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Antoine Bombrun

vendredi 30 octobre 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 4 : Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Chapitre quatre-vingtième

Les cris d’oiseaux qui ponctuèrent leur avancée vers la forteresse firent sourire le Seigneur de guerre. Même allongé sur sa litière – portée à l’avant par Renaud et Brunehault, à l’arrière par Orphiléa et une Fleurienne plus muette qu’une tombe – il n’avait pas repéré les crieurs. Contrairement à ce que disait Daogan, les paysans avaient bien appris et se comportaient en soldats prudents.

Ayzebel elle-même, car c’était bien elle qui se trouvait à la tête de la forteresse à présent, les accueillit devant les portes. Elle n’était pas assurée, malgré sa main sur le pommeau de son épée, mais elle les regardait avancer avec suspicion.

Alors qu’ils n’étaient plus qu’à quelques pas, Relonor agita un bras en guise de salut. Le son de sa voix, par contre, ne porta pas jusqu’à elle.

Ayzebel se détendit en reconnaissant le Seigneur de guerre. Elle délaissa le manche de son arme pour se laisser aller à la joie qui la fit se précipiter vers lui. Elle s’immobilisa tout de même à la vue de son visage hâve, de ses joues creuses et de ses cernes impressionnants.

« Relonor, je suis contente de vous retrouver. Je vous pensais mort…

— Oh, ce n’était pas bien loin. Sans l’intervention de ma fille, je n’aurais certainement pas survécu…

— Votre fille ?

— Oui. »

Il pointa derrière lui avec difficulté.

« Je te présente Orphiléa. Orphiléa, voici Ayzebel, cheffe des paysans de Geraint, mais aussi de la forteresse de Castel-à-bois. »

L’intonation de sa phrase remonta légèrement sur la fin, comme pour demander confirmation, mais Ayzebel se contenta de saluer la jeune Helvival avec courtoisie :

« Je suis enchantée de faire votre connaissance. »

La transpiration sur le front d’Orphiléa, ainsi que ses muscles tendus sautèrent soudain aux yeux de la paysanne :

« Oh, pardon ! Je ne pensais pas… Laissez-moi vous aider !

— Non, c’est bon. Je préfère m’en charger moi-même.

— Alors suivez-moi, que vous puissiez déposer la litière. »

Le convoi repartit vers la forteresse, pendant que Relonor plaisantait d’une voix rauque :

« Je suis lourd, mais elle m’aime quand même… »

***

Après trois jours dans le vieux moulin, Relonor put commencer à se lever. Ce n’était encore que quelques instants, mais le progrès fut salué par tous.

« Pas la peine de vous extasier, hein ! Je n’y suis pour rien ! Avec du repos et une nourriture suffisante, le corps guérit, voilà tout. »

Fleurienne et Orphiléa, qui avaient vu son état après la bataille, n’étaient pas de cet avis.


Lorsque Relonor put sortir et marcher un peu dans la forteresse, il se rendit compte que l’ambiance était bien plus morne qu’Orphiléa et Ayzebel le lui avaient laissé entendre.

Les paysans avec qui il échangea quelques mots lui avouèrent qu’ils n’espéraient plus grand-chose de la révolte. Certains demeuraient apathiques, sur le pas de la porte de leur baraquement. Parmi eux, d’aucuns parlaient de se rendre. Le retour à une vie de servitude leur paraissait un bonheur, comparé à ce qu’ils avaient vécu et au marasme qui les attendait. Ne les retenait que l’idée du châtiment que Laval Vignonel et surtout Emilphas ne manqueraient pas de leur faire subir.

D’autres avaient conscience qu’ils ne pouvaient plus espérer de victoire contre les seigneurs, mais escomptaient que Castel-à-bois allait tenir et qu’ils pourraient y former un nouveau village. Ceux-ci avaient entrepris des travaux hors des murs, du côté de la forêt. Relonor n’avait pas les forces de s’y rendre, mais l’ébauche de champs s’étirait entre les souches, à l’abri des regards. Si le Seigneur de guerre ne le leur dit pas, il savait que LeNoblet ne laisserait jamais les cultures se développer.

Une poignée d’idéalistes seulement croyaient encore en une victoire possible. Ils comptaient sur une révolte plus massive des paysans de Cannirnosk, pour qui leur exemple serait un modèle. Une révolution non pas locale, comme la leur, mais qui toucherait à chaque domaine seigneurial.

Relonor ne voulait pas briser cet élan, qui maintenait encore dans la forteresse un semblant de vie, mais il tâcha tout de même d’en apprendre plus sur ce fol espoir. Ayzebel lui répondit que c’était là tout ce qui les séparait de l’abattement :

« J’ai perdu mes parents à cause d’une révolte. J’ai perdu mon village à cause d’une révolte. J’ai perdu mon frère et mes amis. Je n’ai plus rien, plus rien que la révolte. Si elle cesse, je ne suis bonne qu’à me laisser mourir. Nous sommes nombreux dans ce cas. Emilphas et son maître nous font peur, mais abandonner tous ceux qui sont morts pour nous nous terrorise encore davantage… »

Relonor ne sut que répondre à la jeune femme. Il lui découvrait une profonde mélancolie dans le regard, un abattement cruel derrière la hargne de vaincre. Ayzebel poursuivit :

« Alors, nous ne cesserons pas d’espérer et d’agir tant que nous n’aurons pas triomphé ou mordu la poussière pour de bon ! »

À nouveau, Relonor demeura silencieux, mais il sentait que la jeune paysanne attendait une réponse. Il finit par lâcher :

« Je suis perdu, pour ma part. Mon devoir m’a mené ici, et les de Pal ont profité de mon engagement pour déchirer ma famille. C’est la rage, et la volonté de me rebeller contre toutes ces injustices et ces fielleux perfides qui m’a fait m’allier à vous. Seulement votre révolte tombe en pièces, et ma famille court toujours le même danger… Je suis perdu, Ayzebel. Je ne sais plus quoi faire. Je ne sais plus comment me battre. Je crois que… j’attends un signe. »

Ayzebel baissa les yeux pour masquer sa déception. Sa voix exprima bien plus de dureté que ses mots :

« Je comprends votre trouble. Vous avez encore à perdre, vous. Prenez le temps de réfléchir, et choisissez au mieux. Mais sachez que vous aurez toujours une place auprès de nous… »

***

Gardomas passa la porte de la forteresse le lendemain de cette discussion. Il avait beaucoup peiné pour venir, mais les échos de la rébellion et de la grande bataille retentissaient dans tout le Sud, si bien qu’il avait finalement trouvé le chemin à suivre.

Lorsqu’on le fit entrer, on lui proposa à boire et de quoi manger, tant son état faisait peine à voir, mais il déclina l’offre et demanda à s’entretenir avec le Seigneur de guerre Relonor Helvival.

On l’emmena devant le vieux moulin, on toqua pour lui et un timbre fatigué leur répondit d’entrer. Gardomas, chancelant, s’enfonça dans la pénombre. Ses yeux s’habituèrent bientôt et il trouva le chemin jusqu’à la couche.

« Qui es-tu ? Je ne te reconnais pas…

— Je… C’est moi, Relonor. »

Des sanglots entrecoupaient la voix du palefrenier.

« C’est moi… Gardomas.

— Gardo… Foutrecouille de merde, Gardomas ! »

Relonor se leva aussi vite que ses blessures le lui permettaient.

« Gardomas, mais qu’est-ce que tu fous là ? »

Il s’approcha, allait l’empoigner mais découvrit son visage :

« Et que t’est-il arrivé, par les ancêtres ? »

Le palefrenier ne parvenait à retenir ses larmes. Il s’effondra dans les bras du Seigneur de guerre. Ce dernier résista tant qu’il put, mais il était encore trop faible et finit par se laisser glisser au sol. Après quelques instants sur la terre battue, Gardomas se décrocha pour se frotter les yeux.

« Raconte-moi, articula Relonor.

— Je… je ne sais pas par où commencer… réussit à lâcher le palefrenier entre deux sanglots.

— Alors commence par le début, nous avons le temps. »

Gardomas hocha la tête.

« Le début… »

Il réfléchit un instant.

« Grimm a attaqué Castel-de-pluie. Il a enfoncé les Marches et vaincu notre armée. Il a… il a tué Rurik et il est passé en Cannirnosk. »

Gardomas raconta. Il raconta à Relonor tout ce qu’il savait : la folie de son père, puis sa prise de conscience trop tardive, sa mort, Ildoria et Tharcille emmenées par Grimm, le mal qu’ils avaient eu à tenter de diriger la forteresse, l’arrivée du père Mathurien, ses menaces, la fuite de Wilhjelm. Il marqua une pause avant de raconter comment l’ogre les avait rattrapés, et comment son épouse avait trouvé la mort. Il raconta aussi son désespoir et sa venue ici, pour tout raconter. Pas pour demander pardon, mais pour tout raconter, et pleurer.

***

La porte qui s’était refermée sur Gardomas demeura close plusieurs heures. Lorsqu’elle s’entrebâilla enfin, ce ne fut que pour laisser entrevoir la tête du palefrenier, qui demanda que l’on fasse venir Orphiléa. Cette dernière entra à son tour, et n’en ressortit plus.

Ils se montrèrent une fois la nuit tombée, alors que les rayons du soleil ne pouvaient plus explorer leur chagrin ni le dévoiler au monde. Relonor alla voir Ayzebel, qui patientait non loin, consciente de l’importance de ce qui se jouait. Fleurienne demeurait non loin elle aussi, mais dissimulée.

Le Seigneur de guerre expliqua à la paysanne ce qu’il avait appris en quelques mots, et il l’informa surtout de la décision qu’il avait prise :

« Demain matin, à l’aube, je quitterai Castel-à-bois. Je te remercie pour ton accueil, de même que tes hommes, et pour tout ce que vous avez fait pour moi. J’ai une vengeance à mener, et il me faut me rendre à Landargues pour cela. Ça ne ramènera pas ceux que j’ai perdus, ça ne m’apaisera certainement pas non plus, mais je dois tuer ceux qui ont blessé ma famille, ceux qui ont causé son malheur. Je vais exterminer la lignée de Pal, car tout ce malheur est parti d’eux. Et lorsque ce sera fait, c’est sur Grimm que je porterai mon courroux… »

Ayzebel posa la main sur l’épaule du guerrier :

« Je suis triste de vous perdre, Relonor, mais je vous soutiens. Je donnerais beaucoup, moi aussi, pour faire payer le prêtre sanglant et sa clique.

— Orphiléa vient avec moi, car je n’ai pas réussi à l’en dissuader et qu’elle a le droit, elle aussi, de venger les siens. Gardomas nous accompagnera ; il est prêt à mourir pour Wilhjelm. »

La voix du Seigneur de guerre se transforma en un cri :

« Fleurienne ! Approche, je sais que tu es là ! »

La Demoiselle sortit de l’ombre du vieux moulin derrière lequel elle se dissimulait. Pendant qu’elle s’approchait, Relonor se tourna vers sa fille, qu’il fixa longuement. Il hésitait, à n’en pas douter, mais le regard farouche d’Orphiléa réussit à lui faire courber l’échine. Il attendit alors que Fleurienne soit devant lui afin de proférer sa sentence :

« Même de Pal, je t’épargne pour ce que tu as fait pour ma fille. Sans toi, elle serait toujours aux griffes de ton frère. Je t’en remercie. Je t’épargne aujourd’hui, mais je te tuerai sans hésiter si tu recroises ma route. Va-t’en, déserte le pays. Je ne veux plus jamais te revoir, ni même entendre parler de toi. Que ton nom et ton titre quittent ce monde ! »

Ses yeux la délaissèrent, puis il tourna les talons, n’abandonnant que quelques mots derrière lui :

« Je vous laisse, à présent. J’ai besoin d’être seul. »

Il tournait déjà les talons pour regagner le vieux moulin, lorsque la voix d’Orphiléa se fit entendre. Son timbre tranchait davantage encore que celui de Relonor, à qui elle s’adressa :

« Fleurienne viendra avec nous. Elle est mon amie, et je ne la laisserai pas en arrière. Elle ne t’adressera pas la parole, si c’est ce que tu désires, mais elle marchera en notre compagnie. »

Le père et la fille se toisèrent un instant. Au lieu des éclairs que cette dernière s’attendait à voir dans les yeux du Helvival, elle y découvrit une étrange tendresse. Après de longues secondes, la voix vint confirmer ce que le regard avait déjà concédé :

« Si tel est ton désir… »

Commentaires

Relonor...
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mercredi 4 novembre à 14h40
Qu’as-tu pensé de son attitude dans ce chapitre ? J’ai dû la retravailler suite aux commentaires de ma tablée, alors ça m’intéresse...
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jeudi 12 novembre à 07h20
Je l'ai trouvé crédible, si c'est ça que tu veux savoir ;)
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jeudi 12 novembre à 18h17