4

Antoine Bombrun

jeudi 30 janvier 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre soixante-cinquième

La digue avait tenu. Des centaines de morts étaient à déplorer de chaque côté, mais la digue avait tenu. Elivard Cachampgueux, affalé, pantelant, grinçait des dents dans un coin ; Oöb Bromadon noyait l’euphorie du combat dans de longues rasades de bière ; tandis que Breridus se disputait une fois de plus avec les chefs de guerre. Si ces derniers ne pouvaient plus contester l’affrontement en lui-même, ils mettaient à présent en doute la stratégie employée.

« Je dois vous ressortir le document rédigé par mon neveu, ou bien vous la fermez tout de suite que je puisse expliquer ce que nous allons faire ? Parce que j’ai l’autorité, alors dans tous les cas vous allez suivre mes directives, seulement c’est à vous de décider si on peut faire ça rapidement ou si on doit d’abord se foutre sur la gueule !

— Loin de nous l’idée de vous contredire, Seigneur Breridus, c’est simplement que nous voudrions être sûr qu’il n’y a pas de meilleure manœuvre…

— Il ne sert à rien que nous foncions dans le tas, se renfrogna le félon. Certes, nous avons repoussé leur première offensive, mais ce n’est pas pour autant que nous aurions le dessus en lançant la nôtre. Grimm est un excellent tacticien, et la moindre erreur nous serait fatale. Vous ne vous êtes pas dit que nous voir attaquer était ce qu’il recherche ? Nous savons qu’en demeurant ici nous tiendrons face à leurs prochaines offensives, et nous savons aussi qu’en patientant suffisamment des renforts arriveront, alors pourquoi prendre le risque de quitter nos défenses ? »

Les chefs de guerre ne répondirent rien, et Breridus embraya immédiatement :

« Donc vous allez consolider nos positions, et faire en sorte qu’un chemin de vivres soit organisé entre Landargues et nous, de même qu’à l’intérieur de nos rangs ! »

Lorsque Breridus rejoignit ses compagnons, Oöb Bromadon l’accueillit d’un sarcastique :

« Bien, chef ! Tout de suite, chef ! »

Le traitre à la couronne lui jeta un regard teinté d’un mépris extrême, puis cracha :

« Garde ta boutade au fond de ton gosier, ou alors c’est mon poing que je vais t’y enfoncer !

— Ah ah, pardon ! Je n’ai pas pu résister… Tu veux un broc ?

— Je ne dis pas non. »

Il s’assit, puis empoigna la chope avec un grand soupir :

« C’est ce qui m’emmerde le plus avec le pouvoir : on est entouré d’imbéciles… »

Au même instant, la voix d’Elivard résonna faiblement :

« Breridus… »

Oöb Bromadon éclata de rire devant l’enchaînement, et le conseiller du Souverain lui-même dut effacer son sourire avant de se tourner vers son beau-frère :

« Plait-il ?

— Viens m’aider à me relever…

— Que t’arrive-t-il ? Tu as pris un mauvais coup ? Tu n’étais pourtant pas touché lorsque nous nous sommes installés ici. »

Breridus tendit à Elivard un bras secourable, que celui-ci agrippa pour se redresser. Une fois debout, il chancela jusqu’à un tabouret qu’Oöb lui approcha, l’air attendri.

« Non, je ne suis pas blessé. Grâce à mon bon ami, je dois dire. »

Il frappa sur l’épaule du chef de la garde de la ville.

« Je me suis caché derrière lui toute la bataille. Une telle montagne de muscles et de courage, ça a de quoi rassurer ! »

Oöb Bromadon lui renvoya sa taloche, ainsi que le compliment :

« Et moi, ce qui m’a donné du cœur au ventre, ça a été ce petit porcelet qui se dissimulait dans mon dos ! Je me sentais contenu, protégé, et je n’avais pas peur de me recevoir un coup dans l’arrière-train… »

Les deux hommes se regardèrent, puis se prirent dans les bras. Breridus sourit de nouveau :

« Vous êtes mignons tous les deux… Mais alors, Elivard, si tu n’es pas blessé, pourquoi est-ce que tu roules dans les flaques depuis la fin de la bataille ?

— La peur. J’ai un peu honte de l’avouer, mais j’ai peur, Breridus… Je n’avais jamais fait la guerre avant aujourd’hui, et c’est encore plus glaçant que je ne le pensais. Tous ces Sauvages assoiffés de sang, ces corsèques qui s’abattaient autour de moi, ces morts de tous les côtés ; brrr, j’en ai froid dans le dos… »

Oöb Bromadon hocha vigoureusement du chef :

« Ça oui, je suis bien d’accord avec toi. Une bataille rangée, c’est trop grand. Je préfère une bonne petite castagne de derrière les fagots, du genre où l’on peut embrasser des yeux tous les affreux qu’on va devoir zigouiller !

Elivard regarda son compagnon avec des yeux si ronds que Breridus ne put retenir un rire :

« Je crois que ce n’est pas tout à fait ce qu’il voulait dire ! »

* * *

Deux jours s’étaient écoulés depuis l’affrontement qui avait opposé les armées Cannirnoskines à celles des Sauvages lorsqu’un messager vint trouver Breridus. Étrangement, aucune des deux troupes n’avait bougé d’un iota. Les chefs de guerre du félon de Landargues s’en étaient bien entendu inquiétés, mais leur supérieur les avait mâtés au mieux. Tant pis si Grimm attendait des renforts, puisqu’eux aussi allaient en recevoir. Plusieurs lignées n’avaient pas encore fait leur don à l’effort de guerre, et leurs forces se verraient considérablement accrues à leur arrivée.

Le messager les trouva d’ailleurs en plein désaccord, duquel Breridus s’extirpa avec délice en profitant de cette excuse bienvenue :

« Le devoir m’appelle, mes braves. Je suis navré, mais nous reprendrons notre échauffourée à un moment plus opportun… »

Il s’éloigna assez des généraux pour ne plus entendre leurs grognements désapprobateurs, puis attrapa le pli que lui tendait le héraut. Ce dernier souffla :

« On m’a demandé de ne vous le remettre qu’en personne. »

Breridus, déjà en pleine lecture, renvoya le messager d’un geste vague de la main.

Elle a bel et bien fui, et avec elle toute sa vêture. Comme je connais sa réputation d’en posséder un grand nombre, je gage qu’elle n’a pas pu s’ensauver seule, et qu’elle a assurément reçu une importante aide extérieure.

J’ai donc interrogé tous les serviteurs, jusqu’à avoir écho d’un énorme tonneau qui aurait été entreposé au rez-de-chaussée, dans une pièce qui leur a été interdite. Ils ont par contre eu à porter un grand nombre de caisses depuis l’étage des chambres vers ladite pièce. Impossible de savoir d’où vient cet ordre, car chacun se renvoie la balle, mais je présume qu’il s’agit là d’une manigance de sa part, afin que l’on ne puisse découvrir qu’elle en était à l’origine. De toute évidence, elle n’a pas su fuir sans emporter sa garde-robe, et c’est cette frivolité qui va la perdre !

À la description que j’en ai reçue, le tonneau était si gros qu’il a dû être déplacé sur un chariot spécial. Assez important pour la transporter elle, ainsi que toutes ses toilettes. Aussi grand contenant n’est guère fréquent, et mon attention s’est tout de suite portée sur deux suspects principaux : les marchands Thilaf et Octavin. Je connais ses relations privilégiées avec le second, que j’ai donc interrogé sur l’heure. Le boutiquier rondouillard n’a pas dissimulé longtemps sa forfaiture, lorsqu’il a compris qu’il risquait gros en me la cachant, et j’ai eu le fin mot de l’histoire.

Elle est bien allée lui rendre visite, sous un prétexte futile, afin de l’engager pour transporter quelque marchandise secrète. Octavin ne devait pas poser de questions, et envoyer le tonneau à Aubevuire, en échange d’une petite fortune. Il s’est défendu en jurant sur tous ses ancêtres qu’il pensait qu’elle allait charroyer Joli-cœur, et non fuir elle-même la capitale ! Il a même fait preuve de sa bonne foi en me remettant tous les documents concernant les transactions qu’il a menées avec la cité-libre pour organiser l’affaire.

Je n’ai bien entendu pas attendu un retour de votre part pour envoyer des soldats à la poursuite du tonneau, avec ordre d’en ramener de force le contenu, quel qu’il soit.

Je vous tiens au courant quant à la suite des évènements,

Votre dévoué S.

Breridus conclut sa lecture par un élégant :

« Oh, la garce ! Elle a osé ! »

Une voix nasillarde résonna alors dans son dos :

« De quelle garce parles-tu ? De Fleurienne ?

— Hein ? Non, euh, non… Je ne parle pas de…

— Donne-moi ça ! »

Elivard lui arracha le pli des mains sans que le félon de Landargues ne parvienne à l’en empêcher.

« Depuis le temps que je te connais, tu n’as jamais parlé aussi durement d’aucune autre femme. Et puis, j’ai le droit de savoir, elle est mon épouse ! »

Le seigneur Cachampgueux n’eut le temps de déchiffrer que quelques mots avant que le papier ne change à nouveau de propriétaire, mais ce fut suffisant pour qu’il s’exclame :

« Elle s’est enfuie ! Cette putain de garce a pris la fuite ! Et tu attendais quoi pour me le dire ? Tu voulais me le cacher, hein, bougre d’imbécile, tu voulais me le cacher ?! »

Breridus mit les mains devant lui en signe d’apaisement :

« Je ne voulais pas te le cacher, je souhaitais simplement éviter d’avoir à affronter une telle réaction. Je fais tout mon possible pour la retrouver…

— Ta gueule ! Ferme ta gueule avec tes conneries ! Donne-moi la lettre, allez, donne-moi la lettre ! J’ai le droit de savoir, j’ai le droit de l’avoir : j’ai payé ma part, la tienne était qu’elle soit à moi ! »

Elivard s’empara à nouveau du pli d’un geste vif et le porta à son regard. Breridus lui empoigna le bras d’une main, saisit le document de l’autre, tout en grinçant :

« J’ai payé ma part. Je t’ai vendu son cul, et elle t’a épousé. Après, est-ce ma faute si tu es incapable de la garder ?

— C’est une furie, une furie que tu devais mater ! Tu devais la mater jusqu’à ce qu’elle se fasse à moi. Car le temps l’aurait rendue docile, si seulement tu avais pris la peine de faire ce que tu t’étais engagé à faire ! Je n’aurais pas dû faire confiance à ton incompétence. J’aurais dû retourner chez moi, à Mottevieille, pour épouser une bonne grosse femme bien loyale, une qui aurait su m’accueillir, une dans qui j’aurais pu me noyer et qui m’aurait pondu une tripotée de lardons !

— Une truie que tu me décris là. C’est bien une truie qu’il t’aurait fallu, ignoble porc, pour contenter tes bas instincts et tes mauvais goûts ! Fleurienne était de toute manière trop bien pour toi. Trop bien élevée, trop belle pour parvenir à aimer, ou même à supporter un cul-terreux comme toi ! Sais-tu tout le mal que j’ai eu pour interdire la noblesse de rire à votre mariage, tous les pots-de-vin dont j’ai dû user pour faire taire les rumeurs et les moqueries ?

— Tu te penses mieux, espèce de petit politicard véreux, pas même capable de conserver le pouvoir ? Je sais ce que tu as fait, je sais jusqu’où tu es allé pour étancher ta soif de puissance. Fleurienne m’a parlé de Ravenne, elle m’a expliqué !

— Je ne te crois pas. Tu la dégoutes trop, elle te hait trop pour te confier quoi que ce soit ! Elle préférerait s’épancher avec ton porc plutôt qu’avec ta face immonde !

— Ah, parce que tu crois que la douceur est la seule façon d’obtenir des confidences ? C’est justement parce que mon physique la répugne, parce qu’elle craint ma violence qu’elle m’a dévoilé tout cela ! Il est si facile de faire parler une femme que vous possédez et que vous débectez !

— Cesse donc ta fanfaronnade, pleutre du dimanche ! N’essaie pas de me faire croire que tu as du pouvoir, que tu as de l’influence ! Tu n’es rien, Elivard, rien du tout !

— Ah, tu le prends comme ça, alors je vais m’en retourner à Mottevieille pour te montrer ! Je vais te laisser les affronter seul, ces Sauvages, pendant que j’irai me vautrer dans le vice à l’Est ! Tu verras, une fois que je serai parti avec mes hommes, tu verras si j’étais inutile !

— Oh, mais ne compte pas t’en aller, foutre d’imbécile ! Je te possède, même lorsque tu étais mon gardien je te possédais déjà ! Tu vas obéir, tu vas poursuivre la guerre ou je te détruirai. Tu entends ? Je te tuerai, ainsi que tous les membres de ta famille. Les plus proches – ta vieille tante Pétronelle, ton grand-père dont je ne connais même plus le nom – comme les plus lointains – toute cette marmaille de cousins dégénérés ; tous y passeront ! Je le jure sur ma tête ! »

Elivard recula d’un pas. La tirade de Breridus paraissait l’avoir blessé physiquement. Tirés un instant de leur dispute, les deux hommes se rendirent compte qu’ils étaient le centre d’un cercle de spectateurs ébahis. Au premier rang, Oöb Bromadon et les chefs de guerre ; derrière, toute la soldatesque des alentours.

Elivard secoua la tête pour se reprendre, puis héla à la ronde :

« Officiers, avec moi ! Sonnez de la trompe pour rappeler nos troupes : on se casse de ce trou ! »

Les généraux de la lignée Cachampgueux obéirent immédiatement, et toute une partie des observateurs se mit en mouvement. Elivard partit avec eux, aussi dignement qu’il le pouvait, malgré sa lippe tremblante.

Breridus le regarda s’éloigner un instant, puis hurla :

« Je te l’interdis, Elivard ! Tu m’entends ? Je te l’interdis ! »

La rage lui éraillait tant la voix que celle-ci partait dans les aigus. L’image de ce grand aristocrate toujours sûr de lui, manipulateur, laissa soudainement place à un petit homme grotesque et colérique.

Le seigneur Cachampgueux se retourna, un sourire en travers de son bec-de-lièvre :

« Alors empêche-moi de partir, si tu en es capable… »

* * *

L’incompréhension envahit bientôt le camp de Grimm. Du haut de la colline autour de laquelle s’étaient massées les troupes, on voyait parfaitement la scène, et ceux qui s’y trouvaient la décrivaient pour les autres à grands cris.

Un fourmillement avait d’abord agité le centre du bivouac ennemi. Tous les soldats étaient sortis de leur immobilité pour s’y masser, avant d’éclater en deux groupes distincts. En assistant à cette scène, les Sauvages avaient sonné l’alerte, car ils pensaient qu’elle annonçait une attaque imminente. Grimm leur avait pourtant assuré que les armées resteraient en place tant qu’elles ne recevraient pas de renforts, et que, s’il parvenait à réussir ce qu’il prévoyait, elles n’en recevraient jamais.

Puis, devant le caractère de plus en plus étrange des mouvements de troupes, les Sauvages durent se rendre à l’évidence : les Cannirnos ne se préparaient pas à attaquer, ou du moins pas à les attaquer eux…

La convulsion s’était répandue de proche en proche à toutes les unités, qui s’étaient déplacées, très anarchiquement, du côté d’un des deux groupes centraux. En moins de vingt minutes, il n’y avait plus une armée, mais deux qui se faisaient face. À gauche, de lourds chevaliers en armure, ainsi qu’une quantité invraisemblable de fantassins. À droite, les soldats portaient pour la plupart d’énormes vouges, sortes de lances dont la pointe s’ornait de deux lames, une épaisse et longue, l’autre sous la forme d’un crochet perpendiculaire à la hampe. Un Sauvage des plus expérimentés expliqua à ses camarades :

« C’est une arme anti-cavalerie. Le crochet sert à désarçonner le cavalier, ou à trancher les jarrets des chevaux. De plus, l’arme est si lourde qu’elle peut briser les pattes de vos montures sans mal, voire son encolure si le guerrier qui la manie est suffisamment puissant ! Si la vouge est dévastatrice pour contester une charge, elle se révèle cependant beaucoup moins pratique ensuite, quand vient le temps de la mêlée… »

Lorsque les lignes de bataille furent en place, leurs chefs échangèrent des volées de cris, dont les Sauvages ne perçurent que quelques murmures incompréhensibles, mais qui témoignaient d’une rage tenace. Enfin, sans grâce, sans tactique apparente, les troupes se jetèrent les unes sur les autres.

Tharcille, qui observait la scène en compagnie d’Ildoria et de Snorreï, demanda à ce dernier :

« C’est Grimm qui a causé ça ?

— Impossible, il n’est parti que depuis deux jours à peine ! Il n’a pas encore pu mettre son plan à l’œuvre…

— C’est un miracle, alors… »

Snorreï ne put retenir un rire léger :

« Tu as choisi ton camp, petite ?

— Mon camp, c’est ma famille ; et ma famille est compliquée. Ce que je sais, c’est que les hommes qui se battent en bas ne sont pas ma famille… »

Le Sauvage hocha la tête avec respect : ce n’était pas la première fois que la petite le médusait par ses réparties, et chaque fois il ne savait qu’y répondre. Il demanda finalement :

« C’est fréquent, dans le peuple de ton père, de se déchirer ainsi ? »

* * *

La bourse qui avait été confiée aux soldats pour le voyage montrait presque le cuir rêche de ses profondeurs. Heureusement que les marchands faisaient payer pour se rendre à Brumembruns et non pour en repartir ; sinon, ils auraient été bloqués sur place.

La précision des renseignements d’Octavin leur avait permis de suivre le tonneau sans mal. Pas de le rattraper, car ils avaient trop de retard, mais de marcher sur ses pas. À chaque halte, les bateliers ou les porteurs leur avaient confirmé avoir vu passer cette barrique démesurée, plus imposante que ce qu’ils avaient l’habitude de convoyer, plus précieuse aussi, car les consignes d’acheminement en étaient très strictes.

Quelque chose les avait en outre frappés dans le discours des différents transporteurs : tous avaient parlé de l’odeur. En bien, au début, et de manière de plus en plus négative au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient de Brumembruns. « Délicate fragrance » tout d’abord, « arôme tenace » ensuite, puis « fumet nauséabond », et enfin « puanteur insoutenable ».

Odeur de quoi ? Là-dessus non plus, il n’y avait pas d’accord. Baume, déjections, parfum, sueur acre, cadavre en décomposition… Les réponses passaient par tout le spectre olfactif.

Lorsque les soldats parvinrent à Brumembruns, ce fut en plein jour de marché. Leur avancée s’avéra longue et difficile, entrecoupée d’arrêts nombreux. Les ambulants les hélaient comme on le fait avec les voyageurs, pour tenter de profiter de leur bourse pulpeuse et de leur attrait pour la nouveauté. La milice les immobilisait pour contrôler leur laissez-passer, car des soldats de Pal en pleine cité-libre, c’était là chose suffisamment rare pour qu’ils se méfient.

Une fois la ville fendue de part en part, il leur fallut se renseigner sur le port afin de trouver un capitaine qui accepte de faire la traversée jusqu’à Aubevuire. Octavin leur avait expliqué que ce serait certainement la partie la plus ardue de leur périple, car peu de navigateurs prennent le risque de tenter le voyage, tant en raison des récifs qui entourent l’île que de la rancune qui oppose les deux cités. Le seul qui l’acceptait, à la connaissance de l’épais commerçant, était Turpin de Durnasque, un homme qui avait des contacts un peu partout et dont la diversité des talents en faisait quelqu’un d’apprécié sur la côte comme au-delà des flots. C’était d’ailleurs lui qui avait fait traverser le tonneau, quelques jours plus tôt.

Les soldats durent débourser leurs ultimes pièces pour obtenir un rendez-vous avec le fameux Turpin. Ce dernier les reçut dans son bureau, le nez penché vers un document qu’il ne quitta pas des yeux pour leur demander :

« Que font donc des limiers de la famille de Pal ici, à Brumembruns ? Et pourquoi voudraient-ils rallier Aubevuire ? »

Le soldat qui dirigeait les opérations répliqua d’une voix arrogante :

« Cela ne vous regarde pas. Tout ce que vous devez savoir, c’est que avons besoin que vous nous conduisiez sur l’île.

— Et pourquoi ferais-je cela ?

— Parce que vous connaissez la richesse de nos maîtres…

— Je la connais, en effet. Mais j’ai l’impression que vous ne connaissez pas la mienne. Alors je vous le redemande : pourquoi devrais-je vous aider ? »

L’officier jeta un regard désemparé à ses compagnons, qui ne trouvèrent pas comment le secourir.

« Si vous ne trouvez rien à me répondre, vous pouvez sortir, car j’ai beaucoup de travail. En vous souhaitant la bonne journée… »

Les soldats firent le dos rond devant l’affront, puis se préparèrent à tourner les talons. Un seul d’entre eux fila à contrecourant et s’avança, dégaina son poignard qu’il glissa sous la gorge de Turpin :

« J’ai bien quelque chose à répondre, mais ça ne passe pas par des mots… Nos maîtres ne sont pas uniquement riches, ils sont aussi puissants. Alors guidez-nous, et acceptez le paiement qu’ils vous proposeront au retour, ou bien je vous assure que vous périrez. Et si ce n’est pas par ma lame, ce sera par celle d’un autre sicaire aux ordres de Breridus ! »

Le marchand tenta de répondre, mais le poignard lui comprimait trop la trachée pour qu’il parvienne à rien articuler de compréhensible. Il hocha finalement légèrement la tête en signe d’assentiment. Le soldat relâcha alors la pression de sa lame, offrant à Turpin la possibilité de murmurer :

« Nous partirons demain matin. »

La main du soldat remonta, resserrant de nouveau son étreinte, et le souffle reprit, précipité :

« Non, non, je veux dire dans une heure. Laissez-moi seulement le temps de faire préparer le navire… »

Le trajet se déroula sans encombre, bien que les soldats demeurèrent sur le qui-vive, inquiétés par les probables représailles du marchand. Il n’en fut cependant rien, et le bateau accosta à Aubevuire moins de huit heures plus tard.

Durant la traversée, Turpin leur avait expliqué où il avait déposé le tonneau, quelques jours plus tôt. Il s’agissait d’une petite ferme en périphérie de la ville, où les habitants – de pauvres bougres – n’avaient pas saisi pourquoi un tel chargement leur parvenait. Le marchand leur avait fait comprendre qu’ils ne devaient pas chercher à en savoir plus, et s’en désintéresser pour leur sécurité. Malgré leur colère de voir un énorme tonneau puant dans un coin de leur cour, les paysans s’étaient rendus aux arguments de celui qu’ils connaissaient pour être un riche et important commerçant.

Les soldats n’eurent pas de mal à retrouver la ferme, où ils furent joyeusement accueillis par la maîtresse de maison, qui comprit tout de suite qu’ils venaient récupérer le tonneau :

« Avancez donc, il est par ici ! Nous sommes ravis que vous arriviez, car l’odeur est insupportable ! Quelle idée de transporter ainsi des excréments…

— Le tonneau a été ouvert ?

— Non, nous n’y avons pas touché…

— Personne n’est venu pour lui ? Et personne n’en est sorti ?

— Non, je ne crois pas non… Mais… en sortir ? Vous voulez dire qu’il y a quelqu’un dedans ?

— D’où croyez-vous que vient l’odeur ? »

Les soldats parvinrent devant le tonneau sur cette parole. Ils sifflèrent face à la taille de la barrique, tout en se bouchant le nez pour échapper à la pestilence.

« Comment est-ce qu’on ouvre ça, chef ?

— Il nous faut… euh… il nous faut des haches !

— Eh ! la paysanne, allez nous chercher des merlins. Et demandez aux voisins, nous en aurons besoin d’un certain nombre ! »

Les premiers coups n’entamèrent qu’à peine l’épaisse carcasse du tonneau. Puis, avec le temps, avec la sueur et la rage, les marques se transformèrent en entailles. Lorsqu’une cognade suffisamment forte fit craquer une des planches, un étrange jus noir filtra par la brèche.

« Merde alors, c’est quoi cette connerie ?

— Du vin ? Du sang ?

— Ça sent la merde… »

Les coups se succédèrent à nouveau, chacun agrandissant un peu plus l’orifice et faisant gicler la même coulée sombre. Soudain, plusieurs planches craquèrent en même temps, avant de chuter au sol. Dedans, une masse noirâtre et collante boucha l’ouverture. Les soldats usèrent de leurs merlins comme de pieds-de-biche, et parvinrent à mettre à terre tout un pan de cloison. Avec le bois, un entassement spongieux s’effondra dans un bruit écœurant, tandis que l’écoulement noirâtre dégueula sans grâce sur les soldats.

« Foutrecouille, il n’y a personne là-dedans !

— Et ce n’est pas de la merde, ce truc, c’est… c’est… »

La voix de la maîtresse de maison résonna derrière eux :

« Je m’y connais vous pouvez me croire, car je vis dans une ferme depuis mon enfance. Ce que vous voyez là, c’est du lisier de porc qui a fermenté. Et du purin. À vue de nez, je dirais que le tonneau en est plein, et que vous vous êtes bien fait couillonner… »

Commentaires

Par ce jeu de mot subtil, je peux dire qu'ils sont bien dans la merde.
 1
dimanche 2 février à 11h39
Mouahahah ;)
 0
dimanche 2 février à 16h44
Hahahaha parfait, c'était bien joué ça !

Et les autres imbéciles qui se foutent dessus, quel beau tableau.
 1
mercredi 24 juin à 16h13
Tout en finesse ;)
 0
mercredi 24 juin à 17h31