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Antoine Bombrun

lundi 30 novembre 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 4 : Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Chapitre quatre-vingt-deuxième

Traverser la cité en secret rappela à Alphidore toutes ces nuits où il l’avait fendue pour retrouver Anya. Toutes ces nuits d’amour clandestin, loin des intrigues de la cour. Tous ces bonheurs fugaces perdus à jamais.

Son inquiétude teintée de mélancolie ne suffit cependant pas à l’arrêter : le bien du peuple avant tout.

Il s’éloigna rapidement des rues qu’il connaissait pour suivre l’itinéraire de Gris, qui le dirigea dans les faubourgs les plus bas où se trouvaient les quartiers de l’ordre mendiant.

Il parvint bientôt devant l’immense villa. Anciennement, elle appartenait à l’un des plus riches fondateurs de la cité. Avec le temps, la famille avait dilapidé l’argent jusqu’à sombrer dans l’oubli, mais sa fierté lui avait fait conserver sa bâtisse. Lorsque le dernier descendant s’y était éteint, il ne restait de la villa qu’une ruine dont les gris s’emparèrent librement.

Les nécessiteux venaient ici lorsqu’ils n’avaient plus d’espoir. Les expulsés y trouvaient refuge, les indigents de la compagnie à défaut de pouvoir s’y nourrir. Pour la noblesse, il n’y avait pas de pire taudis dans toute la cité. Pour le petit peuple en mal de ressources, c’était le contrepoids à une justice qui avantageait toujours les plus riches.

Alphidore toqua à la grande porte. Elle s’avérait si ancienne qu’il aurait pu observer l’intérieur de la villa par les brèches qui la piquetaient. Une pèlerine grise lui ouvrit :

« Tu as besoin d’un toit pour la nuit ?

— Je… Je dois voir le conseil.

— Le conseil dort à cette heure. Prends place pour la nuit, et je te conduirai à eux demain matin.

— Je dois les rencontrer tout de suite, argua le Souverain en rabattant son capuchon. Je suis Alphidore de Pal, et j’ai fui le palais pour chercher refuge auprès d’eux. »

Le gris qui lui faisait face demeura immobile un instant. Alphidore ne parvenait à discerner ses traits sous l’ombre du tissu cendré, mais il devinait son incrédulité.

« Allez chercher une torche, et vérifiez si vous ne me croyez pas ! »

La pèlerine hocha la tête, puis fit entrer Alphidore. Ils progressèrent dans l’obscurité des couloirs avant de parvenir à une pièce éclairée. Le gris s’excusa en chemin :

« Notre ordre vit d’économies… »

Le Souverain se plaça sous la torche et orienta son visage vers le prêtre :

« Alors, vous me reconnaissez ?

— Monseigneur Souverain ! »

La pèlerine se mit à genoux pour saluer, mais Alphidore le redressa :

« Pas le temps pour les courbettes ; je dois voir le conseil ! »


Deux prêtres se présentèrent à lui quelques minutes plus tard – un vieillard entièrement chauve, ainsi qu’une dame à la longue chevelure blanche. Ils s’avancèrent capuche rabaissée, sourire aux lèvres.

« C’est un honneur de vous recevoir, commença l’homme.

— C’est surtout un honneur de voir la droiture de notre Souverain », poursuivit la femme.

Ils s’inclinèrent. Alphidore leur rendit leur salut.

« Le Sacerdoce de votre couleur n’est pas pour rien dans ma venue ici. Il s’est montré de bon conseil, comme toujours.

— Il est plus sage qu’il n’en a l’air, acquiesça le vieillard.

— La sagesse consiste plus souvent en l’écoute et le jugement qu’en la parole, Monseigneur. Vous avez su l’être aussi en vous pliant à ses conseils. »

Le silence succéda aux mots, puis le prêtre poursuivit :

« Vous excuserez notre assemblée d’être si restreinte, mais il ne reste à Landargues qu’Eulalia et moi-même. La faute en appartient à votre oncle, j’en ai peur. La famille Cachampgueux a été ravagée par des sicaires, agissant vraisemblablement sur ses ordres. Par bonheur, cette lignée est la plus appréciée du petit peuple, qui est parvenu à en sauver une part importante. Les nôtres sont alors partis en masse afin de leur prêter main-forte peu avant que Grimm ne close les portes de la cité.

— C’est donc vrai… J’avais entendu parler de la dissension qui a opposé mon oncle à Elivard, mais j’espérais que ça ne soit qu’une fausse rumeur…

— Hélas non. Breridus a tué son ancien geôlier, puis il a envoyé ses assassins faire disparaître sa lignée. Nous ne savons pas quelle en est la raison, mais je peine à en imaginer une qui justifie un tel massacre. »

Alphidore arborait un air si penaud que la prêtresse se sentit obligée de le rassurer :

« Ne vous en voulez pas ; nous sommes responsables de nos actes, pas de ceux de notre famille.

— Ce n’est pas ça, c’est que je souhaitais tenter de contacter Breridus… S’il possédait des informateurs dans la cité, il pourrait mettre au point un plan d’attaque plus efficace.

— Si c’était possible, ce serait merveilleux ! »

Alphidore eut l’air étonné :

« Mais… après ce que vous m’avez expliqué…

— Quoi ? Vous ne saviez donc pas que votre oncle est un salaud ? Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi on le surnomme le félon de Landargues ? »

Alphidore baissa la tête.

« Si, bien sûr. Mais…

— Mais nous devons agir au mieux pour le peuple. Et même si Breridus est un monstre, on ne peut nier qu’il est intelligent. Il s’y entend pour diriger une armée ou mener un pays. Votre idée est bonne, Alphidore. Reste à savoir comment s’y prendre, car les portes sont fermées. Il faut des autorisations pour les passer, et les gris sont trop mal vus pour avoir une quelconque chance d’en obtenir une.

— Je pense que moi, je le peux. Enfin, pas en personne bien sûr, mais je compte demander à… »

Un cri interrompit le Seigneur Souverain. Il se tourna pour en découvrir l’origine, et constata la présence d’une jeune femme en robe grise, mains sur la bouche, qui répétait :

« C’était donc vrai. C’était donc vrai… »

Alphidore jeta un regard empli d’incompréhension aux deux prêtres, avant de se reporter sur la jeune femme. Ses yeux s’agrandirent soudain. Il l’avait reconnue. Anya ! Anya ! Elle est vivante ! Anya !

« Anya ! »

Alphidore se précipita vers la femme qu’il avait toujours aimée. D’un bond, il l’enveloppa de ses longs bras !

« Anya ! »

Leur étreinte ne dura qu’une seconde, car il la lâcha pour observer ce corps durci, tendu afin de s’éloigner de lui.

« Qu’y a-t-il ? »

La jeune femme profita que l’enlacement soit relâché pour reculer d’un pas.

« Anya ? »

Après un dernier regard, la jeune femme s’enfuit à toutes jambes.

« Anya ! »

L’appel se transforma en un cri déchirant :

« Anya ! »

Alphidore demeura les bras ballants, à fixer la porte par laquelle son amour avait disparu. Il ne comprenait pas. Le bonheur de la revoir, brisé et piétiné, réduit à néant, le laissait pantelant. Après presque une minute, que les deux prêtres lui accordèrent sans un mot ni un geste, il réussit à articuler :

« Pourquoi est-elle partie ? Et pourquoi est-elle ici, d’ailleurs ? Je la pensais morte ! Pourquoi ne m’a-t-elle pas dit qu’elle était ici ? »

Eulalia lui répondit avec gentillesse :

« Je crois que c’est à elle que vous devriez poser la question. Enfin, les questions.

— Je… Oui, je suis navré de vous laisser en pleine conversation… »

Il fila à son tour par la porte encore ouverte.

« La cinquième à droite », cria le vieux prêtre derrière lui.


Alphidore toqua doucement.

« C’est moi, Anya. Ouvre, je veux te parler. »

Ne recevant pas de réponse, le Souverain frappa de nouveau :

« Je sais que tu es là. Ouvre !

— Non. Va-t’en !

— Je t’en prie Anya. Je veux te parler. Non, je dois te parler ! J’en ai besoin ! Je croyais que tu étais morte. Je t’ai fait chercher dans les rues des semaines durant ! Tu étais introuvable… Tu… Je t’en prie, ouvre… »

La porte se déverrouilla dans un léger chuintement. Anya se contenta de l’entrouvrir, si bien qu’Alphidore ne distinguait que la brillance de son œil.

« Que veux-tu me dire ?

— Je… Laisse-moi entrer, nous serons mieux pour parler. »

Anya n’ouvrit pas davantage, mais elle se recula, si bien que le Souverain n’eut qu’à pousser la porte pour libérer le passage.

Elle se tenait debout, devant lui. Il aurait souhaité se jeter sur elle, la prendre dans ses bras, la serrer contre lui, se plonger dans son cou, se noyer dans son odeur, l’embrasser… Il se contenta de la regarder fixement. Son visage, aux traits si doux. Son corps, à la minceur…

« Le bébé ? Où est le bébé ? »

Les mots avaient dévalé de ses lèvres sans qu’il puisse les contenir. Pourtant, il connaissait la réponse. Les neuf mois étaient loin de s’être déroulés. Si elle n’était plus enceinte, c’était que…

« Sors. »

Ce fut son seul mot. Il n’était pas certain de l’avoir compris, il espérait l’avoir mal compris. Elle pleurait. Les larmes roulaient sur son visage sans même qu’elle les essuie.

« Pardon ?

— Sors. Sors et laisse-moi, s’il te plaît. »

Alphidore tomba à genoux.

« Anya, je t’en prie. Je te croyais morte. Depuis des semaines, des mois, même. Je ne rêve que de toi, je ne pense qu’à toi. Mon cœur ne bat que pour toi. Je t’aime, Anya. Je t’aime. »

La voix du Souverain s’érailla :

« Je… je te veux. Je veux être avec toi, te parler, te toucher. Je ne peux plus vivre sans toi. Je suis prêt à tout abandonner. Ce pays, ce peuple pour lesquels j’ai fait tant de sacrifices. Tout abandonner pour toi.

— Sors.

— Anya…

— Sors d’ici. »

Le cœur déchiré, que chacun des battements fendait un peu plus, laissait ruisseler sa vie. Ce n’était pas un homme qui quitta la petite chambre, mais son ombre.

Ses jambes le portèrent encore quelques pas dans le corridor, avant qu’elles ne le lâchent elles aussi. Il s’effondra. Il se sentit pleurer, il se sentit vomir, mais il ne pouvait plus bouger. Il demeura là, dans un coin de couloir, plus mort que vivant.

* * *

Lorsqu’Alphidore ouvrit les yeux, le soleil inondait la pièce où il reprenait conscience. La couche, le petit bureau, la robe du prêtre qui se trouvait à ses côtés. Le visage de ce dernier s’illumina en le voyant s’éveiller :

« Le revoilà ! Le revoilà ! »

C’était un cri de joie. Eulalia entra peu après. Elle lui sourit, mais sa voix résonnait comme un reproche :

« Vous nous avez fait peur. »

Elle lui prit le pouls, le palpa pour vérifier que tout allait bien. Alphidore se laissa faire. Une douleur tenace lui rongeait la gorge, son crâne tambourinait, ses sens tourbillonnaient, mais ce n’était rien en comparaison de la crevasse béante dans son cœur. Plus rien n’importait. La prêtresse aurait pu se transformer en ogresse, en démon avaleur de mondes qu’il se serait laissé faire.

Eulalia se retira, de même que le gris qui l’avait veillé.

Plus tard – une minute, une heure, un jour, il n’aurait su dire – plus tard, la porte s’ouvrit de nouveau. Il ne tourna pas la tête, avant qu’une voix tremblante ne le questionne :

« Alphidore ? »

Il reconnut le timbre immédiatement.

Elle se tenait là, sur le seuil, à le regarder. Elle était triste, elle était belle. Anya.

Elle s’avança.

« Je suis désolée, je n’aurais pas dû te repousser ainsi. Je… »

Elle souffla pour retrouver la force de continuer.

« J’ai perdu le bébé, Alphidore. Je l’ai perdu à cause de ta tante, je l’ai perdu à cause de toi. J’ai perdu ce petit être qui n’avait besoin que de moi pour survivre. Et en le perdant, c’est comme si j’avais perdu la vie. Je ne le connaissais pas, et pourtant je l’aimais, je l’aimais plus que tout au monde. Je ne l’ai jamais vu, mais je l’aime.

« Après sa mort, je ne pouvais plus vivre pour moi-même. Je pensais même que je ne pouvais plus vivre du tout, mais l’ordre gris m’a sauvé. Il m’a appris que je ne dois pas avoir d’amour pour un, mais pour tous les nécessiteux. Je ne dois plus l’aimer, je dois aimer le peuple. Je ne t’aime plus, j’aime le peuple. C’est mon rôle, à présent, de vivre pour permettre à tous de vivre. J’ai été égoïste toute ma vie, j’ai eu ma part de bonheur, il est temps à présent que la vie se montre égoïste avec moi. »

Anya marqua une pause. Son visage avait pali plus encore qu’au début de leur conversation. Sa gorge s’asséchait, mais elle se força à poursuivre. Le Souverain, lui, frémissait, bouche légèrement entrouverte.

« Nous ne serons plus jamais ensemble, Alphidore. Plus jamais je ne me lierai avec quiconque. Alors je t’en prie, oublie-moi. Perds tout espoir me concernant, toute question, tout doute. La Anya que tu connaissais n’existe plus, elle est morte dans les rues, morte avec notre bébé. Tu as devant toi Anya la grise. »

La voix de la jeune femme se brisa, comme une vague sur la grève. Comme l’ultime vague du monde. Elle se retira dans un dernier souffle, ne laissant que le sable et le silence. Et Alphidore, albatros maladroit, titubant sur la plage. Empêtré, loin de l’eau et du ciel, loin de tout ce qui comptait pour lui.

Cependant, alors qu’il allait s’abandonner une fois encore, un nuage d’espoir se porta à sa rencontre :

« Fais comme moi, Alphidore. Si tu n’as plus rien pour lequel tu veux vivre, cesse de vivre pour toi. Je sais que tu es bon, que tu risquerais tout pour le bien du peuple, de ton peuple. Voici l’occasion rêvée. Si tu me laisses partir, si tu n’as plus rien à perdre, tu peux vivre pour le peuple de Cannirnosk, et le sauver. »

Cette fois, Anya se tut pour de bon. Après un dernier regard pour Alphidore, elle quitta la pièce.


Dans le couloir, la vieille prêtresse la remercia d’un sourire.

* * *

« Alphidore, vous êtes ici ? Mais… vous n’êtes pas en fuite ? »

La bouille du gros marchand tremblotait de terreur, et s’agita plus encore lorsque le Souverain confirma ses pires craintes :

« Je le suis, Octavin, c’est d’ailleurs clandestinement que je viens te parler. J’ai besoin de ton aide !

— Mon… mon aide ? »

Le négociant sentit une coulée de sueur lui envahir le dos en repensant à tous ceux qui avaient requis son aide dernièrement – Fleurienne pour fuir la cité, Grimm pour y entrer – et aux horreurs que cela avait entraînées.

« Ton aide, oui. Je connais ta loyauté pour ma lignée, et tous les services que tu nous as rendus ! Me basant là-dessus, je sais que tu ne vas pas me le refuser.

— Vous savez, avec Grimm au pouvoir, je suis pieds et poings liés. Il me fera pendre à la moindre irrégularité ! »

L’image de ce corps bedonnant, se balançant comme une figue trop mûre, donna presque le sourire à Alphidore : si lui devait souffrir, pourquoi pas les autres, pourquoi pas ce marchand cupide…

« Pas d’inquiétude là-dessus, tu n’auras rien à faire de très différent de tes habitudes. À aucun moment tu n’attireras les soupçons !

— Mais… je suis très surveillé ! Non, Alphidore, ce n’est pas contre vous, que je ne souhaite pas vous venir en aide ou quoi, mais pour votre sécurité. Je ne suis pas votre homme, je ne vous apporterai que des malheurs…

— Je ne risque rien, car nous ne nous verrons que très peu. Apaise-toi, je t’assure que nous ne craignons rien, ni toi ni moi. Surtout que ce serait un immense service rendu à la famille de Pal, mieux, au pays tout entier ! Et nous saurons t’en remercier comme il se doit… »

Comme Octavin ouvrait de nouveau la bouche avec vivacité, pour proférer assurément une autre de ses excuses inquiètes, Alphidore changea de tactique :

« Je sais que c’est toi qui as aidé Fleurienne à fuir, Octavin. Et c’était illégal, dangereux, très dangereux même. Tu as agi par loyauté envers elle, par peur peut-être. Or, si Fleurienne devait fuir, c’était pour s’éloigner de Breridus parce qu’il la terrorisait. Et ce que je te demande là, c’est au nom de Breridus. Alors si tu la crains elle, tu devrais te méfier davantage encore de lui, Octavin… »

Le marchand ouvrait et fermait la bouche. Il ne crachait plus d’excuses à toutes vitesses, c’était bon signe. Alphidore n’aurait qu’à insister encore un peu, et il céderait.

« Et puis, quelle tragédie ce serait si l’on apprenait que tu collabores avec moi ! Or, plus nous tardons dans notre discussion, plus il y a de chances que nous nous fassions prendre… »

Octavin hésita une seconde de plus, puis il lâcha tout à coup :

« D’accord, d’accord. Mais c’est bien parce que c’est vous, Alphidore. Et parce que je suis loyal à votre lignée. J’espère que vous vous en souviendrez !

— Bien entendu », répondit le Souverain en faisant la révérence.

Le marchand se rapprocha pour chuchoter :

« Alors parlez, et vite !

— J’ai besoin de vous, un des rares à posséder le privilège de quitter la cité, pour servir de messager entre Breridus et moi. Au prochain voyage, il vous faudra charger un de vos travailleurs de le trouver, mais ce sera le plus dur de l’affaire. Une fois que vous lui aurez transmis ma lettre, les échanges suivants se feront sous couvert de rendez-vous. Vous ne vous mouillerez en rien, car vous n’aurez pas connaissance du contenu des courriers que nous troquerons, mais vous contribuerez à sauver notre beau pays. »

Alphidore clôt son explication par un pli tendu. Octavin rumina dans sa barbe, secouant la tête de droite à gauche, puis arracha la lettre d’un geste rageur :

« Vite, avant que je ne change d’avis ! »

* * *

Alphidore retrouva la vieille grise devant chez le marchand. Tous deux, ils cheminèrent en direction d’une auberge très fréquentée de la ville. Durant les huit jours où les guerriers de Grimm avaient retourné la cité à la recherche du Seigneur Souverain – ce qui l’avait contraint à demeurer cloîtré dans les caves de la villa grise – Eulalia avait eu le temps d’organiser un rendez-vous avec l’un des meneurs de la résistance contre Grimm.

Le jeune Souverain pénétra seul dans l’hôtellerie, car un gris n’était pas à sa place dans ce genre d’établissement et aurait forcément attiré l’attention, mais aussi parce que la prêtresse préférait monter la garde à l’extérieur.

« Elle saura vous reconnaître » l’avait-elle rassuré avant qu’il n’entre.

Elle, son contact était donc une femme.

Alphidore erra quelques secondes entre les tables. Même dissimulé sous sa fausse barbe et dans son gilet qui le grossissait d’au moins trente kilogrammes, il n’osait s’approcher de trop du comptoir.

L’auberge était bondée. Chacune des tables vernies regorgeait de monde, et encore davantage de verres et de chopines. Il scrutait chaque visage le plus discrètement possible, mais ne parvenait à reconnaître personne. Il devait trouver, ou l’on se demanderait pourquoi ce grand gaillard opérait son troisième tour de salle.

Une voix venue d’un coin sombre l’attira bientôt :

« Pssst, par ici. »

Après un coup d’œil autour de lui, le Souverain s’enfonça sous l’escalier, où une table pour deux se dissimulait aux regards.

Jaladelline l’y accueillit avec un sourire aguicheur :

« Après ce que nous avons vécu, la table des amoureux me paraissait un passage obligé !

— Toi ! »

Alphidore rougit tant que même sa nouvelle pilosité ne suffisait pas à le camoufler.

« Bien sûr ! Après mon aide de l’autre jour, je pensais que tu t’en serais douté… »

Le Souverain sourit piteusement, puis lui demanda ce qu’elle souhaitait commander pour se sentir moins bête.

« Un vin doux. »

Alphidore ressortit de l’ombre pour lever le bras.

« Deux vins doux, demanda-t-il au serveur qui approchait.

— Et deux vins doux pour les tourtereaux, deux ! »

Le jeune homme rougit une nouvelle fois, puis se glissa dans le réduit sous l’escalier.

« C’était une idée de génie qu’ont eue les Sacerdoces ! Bon, la mise en place m’en avait l’air moins travaillée, mais heureusement j’étais là pour te venir en aide ! »

Alphidore rit doucement :

« Entre le costume trop petit et le plan foireux, j’ai eu de la chance de te trouver, oui !

— Ils ont dû le regretter, mais les trois grincheux nous ont bien sauvé la mise sur ce coup !

— Le regretter ? Pourquoi ?

— Grimm, bien entendu.

— Il a deviné qu’ils y étaient pour quelque chose ? »

Jaladelline se tut le temps que le loufiat les ait servis puis tourne les talons. Comme ce dernier remarqua bien le silence gênant, il picora l’argent dans la main d’Alphidore sans tarder :

« Je file, les tourtereaux, je file ! »

La Vignonel reprit lorsqu’il se fut éloigné de quelques pas :

« Bien sûr qu’il a deviné, mais je suis certaine que les Sacerdoces savaient bien que cela arriverait. Il leur en a fait baver, c’est sûr ! Le pauvre gris ne devait plus bien tenir sur ses trois jambes… »

Elle précisa devant l’air effaré du jeune homme :

« Mais il n’a rien pu leur faire subir de grave, ne t’inquiète pas, car il a besoin d’eux. Avec toi hors du coup, ils sont l’unique vestige d’avant son arrivée. Sa seule crédibilité, en quelque sorte. Déjà, lorsqu’il a annoncé qu’il prenait les rênes le temps que tu te remettes de ta mystérieuse maladie, je ne te raconte pas le mouvement dans l’assistance… Et pourtant, les trois Sacerdoces se tenaient en rang d’oignons derrière lui, à hocher sagement la tête à chacun de ses mots. Alors imagine sans eux ! »

Elle se pencha en avant pour ajouter :

« Le plan fonctionne à merveille, Alphidore. Le peuple gronde de plus en plus ; après huit jours, l’excuse de ta maladie tient de moins en moins la route ! »

Elle le regarda intensément :

« Bravo, je suis fière de toi. Tu agis en digne Souverain. »

Alphidore rougit pour la troisième fois, et Jaladelline changea de sujet :

« Alors, on m’a laissé entendre que tu avais des choses à me dire ?

— Oui. J’ai vu le marchand Octavin pas plus tard que tout à l’heure et j’ai réussi à obtenir de lui qu’il fasse le relais entre Breridus et moi. Je lui ai pour l’instant confié un courrier afin de prendre contact, mais nous pourrons bientôt lui transmettre toutes les informations dont il aura besoin pour mener une nouvelle offensive contre Grimm, et le défaire cette fois !

— Fantastique ! Nous pourrons aussi lui prêter main-forte ; nous ne sommes pas très nombreux, mais nous attaquerons depuis l’intérieur.

— Comptez-moi parmi vous ! »

Jaladelline voulut répondre quelque chose, mais elle se ravisa finalement. Elle but son verre d’un coup avant de lui glisser :

« Viens ; je dois te montrer !

— Me montrer quoi ?

— Te montrer toi, aux autres adeptes de notre cause. Jusqu’à présent on agissait dans l’illégalité la plus totale. Nous étions des vauriens, des hors-la-loi sans foi ni âme. À présent, nous pouvons nous tenir droits dans nos bottes, car nous avons un Souverain à nos côtés ! Nous sommes passés d’ignobles rebelles à chevaliers libérateurs ! »

Commentaires

C'est bien, Alphidore, les choses avancent !
Le pauvre, sa déconfiture face à Anya a dû être terrible...

Très beau passage d'ailleurs, bravo : "La voix de la jeune femme se brisa, comme une vague sur la grève. Comme l’ultime vague du monde. Elle se retira dans un dernier souffle, ne laissant que le sable et le silence. Et Alphidore, albatros maladroit, titubant sur la plage. Empêtré, loin de l’eau et du ciel, loin de tout ce qui comptait pour lui."
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