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Antoine Bombrun

mercredi 30 décembre 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 4 : Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Chapitre quatre-vingt-quatrième

« Et voilà, il est parti… »

Sylvert s’installa à la fenêtre de son petit bureau pour regarder les vagues dans le pré. Cela faisait longtemps qu’il ne les avait pas observées. Malgré les années, elles le fascinaient toujours autant. Le plaisir de les comparer à de vraies vagues, et surtout la joie amusée de les voir survolées par une mouette demeuraient intacts.

« Son départ ne doit pas vous attrister. Vous êtes son père, vous l’avez éduqué, vous en avez fait un homme digne et droit justement pour le pousser à prendre son envol. Dans tout ce malheur et dans toutes ces horreurs, votre fils a réussi mieux que nous tous. Il a trouvé l’amour, il s’est marié. »

Le vieillard se pencha pour sourire à Jérémiah :

« Tu as raison, mon bon ami. Je le sais, et pourtant ça me brise le cœur. La demeure n’a jamais été aussi calme… Plus de cris d’enfants, plus de crissement d’une page tournée, ou de chute d’un tas de livres, plus même de fracas des épées d’entraînement d’Euphème… »

Il soupira, avant de reporter son regard éprouvé par la fenêtre. Derrière lui, le lieutenant remuait sur son fauteuil, mal à l’aise. Il finit par se lancer :

« Sylvert, je dois vous demander quelque chose. »

Le vieil aristocrate se retourna.

« Je… vous allez trouver ça étrange, un peu fou même, mais je dois vous questionner. C’est d’avoir vu Théophore, je crois. Ça m’a tout remué en dedans. Je ne cesse de repenser à ces jours où nous avons identifié les cadavres avec Alcédias. Tous ces morts, toutes ces dépouilles. Pourtant, et malgré mes recherches assidues, je ne l’ai pas trouvé.

« Nous avons fait le tour de chaque combattant tombé, et je n’ai pas trouvé Daogan. Je n’ai pas même observé de corps qui lui ressemble. Jamais je n’ai eu de doute en me disant que c’était peut-être lui, sous ces blessures qui défiguraient la dépouille. Alors d’avoir vu Théophore hier, bien vivant, je me répète sans le vouloir que ce n’est pas possible. Il n’a pas pu périr. Tout n’a pas pu s’arrêter de cette manière…

« Je crois qu’il n’est pas mort, Sylvert. Je crois qu’il a fui, par je ne sais quel moyen. Je crois qu’il s’est rendu compte de la folie qui vous opposait et qu’il n’a pas voulu la poursuivre. Je crois tout cela et je désirerais partir à sa recherche. »

Jérémiah se laissa glisser du fauteuil pour poser genou à terre :

« Sylvert, je vous en prie, accordez-moi cette faveur : je veux retrouver Daogan. J’irai par monts et par vaux, s’il le faut, mais je sais que je mettrai la main sur lui. Et si c’est pour découvrir son corps, crevé dans un fossé, au moins je serai fixé. Je pourrai le laisser partir… »

Il pointa son crâne du doigt :

« Le laisser partir de là-dedans, je veux dire. »

Le seigneur de Hautesherbes lâcha la fenêtre pour s’approcher de Jérémiah. Il se plaça au-dessus de lui, tendit le bras pour l’aider à se relever. Comme le lieutenant parvenait à sa hauteur, il le dévisagea de ses yeux fatigués. Après quelques instants, il déclara :

« Mon ami, après tout ce que tu as fait pour moi, tout ce temps à mes côtés, comment pourrais-je te le refuser ? »

Jérémiah sourit :

« Merci.

— Je te fournirai des hommes pour t’aider dans ta recherche et…

— Non ! Surtout pas. Je veux dire, je crois que j’ai besoin de le faire seul. Cette recherche ne se base sur rien et, même si je peine à m’en convaincre, peut-être que je sais au fond de moi qu’il est bien mort. Peut-être que c’est pour moi un moyen de procéder à mon deuil… Je… J’ai besoin de le faire seul… »

* * *

Jérémiah avait commencé par fouiller de nouveau le passage secret, ainsi que les souterrains de Hautesherbes. Il doutait d’y trouver quoi que ce soit, mais il devait bien débuter quelque part. Il erra de longues heures parmi les araignées momifiées et les toiles immaculées, il fit en sens inverse le chemin vers la falaise et l’entrée du passage secret, jusqu’au raidillon le long de la paroi rocheuse, mais rien. Pas de traces du guerrier.

Il s’assit face à la mer. Regard dans les flots, son esprit navigua jusqu’à Ayzebel. Sa venue pour les prévenir, cet instant où tout aurait pu basculer. Si seulement Daogan l’avait écoutée…

Elle s’était montrée plus sage qu’eux, d’après ce qu’il avait perçu de la bouche d’Emilphas. Il ne possédait pas de détail – car il n’avait jamais osé en quêter – mais il avait entendu le rouge dire à Sylvert que la sœur d’Estenius avait repris Castel-à-bois. Au moins était-elle toujours en vie…

Les yeux dans les vagues, il tenta d’imaginer ce qui avait pu se passer ce jour-là, après que Daogan soit entré dans le tunnel.

Les guerriers étaient tombés dans le piège, c’était une certitude, et il y avait eu massacre. Jérémiah l’avait entendu, il avait contemplé les morts. Ces hommes qu’il connaissait si bien… Seulement il en manquait un, et non des moindres.

Alors, si le cadavre ne se trouvait ni en bas ni sur le champ de bataille, c’est qu’il avait forcément fui. Il serait ressorti par ici, aurait grimpé le raidillon. Seulement, connaissant Daogan, et même s’il avait frôlé la mort dans les caves de Hautesherbes, il se serait précipité pour prêter main-forte à ses compagnons devant la forteresse, pour soutenir ses idéaux.

Quelle raison aurait pu le pousser à fuir ? Jérémiah avait beau réfléchir, il ne trouvait pas. Il commença à grimper le petit sentier, la pierraille roulant sous ses pieds jusqu’à la mer déchaînée en contrebas. Soudain, alors qu’il s’agrippait à un rocher plus gros, fermement arrimé à la falaise, il lui sembla voir briller une marque terne. Il se pencha, gratta, frotta, sentit, jusqu’à ce qu’il en soit presque convaincu. Il y avait eu là une petite flaque de sang. Et maintenant qu’il y prêtait attention, d’autres traces presque rougeâtres parsemaient les rochers. Ici, on pouvait même imaginer la forme d’une main.

La voilà la raison : il était terriblement blessé ! Il se vidait de son sang et ne pouvait retourner se battre. Il aura choisi de se retirer, nous laissant tous trouver la mort, afin de reprendre des forces. Hum…

Au premier abord, ça lui avait semblé une idée de génie, mais plus il la détaillait et plus elle lui paraissait idiote.

Jérémiah se mit en route pour rejoindre Hautesherbes à pied. Car Daogan s’était peut-être précipité vers le champ de bataille, mais il avait finalement succombé en chemin. Cette hypothèse subsistait.

Elle subsista, du moins, jusqu’à ce que les murs de la forteresse soient en vue. Jérémiah procéda plusieurs fois à l’aller-retour, par des itinéraires différents, mais rien. Il abandonna cette supposition quand le jour commença à décliner. Il observait le soleil se coucher lorsqu’une idée lui vint : Le souterrain n’a été fouillé que le lendemain de la bataille. Les cadavres sont donc restés toute la nuit en bas. Daogan a pu être laissé pour mort, ou dissimulé dans un coin. Il sera sorti de sa torpeur durant la nuit, se sera levé puis aura cheminé en sens inverse dans le souterrain.

Il aura bien remonté le raidillon, d’où les traces de sang. Arrivé en haut, la bataille était terminée et il n’aura eu aucune raison de s’y rendre. Ou peut-être l’aura-t-il fait tout de même puis, constatant la défaite de ses propres yeux, il aura fui. Mais oui ! Ça doit être ça !

Des pas sautillants emmenèrent le lieutenant jusque dans la forteresse :

« Il est vivant, Sylvert ! J’ai ensuite réfléchi vers où il avait bien pu partir, mais cette fois j’ai trouvé sans mal. Je ne connais que peu la géographie du lieu, mais j’ai acquis quelques bases avec le temps. Il devait se cacher, car des soldats risquaient de poursuivre les fuyards et de lui tomber dessus. Comme il était blessé, il ne pouvait tenter de regagner le vieux moulin. Celui-ci est trop éloigné ; ça lui aurait été impossible. Il a donc choisi la direction opposée. Surtout que votre domaine s’oriente vers le nord, vers le reste de la Cannirnosk, le sud s’avérait à l’évidence plus sûr. Dernier point, la forêt. Quoi de mieux qu’un bois pour se cacher et s’abriter des intempéries. »

Sylvert acheva le raisonnement pour lui :

« Et il y a une forêt au sud. Une grande forêt même !

— Exactement. Je sais où le chercher à présent. J’y partirai dès demain, à l’aube ! »

* * *

Après avoir marché toute la journée dans les bois, Jérémiah rentra épuisé à Hautesherbes. Sylvert l’attendait avec impatience sur le pas de la porte, fébrile. Il l’entraîna dans les couloirs jusqu’au bureau où il lui fit servir du thé.

« Alors, comment se sont déroulées les recherches ? »

Jérémiah souffla légèrement sur sa tasse. Il prit le temps de ressasser avant de répondre :

« J’ai commencé à fouiller la forêt, mais elle est gigantesque. Je m’y suis d’abord enfoncé un peu au hasard, mais j’ai vite vu que je ne trouverai rien sans méthode. Alors je suis ressorti pour dresser un plan de recherche.

— Bonne idée ! En combien de temps penses-tu parvenir à ratisser la forêt ?

— Oh, c’est une question trop difficile. Je ne connais pas sa taille exacte et puis, on se perd facilement dans les bois. Je ne saurais dire, mais ce que je puis vous assurer, par contre, c’est que je n’abandonnerai pas avant de l’avoir retrouvé ! »

Jérémiah ponctua sa phrase en réprimant un bâillement.

« Tu es bien fatigué, mon pauvre. Allons, bois ce thé et tu iras dormir. »

Sylvert se tut une seconde avant de reprendre :

« Pour ma part, j’ai beaucoup lu aujourd’hui. Je crois que cela faisait des années que je n’avais pas ouvert un livre. Tout a commencé lorsque je me suis rendu dans la chambre de Théophore. J’avais besoin de compagnie, et je me suis dit que c’est là-bas que je dénicherais un semblant de présence réconfortante. Sa chambre, tu le sais, est plus une bibliothèque qu’un lieu de repos, alors je me suis vite trouvé plongé dans un ouvrage.

« J’ai d’abord feuilleté un registre de commerce datant de la grande Invasion, et je ne parviens toujours pas à comprendre pourquoi Théophore pouvait bien avoir eu de l’intérêt pour un tel écrit ! »

Jérémiah rit doucement.

« Ah, il s’intéresse vraiment à tout, ce garçon. L’ouvrage m’est rapidement tombé des mains, et j’ai attrapé des lectures plus distrayantes. Un roman a tout particulièrement attiré mon attention. C’était un vieux bouquin de cuir, tout corné et en piteux état. Je n’ai d’abord su pourquoi, mais c’était lui que je voulais lire.

« Il était signé d’une certaine Eléonire Fonlantramme, morte depuis des lustres. J’ai compris pourquoi ce livre m’avait attiré lorsque je l’ai ouvert. Un mot adressé à mon épouse s’y trouvait, tracé dans une encre si passée que j’ai eu du mal à le déchiffrer : J’espère que ce petit roman te plaira autant qu’il m’a plu lorsque j’avais ton âge. En dessous, quelques lignes avaient été ajoutées : Je te souhaite ce que ma mère a voulu pour moi il y a des années, mon cher Théophore.

« J’en ai eu les larmes aux yeux. Inconsciemment, je l’avais reconnu, ce petit ouvrage, alors que je l’avais complètement oublié… Je l’ai dévoré. Sans lever la tête ni même cligner des paupières, je l’ai dévoré. Seul Bélésaire Viqueford m’a dérangé à un moment, car il s’inquiétait de ne pas m’avoir vu à table. Je l’ai chassé prestement, je te l’assure ! »

Sylvert poursuivit ainsi un certain temps, si bien que le thé avait refroidi depuis longtemps lorsqu’il se rendit compte que Jérémiah s’était endormi sur son fauteuil. Il le fixa un instant, sourire aux lèvres, puis se retira discrètement. Ce fut la première nuit que le lieutenant passa hors de sa geôle.

* * *

Les jours se succédèrent et la quête du Nordique s’avéra toujours aussi infructueuse. Il rentrait fourbu chaque soir, repartait à l’aube le lendemain.

Son espoir faiblissait sans toutefois s’éteindre. De toute manière, il ne le pouvait pas car c’était tout ce qui lui restait. S’il abandonnait, que ferait-il d’autre ? Sylvert parvenait bien à se passer de lui, ils se voyaient même de moins en moins. S’il abandonnait, il regagnerait sa cellule, il en serait de plus en plus rarement tiré par le vieillard qui remettrait sa vie en ordre, il n’en émergerait bientôt plus, jusqu’au jour où on l’en ferait sortir une ultime fois pour retourner au gibet dont on l’avait sauvé auparavant. Son espoir ne devait pas s’éteindre, sa recherche ne pouvait pas s’arrêter, du moins tant qu’il ne l’aurait pas retrouvé. Ensuite, advienne que pourra.


S’il croisait souvent des animaux sauvages, il n’avait jamais rencontré d’hommes. Jusqu’à cette après-midi, plus chaude que les autres, où il découvrit un collet. Et un collet, ça voulait dire présence humaine !

Il l’observa un long moment, le cœur en fête, empli d’espoir, puis il se redressa pour continuer sa recherche. Il s’immobilisa après quelques pas. Non, il ne devait pas laisser ce piège sans surveillance. D’une, celui qui l’avait posé vivait peut-être très loin d’ici. De deux, s’il s’en éloignait, il risquait de se perdre et de ne jamais remettre la main dessus. De trois, s’il s’agissait bien de Daogan et qu’il se rendait compte que quelqu’un avait découvert son collet, il fuirait à nouveau et alors Jérémiah perdrait toute chance de le retrouver. Non, non et mille fois non, il devait rester ici et se dissimuler jusqu’à ce que quelqu’un vienne vérifier sa prise.

Seul défaut de ce plan, c’est que les chasseurs inspectent habituellement leurs collets au lever du jour. Le lieutenant devrait donc dormir sur place. Il hésita, puis choisit finalement de s’installer dans un arbre.

S’il demeurait au sol, Daogan le repérerait en arrivant, seulement il risquait de le prendre pour un ennemi et de disparaître avant que le lieutenant ne s’aperçoive de sa présence.

La nuit s’avéra longue et inconfortable, mais il n’en avait cure. Seul le résultat comptait. Après des heures à se tourner et se retourner sur son épaisse branche, il ouvrit les yeux en percevant un craquement, alors que l’aube n’était passée que depuis quelques minutes.

Quelqu’un s’approchait du collet. Un homme. Vêtu de lambeaux. Jérémiah ne le voyait que d’au-dessus et ne parvenait à être sûr qu’il s’agissait de Daogan. L’homme se pencha sur le piège, Jérémiah se pencha sur sa branche. Un nouveau craquement se fit entendre, plus puissant, plus proche. L’homme leva les yeux, Jérémiah chuta avec la branche.

Le temps de la dégringolade, le lieutenant put repérer une chevelure crasseuse et emmêlée, un visage sale, des yeux vairons. Ce n’était pas Daogan.

L’homme évita Jérémiah de justesse, puis s’ensauva à toutes jambes.

« Attendez, hurla le Nordique. Attendez, je vous en prie ! »

L’homme s’immobilisa. Il avait presque déjà disparu entre les arbres.

« Attendez, je ne vous veux aucun mal. Je cherche juste quelqu’un, un ami. Je cherche un ami ! »

L’homme ne s’avança pas, mais sa voix rauque perça les feuillages :

« À quoi ressemble-t-il ?

— C’est un guerrier, mais vêtu en paysan ; petit et trapu. Bien bourru. Et il devait être blessé. Gravement. »

L’homme parut réfléchir un moment.

« Venez avec moi », concéda-t-il finalement.

Jérémiah se précipita pour le rejoindre. Il manqua de trébucher et, quand il arriva à sa hauteur, l’homme était déjà reparti. Ils cheminèrent plusieurs dizaines de minutes en silence, de collet en collet. De légers cris annoncèrent bientôt qu’une prise les attendait. C’était un petit lièvre, que l’homme relâcha immédiatement.

Jérémiah s’en étonna à voix haute :

« Pourquoi ne le gardez-vous pas ?

— Trop jeune.

— Mais… les autres collets n’ont rien attrapé, alors même un animal de cette taille est bon à prendre !

— Il est trop jeune. Je le prendrai plus vieux, et je le mangerai alors. À ce moment il aura mis au monde des petits, que je pourrai capturer plus tard. Si je le tue maintenant, c’est comme si je me privais de mes prochaines prises. Dans cette perspective, peu importe que je ne mange pas à ma faim aujourd’hui, je préfère le laisser filer. »

L’homme repartit sans attendre de réponse. Peu après, il désigna quelque chose devant lui en disant :

« Nous y sommes. »

Ce qu’il montrait finit par apparaître aux yeux de Jérémiah. Il l’avait d’abord prise pour un gros taillis bien dense, mais il s’agissait en réalité d’une cabane dont les poutres étaient formées par des arbres vivants. L’homme avait dû les déterrer jeunes, puis les planter en carré de sorte à composer une cahute de taille modeste.

En guise de toit, des branches s’entrecroisaient – certainement dirigées à l’origine puis laissées libres –, servant de traverses, et des années de feuilles mortes entassées dessus avaient rendu le tout imperméable.

Un autre homme se tenait accroupi devant la cabane, en train de nettoyer ce qui ressemblait à une peau de lièvre. Il leva le nez en les entendant approcher :

« Foutrecouille, c’est qui lui ? »

Le ton bourru avec lequel il s’exclama n’aurait pu appartenir à personne d’autre. Jérémiah se précipita en exultant sa joie :

« Daogan ! »

L’homme accroupi eut juste le temps de se relever avant de recevoir le lieutenant en pleine face. En une seconde, sans trop comprendre comment il s’y était pris, il mit ce dernier à terre. Comme il le retenait par une clef de bras qu’il ne savait pas connaître, il beugla en direction de Jactance :

« C’est qui ce gars ?

— Un de tes amis, visiblement. Il te cherchait dans la forêt.

— Un… ami ? »

L’homme baissa le groin sur le pauvre Jérémiah, qui s’était complètement abandonné à la prise pour ne pas se faire briser les os.

« On se connaît, nous ? »

Un étonnement dédaigneux perçait dans sa voix. Il relâcha petit à petit sa clef.

Le lieutenant se redressa, massa ses articulations meurtries pour se laisser le temps de penser, puis acquiesça :

« Oui, je suis Jérémiah. Le lieutenant Jérémiah, ton lieutenant. Et toi tu es Daogan, chef de guerre.

— Chef de guerre ! Ah, elle est bien bonne ! Tu entends ça, Jactance ? »

L’autre ne répondit pas, et l’homme qui niait être Daogan se tourna vers lui.

« Ça te fait pas plus d’effet que ça ?

— Non, Parole, je trouve que ça te convient bien. »

La mine déconfite de ce dernier aurait fait rire n’importe qui, mais Jérémiah ne souriait pas en demandant :

« Tu ne te souviens plus de qui tu es ?

— Peu importe qui j’étais, je suis Parole, c’est tout ce qui compte maintenant. Je suis bien ici.

— Tu ne vas tout de même pas rester… là ?

— Et pourquoi pas ? »

L’affolement se lisait sur le visage de Jérémiah, dans tous ses gestes même. Il bafouilla :

« Non, tu ne peux pas. Tu… »

Son regard se fit soudain plus fixe, ses mains moins tremblantes :

« Toi et moi, Daogan, toi et moi on a toujours été ensemble. Côte à côte dans les bonheurs, coude à coude dans les malheurs. Dos à dos dans les batailles ! Toi et moi, on restera ensemble, Daogan. Seule la mort saura me séparer de toi ! Tu entends !

— Et bien tu peux partir alors. Car ce Daogan que tu jures connaître, il a bouffé les pissenlits par la racine. Reste que ce bon vieux Parole, à présent. »

Jérémiah ne sut comment réagir. Il se tourna vers Jactance, qui se contenta de hausser les épaules. Soudain, il eut pris sa décision :

« Je resterai alors.

— Quoi ? s’outra celui qui refusait d’être Daogan. Mais c’est hors de question ! Nous n’allons pas accueillir n’importe quel étranger qui souhaite rester ! Jactance, dis quelque chose ! »

Il se tourna vers lui à nouveau, mais cette fois c’était en serrant les dents, car il sentait venir la réponse :

« Accueillir sans raison un inconnu ? La cabane est grande, il y a de la place. Après tout, je ne suis plus à ça près… »

* * *

Les jours s’écoulèrent dans la forêt. Au début, Jérémiah se trouvait isolé, boudé par Parole, mais bien vite, et de plus en plus, une amitié féroce les unit. La calme cahute s’était faite auberge bruyante, agitée de rires et de bons mots.

Jactance lui-même se prit à entrer dans leurs jeux. Vivre avec Parole lui avait redonné goût au monde, et la présence de Jérémiah nourrissait son désir de contacts humains. S’il avait besoin de longues heures de tranquillité et de silence, à errer seul dans les bois, il s’agitait comme un pitre le soir venu.

De quoi parlaient-ils, personne n’aurait su le dire. Pas même eux. De quoi riaient-ils ? De tout, ou de rien plutôt. Ils riaient, tout simplement. Ils prenaient le temps de se coucher dans la mousse pour écouter les cris des animaux. Le temps de gagner la grande clairière pour s’asseoir sur les souches et regarder les nuages. De grimper aux plus hauts arbres afin de sentir le vent sur leurs visages. Ils prenaient le temps de vivre.

Cela aurait pu durer pour toujours, peut-être, ou au moins une éternité, mais ce ne fut pas le cas. Un matin, alors que Jactance était parti vérifier ses collets comme à son habitude, il revint à la cahute au grand galop. Sa voix n’était qu’un chuchotis, mais elle tremblait d’émotion :

« Des soldats. Il y a des soldats dans la forêt ! Il me semblait bien avoir aperçu des traces hier, mais à présent j’en suis certain. Ils fouillent partout ! »

Immédiatement, Jérémiah sut ce que cherchaient les soldats : lui. Il n’était pas revenu, et Sylvert avait envoyé ses hommes à sa poursuite. Il devrait se trouver en geôle et vivait librement dans la forêt ; la justice ne pouvait accepter cela.

Sylvert lui avait laissé plusieurs jours – le bénéfice du doute, en somme. Et à présent il n’en avait plus, de doute : Jérémiah s’était joué de lui pour se faire la malle.

« C’est moi qu’ils recherchent. Ils ne cesseront pas avant de m’avoir trouvé. Daogan, Jactance, merci pour tout ce que vous avez fait pour moi. Vivez, vivez de bonheur, vivez loin du monde ! »

Sans un mot de plus, après seulement un regard qui peina à se détacher de ses compagnons, Jérémiah sortit de la cabane.

Il marcha suffisamment pour ne pas mener les soldats à la cahute, puis il cria :

« Je suis là ! Ne cherchez plus les gars, je suis là. »

Sa voix s’était brisée sur ces derniers mots mais qu’importe : les soldats convergeaient vers lui.

Commentaires

Roh, dur pour Jérémiah !
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mercredi 30 décembre à 12h33