2

Antoine Bombrun

mercredi 18 décembre 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre soixante-deuxième

Comme souvent, trop souvent selon certains, les chefs de guerre s’étaient réunis dans le petit bureau de Sylvert. LeNoblet, debout, droit dans son armure, occupait un coin de la pièce. Le grand prêtre Emilphas se tenait dans le fauteuil du maître de maison, qui lui se rongeait les sangs à la fenêtre. Laurendeau entra sans prendre la peine de toquer :

« Excusez mon retard. »

LeNoblet lui demanda de but en blanc :

« Vous avez été informé de la nouvelle ?

— En effet, et je crains qu’il n’y ait là quelque malversation.

— Malversation, ça on peut le dire, s’emporta Sylvert. Rien de moins que l’enlèvement de ma fille ! Je n’ai pas eu besoin de vous attendre pour comprendre qu’il y a eu malversation !

— Non, ce n’est pas ce que je voulais dire…

— Et pourtant, c’est ce que vous avez dit. »

Sylvert délaissa la fenêtre pour s’avancer vers le jeune homme. Ce dernier s’empourpra légèrement, avant de tenir tête au vieillard :

« Je voulais dire que quelque chose ne tourne pas rond. Je ne connais pas ce Daogan, mais ce que je sais de lui correspond tout à fait à une telle atrocité. Par contre, je connais Théophore, et je suis certain que lui n’accepterait jamais que sa sœur serve de monnaie d’échange. Il l’aime trop pour cela, et surtout il a trop de valeurs pour s’y abaisser. »

Sylvert ricana :

« Vous êtes bien naïf. Je vois qu’être chef de guerre a élevé votre situation, mais aucunement votre réflexion ! Pensez-vous réellement que Théophore possède une quelconque influence sur Daogan ? Cette brute de Nordique n’en fait qu’à sa tête. Je ne sais par quelle machination il a forcé mon Théophore à le rejoindre, mais ce que je sais, c’est que cela n’était pas pour lui demander des conseils stratégiques…

— Ne soyez pas si pessimiste, voyons ! Jamais Théophore ne laisserait Mélorianne subir ceci. Il ferait tout pour l’en empêcher, et s’il n’y était pas parvenu, il serait revenu parmi nous pour l’aider. Je connais Théophore comme s’il était mon frère : je sais qu’il préférerait renoncer à quelque chose qui lui tient terriblement à cœur plutôt que de se plier à un acte qu’il juge immoral.

— Quant à moi, je connais Daogan comme s’il était mon fils : je sais qu’il ne reculera devant rien pour vaincre. Il m’a fait flécher par sa pécore, alors pourquoi se retiendrait-il de mettre son frère derrière les barreaux, ou pire… »

Laurendeau se tut un instant, puis revint à la charge :

« Pardonnez mon impertinence, Messire Groëe, mais j’ai peur que vous ne soyez aveuglé par la crainte, éminemment compréhensible, du sort de votre fille. Seulement… »

La voix glaciale du grand prêtre s’éleva du fauteuil pour figer le jeune noble sur place :

« Cessez d’importuner votre aîné, naïf Vignonel. Vous parlez de ce que vous ne connaissez pas : la guerre peut briser l’honneur d’un homme comme une brindille. Théophore se sera laissé convaincre par la nécessité. Lorsqu’une petite souffrance peut en abréger une plus grande, quelle moralité peut bien se permettre d’éviter la première ?

« Mais surtout, il n’est aucunement besoin de disserter sur l’auteur de cet enlèvement. Nous possédons la preuve irréfutable qu’il s’agit bien de Daogan. Ce fou a laissé un mot, signé, semblable en tous points aux autres griffonnages que nous avons eu l’honneur de recevoir de sa main. Plus accablant encore, voici le pli qu’il a renvoyé tout à l’heure. Lisez, lisez puis nous verrons si vous osez à nouveau importuner un pauvre père en mal de sa fille ! »

Laurendeau attrapa le document et le dévora de bout en bout. La pâleur de son visage paraissait montrer qu’il se rendait compte de son erreur.

Comme il ne disait plus rien, Emilphas recentra la discussion sur l’objet de leur réunion :

« Parlons combat. Avec cet acte ignoble de Daogan, nous devons prendre conscience de l’urgence de la situation. Il nous faut à tout prix le défaire avant qu’il n’arrive malheur à Mélorianne. Ou pire, avant qu’il ne commette d’autres méfaits du même acabit. S’il est parvenu à s’infiltrer dans nos murs, à enlever la personne la plus surveillée, et tout cela sans se faire remarquer, qu’est-il capable de faire encore ? Nous pensions impossible qu’il s’en prenne à Mélorianne, quel autre acte impossible réalisera-t-il pour nous nuire ? Pouvons-nous risquer de lui laisser ne serait-ce qu’un peu de temps pour entreprendre une nouvelle terrible horreur ? La réponse est non, en aucun cas. Nous devons frapper vite, et nous devons frapper fort. »

LeNoblet s’approcha du petit groupe. Si son regard fureta vers Emilphas, sa voix demeura inflexible :

« Celui qui a perpétré une telle horreur mérite la mort, rien de moins. Je donne mon accord pour une offensive imminente. »

Tous deux se tournèrent vers Sylvert. Ce dernier soupira :

« Je ne vous cache pas mon inquiétude. Ma fille se trouve en danger là bas, mais ne le sera-t-elle pas encore davantage si nous attaquons le vieux moulin ?

— Relisez la réponse de Daogan, Monseigneur, rétorqua Emilphas. Qu’entendez-vous, lorsqu’il écrit qu’il s’occupera d’elle, puis que ce sera votre tour ? Pour ma part, je crains d’y comprendre le pire… Alors que si nous attaquons tout de suite, par surprise, il…

— Je ne peux pas le croire, s’emporta Laurendeau. Théophore aurait permis l’enlèvement de sa sœur, et à présent son meurtre ? Cette lettre, même si vous m’assurez qu’elle provient de Daogan, qu’est-ce qui vous le prouve ? Ce peut être une astuce ! Un de nos hommes peut nous avoir trahis. Il peut avoir rédigé le pli en imitant l’écriture de Daogan. Comme a dit Emilphas : il était impossible de s’en prendre à Mélorianne, alors c’est qu’il y a forcément une autre raison ! J’exige une preuve de l’enlèvement de Mélorianne par ses frères, avant de penser au combat ! »

Le grand prêtre se redressa de toute sa hauteur au-dessus du jeune noble :

« Mais voyons, ne faites pas l’enfant ! Nous parlons de la vie de sa fille, et vous vous acharnez à nous raconter des sornettes ? Bougre d’imbécile, il n’y a pas que votre jeunesse qui vous fait du tort, mais surtout votre idiotie ! Sans parler de votre manque de respect ! Quel intérêt aurait un de nos soldats à enlever Mélorianne ? Tout converge : Daogan est le coupable. Fourrez-vous ça dans le crâne une bonne fois pour toutes et bouclez-la ! »

Laurendeau ouvrit la bouche devant l’agression, puis la referma. Il recommença le tout à plusieurs reprises, comme un des gros poissons argentés qui peuplaient les bassins de sa demeure familiale. Sylvert profita de l’accalmie pour déclarer, presque à contrecœur :

« Je suivrai votre sagesse, Emilphas, et non les craintes enfantines de notre jeune compagnon. Nous attaquerons Daogan. »

Comme un fin sourire étirait les lèvres du grand prêtre, LeNoblet laissa échapper un petit couinement de joie en ralliant la table. Les premières idées fusaient déjà lorsque Laurendeau claqua la porte.

Il avala les couloirs en trombe, dévora les marches de l’escalier quatre par quatre, engloutit la distance qui le séparait des écuries. La selle l’accueillit à peine jetée sur le dos de son coureur et ses pieds martelèrent les flancs de l’animal.

La vue du tonneau à l’entrée lui arracha un juron ; encore une folie perpétrée par le camp de la justice. Les doigts tranchés baignant dans leur jus s’y entassaient comme autant de vers ensanglantés. Le jeune noble ne parvint à passer outre cet acte de guerre insensé, comme il le faisait habituellement, et se prit à imaginer tous les pauvres paysans injustement privés d’une part de leur être. Combien de vies brisées par ce prêtre écarlate ? Détruite pour ce soudard dérangé ? Lorsque son regard se détacha enfin du tonneau, la colère de Laurendeau éclata :

« On me prend pour un enfant, alors j’agirai comme tel ! Procédez à votre guerre folle si vous le souhaitez, pour ma part je remmène mes troupes chez mon père ! J’enverrai des éclaireurs au vieux moulin, et je ne vous rejoindrai que lorsqu’ils m’auront assuré que Mélorianne s’y trouve bel et bien ; foi de gamin effronté ! »

Une volte exécutée à force de violentes tirades dans le mors du pauvre coureur orienta Laurendeau vers le campement de ses soldats.

Commentaires

Bon, c'est bien Laurendeau !
 0
jeudi 19 décembre à 17h38
Enfin un qui a un semblant de jugeote ! Et je ne pensais pas dire ça de Laurendeau haha
 1
vendredi 19 juin à 10h09