut soulevé aussi sec et jeté sur le côté. Fleurienne apparut derrière lui, armée d’un long et épais bâton. Elle retira la boule de tissu de la bouche de sa compagne avant de l’aider à se relever.

« Oh, merci Fleurienne, merci ! Vous m’avez sauvée ! »

Engoncée dans les bras de la Demoiselle, Orphiléa pleurait à chaudes larmes lorsqu’un souffle parvint à leurs oreilles :

« Fleurienne, c’est donc ça. Il me semblait bien que ce visage ne m’était pas inconnu, mais dans un tel lieu, et un tel accoutrement, je ne suis pas parvenu à faire le rapprochement… »

Fleurienne lâcha son amie pour se tourner vers Rosilien, sur lequel elle jeta un regard méprisant.

« Mais oui, Fleurienne de Pal, je vous reconnais à présent… »

Il aurait sans doute poursuivi sa tirade, mais le bâton fendit de nouveau les airs jusque dans sa mâchoire. Il se redressa ensuite, avant de s’abattre encore, et encore, et encore. Les chocs, d’abord secs, se firent de plus en plus visqueux, tandis que des gouttes écarlates piquetaient la vêture de la Demoiselle.

« Arrête Fleurienne, arrête ! Je t’en prie ! »

Orphiléa tentait de s’agripper aux bras meurtriers, mais sans succès. Pourtant, après un dernier coup, plus puissant encore que les précédents, le bâton ne quitta plus la carcasse crevée.

La voix de Fleurienne résonna alors dans le noir de la nuit, glaciale et tranchante :

« On prend son cheval, il nous mènera dans le Sud. C’est trop dangereux de chercher un convoi de marchands ; on risque de me reconnaître. »

* * *

Le père Mathurien entra dans l’auberge de sa démarche assurée. Ses yeux ratissaient la foule avec méthode. Derrière lui, trois gros bras – dont deux que Gardomas reconnut pour avec eu affaire à eux récemment – ricanaient férocement.

Le patron demanda :

« Qu’est-ce que je vous sers ? »

Comme le regard de l’ogre de grand chemin mit un moment à converger vers lui, il ajouta :

« Mon épouse fait déjà réchauffer une gamelle pour vous… »

Mathurien planta finalement ses yeux dans ceux du maître des lieux. Il parla suffisamment fort pour être entendu de tous :

« Vous pouvez me servir sur un plateau deux voyageurs venus des Marches. Une femme et un homme. Les cheveux clairs, presque à la manière des Sauvages, particulièrement pour elle. Je les cherche pour… »

Il posa la main en évidence sur le pommeau de son épée.

« Je serai en mesure de vous récompenser grassement, si vous avez des informations pour moi. »

Un marmonnement gêné parcourut la pièce, tandis que le patron se passait une main soudainement humide derrière le cou :

« Je… euh…

— Il y a combien de temps ? »

La voix de l’ogre n’était plus qu’un murmure.

« Et bien, c’est-à-dire que…

— Ils sont ici en ce moment ? »

L’aubergiste hésita, glissa un œil vers un coin du comptoir, puis hocha légèrement la tête. Mathurien fit alors signe à l’un de ses hommes d’aller se poster à la porte, puis passa commande à haute voix :

« Quatre pintes, je vous prie. Et le repas sera aussi accepté avec gratitude ! »

Il prit place sur une des chaises qui flanquaient le comptoir, soudain semblable à un client des plus ordinaires, si ce n’était le regard du maître des lieux qui, nerveux, ne cessait de passer de son épaisse carcasse aux deux voyageurs terrés un peu plus loin.

La bière arriva bientôt. Mathurien, en fin connaisseur, n’eut besoin que d’un coup d’œil et un reniflage pour en mesurer la piètre qualité. Il leva néanmoins son godet et clama :

« À ton honneur, Wilhjelm Helvival ! »

Il se tourna ensuite vers elle :

« À ton honneur, et à ta mort qui approche… »

Un sourire infernal lui écarta les lèvres, puis il descendit sa pinte d’une énorme gorgée.

« Tu croyais vraiment parvenir à t’échapper ? Si c’était le cas, tu avais tort ! Surtout que ton frère, Grimm, le Meneur des Sauvages… »

Mathurien marqua une pause, afin de laisser un frisson de crainte et de colère parcourir la salle.

« Surtout que ton frère n’a pas l’air de se débrouiller si mal contre Breridus. Je pensais qu’il allait se faire rosser sans délai, mais on rapporte que les deux armées, après une première bataille, demeurent désormais face à face, incapables de prendre le dessus l’une sur l’autre.

« Je suis un homme prudent, et si par malheur les Sauvages gagnaient, je préfère avoir tenu ma part du marché. Il faut parfois savoir se soumettre, Wilhjelm. Alors si moi, le Cannirnos, je me soumets à un Sauvage, il me paraît logique que toi, la Sauvage, tu te soumettes à moi. »

L’épouse des Marches sortit de son immobilité pour cracher :

« Je ne suis pas une Sauvage. Je suis Cannirnos, et plus que toi-même, une noble Cannirnos de premier plan, qui jamais ne se soumettra à un chien comme toi ! »

Mathurien éclata de rire :

« La plus Sauvage de tous les Cannirnos ! Si tu ne souhaites pas te soumettre, j’ai avec moi quelques arguments de choix qui sauront te convaincre… »

Il désigna du bras ses trois spadassins, qui se rapprochèrent en un inquiétant demi-cercle.

Gardomas se dressa alors à son tour :

« Il faudra pour cela me passer sur le corps ! »

Il dégaina, dissimulant mal la douleur que le geste infligeait à ses récentes ecchymoses.

« Wilhjelm est une Cannirnos comme nous tous ici !

— Dit l’homme dont le sang est à moitié Sauvage…

— Elle est l’épouse du Seigneur de guerre, le protecteur des Marches Relonor Helvival !

— Qui lui-même a été démis de ses fonctions, puisqu’il est accusé de haute trahison… Cessez de chercher, Gardomas, car vous ne trouverez pas d’argument valable. Vous ne trouverez pas pour la simple et bonne raison que vous êtes en tort. »

Les hommes de main de Mathurien se rapprochaient dangereusement de leur cible.

« D’ailleurs, je sens que vous commencez vous-même à douter. Et si vous vous étiez trompé de camp ? Hein, Gardomas ? Vous pouvez toujours en changer. L’occasion est même unique ! Il n’y en aura bientôt plus, car si vous prenez la mauvaise décision, vous perdrez la vie… »

Les yeux du palefrenier se voilèrent un instant. Sa lame trembla, puis sa poigne se raffermit tandis qu’il l’orientait vers le premier des spadassins :

« Pour Wilhjelm Helvival ! »

Et il se jeta en avant. Les trois gros bras allaient lui tomber dessus, lorsqu’un cri étonnement similaire à celui de Gardomas résonna :

« Pour Relonor Helvival ! »

C’était l’épouse du patron qui, un poêlon dans la main, se précipitait sans crainte dans la mêlée, déversant autour d’elle la nourriture qu’elle comptait, la minute d’avant, servir aux nouveaux venus.

Le cri fusa alors de toute part :

« Pour Relonor Helvival ! »

« Pour Relonor Helvival ! »

« Pour Relonor Helvival ! »

La masse des paysans, armée de bric et de broc, s’abattit comme une vague féroce sur Mathurien et ses hommes pour protéger l’honneur de celui qu’ils considéraient encore comme leur chef et pour son épouse.

Wilhjelm se sentit soudain tirée par le bras. Elle n’eut que le temps de regarder celui qui l’emmenait – le patron – avant d’être halée hors de l’auberge. Gardomas suivait non loin derrière elle. On les mena à la charrette de l’ogre, on les fit monter, et une claque sur le cul des chevaux sonna le départ de leur cavalcade.

Commentaires

En fait, c'est le chapitre où on pique des trucs
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jeudi 20 février à 23h22
Ils ont eu chaud !

Pauvre Orphiléa, heureusement que Fleurienne était là pour prendre les choses en main.
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mercredi 24 juin à 16h44