2

Antoine Bombrun

vendredi 18 septembre 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 4 : Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Chapitre soixante-dix-septième

Les chefs de guerre s’alignèrent devant Breridus. À leur mine fermée, ce dernier sut que les emmerdes allaient commencer.

« Ne laisser qu’une faible quantité de nos troupes à Landargues aura été une mauvaise idée, lança le premier de la ligne en guise d’échauffement.

— Vous auriez dû nous écouter, une fois de plus, glissa le deuxième pour rajouter une couche.

— À présent, poursuivit le troisième, Grimm tient la capitale et nous sommes enfermés dehors…

— Sans oublier que vous n’avez pas réussi à défaire la horde sauvage », assena le quatrième pour ne pas se trouver en reste.

Breridus décida de saborder leur beau procès avant la fin de la ligne, car il savait qu’il craquerait le premier.

Il prit son air le plus affable pour rétorquer, comme le cinquième ouvrait la bouche :

« On a dû vous apprendre ça, à l’école militaire. Toute défaite n’est pas un échec personnel. D’autres facteurs que la seule tactique entrent en compte, surtout avec un ennemi de cette envergure. Ce n’était pas que mon plan était mauvais, mais simplement que celui de Grimm était plus tordu, plus… inattendu.

« Nous sommes tombés dans son piège (il insista particulièrement sur le premier mot) ; il a gagné la première bataille. Enfin… il a perdu la première bataille pour la gagner, mais nous n’avons pas perdu la guerre.

« Alors, une fois de plus, je vous en prie, cessez de me contredire et gardez vos mauvaises idées pour vous ; je m’occupe de la stratégie. »

Le sixième n’attendait que la fin de sa tirade pour riposter :

« Les enjeux sont trop importants à présent pour que nous nous soumettions. Nos familles sont en danger à Landargues.

— Nous avons voté, coupa le septième, et nous avons décidé de cesser les vaines poursuites contre les fuyards. Ces derniers sont de toute manière maîtres, alors nous ne parviendrons à rien… Concentrons nos efforts sur la prise de Landargues. »

Le huitième et dernier ajouta son mot sans retard, de peur de se faire manger son tour de parole :

« Nous avons en outre choisi de rappeler toutes les cohortes en stationnement dans le pays, particulièrement celles qui ont été confiées à notre confrère LeNoblet, mais aussi celles de la frontière sud. »

Les chefs de guerre se turent sur cette annonce, formant une ligne de statues muettes prêtes à affronter la tempête.

Seulement, au lieu de la colère attendue, les traits de Breridus s’illuminèrent. Il se tourna vers Médéric Fonlantramme et Alphride Viqueford, présents en qualité de nobles mais novices sur la question militaire, comme pour quêter leur réaction. Les deux avaient le visage pincé de sérieux, mais le premier hocha brièvement la tête. Breridus fit alors de nouveau face aux chefs de guerre, les traits éclairés d’un large sourire :

« Je n’en crois pas mon bonheur ! C’est exactement le plan que je viens d’échafauder ! Les troupes sont d’ailleurs en train de revenir, à l’heure qu’il est, car je les ai rappelées ce matin. »

La ligne des généraux poussa un soupir de soulagement : s’ils ne s’étonnaient qu’à moitié que leur plaidoyer n’ait guère fonctionné, ils se trouvaient heureux de voir que leur plan serait tout de même mis en place. Seul hic, Breridus demeurait au pouvoir… Auraient-ils un jour le courage de destituer cet homme qui, plus ou moins directement, leur avait tous permis de grimper jusqu’au grade de général ?

***

« Ça y est, ils se replient ! »

Snorreï accueillit la nouvelle avec joie :

« Enfin, je craignais que Grimm n’ait échoué ! La horde est-elle déjà en train de se reformer ?

— Oui, elle devrait être prête à marcher à leur suite demain à l’aube.

— Parfait ! Fais rappeler aux hommes que la discrétion est la clef de la réussite de cette offensive. S’ils nous repèrent, Grimm risque de se faire tuer… »

La petite tête blonde de Tharcille s’immisça dans la conversation :

« Pourquoi ? »

Snorreï éclata de rire :

« C’est un bonheur que de voir une gamine comme toi se passionner pour la stratégie militaire ! Même si nous échouons, notre peuple n’aura rien à craindre car Grimm possède un sacré successeur ! »

La petite Helvival ne se laissa pas démonter par le compliment et précisa sa demande :

« Pourquoi Grimm compte-t-il sur notre discrétion ? »

Snorreï se tourna vers le Sauvage qui lui avait apporté la nouvelle avant de répondre.

« Va, Osbern, va. »

Puis, à Tharcille :

« Grimm a dû réussir à prendre Landargues, la cité de Pal. Comment, avec si peu d’hommes, je n’en ai aucune idée… Toujours est-il qu’il n’aura pas les ressources pour affronter le retour de Breridus. Nous devons donc les suivre avec discrétion, afin de les attaquer au moment où ils s’y attendront le moins : lorsqu’ils lanceront l’offensive sur leur propre cité. »

Un sourire, d’abord fin puis de plus en plus large, étira les lèvres de Tharcille :

« C’est retors… »

Snorreï se prit à rire de nouveau :

« Oui. Cela fait cent ans que nous combattons les Helvival dans le Nord, à présent que nous sommes ici, Grimm fait de son mieux pour mettre toutes les chances de notre côté ! »

Ildoria intervint d’une voix timide :

« Et Grimm ne risque pas de tuer notre père ? »

Le Sauvage reprit son sérieux pour considérer la question :

« Aux dernières nouvelles, même si celles-ci peuvent s’avérer erronées, Relonor Helvival se trouve dans le sud, auprès de la famille Groëe. La cité de Pal, elle, est dans le nord, ils n’ont donc aucune raison de s’affronter. »

Ildoria sourit en réponse, rassurée, sans imaginer les mots que Snorreï avait préféré ne pas prononcer pour clore sa phrase : pour l’instant. Il se trouva cependant bien lâche de cacher la vérité, et finit par ajouter :

« La guerre est vile, elle est dangereuse. Je ne peux pas t’assurer qu’il vivra, car nous risquons tous notre vie… »

Le sourire de la petite se crispa. Tharcille, voyant les yeux humides de sa sœur, la prit dans ses bras.

***

Le cœur d’Eudes Viqueford battait à tout rompre. Seuls les mots de Jaladelline l’empêchaient de rebrousser chemin, ceux qu’elle lui avait glissés lors d’une des nombreuses exécutions :

« Tu n’as qu’à choisir ton camp, lui avait-elle dit, et ensuite tu trouveras le moyen de lui venir en aide. »

Elle lui avait répété la même chose, bien qu’en termes différents, plusieurs fois depuis. Et les mots avaient fait leur chemin. Il n’était pas un couard, ah ça non, il attendait simplement son heure. Elle parlait beaucoup, par peur d’agir, certainement. Mais comment lui en vouloir ? Elle n’était qu’une femme. Une sacrée femme, mais une femme quand même…

D’entendre que l’armée de Breridus était en vue, prête à libérer Landargues, avait été comme si on lui avait pointé du doigt ce qu’il devait faire. Son camp, il l’avait choisi : il était contre Grimm. Quant au moyen de venir en aide aux siens, on le lui offrait sur un plateau.

La cité était en effervescence suite à l’annonce de l’approche de Breridus. Tout un chacun désirait que Grimm tombe, et c’était là l’occasion rêvée. Alors tous espéraient, car les exécutions avaient ôté même aux plus courageux l’envie d’agir contre Grimm. Tous se crispaient sur leurs espoirs en suivant les ordres du Sauvage pour organiser la défense de la cité.

Mais lui, Eudes Viqueford, qui n’était pas un couard, allait profiter de l’agitation pour tuer Grimm. Il le passerait par le fer, puis ferait ouvrir les portes. Il clorait la bataille à lui tout seul, il sauverait le peuple terrifié, il deviendrait un héros ! Alphride serait fier de lui.

Les soldats se pressaient vers les remparts, dans la direction opposée. Quel pleutre, devaient-ils se dire, de fuir se cacher dans le palais quand eux allaient vers l’hécatombe, combattre les leurs sur ordre d’un tyran ennemi. Il aurait voulu leur crier que non, qu’il avait plus de courage qu’eux tous réunis car il affrontait le Sauvage plutôt que de s’y soumettre. Il se contenta de détourner le regard et de forcer le pas, le cœur emballé davantage encore qu’à l’instant précédent.

Il serra son petit poignard à sa ceinture, celui sur lequel tout reposait.

La rumeur du combat ne s’était toujours pas faite entendre lorsqu’il pénétra dans la salle de la couronne. Alphidore de Pal se tenait tristement sous cette dernière, flanqué à gauche et à droite par les trois Sacerdoces. Eudes eut beau chercher derrière lui, il ne trouva personne.

Comme Gris et Rouge se regardaient en chiens de faïence et que le Seigneur Souverain paraissait perdu dans ses pensées, ce fut Vert qui lui adressa la parole :

« Messire Viqueford, que nous vaut l’honneur ? Ce n’est pas souvent que nous vous recevons ici… »

Eudes allait demander où se trouvait Grimm, mais il craignait que la question n’attire sur lui trop de soupçons. Alphidore était le pire des couards : un Souverain qui se soumet à un Sauvage, du jamais vu. Un couard, ou un vendu… Le Viqueford changea donc d’approche :

« J’ai remarqué qu’aucun garde ne surveillait la porte. Grimm ne juge-t-il pas nécessaire de protéger notre Souverain ?

— Le conseiller a jugé que lui et ses guerriers seraient plus utiles sur les murs de la cité », objecta Vert.

Eudes grogna en réponse. Foutrecouille, il se trouvait au mauvais endroit. Il lui fallait donc se retirer, mais Gris – qui leva la tête à ce moment précis – ne lui facilita pas la tâche :

« Mais restez, vous, pour protéger notre Seigneur Souverain. Nous serons tous rassurés de vous avoir à nos côtés. N’est-ce pas, Alphidore ? »

Le Souverain sursauta en entendant son nom, tourna les yeux vers Eudes, le salua brièvement, avant d’acquiescer avec mollesse :

« Oui, oui, bien sûr… »

Le Viqueford resta bête un instant, à bafouiller, puis il se montra catégorique :

« Non, Grimm a raison. »

De dire cette simple phrase lui arracha une grimace.

« Protéger les murs est bien plus important. Car si nous les tenons, il n’y a aucune raison pour que vous soyez en danger, Seigneur Alphidore ! »

Il n’attendit pas d’obtenir une réponse et tourna les talons, sans voir les trois Sacerdoces qui échangeaient de curieux regards d’incompréhension. Il se précipita vers les remparts, mais il était seul cette fois. Tous les soldats mobilisés devaient déjà être en position.

Eudes jaillit enfin des escaliers, désorganisant une grappe d’archers, avant de se pencher aux créneaux.

Une armée immense s’étalait aux pieds de la cité. Cohortes de cavaliers lourds fièrement dressés, arbalétriers dissimulés derrière leurs pavois, lanciers au centre. Et ce qui inquiétait le plus les défenseurs, qui ne voyaient entre eux et leur mort inutile que des murailles, les balistes.

Eudes se retourna : les soldats derrière lui n’en menaient pas large. Il se désintéressa d’eux pour chercher Grimm.

Si les remparts n’étaient pas bondés, car la plupart des hommes valides se trouvaient dans l’armée adverse, il ne parvint pas à le repérer. Il se tourna alors de nouveau vers les archers :

« Où se situe Grimm ? »

On lui donna pour seule réponse une volée de doigts pointés vers des murs lointains et un peu surélevés.

Eudes salua de la tête et partit à toutes jambes. Un discours clamé par Breridus, de l’autre côté des remparts, résonna pendant sa course. Le félon demandait aux défenseurs de baisser les armes et de lui ouvrir la porte. Ils avaient mis en déroute la horde des Sauvages, et ce n’étaient pas les quelques barbares qui restaient aux côtés de Grimm qui pourraient y changer quoi que ce soit.

Ses paroles créèrent une vague de murmures emportés parmi les soldats sur les murs. Chacun paraissait prendre conscience du caractère ridicule de la situation. Une cité soumise par dix hommes, une cité forcée à combattre les siens pour protéger ses ennemis. Le flot des chuchotis grossissait au fur et à mesure du discours de Breridus.

Eudes hâta le pas : il craignait que le félon n’encourage quelqu’un à lui voler la vedette. Ce serait le comble, un de ces pleutres acclamé pour avoir tué le Meneur des Sauvages ! Non, il fallait que ce soit lui.

Eudes aperçut enfin Grimm. Le Sauvage se tenait à deux mètres des remparts, afin de ne pas risquer une flèche hasardeuse, et ne paraissait étonnamment pas vouloir répondre à Breridus. Ce dernier était en train de retourner les défenseurs, et Grimm ne faisait rien pour le contrer. Pire, il… souriait. Les murmures indignés avaient muté en vives paroles, certains serraient même leurs armes avec véhémence.

C’était le moment. Eudes jaillit sur le chemin de ronde où se trouvait Grimm. Ce dernier se tenait à moins de vingt pas, regard fixé sur l’armée adverse et son orateur. C’était le moment.

Eudes tira le couteau de sa ceinture pour franchir les derniers mètres, quand un cri esseulé attira son attention :

« Là, regardez ! »

Un archer pointait quelque chose dans le lointain, derrière l’armée de Breridus. L’instant suivant, plusieurs voix reprirent le cri premier :

« Tout au fond ! Qu’est-ce que c’est ? »

« Un nuage de poussière, regardez ! »

« Là-bas ! Là-bas ! »

« Une armée, ce doit être une armée ! »

« Où ça ? »

« Une armée de… »

« Les Sauvages ! Ce sont les Sauvages ! »

Le tumulte battait son plein, tous les yeux rivés vers les nouveaux arrivants. Breridus même s’était tu et cherchait la cause d’une telle agitation.

Eudes se tourna à nouveau vers Grimm, dont le sourire s’était élargi.

C’était le moment. Eudes bondit vers le Meneur des Sauvages, couteau en avant. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine, plus que trois mètres et il l’abattrait, plus que deux mètres et il serait un héros, plus que… Une lame le cueillit au creux de l’estomac. Força, tourna, se retira. Le Sauvage rengaina comme Eudes tombait sur les dalles du chemin de ronde.

Son cœur battait à tout rompre, hors de sa poitrine cette fois, un instant, comme un cheval au galop, désordonné, puis il s’arrêta.

***

Grimm s’étendit de tout son long sur la couche avec un soupir de satisfaction. Ah, quelle journée !

Le plan s’était déroulé comme prévu, à peu de choses près. Breridus avait tenté une offensive qu’en temps normal il aurait été impossible de contrer, mais avec les Sauvages sur ses talons, l’attaque s’était bien vite transformée en défense, puis en débandade. Résultat : l’armée de Breridus fortement réduite, des renforts sauvages à Landargues, et une preuve aux Cannirnos qu’il ne fallait pas lui chercher des noises. Autre point positif : la tentative d’assassinat empêchée par un de ses guerriers. Le tueur était un aristocrate, cette fois, certainement un des chefs de l’opposition.

Seule anicroche : la fuite de Breridus avec une partie de son armée.

Grimm ferma les yeux avec délectation : la nuit de tranquillité qu’il s’offrait était bien méritée ! Surtout qu’il devait se reposer, car demain débutait la seconde étape de son stratagème…

Les exécutions et les évènements de la journée avaient contribué à asseoir son autorité, et il lui fallait à présent prendre le contrôle total de la cité.

Quand Landargues serait une ville Sauvage, la victoire serait à eux. Quoi qu’il se passe, ils reprendraient place en Cannirnosk comme un peuple à part entière, et non comme l’ancien qu’il faudrait éliminer. Grimm imaginait pour cela deux scénarios. Le premier, brutal et sanglant, pour le cas où les lignées aristocrates ne plieraient pas l’échine face à lui. La guerre se poursuivrait alors, mais avec un tel pied-à-terre et la maison Helvival en moins, il ne doutait pas de sa victoire.

Le second scénario s’avérait beaucoup plus pacifique. Les habitants de Landargues et les Sauvages se lieraient, d’amitié d’abord, puis par le sang. Du commerce naîtrait, des alliances politiques en découleraient ainsi que des concurrences ; bref, l’ancien peuple se mêlerait au nouveau jusqu’à n’en faire plus qu’un.

Grimm se prit à sourire en pensant à Relonor Helvival. Sans lui et ses aspirations de paix, il n’aurait jamais inventé pareille manœuvre !

Une fois qu’il eut mis ses idées en place, le Meneur des Sauvages s’endormit du sommeil le plus profond depuis son arrivée à Landargues.


Le petit matin trouva un Grimm sifflotant dans la salle annexe à celle de la couronne, à attendre impatiemment la venue du Souverain et des Sacerdoces, assis seul à la longue table.

Lorsque ces derniers se présentèrent, la mine renfrognée et les yeux rougis par l’absence de sommeil, il commença à parler avant même qu’ils soient en place :

« Comme Breridus et ses armées nous ont échappé, la guerre n’est pas achevée. Sur le plan militaire, il est en infériorité et il le sait. Il tâchera tout d’abord de nous couper les ressources. Mes guerriers s’assureront que des vivres nous parviennent, mais ce sera difficile au début, le temps que notre peuple s’y fasse.

« Pour ne pas nous mettre en danger, nous allons donc agir préventivement et rationner la nourriture. Il faudra que tu abordes ce point avec le conseil de la ville, Alphidore. Ils ont confiance en toi, car ils te savent bon Souverain, et ils se plieront à ta volonté. Je pensais que les marchands pourraient ne vendre que des quantités limitées, par exemple, mais je suis certain que vous organiserez ça très bien !

« Autre point important : les mécontents. Même si la victoire d’hier m’a assis comme conseiller Souverain, nombre d’entre eux arpentent encore la cité. Les tentatives d’assassinat se poursuivront, cela ne fait aucun doute, alors je vais me débarrasser des mécontents une bonne fois pour toutes… »

Vert bondit de son siège :

« Vous n’allez tout de même pas…

— Bien sûr que non ! Je ne suis pas un monstre. Ai-je tué le moindre innocent, depuis que je suis ici ? Hein ? »

Vert baissa la tête, pendant qu’Alphidore la secouait de droite à gauche.

« Non. Tous ceux qui sont morts par mon ordre le méritaient. Malgré votre avis à tous, je ne recherche que la paix… Bon, maintenant que le doute est écarté… je disais donc : je vais me débarrasser des mécontents. Pour cela, un messager passera dans la ville afin d’expliquer que tout homme insatisfait de la situation désirant quitter la ville pour rejoindre Breridus pourra le faire. Les plus hargneux sauteront sur l’occasion ! »

Gris demanda de sa voix chevrotante :

« Et vous ne craignez pas que la cité se vide après telle annonce ?

— Non. Tout simplement car j’ai parlé des hommes mécontents. Ils seront contraints de laisser femme et enfants, s’ils veulent nous quitter. Et cela, ils en auront peur… »

Alphidore ne put retenir son exclamation :

« Mais c’est horrible !

— Non, c’est réfléchi. Tous ceux qui se présenteront avec leur famille seront refoulés, et je pourrai ainsi voir de qui je dois me méfier. Quelques célibataires passeront, bien entendu, avec les plus vindicatifs, mais quelques hommes de plus dans l’armée de Breridus ne changeront rien comparé au bienfait de cette action ! Je me chargerai de rédiger l’annonce…

« Troisième point, concernant la politique intérieure de la cité… »

Grimm poursuivit ainsi longtemps, à égrener les actions à mener pour favoriser la paix. Sa paix.

***

Les jours passèrent. Comme prévu, assez peu de mécontents quittèrent la cité, et les autres finirent par replonger dans la routine du quotidien.

Après une semaine, ce qui outrait le plus la populace était le rationnement de la nourriture. Cela avait été critiqué dès le début, mais les appréhensions avaient été rehaussées lorsque d’immenses incendies furent repérés depuis les remparts tout autour de la capitale. Après enquête, il s’avéra que Breridus avait fait mettre le feu aux granges, aux entrepôts et même aux champs dont la nourriture aurait pu profiter à la cité. Ces destructions justifièrent le rationnement, mais le renforcèrent aussi, ce qui aggrava à nouveau la colère du peuple.

Grimm au pouvoir n’était pas oublié, et les tentatives d’assassinat se produisaient encore de temps en temps, mais finalement, après Breridus, on ne voyait pas tant la différence…

En outre, il fallait vivre, survivre pour certains, et cela prenait déjà trop de temps dans la journée pour en passer encore à batailler contre un conseiller. Car c’était tout ce qu’il était, un conseiller. Alphidore menait encore le conseil de la ville, recevait les doléances, et se montrait toujours aussi bon.

L’aristocratie peinait davantage à accepter Grimm. Premièrement car ils n’avaient pas grand-chose d’autre à faire de leurs journées, à part se plaindre entre eux et manigancer, mais surtout car le meurtre d’Eudes Viqueford restait sur les consciences. Beaucoup refusaient de croire qu’il ait vraiment voulu assassiner Grimm, et voyaient plutôt dans sa mort une tentative d’intimidation. La nourriture crispait bien entendu encore davantage les tensions, tant il est dur de se passer du luxe une fois qu’on y a goûté.

Pour ne pas réduire le train de vie de leurs maîtres, les chefs cuisiniers durent redoubler d’ingéniosité.

Ils faisaient du neuf avec du vieux, remettaient au goût du jour d’anciennes recettes, mais cela leur était difficile sans la matière première.

Un soir, un énorme porc rôti fut servi sur la longue table de la salle de réception. Les nobles ravis s’attablèrent, étonnés d’un tel festin. Contrairement à leur habitude, ils se firent avares de paroles, remplirent vite verres et assiettes, puis commencèrent à dîner.

Seule Jaladelline Vignonel fixait pensivement sa nièce, les coudes autour de son écuelle bien garnie. La jeune Ildoria mordait à belles dents dans son morceau quand elle surprit le regard de sa tante :

« Qu’y a-t-il ? Vous n’avez pas faim ? »

Elle essuya la graisse chaude qui coulait sur ses joues.

« Sais-tu d’où vient ce bel animal ?

— Non, pourquoi ?

— Oh, pour rien. Allez, régale-toi ! »

La jeune femme ne se le fit pas dire deux fois et poursuivit son repas.

Jaladelline, elle, songea que l’on avait vidé les appartements d’Eudes Viqueford le matin même.

Comme sa tante s’attardait sur cette pensée, Ildoria croqua à nouveau dans son morceau de viande comme elle dévorerait une époque révolue…

Commentaires

Grimm est un malin, y a pas à dire !
 1
samedi 19 septembre à 13h55
Plus que ce que l’on pensait au début, oui !
 0
dimanche 20 septembre à 01h22