2

Antoine Bombrun

dimanche 30 juin 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre cinquante-deuxième

« Ah, quel bonheur de voyager un peu  ! De quitter ce village de sauvages pour regagner la civilisation  ! »

Le sourire béat du vermeil lieutenant céda brusquement la place à une lippe coupable : il avait glissé un œil sur sa gauche et, grâce à un éclat qui perçait par les fenêtres du carrosse, surpris la grimace de dégoût de son supérieur.

« Enfin, je veux dire que… je sais que nous sommes en mission, mais… »

Le pauvre religieux laissa s’éteindre le filet de sa voix, incapable de comprendre la mauvaise humeur de son maître. En définitive, il reprit d’un ton timide :

« Dites, Emilphas, je peux vous poser une question  ? »

Malgré son embarras, le vermeil lieutenant ne pouvait empêcher les coins de ses lèvres de tressauter. Le grand prêtre répondit par un grognement :

« Tu viens de le faire, abruti. »

Le silence retomba de nouveau, mis à mal seulement par le raclement des roues cerclées de fer sur les pierres du chemin. Après quelques minutes, Emilphas se laissa amadouer par le dos rond de son subalterne, ainsi que par l’inhabituelle ride qui lui barrait le front :

« Allez, pose-la, ta question. »

Les lèvres du lieutenant s’étirèrent sans qu’il ne s’en rende compte, et il se redressa vivement sur la banquette :

« Je sens bien que vous n’êtes pas dans votre assiette, depuis que nous sommes partis. Mais j’ai beau y réfléchir, je ne vois pas ce qui vous met en rogne comme cela… »

Les yeux du grand prêtre étincelèrent de colère, projetant des éclairs d’un bleu glacé, avant de céder la place à une moue lasse. Il finit par agiter mollement son bras gauche devant le visage ahuri du lieutenant. Sa main, encore enveloppée dans un linge blanc, laissait paraître l’absence de trois doigts, coupés au niveau de la première phalange. Ne demeuraient que le pouce et le petit doigt, incongrument loin l’un de l’autre.

« Ça, déjà. Avoir fait égorger ce vieux traître de Charekon m’a fait du bien sur le moment, mais ça n’a pas apaisé ma douleur, ni la colère et le désagrément de me voir amputé d’une partie de moi-même.

— Hum, je suis navré, grand prêtre, j’avais… »

Emilphas ne se laissa pas arrêter par les excuses de son subalterne, et poursuivit son explication :

« Tu le sais aussi bien que moi, le Seigneur Souverain nous a ordonné de ramener les paysans à la paix. Il a certainement un doute sur la mort du vieux gris, mais sans preuve il ne peut rien. Rien, si ce n’est me faire chier.

« Finalement, à bien y réfléchir, cette mission n’est peut-être pas si malheureuse, tuer cette petite crapule d’Estenius sera certainement bon pour mon moral. Par contre, me placer sous les ordres d’un seigneur foncier, il y a là de quoi me mettre en rogne  ! Surtout si ce qu’on dit de ce vieillard est vrai… »

Le vermeil lieutenant hocha consciencieusement la tête, les yeux plissés de concentration. Il allait ouvrir sa bouche en cul de poule pour quérir des précisions, mais un coup sur la portière ne lui en laissa pas le loisir.

« Qu’y a-t-il  ? » demanda Emilphas en tirant le rideau de la fenêtre.

La voix puissante d’un soldat lui répondit, étouffée par le casque de fer qui lui couvrait la tête et le désignait comme membre de la garde d’élite :

« Nous arrivons en vue de Hautesherbes, grand prêtre. »

***

« Quand pourrons-nous voir le seigneur Groëe  ? »

Bélésaire Viqueford croqua à belles dents dans une cuisse de poulet avant de répliquer :

« Je vous l’ai déjà dit tout à l’heure, Sylvert s’est retiré en compagnie de son prêtre vert, afin que ce dernier examine la blessure qu’il reçut lors de la défaite du vieux moulin. Joignez-vous à moi pour patienter, il y a bien là assez pour trois. »

Il renforça sa proposition en remplissant trois godets de vin rouge, dont deux furent poussés vers les nouveaux venus, et le dernier au fond de son gosier.

« Je n’ai pas faim », grommela le grand prêtre.

Le vermeil lieutenant, quant à lui, se laissa tenter par une fine tranche de pain aux figues, qu’il trempa dans son verre avant de la porter à sa bouche avec un frémissement de plaisir.

Le Sénéchal s’emporta :

« Allons, mettez-y un peu de cœur, gamin  ! On n’est pas là pour grignoter comme des lapins. Passez-moi donc la miche, que je tartine comme il se doit. »

Un pilon toujours entre les dents, dressé comme une pipe, Bélésaire empoigna un bocal de pâté qu’il vida consciencieusement sur les tranches de pain.

« Vous allez voir, le sanglier et les figues se marient à merveille  ! »

Quelques instants plus tard, le cliquetis d’une armure fit dresser Emilphas sur ses pieds. Il allait bondir sur Sylvert pour le presser de questions, mais le Sénéchal le prit de vitesse :

« Ah, LeNoblet, c’est rare de vous voir autrement que pour les réunions  ! Que nous vaut le plaisir  ? »

Le chef de guerre répondit en s’adressant directement au grand prêtre :

« Les échos de votre arrivée sont parvenus jusque dans ma retraite, et j’ai cru bon de venir saluer un homme aussi illustre que vous, Emilphas. J’ai ouï beaucoup de bien à votre propos…

— On en dit aussi beaucoup de mal, et tout ce que l’on peut entendre n’est que la vérité.

— Belle répartie, conclut LeNoblet en empoignant l’épaule du prêtre en guide de salut. Je suis quant à moi le chien de guerre de Fleurienne de Pal et, entre nous soit dit, puisqu’il est question de racontars, plus molosse que roquet. »

Emilphas répondit par un sourire carnassier, où pouvait tout aussi bien percer l’amusement que l’ironie, selon l’appréciation de chacun. Cependant, le chef de guerre ne s’y attarda pas et invita le religieux à se rasseoir :

« Maintenant que les présentations sont faites, vous allez me décrire ce que vous savez de ces paysans autour d’un bon verre de rouge. Bélésaire, versez  ! »

Le Sénéchal s’exécuta dans un gloussement, et tous eurent bientôt un godet en main.

Quand Sylvert traversa le couloir, l’épaule encore endolorie d’avoir été manipulée, il perçut une partie de la conversation :

« Estenius est plus dangereux qu’il n’en a l’air, s’emportait Emilphas. Il préfère tramer dans l’ombre, car lui ne sort que lorsqu’il sait que la véritable menace est écartée. Bien sûr, il le fait avant que cela ne se remarque pour s’assurer de récolter la gloire !

— Et Daogan est moins con qu’il n’en a l’air, renchérit LeNoblet. Si c’est une sombre brute, il la joue finaude en bataille. Il y est même redoutable  ! »

Un chuchotement rauque du Sénéchal filtra malgré l’entrain du dialogue :

« Astien, retournez emplir cette carafe, vous voulez bien. »

Le Seigneur des lieux passa la porte en déclarant d’une voix forte :

« Et l’alliance des deux s’avère d’une étonnante efficacité. Sans parler du vent de révolte chez les paysans qu’a fait souffler votre incompétence à Geraint. Mes espions me rapportent chaque jour de nouvelles défections. Villages et hameaux se dégarnissent  ; le vieux moulin ne cesse de prendre de l’ampleur. »

Le grand prêtre sentit son visage se vider de son sang devant l’agression. Même le vermeil lieutenant arrêta de grignoter son pain aux figues – qu’il nettoyait au préalable de son pâté –, les paroles de son supérieur entendues dans le carrosse résonnant encore dans sa mémoire. Bélésaire profita du froid pour glisser une main dans son assiette afin d’y récupérer les frichtis abandonnés.

Emilphas allait renvoyer l’affront au visage de Sylvert, mais ce dernier poursuivit :

« Qu’est-ce qui peut bien les attirer chez mon incompétent de fils  ? Hein, je vous le demande  ! Lui que n’intéressent ni le commerce ni la pêche, que ne passionnent ni la lecture ni la culture. Ce Daogan, qui ne paraît vivre que pour les empoignades. Ce Daogan prêt à tuer son père  ! Ce Daogan qui m’a enlevé mes fils. Théophore le sage, et même Euphème, le benêt.

« Ce Daogan qui m’a humilié devant le pays entier, qui fait passer ma lignée pour une boutade. Ce grotesque guerrier qui n’attire à lui que les sauvages : ceux de l’ancien peuple, comme les Helvival qui ont perdu la raison à trop fréquenter le Nord et ses poisons… »

Au fur et à mesure de sa tirade, Sylvert s’empourprait de plus en plus. Il serrait son épaule raide, comme pour se rappeler la douleur que lui causait son fils. LeNoblet baissait la tête en chien piteux devant la scène, Bélésaire se dissimulait derrière son verre déjà vide, pendant que le vermeil lieutenant tremblait comme une feuille. Emilphas, lui, souriait à belles dents : c’était une rage et une haine comme il les aimait. Une puissance de sentiments qui rendait facile à manipuler.

« Je l’écorcherai de mes propres mains, cet ignoble barbare  ! Je le piétinerai pour lui rappeler le respect que l’on doit à son sang, pour lui rappeler tout ce qu’il me doit  ! Rhaaa, il veut ma peau, ce saligaud  ; il veut commettre un parricide. Je t’en foutrais, moi  ! Tu vas voir le bel infanticide que je vais lui… »

La porte s’ouvrit soudain derrière, laissant place à Astien, les bras chargés par un énorme pichet. Sylvert ne lui laissa pas le temps de le déposer sur la table qu’il l’avait déjà empoigné. Il renvoya le serviteur d’un coup de pied accompagné d’un cri, arracha son godet à Bélésaire, le remplit pour le vider cul sec. Il répéta l’opération trois fois avant de s’effondrer sur une chaise.

« Pourquoi  ? Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour mériter cela ?… »

Le silence s’imposa dans la pièce. Chacun observait, médusé, le calme après la tempête. Le seigneur de Hautesherbes demeurait inerte, la tête dans les bras, sans proférer le moindre bruit. La main du Sénéchal se fraya bientôt un chemin discret jusqu’à son verre, qu’il attrapa en même temps que le pichet :

« Je suis navré, mais tant d’émotions, ça me donne soif… »

Après de longues secondes, durant lesquelles les convives se toisèrent sans savoir comment réagir, ce fut au tour de la main du vermeil lieutenant de se mouvoir. Elle se rapprocha lentement de Sylvert et lui tapota l’épaule.

« Vous croyez qu’il est… »

Nouvel échange de regards, puis les convives hochèrent la tête, certains pour acquiescer, d’autres pour démentir. La main du vermeil lieutenant tapota encore une fois l’épaule du seigneur, avec plus d’insistance. Sylvert n’eut d’abord aucune réaction, puis fut secoué par un sanglot étrange : il pleurait.

Le sourire d’Emilphas s’élargit.

***

Le lendemain, Sylvert n’émergea de son lit qu’en début d’après-midi. La nuit avait été longue, et très arrosée. Après la colère, après le chagrin, le maître de Hautesherbes avait décidé de noyer ses problèmes dans l’alcool.

Les convives s’étaient esquivés les uns après les autres, ne demeura bientôt plus qu’un Bélésaire Viqueford hagard, qui résistait au déshonneur de laisser le vieil homme seul à table. Leurs chants et leurs rires, leurs jeux, leurs acrobaties avaient tenu tout le palais éveillé jusqu’à l’heure où débutent les emplois les plus matinaux.

Les viscères gargouillantes, la cervelle interprétant une marche militaire entre les parois de son crâne, Sylvert tangua jusqu’à la grande salle. Des domestiques se précipitèrent pour lui servir à manger, mais le maître de céans les renvoya vertement. Déjà, à travers la déroute de ses sens, une pensée le harcelait. Il tâchait de la tenir à distance, mais elle revenait sans cesse à la charge, comme le ferait un sanglier sur sa proie. Elle se jetait sur lui et lui imposait son air goguenard. Autour d’elle flottait la bannière qui le hantait jusque dans ses cauchemars : un grand moulin noir sur fond rouge. Daogan, cette crapule de Daogan, ce moins que rien qui aurait dû lui servir de fils.

Comme il se sentait mal, Sylvert demanda à ce que l’on ouvre les fenêtres. Il accueillit l’air frais qui lui balaya le visage avec un soupir de soulagement. Puis, d’étranges piaillements lui arrachèrent une grimace. Il crut d’abord à des oiseaux, avant de reconnaître comme des rires et des cris de joie. Soudain, son sang ne fit qu’un tour. Il se précipita à la fenêtre.

Ce qu’il découvrit lui arracha une bordée de jurons :

« Le fot-en-cul, il n’aurait pas osé  ! »

Il se bascula par l’ouverture pour hurler à pleins poumons :

« Mélorianne, reviens ici  ! Merdasse, mais qu’est-ce que tu fous là ?! »

Il poursuivit ses vociférations en se décrochant de la fenêtre et, oublieux de ses entrailles qui remuaient comme une mer déchaînée, bondit à travers la maisonnée. Précédé par ses invectives, il atteignit le rez-de-chaussée en moins de temps qu’il ne lui en aurait fallu pour le dire. Une volée de domestiques se précipita vers lui, persuadée qu’un malheur était arrivé, mais il la fendit jusqu’aux jardins.

Assis sur un banc, livre en main, sa robe verte presque invisible contre le tapis de l’herbe, Alcédias paraissait trop plongé dans sa lecture pour entendre arriver le maître de maison. Mélorianne, les bras encombrés de fleurs et d’autres merveilles, jouait non loin dans les massifs.

La première, elle perçut la venue de son père. Ses yeux s’agrandirent, des gouttes perlèrent à leurs coins, sa bouche se crispa comme elle lâchait ses trésors. La peur et la colère de Sylvert agirent sur elle de manière décuplée : elle se précipita vers lui en pleurant à chaudes larmes.

Alcédias leva le regard de son livre au moment où Sylvert empoignait sa fille. Surpris, il délaissa son ouvrage et se dressa sur ses pieds. Il n’eut que le temps de s’approcher avant de sombrer sous les reproches :

« Mais qu’avez-vous fait, sombre idiot  ? La laisser dehors ainsi, et sans surveillance qui plus est  ! Vous ne réfléchissez donc pas  ? Vous croyez que c’est une époque à réaliser pareille ânerie  ? »

Le vert balbutia quelques mots incompréhensibles.

« Il lit son petit livre, apaisé comme un poussin dans son œuf, l’air de rien. Mais réfléchissez, Alcédias  ! »

Le prêtre voulut parler de nouveau, mais Sylvert ne lui en laissa pas le temps :

« Ou plutôt non, ne réfléchissez pas, et contentez-vous d’obéir  ! Vous savez très bien que je lui ai interdit de sortir. C’est trop dangereux pour elle  !

— Vous m’en voyez navré, monseigneur. Je ne pensais pas à mal…

— Arrêtez de penser, je vous ai dit : obéissez  ! »

Le vert baissa la tête, mais rétorqua tout de même :

« La petite a bien travaillé tout le matin, alors j’ai voulu la féliciter. J’ai entamé une lecture, mais son attention ne cessait de papillonner vers l’extérieur. Il fait si beau que j’ai préféré écouter mon cœur et son envie plutôt que vos directives.

— Croyez-vous qu’elle sait ce qui est bon pour elle  ? Vous avez au moins six fois son âge, nom de dieu  ! »

Le visage de Mélorianne enfoui contre lui, Sylvert s’en fut à grands pas. Il traversa le jardin sous le regard éberlué des serviteurs, sous l’attention piteuse du prêtre vert, et sous l’œil calculateur d’Emilphas qui observait la scène depuis une fenêtre du premier étage.

Lorsque le maître de Hautesherbes regagna le salon principal, après avoir consolé sa fille de la frayeur qu’il lui avait causée, après lui avoir expliqué pourquoi elle ne pouvait pas sortir, et après avoir essuyé sa colère boudeuse devant une telle injustice, ce fut pour y trouver le grand prêtre dans un fauteuil. Sylvert s’avachit à côté de lui en grommelant :

« Ah, comment peut-on se montrer aussi inconscient ?! »

Emilphas sourit légèrement, avant de se tourner vers son hôte :

« Aucun des deux ordres mineurs, que ce soit le gris ou le vert, ne possède un réel sens de la responsabilité. Les deux sont des suiveurs, qui vivent aux dépens des autres. Les verts s’accrochent à l’aristocratie comme une horde de puces sur un chat. Ils rivalisent de mignardises ou de savoirs inutiles pour se rendre comme indispensables.

« Plus feignants, ou moins malins, les gris se contentent de survivre aux crochets des pauvres, dont ils sucent les dernières étincelles de vie.

« Seuls les rouges accusent ce souci. Un chef écarlate, comme je le suis, doit se comporter comme un père. Il comprend mieux les choses qu’autrui, grâce à son expérience. Et, parfois, il doit s’imposer. Il doit faire preuve de violence pour contraindre les siens, ou les priver  ; il doit faire ça par amour.

« Vous qui êtes un père, vous savez de quoi je parle. Même si ça ne lui plaît pas, et qu’elle n’en saisit pas les tenants ni les aboutissants, vous avez raison de protéger votre fille ainsi. Elle vous en voudra sur le moment, puis, avec le temps, elle comprendra.

« Les enfants ne savent pas toujours ce qui est bon pour eux, et ils s’enfoncent parfois dans des chemins trop tortueux. C’est le devoir d’un père de les en sortir… »

Emilphas avait clôt sa tirade en insistant sur la dernière phrase. Il avait même si fermement appuyé le pluriel – les en sortir – que Sylvert leva les yeux pour le fixer quelques secondes. Lorsqu’il détourna le regard, ce fut pour hocher la tête à deux ou trois reprises.

***

Malgré ses multiples tentatives, Emilphas n’avait pu tirer le seigneur de Hautesherbes du mutisme songeur dans lequel l’avait plongé leur discussion. Ce dernier avait bien claqué des doigts pour héler un serviteur et lui demander une tasse de thé, mais sans jeter un regard vers le grand prêtre. Le religieux croyait pourtant y être parvenu lorsque le vieil homme avait soudain levé les yeux  ; il l’avait fixé un instant, comme perdu, puis s’était contenté de balbutier :

« Astien, Astien ! »

Un autre serviteur était entré :

« Astien est descendu, Monseigneur, je l’ai croisé dans les escaliers. Il est parti préparer votre thé.

— Figue. Vous lui direz que je veux un thé à la figue…

— Oui, Monseigneur. Je venais pour ma part vous annoncer l’arrivée de Laurendeau Vignonel, pour la réunion des chefs de guerre.

— Bien, répondit Sylvert en se massant l’épaule, je les rejoindrai après mon thé… »

Puis il replongea dans sa bulle.

Après quelques secondes à s’irriter en silence, Emilphas se redressa pour quitter la pièce. Il jeta bien un regard au vieil homme, mais celui-ci n’avait pas même semblé l’entendre s’éloigner.

***

Lorsque le seigneur de Hautesherbes daigna leur accorder sa présence, les chefs de guerre avaient déjà bien entamé la discussion. Le Sénéchal Béléaire Viqueford, lui, avait bien entamé son casse-croûte.

« Nous avons mal coordonné nos attaques durant la première offensive, martelait LeNoblet, et puis, nous ne savions pas à quoi nous attendre. À présent nous savons  !

— Ce que nous savons, glissa le jeune Laurendeau, c’est que le Seigneur de guerre s’est rangé à leurs côtés  !

— Seigneur de guerre ou pas, nous sommes plus nombreux, et…

— Ancien Seigneur de guerre, les interrompit Sylvert. Il a été destitué, et par notre action, je vous le rappelle. »

L’arrivée du maître des lieux jeta un froid, qu’Emilphas utilisa à profit pour résumer la conversation :

« Nous cherchons le moment le plus propice à une attaque. Il paraît clair que Daogan et ses barbares rassemblent leurs forces  ; plus nous leur en laissons le temps, plus ils deviendront puissants. »

LeNoblet hocha la tête avant d’ajouter ce que le grand prêtre tardait à dévoiler :

« Il semblerait que le ralliement des gens de Geraint sous le drapeau au moulin ait donné de mauvaises idées à toute la pécore de la région. Il faut frapper, et frapper fort. »

Sylvert avait écouté, la main serrée sur son épaule. Il parut choisir ses mots avec précaution avant de déclarer :

« Nous attaquerons lorsque je me serai tout à fait remis de ma blessure. Or, Alcédias s’est montré très clair : elle est encore trop récente pour la moindre activité physique. »

Sans attendre de commentaire, le seigneur de Hautesherbes tourna les talons et quitta la pièce. Un long soupir salua son départ : celui du chef de guerre LeNoblet, qui se prit le front dans les mains.

Emilphas demeurait interdit  ; il n’en croyait pas ses oreilles. Ses doigts, crispés, blanchissaient au fur et à mesure qu’il serrait le bord de la table. Il sursauta lorsque la poigne de LeNoblet s’abattit sur son épaule :

« Je l’ai toujours dit, et mon père le disait déjà avant même ma naissance : la guerre, il faut laisser ça à ceux qui savent la faire. Rien de tel que des mercenaires à qui on donne une besogne et qu’on ne vient pas emmerder. Dès que le mandataire s’en mêle, on file droit vers la catastrophe… »

Le grand prêtre sourit : au moins une personne qui comprenait son désarroi.

Laurendeau quitta la pièce peu après afin de regagner Vignevaux. Si la réunion était achevée, plus rien ne le retenait ici. Et puis, depuis les récents évènements avec Théophore, il se sentait mal à l’aise à Hautesherbes.

Il avait pris une décision en acceptant d’être chef de guerre, et il devait à présent se montrer à la hauteur de ses responsabilités. Néanmoins, il ne pouvait se débarrasser d’une désagréable culpabilité quand il repensait au serment ridicule qu’ils avaient prononcé dans sa chambre avec son ami : « Nous n’aiderons pas un père à tourmenter son fils, ni un fils à violenter son père. Nous sommes des gentilshommes et telle sera notre morale  ! »

Pour lui, tout cela ne remettait absolument pas en cause leur camaraderie, car il ne s’agissait que de politique. Mais il savait bien que Théophore pensait autrement, en grand sentimental qu’il était  ; et sa fuite en plein mariage, pour rallier les troupes de son fou de frère, montrait bien à quel point il était blessé.

Le jeune homme retint sa respiration sans s’en rendre compte lorsqu’il passa devant le salon où ils s’étaient si souvent retrouvés avec Théophore, avant de filer vers l’extérieur.

Il éprouva un pincement au cœur, comme il grimpait sur sa monture, en songeant à sa sœur. La pauvre, qui se mourait d’amour pour lui et lui pour elle. Alors qu’il prenait de la vitesse, il conclut ce qu’il finissait toujours par conclure : Daogan était la cause de tout ceci, et tout rentrerait dans l’ordre dès qu’il serait tombé.

***

Emilphas et LeNoblet manigançaient à voix basse, toujours dans la petite pièce, sur les manières de presser l’affrontement, lorsque Bélésaire Viqueford s’introduisit en trombe :

« Sylvert vient de recevoir une lettre de Castel-à-bois  ! Un accord va être trouvé pour mettre fin au conflit  ! »

Commentaires

Cette ouverture est excellente, bravo, j'ai adoré ce chapitre. Et les réactions des personnages sont toujours aussi comiques !
 1
dimanche 7 juillet à 18h27
Merci :)
 0
dimanche 7 juillet à 20h30