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Antoine Bombrun

mercredi 18 novembre 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 4 : Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Chapitre quatre-vingt-unième

À la suite de la bataille, l’aile ouest de Hautesherbes avait changé de visage. Comme Sylvert avait abandonné toute velléité combative, le grand prêtre Emilphas et le chef de guerre LeNoblet avaient tôt fait de transférer leurs quartiers.

Chaque fois qu’ils croisaient Jérémiah, alors qu’ils logeaient encore au château, ils sentaient l’agacement leur grimper dans les veines. Mais le lieutenant s’avérait intouchable. Sous prétexte d’une enquête qui ne verrait jamais le jour sur la mort de Mélorianne et pour des desseins curatifs, le vert Alcédias s’assurait avec une hargne qui ne lui ressemblait pas que personne ne toucherait à un cheveu du Nordique.

Plutôt que de se perdre en vaines colères, et aussi parce qu’Emilphas préférait ne pas provoquer la mise en place de l’enquête, les deux hommes avaient fait aménager un grand bureau ainsi que des appartements dans les écuries. Le confort s’y avérait certes austère, mais au moins ils pouvaient y élaborer leurs stratégies sans être dérangés.

C’était là-bas qu’ils avaient organisé l’espionnage de Castel-à-bois, d’une pour savoir combien d’ennemis s’opposaient encore à eux, mais aussi de quelle sorte d’hommes il était question. Ils avaient été heureux de découvrir qu’il ne s’agissait presque exclusivement que de paysans, et plus encore que ceux-ci transformaient peu à peu la forteresse en village fermier, avec ses cultures et ses élevages.

Ils montaient donc un plan d’attaque de grande envergure, lorsqu’un messager parvint du Nord avec une missive de la plus haute importance. Celui-ci s’avérait un soldat, à en juger par son allure, et avait été très étonné, en se présentant au château, de se voir indiquer l’entrée des écuries. Il y frappa néanmoins sans retard.

Emilphas entrouvrit, lorgna l’importun avant de desserrer une bouche dédaigneuse :

« Plaît-il ? »

Il ne lui manquait pas souvent, mais c’était vrai que le vermeil lieutenant avait son utilité – ouvrir les portes et autres tâches ingrates…

Le messager jeta un œil derrière le prêtre, comme s’il voulait vérifier le lieu dans lequel il se trouvait. On lui faisait chercher un chef de guerre dans une écurie, et un rouge l’accueillait…

« Je dois rencontrer le chef de guerre LeNoblet. Suis-je au bon endroit ? J’ai une missive pour lui. »

Emilphas tendit la main en guise de réponse.

« À remettre en main propre, précisa le soldat. »

Le prêtre hésita à dissimuler son soupir, mais le laisser finalement s’échapper. Il ajouta même :

« Ce n’est vraiment pas le moment… »

Il ne se retourna même pas pour crier, tout en dévorant le messager du regard :

« LeNoblet, missive pour toi ! »

Pas de réponse, puis le grincement d’une armure indiqua l’arrivée du chef de guerre. Ce dernier ne portait pas la tenue complète, mais tout de même suffisamment de métal pour annoncer la couleur : l’oreille repérait sa venue, l’œil sa fonction.

Emilphas le laissa passer, puis LeNoblet attrapa le courrier avec un petit salut militaire. Il déchira l’enveloppe, questionna avant d’y fourrer le nez :

« Breridus ?

— Heu, je… Je ne sais pas… »

Le soldat se demandait visiblement sur quel pied danser. Il n’était pas censé dévoiler la provenance du document, mais comment rappeler cette discrétion élémentaire de manière polie ? Le chef de guerre détourna sa question :

« Votre régiment ?

— Breridus, affirma l’homme en portant la main à son casque, soldat à pied. »

LeNoblet ne répondit que par un vague hochement de tête, mais il avait déjà sombré dans la lecture du courrier. Ses yeux passèrent vivement de ligne en ligne, dévorant les mots pendant que sa bouche se crispait de plus en plus, jusqu’au « Foutrecouille » final.

« Qu’y a-t-il ? » intervint Emilphas.

Le messager lui-même paraissait curieux.

« Il y a que lorsque la merde commence à te tomber dessus, elle le fait rarement à moitié ! »

LeNoblet fit demi-tour dans un juron, puis s’enfonça dans les écuries.

Le messager pivota vers Emilphas :

« Et… ma réponse ?

— Faudra attendre, mon gars. »

Et le prêtre de tourner les talons à son tour, avant de claquer la porte.


Lorsque le rouge retrouva le chef de guerre, ce dernier entassait ses maigres effets dans les sacoches de sa selle.

« Que fais-tu ?

— J’empaquette. Breridus me rappelle au Nord. Finis le Sud et la querelle paysanne, pour moi.

— Breridus ? Mais… tu ne suis pas les ordres de Fleurienne, toi ?

— Tu peux le dire au passé, grommela LeNoblet. Elle a été destituée. Il n’y a plus de Demoiselle en Cannirnosk… »

Son visage en disait bien plus que sa voix sur les émotions qui le traversaient, mais il le gardait résolument planté dans ses sacoches. Il dévia un brin le sujet pour dissimuler son trouble :

« On peut destituer une Demoiselle ? Étrange, car son titre ne tient qu’à sa naissance. Ou alors c’est que ses parents l’ont reniée, mais comme ils sont décédés… »

Le chef de guerre bourra les quelques habits qu’il lui restait avant de répondre :

« Connaissant la famille, c’est un coup de Breridus. Il se croit tout permis, donc pas de raison qu’il se refuse ça. Ce que j’aimerais bien savoir, par contre, c’est pourquoi il l’a fait. Et aussi comment se fait-il que les Sauvages aient pris le contrôle de Landargues ! »

Comme LeNoblet se posait la sacoche sur l’épaule, la vérité frappa Emilphas. Loin du péril qui menaçait le pays tout entier, sa préoccupation se concentra sur les paysans de Geraint :

« Mais attends… Tu pars là, tout de suite ?

— Faut qu’on m’enfile mon armure d’abord, et que je rassemble mon ost.

— Attends, attends, attends ! »

Le prêtre immobilisa le chef de guerre en lui posant les mains sur les épaules :

« Et l’offensive sur Castel-à-bois ?

— L’offensive, qu’est-ce que j’en sais de l’offensive ? Je me barre, c’est tout ce que je sais. Breridus me rappelle, et quand il demande, faut pas le faire attendre ! J’ai jamais servi sous ses ordres, mais j’en ai entendu suffisamment pour savoir qu’on obéit sur-le-champ, ou qu’on est vite remercié avec lui… »

LeNoblet sortit des écuries. Il héla au passage son lieutenant et lui commanda de rassembler les troupes, car ils partaient dans l’heure pour le Nord. Le pauvre soldat tombait des nues, mais son supérieur lui tourna le dos sans plus d’explication. Il lui fit tout de même de nouveau face après quelques pas :

« Ah oui, et que mon armure soit prête à mon retour. »

Quelques instants plus tard, le chef de guerre grimpait quatre à quatre les marches qui menaient à l’entrée principale. Il s’annonça au portier, indiquant qu’il devait rencontrer Sylvert immédiatement. Le serviteur s’inclina :

« Je vous y emmène tout de suite, car le seigneur ne se déplace plus guère… »

Sur ce, il l’entraîna dans les couloirs, comme si je n’étais pas capable de trouver le chemin seul…

Lorsqu’il découvrit Sylvert, il eut l’impression que le temps écoulé depuis qu’ils avaient décentralisé leurs quartiers dans les écuries n’avait été qu’une illusion : assis sur son fauteuil, en compagnie de Jérémiah, à boire du thé.

« Figue », grinça le chef de guerre entre ses dents serrées.

« Monseigneur, LeNoblet voudrait vous voir.

— Faites-le monter alors ! » répondit Sylvert sans se retourner ni se rendre compte que ledit chef de guerre était déjà là.

Puis il poursuivit ce qu’il était en train de raconter :

« Euphème a donc quitté Hautesherbes pendant au moins une semaine. Il jurait que cette ruine lui convenait parfaitement et qu’il y vivrait volontiers jusqu’à la fin de sa vie. Chaque jour, je menaçais d’envoyer la garde le rechercher, et chaque jour, feu ma douce épouse m’en dissuadait. Elle me racontait son besoin de liberté, mais aussi le bien que font l’autonomie et la nature aux jeunes… »

LeNoblet se racla la gorge pour signaler sa présence, jusqu’à ce que Sylvert le ramène au silence d’un geste négligent de la main. Jérémiah, lui, l’avait repéré mais n’intervint pas.

« Étrangement, elle ne tenait pas le même discours lorsque je voulais emmener Théophore à la chasse. Elle vantait cette fois l’importance de la lecture et de la culture. Ah… comme elle me manque… »

Sylvert serra le petit médaillon qu’il portait toujours autour du cou, celui qui contenait le portrait de son épouse. Jérémiah détourna la conversation :

« Daogan m’a déjà parlé de cette histoire, oui. De la manière dont il a découvert ce vieux moulin, et des aventures qu’il y a vécues… Durant cette semaine, il s’est nourri presque exclusivement d’un sanglier qu’il avait chassé le premier jour ! »

Le vieux Groëe rit de l’anecdote, avant de jeter un regard effaré sur la tasse du lieutenant :

« Oh, mais vous avez fini votre thé. Venez que je vous en resserve. »

Il attrapa la théière, l’inclina au-dessus de la tasse que lui tendait le lieutenant, mais rien ne coula.

« Merdouille, elle est vide. »

Sans regarder toujours, il claqua des doigts en direction de LeNoblet qui s’approcha, tout content d’être enfin reçu, et lui plaça la théière entre les mains.

« Un autre. Figue, bien entendu. »

Le chef de guerre se racla de nouveau la gorge, plus fort cette fois. Sylvert se retourna alors, outré de cette impertinence, avant de reconnaître l’homme qui lui faisait face :

« Tiens, vous êtes là, vous. Vous avez retrouvé Théophore ?

— Heu, je… Non. Je viens vous annoncer que mon commandement me rappelle dans le Nord. Je dois donc vous quitter sur l’heure, malgré ma promesse de défaire les insurgés du vieux moulin. »

Le sourire sénile de Sylvert étira ses lèvres :

« Ah, c’est bien, c’est bien. »

LeNoblet s’avéra si déstabilisé par la réponse qu’il peina à enchaîner. Il parvint tout de même à se reprendre :

« Emilphas et moi organisions avant cette terrible nouvelle une offensive de grande envergure sur la forteresse rebelle – l’ultime offensive. Malheureusement, mon départ le laisse en sous-effectifs, et je crains que l’opération doive être annulée. Je compte donc sur vous pour lui prêter main-forte, pas en personne bien entendu, mais par un prompt renfort en soldats.

— Une offensive ? Il y a encore des combats ? Tu le savais, toi, Jérémiah, qu’il y avait encore des combats ? »

Le lieutenant fit mine de tomber des nues lui aussi, tout en souriant d’entendre que Castel-à-bois obtenait un sursis. Sylvert reprit :

« Si vous nous quittez alors, je vous souhaite bonne route. Voilà. »

Comme le vieil aristocrate n’avait pas répondu à sa requête, LeNoblet réitéra son intervention :

« Vous soutiendrez Emilphas avec vos hommes ?

— Je vous aurais bien proposé du thé, en guise de cadeau de départ, mais je sais que vous n’en buvez pas… Oh, mais comme vous tenez déjà la théière, vous voudrez bien la porter aux serviteurs afin qu’ils la remplissent de nouveau ? »

* * *

Laval se rendit à Hauteherbes quelques jours plus tard. La venue du Sénéchal Bélésaire Viqueford avait finalement apporté plus de questions que de réponses, et le seigneur de Vignevaux voulait surtout présenter ses condoléances à son vieil ami. Ayant lui aussi perdu un enfant, Laval se sentait de nouveau proche de Sylvert, comme si les dissensions qui les éloignaient naguère n’avaient jamais existé.

Il découvrit Hautesherbes en ruine. Les alentours, d’abord, pansaient difficilement les plaies de leur paysage défiguré – arbres brisés, bâtiments jetés à terre, sol piétiné. Malgré un travail de nettoyage important, Laval devinait sans mal l’emplacement des unités et le lieu des affrontements.

Non loin de la muraille, sur le côté est de la forteresse, le vieil aristocrate repéra d’immenses parcelles de terre retournée qui laissaient imaginer l’emplacement des fosses communes. L’ampleur du carnage ne faisait aucun doute.

Des gardes les arrêtèrent devant le grand portail, habituellement ouvert. Même s’ils reconnurent le seigneur de Vignevaux, ils s’assurèrent de la raison de sa venue avant de libérer l’entrée.

S’ils avaient vu Théophore, ils les auraient certainement laissé passer sans retard, mais ce dernier se terrait au fond du carrosse, dissimulé dans l’ombre. Il tenait à se rendre sur la tombe de sa petite sœur depuis qu’il avait appris la terrible nouvelle. Sa mort ajoutait un fardeau supplémentaire aux remords qu’il éprouvait pour celle de Laurendeau, mais aussi de Daogan, et de tous les autres tombés dans cette guerre idiote.

Le carrosse se rangea contre les escaliers afin de faire descendre les nobles. Aucun serviteur ne les attendait et pire, Sylvert ne se tenait pas en haut des marches pour les accueillir comme il le faisait habituellement. Laval ne se souvenait pourtant pas de l’avoir vu déroger une seule fois à ce rituel : même malade, le crâne lourd et le nez coulant, il l’attendait devant sa porte afin de lui jeter un bonjour – plus ou moins jovial selon la tension de leurs relations. Cette fois, personne. Les choses allaient mal…

Le seigneur de Vignevaux et Théophore descendirent donc seuls du carrosse, puis le premier ordonna au conducteur de se rendre aux écuries pour les chevaux.

« Certainement pas ! »

Laval reconnut immédiatement la voix qui résonnait : un timbre aussi autoritaire que glacé ne pouvait appartenir qu’à une seule personne.

« Les écuries ont changé de fonction, poursuivit le prêtre sanglant. Il n’y avait de toute manière plus assez de chevaux pour les remplir… »

Laval imaginait bien cela, lui-même ayant dû faire harnacher deux bourrins pour tirer son carrosse mystérieusement épargné.

« Emilphas, je suis content de vous voir !

— Moi aussi, maître. »

Le rouge s’inclina une seconde avant de redresser le buste.

« Vous demeurez toujours ici ?

— Hélas. Les insurgés tiennent encore le moulin, et ma peine était claire : je ne regagnerai la paisible Geraint qu’une fois la rébellion écrasée. Parlant de cela, la couronne nous a amputés d’une moitié de nos effectifs il y a peu. Le chef de guerre LeNoblet a été rappelé à Landargues, ou les ancêtres savent où dans le Nord, accompagné de son ost. Avec le peu de soldats que je possède, je ne pourrai déloger les paysans de leur forteresse… M’aiderez-vous en me fournissant des hommes ? »

Laval éclata d’un rire franc. Un rire comme il n’en avait pas connu depuis longtemps.

« Des hommes ? Mais je n’en ai plus, des hommes ! Je n’ai plus rien ! Même la roture de Vignevaux se croit tout permis dans mon propre palais ! »

Il balança une claque sur l’épaule du prêtre :

« Ah, merci pour la boutade, vraiment ! »

Emilphas tourna les talons sans un mot supplémentaire. Ses yeux pâles dardaient des éclairs glacés.


Comme Laval et Théophore gravissaient les marches de l’entrée, une robe de bure verte se présenta à la porte.

« Soyez le bienvenu, Monseigneur. »

Ledit seigneur salua d’un geste de la main, comme s’il ôtait son couvre-chef, tout en poursuivant la montée des degrés avec peine. Alcédias s’exclama soudain :

« Mais ! Théophore, c’est bien vous ? Quelle merveilleuse nouvelle ! »

Le jeune aristocrate leva un regard gêné vers le haut de l’escalier :

« C’est moi, oui. »

Le prêtre dévala les marches pour se jeter sur Théophore, qu’il prit dans ses bras sans retenue.

« Comme je suis content de vous voir ! Nous étions terriblement inquiets ! Et votre père, votre père sera rayonnant de vous savoir en vie ! »


Lorsqu’il eut enfin lâché Théophore, pour lui souhaiter plus décemment la bienvenue ainsi que ses condoléances pour sa petite sœur, Alcédias les entraîna à travers le palais jusqu’au bureau du maître des lieux. Il ne cessa de parler tout le trajet :

« Sylvert a beaucoup changé depuis votre départ, Théophore. Ce conflit l’a énormément affecté. Ce n’est plus le même homme. La mort de Mélorianne, tout particulièrement, a détruit en lui toute volonté de violence. Il a fait la paix avec Daogan. Ou du moins, avec l’image de votre frère, avec son représentant. Le lieutenant Jérémiah, enfermé ici pour tous les crimes qu’il a commis, passe ses journées avec lui. Ils parlent tous les deux, et leurs discussions s’avèrent le meilleur remède que l’on puisse imaginer pour le guérir.

« Attendez, je vais vous annoncer. »

Le prêtre toqua doucement à la porte avant de l’entrebâiller :

« Sylvert, j’ai une merveilleuse nouvelle pour vous.

— Oui ! Quoi, pardon ? Vous souhaitez me parler ?

— Je dis que j’ai une excellente nouvelle pour vous. »

Il ouvrit la porte en même temps qu’il prononçait la phrase suivante :

« Votre fils Théophore est de retour parmi nous ! »

Le visage de Sylvert s’éclaira. Le vieil homme manqua de se lever, puis ses traits se durcirent à nouveau, bougons, tandis qu’un juron lui échappait. Alcédias ne comprit pas ces sautes d’humeur et se retourna. Théophore s’était reculé pour se dissimuler derrière le mur, ne laissant visible que Laval, qui se tenait gêné dans l’encadrement de la porte :

« Heu, bonjour Sylvert. »

Ce dernier ne prêta pas attention à son voisin mais se tourna vers le prêtre pour le vilipender :

« Pourquoi cette mauvaise blague, Alcédias ! C’est le fouet que vous souhaitez ? Méfiez-vous !

— Non, non, je vous jure ! »

Le vert bouscula Laval pour se jeter sur Théophore, qu’il attrapa par le bras et tira à la vue de son père :

« Oh, mon fils ! »

Sylvert s’était redressé comme un pantin, bousculant la table sans s’en apercevoir, renversant tasses et théière. Jérémiah, assis en face, sourit lui aussi à toutes dents.

« Mon fils ! »

Sylvert se dépêtra des pieds de table et de fauteuil, oublieux de sa vieillesse, pour se jeter vers le jeune homme. Théophore aurait voulu fuir, mais la vue de son père le figea sur place. Alcédias n’avait pas menti : il avait changé.

Ses traits avaient perdu toute la fraîcheur qu’ils conservaient encore il y a quelques semaines. Rides, cheveux blancs, tremblement des lèvres. Sylvert était un vieillard. Il avait vieilli de quinze ans en quelques mois. Le jeune homme ne parvint qu’à tendre les bras et son père s’y jeta, le serra avec une force insoupçonnée. Le maître des lieux ne disait rien, car il n’y avait rien à dire. Les larmes qui coulaient sur le veston de son fils en disaient assez sur son débordement d’émotions.

Les mots sortirent finalement :

« Théophore ! Ah, mon Théophore ! »

Ce dernier posa les mains sur les épaules de son père pour le redresser. Ils se regardèrent plusieurs secondes. Le visage du jeune homme demeurait d’une dureté impénétrable, jusqu’à ce qu’il murmure :

« Je suis là, papa… »

Et ils se prirent de nouveau dans les bras l’un de l’autre.

« Je suis là… »

Leur étreinte dura longtemps. Jérémiah d’un côté, Laval de l’autre, gênés, patientaient le plus discrètement possible. Si le lieutenant glissa bien un œil vers le seigneur, ce dernier ne se rabaissa pas à regarder dans sa direction. Quelle que soit la lubie de Sylvert qui permettait au Nordique de sortir de sa geôle, lui ne se lierait pas avec un ennemi. Alcédias, pour sa part, s’était retiré. Il aurait beaucoup donné pour rester et partager leurs retrouvailles, mais il avait préféré se plier à son rôle et leur laisser l’intimité dont ils avaient besoin.

Lorsque le père et son fils s’éloignèrent l’un de l’autre, le seigneur de Hautesherbes s’approcha de celui de Vignevaux. Sylvert leva les bras pour les tendre vers son voisin et Laval, après une seconde d’hésitation, alla s’y lover.

Pendant ce temps, Théophore et Jérémiah se retrouvèrent. Une poignée de main seule les unit, emplie d’émotion contenue, qui exprimait toute l’affection qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre.

Après quelques mots, quelques larmes encore, le petit groupe sortit du palais pour rejoindre le jardin. À gauche de la tombe ancienne de sa mère, Théophore découvrit une fine stèle. Le nom de Mélorianne y était gravé, puis une courte inscription, burinée d’une main maladroite, indiquait « À ma fille tant aimée ». Sylvert désigna l’espace en dessous, laissé vierge, et sa voix brisée déclara :

« J’espérais que tu viendrais. Peut-être pas pour moi, qui ai tant fait d’erreurs, mais pour elle. Pour graver toi aussi ton épitaphe… »

Un petit banc avait été installé face aux deux tombes. À la trace qui marquait encore l’herbe, Théophore devina qu’il s’agissait de celui qui se trouvait auparavant devant la stèle de sa mère, que l’on avait décalé pour faire face aux deux êtres regrettés.

Le jeune homme s’y assit. La main de son père trouva place sur son épaule.

« Elles dorment toutes les deux côte à côte. Elles ne se sont pas connues, mais elles pourront désormais rattraper le temps perdu. »

Puis après un silence :

« Je les envie… »

Théophore attrapa la main de Sylvert sans se retourner. Après un moment de contemplation méditative, il discerna une grosse pierre, à moitié dissimulée derrière la stèle. Il se leva pour aller la retirer mais la voix de son père l’en dissuada :

« Non, laisse-la. C’est Alcédias qui l’a posée ici. »

Théophore l’attrapa tout de même pour l’observer. Quelques mots, gravés si petits qu’il peinait à les lire, décoraient la pierre : « À Mélorianne, ma chère élève. »

« Il croit certainement que je ne l’ai pas vue. Il se trompe, bien entendu, mais je suis heureux qu’il l’ait placée ici. Il l’a aimée comme nous, et a tout à fait le droit de la pleurer lui aussi… »


Une ombre observait la scène depuis une fenêtre du premier étage. Une ombre qui se recula vivement lorsque le petit groupe se retourna pour repartir, de peur d’être vue. Une ombre verte qui serrait fort son mouchoir humide contre son nez.

Commentaires

Cette fin :'(
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mercredi 18 novembre à 21h13
Un peu deumotion !
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jeudi 19 novembre à 18h21