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Antoine Bombrun

jeudi 18 juillet 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre cinquante-troisième

Jaladelline Vignonel dissimula son chuchotement sous un éventail déplié :

« Admirez le groin qui passe ! Cela fait au moins trois fois, que lui arrive-t-il : il cherche des truffes ? »

Fleurienne tourna la tête et aperçut la démarche grotesque d’Elivard Cachampgueux qui quittait le jardin. Elle se camoufla derrière sa compagne, même si la direction de son promis éloignait d’elle son bec-de-lièvre, sans pouvoir réprimer un fou rire.

« Votre réaction me conforte dans l’idée que ce mariage ne vous satisfait guère… »

La Demoiselle de Landargues étouffa son hilarité dans ses mouchoirs avant de répondre :

« Le contraire me paraît difficile à affirmer.

— Le mariage n’est qu’un carcan. »

Jaladelline fureta du regard vers sa nièce, afin de s’assurer que celle-ci n’épiait pas leur échange. Comme Ildoria semblait en conversation animée avec Orphiléa Helvival, elle poursuivit :

« Néanmoins, un carcan n’est pas une prison. Votre mariage ne vous apportera certainement pas le bonheur – je ne le connais moi-même que depuis le décès de feu mon époux – mais il peut offrir beaucoup à une femme aussi habile que vous.

— Croyez-vous vraiment que la Demoiselle de Landargues ait besoin d’un bouseux comme lui pour obtenir ce qu’elle veut ?

— Je crois surtout que la jeunesse obscurcit votre jugement. Vous pensez connaître tout ce dont vous avez besoin, mais je parierais que vous vous trompez. »

Fleurienne pinça les lèvres avant de rétorquer :

« Mon promis vous a donc à sa merci ? Je ne vois que cette raison pour pousser la plus grande coureuse de la capitale à louer mariage aussi infâme ! »

Jaladelline sourit, ignorant l’insulte :

« Une autre raison pourrait être l’amitié, qui m’inciterait à vous détourner d’une quelconque folie que vous mettriez en œuvre pour échapper à cette union… »

La gêne immobilisa un instant la Demoiselle. Quiconque moins habitué au jeu de la mondanité aurait rougi, ou bien bégayé, mais Fleurienne parvint à ne laisser qu’une ombre flotter sur ses yeux. L’exclamation de Jaladelline lui évita une acrobatie verbale pour changer de sujet :

« Encore, mais ce n’est pas possible ! Va plutôt caver ailleurs ! »

Fleurienne fit signe à sa compagne de baisser le ton, puis chuchota :

« Je pense être la truffe qu’il recherche, si je puis dire…

— Vous n’êtes donc pas la seule de votre couple à être inquiétée par ce mariage ?

— Inquiété ne me semble pas le terme : regardez sa queue qui frétille ! »

Jaladelline ne retint pas son rire, puis bondit du banc sur lequel elles se trouvaient. Elle rejoignit Elivard en quelques instants et, avant que la Demoiselle de Landargues ait pu se dissimuler derrière un arbre, lui adressa vivement la parole. Fleurienne formulait déjà quelques mauvais mots, qu’elle destinait à l’une comme à l’autre – la première pour avoir attiré le second, le second pour avoir existé –, quand son promis s’en fut soudain à pas pressés.

Jaladelline revint vers elle avec un clin d’œil :

« Je lui ai expliqué qu’après avoir pris l’air, vous aviez décidé de vous rendre à la bibliothèque. La petite de la tour nord, celle qui se trouve… à l’autre bout du palais ! »

***

Comme elle se glissait, complètement dévêtue, dans l’eau chaude de sa baignoire, Fleurienne ne put s’empêcher de sourire en songeant au mauvais tour que Jaladelline avait joué à Elivard.

Le plus plaisant restait qu’elle n’avait pas choisi cette bibliothèque pour rien : c’était celle qu’avait en charge ce vieux fou d’Astoi. Tellement âgé que plus personne ne savait à quelle lignée il appartenait ; enfin, il s’agissait là de la version courtoise, car on ne savait plus rien de lui parce que personne ne s’y intéressait jamais.

Il subsistait avec ses ouvrages pour seule compagnie, dont les personnages étaient les uniques êtres vivants que ses histoires ne parvenaient pas à endormir.

Le détail dont on se souvenait à son propos était son attrait pour les femmes – et sa retraite lui laissait en apercevoir si peu qu’il ne lâchait plus celles qui avaient le malheur de tomber entre ses griffes. Avec cette crainte-là, Elivard avait dû filer comme le vent pour retrouver sa bien-aimée, et se jeter dans la gueule du loup.

Ah, le nigaud, comme il avait été facile à manipuler… Il avait simplement fallu à Jaladelline un appât, et elle en avait fait ce qu’elle voulait ! Cela avait si bien marché qu’il n’avait retrouvé Fleurienne qu’au moment du souper, à l’heure où tant de monde se pressait au palais qu’il était impossible d’entretenir une conversation seul à seul.

Rêveuse, la Demoiselle de Landargues enviait le talent de son amie. L’envie. La jalousie. C’était un sentiment amer, même doucereux, qui oscillait entre le plaisir et la douleur. Un sentiment qu’elle n’avait pas éprouvé depuis bien longtemps. Elle plongea plus profondément dans ses souvenirs…

Elle se revit jalouse d’Eléonire de Vasque, la sœur de Relonor. De quelques années son aînée, cette dernière avait attiré tous les regards lors de son court séjour à Landargues. Fleurienne, encore fillette, avait passé l’âge où tout un chacun s’extasie devant le bouton de rose de l’enfance. Eléonire, avec sa féminité naissante, plus fleur que bourgeon, faisait frémir les jeunes comme les vieux.

Fleurienne avait senti la supériorité de la jouvencelle et décidé de s’en faire une alliée. Seulement, la belle était plus captivée par les joies de la cour et ses galants que par une enfant, et Fleurienne fut donc rejetée sans une once de remords. Être ainsi reléguée au rang des moins que rien ne fit qu’accroître sa jalousie, surtout alors que Breridus, son jumeau, parvenait à entrer dans le cercle de la belle.

Cette période s’était révélée l’une des plus rudes de toute la vie de la Demoiselle, mais c’était aussi celle qui lui avait permis de devenir ce qu’elle était aujourd’hui. Les relations s’étaient rapidement resserrées entre Breridus et Éléonire. Certains courtisans parlaient même de mariage. Que ses parents ne récusent pas la rumeur en bloc avait inquiété Fleurienne ; si union il y avait, plus personne ne s’intéresserait jamais à elle, pas même Breridus.

Une conversation entre son père, sa mère et Ravenne, son plus grand frère, avait porté son anxiété au plus haut point, et l’avait décidée à agir. Dissimulée derrière une porte, elle avait entendu dire qu’un mariage de seconde importance se révélerait fortement bénéfique pour les relations diplomatiques avec les hommes des Marches. Dans l’avenir, le trône reviendrait à Ravenne, comme la distinction de Seigneur de guerre à Relonor Helvival. Breridus comme Eléonire, seconds enfants, ne posséderaient que peu de poids en politique, alors autant se servir d’eux comme d’un outil de paix.

Sa mère avait mis en garde les deux hommes : si un malheur arrivait à Ravenne, une Helvival serait femme du Seigneur Souverain, et ce serait accorder là un trop grand pouvoir aux barbares des Marches. Ravenne avait tranché en martelant qu’un dirigeant doit savoir prendre des risques. Comme tout le monde s’était rangé à son avis, le mariage fut approuvé.

Cette nouvelle avait plongé Fleurienne dans le désespoir, dont elle ne s’était relevée qu’avec une volonté de fer : elle devait empêcher cette union.

Cela s’était révélé facile ; trouver la proie, un moyen de pression, et le tour était joué. Elle avait choisi Breridus, avec qui elle entretenait le plus de contact, et fait peser sur lui l’inquiétude de sa mère, à laquelle elle avait ajouté l’avidité de pouvoir dévorante d’Eléonire. Breridus avait ri d’abord, puis douté, et bientôt s’était rendu à l’évidence : il devait craindre ce mariage. Les charmes de la jouvencelle lui avaient paru soudain moins attrayants ; son teint trop pâle, ses cheveux en désordre et ses ongles crochus… Eléonire Helvival de Vasque quittait la capitale quelques jours plus tard, pour ne jamais y revenir. Son ambition démesurée, après avoir goûté à une telle puissance, ne put se contenter d’un homme ordinaire, et la pauvre femme se trouvait encore vieille fille.

Fleurienne sursauta sous l’évidence : si elle avait pu manipuler aussi facilement le grand Breridus, elle pouvait assurément faire de même avec cet ignoble Elivard. Tout son doute et le manque de confiance insufflés par la pression de son frère fondirent comme neige au soleil.

Elle bondit hors de l’eau vers sa petite table, le corps ruisselant, encore dévêtue, pour saisir sa plume qu’elle trempa dans l’encrier.

Un serviteur pouvait entrer à tout moment, mais qu’importait sa nudité : elle était investie d’une mission bien trop cruciale à mener. Elle couvrit le papier de sa gracieuse écriture, puis se ravisa. Le deuxième pli connut bientôt le même sort. Le troisième alla rapidement rouler au sol avec les autres.

Fleurienne se calma alors, et réfléchit. Première difficulté : Breridus était dans le coup, ce qui la forçait à se montrer de la plus grande discrétion. Pour cela, il faudrait procéder en plusieurs étapes. D’abord éloigner Elivard de la capitale, puis trouver un moyen de l’évincer proprement. Le piéger au lit avec une autre, se marier de son côté, le faire assassiner : cette seconde étape serait la plus aisée, car les choix ne manquaient pas.

Seulement, sur quelle fragilité s’appuyer pour éloigner Elivard ? Elle se savait être elle-même sa plus grande faiblesse, mais elle était aussi l’unique qu’elle ne puisse utiliser. Ou alors il aurait fallu qu’elle mette à mal son image et là, plutôt mourir ! Plutôt… se laisser unir à un verrat de la maison Cachampgueux…

Elle pensa d’abord à le faire mander pour assister au mariage d’un oncle, ou d’un autre de ses aînés de la lignée. Elle avait déjà saisi un des gros registres qui détaillaient les unions dans les différentes lignées, parsemant la bibliothèque d’une multitude de gouttelettes chues de son corps gracieux, lorsqu’elle changea d’avis. Ces cochons se mariaient si souvent et avec n’importe qui que l’ouvrage n’était certainement plus à jour. Ou bien la malchance lui indiquerait une prétendante censée vouer une haine infinie à la lignée. Non, le terrain était trop glissant, elle devait trouver autre chose.

Elle pensa ensuite à le faire rappeler au pays pour le charger d’une quelconque responsabilité. En effet, à présent qu’il n’avait plus l’obligation de surveiller Breridus dans sa tour, aucune raison officielle ne l’empêchait de rentrer. Et puis, si les siens éprouvaient pour lui autant d’admiration qu’il aimait à s’en vanter — et ils en étaient bien capables, les frustes gentillâtres — ils devaient avoir hâte de son retour.

Quelle responsabilité ferait baver le Cachampgueux ? Plus que son popotin, s’entend… Le pourceau avait les dents si longues qu’une foultitude devrait s’avérer suffisante… Mais, encore une fois, alors qu’elle se perdait dans les obligations prestigieuses à pourvoir dans un palais, Fleurienne fut prise d’un doute. Elivard tenait en si haute estime son titre de Gardien de la Couronne de pierre — pourtant purement honorifique, vu qu’il n’y mettait plus les sabots — qu’il rejetterait peut-être l’idée d’en accepter un autre…

Fleurienne maugréa à voix basse, une main toujours appuyée sur la bibliothèque. Sa peau, désormais presque sèche, se couvrait de chair de poule, mais la Demoiselle, inconsciente du froid, ne s’en rendit pas compte. Elle devait trouver une ruse qui fonctionne à coup sûr, et tant pis si cela n’éloignait Elivard que pour un temps ; ça lui en laisserait toujours assez pour penser à autre chose afin de l’empêcher de revenir… Mais quoi ? Quoi ?

De légers coups sur la porte la tirèrent de ses ruminations.

« Entrez. »

Une servante, la vieille Mérance, pénétra les lieux avant de baisser le front en guise de salut.

« Le seigneur Médéric Fonlantrame souhaiterait s’entretenir avec vous. »

Fleurienne réprima un soupir pour répondre :

« Faites-le entrer.

— Bien madame, mais…

— Point n’est besoin de me contredire.

— Je suis navrée, mais… »

Fleurienne soupira cette fois pour de bon, mais laissa la suivante parler :

« Vous comptez le recevoir dans cette tenue ? »

La Demoiselle baissa les yeux sur sa nudité avant de cracher un juron. La vieille Mérance dut crisper la mâchoire pour ne pas sourire, puis elle tourna les talons.

Quelques minutes plus tard, Médéric passa la porte avant de saluer Fleurienne, dont le drapé de sa longue robe verte couvrait le fauteuil dans lequel elle était assise. La Demoiselle lui fit signe de prendre place à ses côtés, dans un siège rembourré de turquoise, puis attendit qu’il déroule les politesses d’usage.

Médéric s’y livra, mais avec une brièveté qui témoignait d’un certain trouble :

« Vous êtes ravissante, Fleurienne, comme toujours. Je vois que ce mariage vous sied au teint, que vous avez vif, car je gage qu’il fait trop bon pour que la fraîcheur vous rosisse à ce point. »

Il désigna l’ouvrage qu’elle avait en main avant d’ajouter :

« Je vous dérange en pleine lecture, voulez-vous que je revienne à un moment plus propice ? »

La Demoiselle de Landargues sourit, tant devant la naïveté de Médéric, qui voyait toujours ce que l’on donnait à voir mais jamais ce que l’on dissimulait, que devant sa gentillesse — lui seul ne l’appelait jamais par son titre et préférait lui conserver son individualité en utilisant son prénom. Un homme bon, en somme. Le genre qu’il est aisé de manipuler.

Elle jeta un regard sur la couverture du roman qu’elle avait saisi au vol dans la bibliothèque avant de répondre :

« Vous tombez bien, mon ami, je commençais à me lasser de la mièvrerie d’Esmérinie de Pal et de son amour secret. Un peu de votre sagesse me fera du bien. »

Médéric arbora un sourire gentil, qui dissimula presque les griffures qui lui lacéraient le visage, avant de demander :

« C’est un choix de roman particulier, pour une femme, surtout de votre lignée et de votre statut, dont les épousailles approchent. Est-ce pour la prose ailée de l’auteur que vous l’avez entamé, ou bien parce que comme Esmérinie, Demoiselle avant vous, vous souhaitez vous enfuir avec un amant dans un pauvre village de l’arrière-pays ? »

Fleurienne pesta intérieurement devant le pied de nez que lui avait fait le hasard en lui mettant ce livre entre les mains.

« Vous visez bien, Médéric, mais cette fois vous avez manqué votre cible, répondit-elle en éclatant de rire. Je ne faisais que chercher dans la littérature comment montrer à la jeune Ildoria Vignonel qu’il n’est pas bon de s’acoquiner avec un homme à son âge…

— Et vous, vous mentez bien, Fleurienne, trop bien pour que je tombe dans le piège. Il est légitime que ce mariage vous inquiète. Je venais justement ici dans le but de vous entretenir à ce propos… »

Il se tut, comme pour obtenir de la Demoiselle l’autorisation de continuer. Elle ne dit rien, ne bougea pas, mais il poursuivit tout de même :

« Je n’ai pu m’empêcher de remarquer le peu d’entrain que vous mettez dans cet hymen. Tout à l’heure encore, ce pauvre Elivard vous recherchait à travers le palais comme si vous l’évitiez à tout prix. Dites-moi si je me trompe, mais je crois que… je crois que vous ne l’aimez pas. »

Cette fois-ci, le rire de Fleurienne ne fut pas joué. Il sonna clair et fort comme une cloche d’argent.

« L’aimer ? Mais comment pourrais-je aimer un homme comme lui ? Sa simple vue me répugne ! »

Médéric répondit en portant la main à son visage :

« L’habit ne fait pas le Sacerdoce, comme dit le dicton. Ne jugez pas une personne sur son apparence seule. Regardez-moi, lacéré, défiguré, et j’ai pourtant déjà été aimé. Je n’en parle que peu, mais avant de venir ici je possédais une épouse. Nous nous aimions plus que tout. Lorsqu’elle est morte en couche, emportant avec elle notre enfant, j’ai préféré quitter la terre qui me rappellerait pour toujours son visage.

« J’ai longtemps eu honte de m’offrir à son regard, mais elle m’a enseigné une chose : lorsque l’on aime, les défauts physiques ne comptent pas. Pis, ils rendent plus beau encore. Apprenez à le connaître, Fleurienne, et sa laideur s’effacera. »

La Demoiselle de Landargues afficha une moue dédaigneuse qui arracha un soupir à Médéric. Il hésita avant de continuer :

« Dans ce cas, pourquoi ne refusez-vous pas ce mariage ? Vous en avez le pouvoir… Votre promis sera certainement malheureux, mais il ira se consoler dans les gros bras de sa tante Pétronelle, celle qui l’a élevé depuis tout petit ! »

Fleurienne se dressa de toute sa hauteur :

« Je vais vous demander de prendre congé, mon cher, il commence à se faire tard. »

Médéric se leva à son tour mais, loin de tourner les talons, il poussa son investigation plus avant :

« C’est votre frère, n’est-ce pas ? »

La Demoiselle de Landargues fut prise de court et s’empourpra. Finalement, elle se rassit, dents serrées. Elle se faisait pitié : son frère la mettait dans une faiblesse telle qu’elle se trouvait réduite à se soumettre à un homme comme Médéric…

« Nous avons été plusieurs à voir son retour d’un œil mauvais, continua l’aristocrate. Je crains que même la Couronne de pierre ne soit parvenue à restreindre son ambition. Et, ce que vous me confirmez malgré vous me conforte dans mon inquiétude…

« Loin de vouloir remettre en doute la décision de notre Seigneur Souverain d’avoir choisi votre frère comme conseiller, je trouve que trop de choses ont changé depuis sa libération, et pas en bien.

« Le contexte est rude, je me rends bien compte que cela peut expliquer certaines décisions extrêmes, mais je crains que votre frère ne manigance quelque chose… Et, si c’est le cas, vos épousailles forcées m’indiquent que vous êtes autant un pion entre ses mains que nous autres nobles de rangs inférieurs.

« Nous ne sommes pas ennemis, Fleurienne, et vous pouvez tout me dire… »

Fleurienne se releva de nouveau. Sans qu’elle ait à prononcer une seule phrase, son air décidé avertit Médéric que le vent avait tourné. Quelques paroles plus tard, accompagnées d’une courbette maladroite, le seigneur Fonlantrame avait regagné le couloir.

Deux mots échappèrent à la Demoiselle avant qu’elle ne regagne son bureau :

« Piètre manipulateur… »

Sa plume dessina bientôt de longues lignes de caractères ronds sur le papier à lettres.

***

La mise en place de sa manigance lui prit deux jours. Le temps pressait, certes, mais Fleurienne n’avait rien voulu laisser au hasard.

Le dîner battait son plein ; des cohortes de domestiques avaient dressé la table, servi les plats, équipé les convives. Ceux-ci, armés de couteaux et de fourchettes, ferraillaient contre une dinde farcie de tout un régiment de haricots blancs.

En même temps que les couverts, les langues claquaient avec agitation. Comme souvent ces derniers temps, une réception avait été organisée en l’honneur de la « nouvelle noblesse », comme se plaisaient à le cracher les aristocrates de lignée. Il ne s’agissait pas de nobles à proprement parler, mais de ces bourgeois que Breridus avait pris sous son aile, et qui intégraient de plus en plus les hautes sphères. Ils étaient nombreux, mais les plus fameux demeuraient le chef de la garde de la Cité Oöb Bromadon, qui entraînait désormais les troupes d’élite de la famille de Pal, ainsi que Balm, le maître forgeron, qui bâtissait pour la même lignée de puissantes armes de guerre.

L’aristocratie était bien entendu conviée, et en force, car Breridus tenait à en conserver la loyauté, mais aussi à glisser dans leurs rangs ces « nouveaux nobles » afin qu’avec la bonne entente disparaisse la méfiance. On y trouvait ainsi d’étranges couples, comme le doux Médéric Fonlantrame en pleine discussion avec un marchand d’armes, si bien que celui que formaient Elivard et Fleurienne passait presque inaperçu.

Ces derniers se tenaient au reste côté à côte, ainsi que le voulait leurs fiançailles, mais n’échangeaient que peu de paroles. Le premier paonnait à la ronde tandis que la seconde conservait son air supérieur.

Alphidore de Pal, le Seigneur Souverain, présidait inévitablement l’évènement, mais il se retirait aussi parmi les premiers pour rejoindre ses appartements.

Comme la conversation s’égarait vers des plaisanteries oiseuses, un messager surgit, rougeaud, essoufflé, et fila droit jusqu’à Elivard. Bouche pleine, l’aristocrate déplia le document sous l’œil inquiet de sa voisine de table.

Bientôt, le silence se fit. Tous observaient les doigts gras d’Elivard décacheter l’enveloppe : ils savaient qu’un messager si pressé n’augurait rien de bon. Comme le papier taché tombait sur la nappe, Fleurienne souffla :

« Qu’est-ce ? Une grave nouvelle ? »

Le groin du Cachampgueux mâchonna les mots à voix basse, mais ceux-ci retentirent à travers toute la tablée muette :

« J’ai la triste obligation, mon cher Elivard, de vous demander de regagner au plus vite le domaine de Mottevieille. Votre tante, la bonne Pétronelle, qui a été si douce avec vous durant votre jeunesse, se trouve sur son lit de mort. Hâtez-vous de rentrer, mon cher, car je crains qu’elle ne survive pas plus de quelques jours. Même si, j’en suis certain, elle fera tout pour vous voir une ultime fois… »

Un murmure parcourut l’assemblée. Seul Breridus, muet, porta le regard sur sa sœur. Fleurienne le sentait peser sur elle, lourd de doute, mais elle ne glissa pas même un cil vers lui, se contentant de demander :

« Qu’allez-vous faire, Elivard ? Vous ne pouvez la laisser ainsi… »

Dans le bruissement des voix inquiètes, le Cachampgueux garda un moment la tête basse, les yeux fixés sur ce pli qu’avait rédigé Fleurienne deux jours auparavant. L’écriture était banale, le papier aussi, la signature celle d’un vieux cousin germain.

Lorsqu’Elivard releva la tête, hilare, ce fut pour clamer, une main déjà lancée à la recherche de son verre et l’autre de la carafe de vin :

« Depuis le temps que ça lui pendait au nez ! Elle n’a eu que ce qu’elle mérite, cette vieille truie ! »

La suite du dîner fut un calvaire. Elivard, déchaîné, houspillait la tablée entière par ses calembours ou ses souvenirs d’enfance. Lorsque la bonne compagnie se délita enfin, Fleurienne prit du large afin de s’éloigner au mieux de son promis.

Elle se pensait délivrée, mais tomba bientôt dans les filets du bel Eudes Viqueford. L’excès de nourriture ne contrecarrait en rien son haleine fétide ; l’excès de vin, par contre, le faisait parler beaucoup plus près que nécessaire.

Par chance, Jaladelline Vignonel la tira d’affaire en halant jusqu’à leur duo toute une petite troupe de courtisans. Le flux éloigna l’aristocrate de la Demoiselle, qui put respirer de nouveau.

Fleurienne se contenta d’abord de se laisser porter par la conversation. Elle riait, parlait, complimentait, mais le cœur n’y était pas. Derrière la façade de son sourire, sa déception tournait en boucle.

Pourtant, lorsqu’elle aperçut son frère accompagné du chef de la garde de la ville, qui rôdait à l’affût d’une proie, elle ne put se retenir. Une parole lui suffit pour s’imposer au groupe, et elle commença à raconter :

« Cela me rappelle ce qu’il s’est passé un jour entre Breridus et Ravenne, feu notre frère. »

Le conseiller du Seigneur Souverain tourna la tête dès qu’il entendit son nom. Oöb Bromadon, plus lent, moins attentif à ce type d’attaque, suivit avec un temps de retard.

« Depuis leur plus tendre enfance, Breridus et Ravenne ont toujours été en compétition. Seulement, toutes les qualités paraissaient être tombées sur le même, et rien sur l’autre. Grand, viril, énergique, Ravenne faisait rêver toutes les filles de la cour. Oh, vous pouvez rougir, mesdemoiselles, je suis certaine que vous vous en souvenez ! »

Elle glissa un œil vers son frère, qui ne l’avait pas lâchée du regard. Une grimace lui déformait les traits comme un avertissement, mais Fleurienne poursuivit :

« Seul défaut de feu mon frère ; il avait la langue trop pendue et faisait montre de trop d’impulsivité. Breridus, lui, était tout le contraire. »

Fleurienne lui fit signe de la main :

« Viens, mon grand manipulateur de frère, approche. Viens écouter le récit d’une de tes plus audacieuses manigances. Allons, prends place. »

Elle lui saisit le bras et l’installa au milieu du cercle de son auditoire attentif. Oöb resta en retrait, le poil frémissant.

« À chaque victoire de Ravenne, Breridus ravalait un peu plus sa fierté ; à chaque fanfaronnade de Ravenne, le courroux de Breridus augmentait. Lorsque notre père est mort, Ravenne — ultime outrage — a été désigné pour prendre sa succession. C’en fut trop pour Breridus, qui a décidé de se venger. »

Les yeux du félon de Landargues étincelèrent. Oöb, à l’écart, crispait la main sur la garde de son épée.

« Ah, mon frère, quelles idées n’as-tu pas échafaudées pour en venir à tes fins ! En définitive, tu as choisi d’user d’une passion de Ravenne pour le soumettre : la chasse au sanglier. Oh, tu croyais sans doute que j’ignorais cette histoire, mais détrompe-toi. J’en sais bien plus que tu ne t’en doutes…

« Souvent, notre Souverain de frère partait giboyer pour la journée. Tu l’accompagnais parfois et vous vous perdiez de longues heures au fond des bois. L’occasion parfaite. »

Un silence de mort entourait Fleurienne. Si Breridus conservait un sourire affable, quoique crispé, les courtisans ne parvenaient à cacher leur trouble. Ce que racontait la Demoiselle ne pouvait que faire écho en eux. Le souvenir était lointain, mais trop marquant pour être oublié ; une mort ignoble. Nombre d’entre eux s’inquiétaient de deviner où elle voulait en venir, et ils craignaient d’apprendre quelque chose qui allait bouleverser la politique de la Cannirnosk.

« Une battue au sanglier, si ma mémoire ne me fait pas défaut. J’imagine que tu avais acheté certains des serviteurs afin qu’ils permettent ce que tu avais organisé. Il suffisait de faire détaler l’animal dans une direction imprévue. Ravenne, impulsif, ne manquerait pas de partir à sa poursuite, ce qu’il a fait. Tu avais aussi dû t’arranger pour que ton frère ne soit accompagné que par de vieux seigneurs, ou de plus jeunes dont l’embonpoint ne permettrait pas une telle course. Ravenne s’est donc précipité derrière le sanglier, et seul. »

Tout le monde retint son souffle : tous les éléments concordaient. La chasse au sanglier, sa folle dérobade, la poursuite solitaire du Souverain. Ne manquait que la catastrophe. Mais alors, Breridus aurait…

Fleurienne planta les yeux dans ceux de son frère : il était à sa merci. Elle pouvait l’écraser, au milieu de tous ses convives, et le réduire à néant. Il lui suffisait d’emplir le silence ébahi de quelques mots encore, et le règne du grand Breridus de Pal serait à jamais achevé.

Ce dernier plissa les lèvres, comme pour mimer une parole, mais Fleurienne se détourna pour ajouter :

« Ton plan était parfait ; il ne pouvait échouer. Toi qui avais tout manigancé, tu te trouvais sur leur chemin, prêt à savourer ta victoire, prêt à poignarder ton frère dans le dos. Tes hommes avaient lancé le sanglier vers le lac… »

La Demoiselle marqua une nouvelle pause. Elle y était, elle pouvait jeter Breridus à terre, ou… Elle acheva son récit par une ultime œillade assassine pour Breridus :

« Or, dans sa course, Ravenne ne s’en apercevrait pas et y plongerait immanquablement. Plouf, une belle humiliation bien juteuse, de quoi faire rire tout Landargues l’hiver durant. Seulement, c’était sans compter un mauvais tour du destin…

« Elivard Cachampgueux, mon promis, sans que l’on ne sache jamais pourquoi il était là, s’est trouvé presque nez à nez avec l’animal. Son hurlement a été si strident que le sanglier a détourné sa course. Dans son affolement, mon courageux prétendant a pris la fuite à son tour, jusqu’à tomber dans le lac ! Ne lui en parlez pas, la honte le tient encore si bien qu’il niera tout en bloc ! »

Fleurienne conclut par un éclat de rire, que la froideur du regard qu’elle réservait pour Breridus démentait pourtant. Elle ajouta à son égard :

« Il suffit parfois de quelques mots, sur un ton plus ou moins sérieux, pour briser une manigance mûrie pendant des années ! »

La foule des convives, ravie, rassurée par cette chute inattendue, reprit le rire de la Demoiselle, avant de se morceler en plusieurs petits groupes.

Breridus aussi s’esclaffait, follement amusé par ce souvenir qu’il redécouvrait. Seul Oöb Bromadon demeurait mutique, desserrant seulement la main de la garde de son épée.

Comme les courtisans s’éparpillaient de plus en plus, Breridus saisit une longue flûte sur un plateau que tenait un serviteur afin de la tendre à sa sœur :

« D’abord votre petit courrier, puis cette charmante histoire. Je vois que la rose a des épines, ma chère… »

Fleurienne prit le verre en se contentant de répéter :

« Il suffit parfois de quelques mots, sur un ton plus ou moins sérieux, pour briser une manigance mûrie pendant des années ! »

Elle vida la flûte d’un trait, la glissa dans la main de son frère, avant de faire volte-face. Breridus la retint d’une parole :

« Il suffit parfois d’une quelconque gentillesse, d’une intention plus ou moins réelle, pour briser une personne. Et là, plus question d’années… »

Fleurienne se retourna, soudain d’une pâleur inquiétante. Son regard accrocha sur un petit flacon dans la main de son frère. Un petit flacon vide. Vidé… dans son verre. Affolés, les mots sortirent de sa bouche sans qu’elle puisse les ordonner :

« Je n’aurais jamais dévoilé ce que tu as fait à Ravenne, Breridus, je t’assure ! Tu es mon frère, je t’aime trop pour te trahir ! »

Déjà, elle pressait sa main sur son ventre qui se tordait de douleur. Un serpent lui fourrageait les viscères.

« Breridus ! »

Sa voix n’était qu’un souffle. Son frère ne le perçut pas ; il était déjà trop loin. Il ne perçut pas non plus le choc que fit le corps de la Demoiselle en heurtant le sol. Les cris d’alarme des convives, par contre, tout le palais les entendit.

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Mais... mais putain !
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jeudi 18 juillet à 13h18
Ça te la coupe, hein ?
Il est où, le "Au bûcher", maintenant ?
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vendredi 19 juillet à 14h22
Je suis choqué. Ça tombe comme un haricot sur un plateau de saucisson.
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vendredi 19 juillet à 19h10
Je ne vois pas du tout à quoi tu fais référence...
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samedi 27 juillet à 20h52
Mais... QUOI ??
Je suis tellement choquée... Breridus ne peut pas la tuer, il a besoin d'elle pour l'alliance avec Elivard, non ?
Doux Jésus, et ce qu'on apprend par rapport à leur frère aîné me glace le sang.
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mardi 23 juillet à 17h24
Je crois que, maintenant qu'il est sorti, Breridus n'a plus vraiment besoin d'Elivard ^^'
Pareil pour le frère aîné. Breridus reste le crevard en chef.
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mardi 23 juillet à 17h41
Chuuuuut T_T
Ouais c'est clair... mais je suis trop choquée quand même ! Je m'y attendais vraiment pas !
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mardi 23 juillet à 17h54