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Antoine Bombrun

mardi 18 août 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 4 : Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Chapitre soixante-quinzième

Laval Vignonel erra des heures dans les bois avant de retrouver son chemin. On ne voit pas les choses du même œil quand on est juché sur le dos d’une fière monture, toute une troupe marchant à ses côtés, que lorsqu’on vagabonde seul, le ventre gargouillant tant de faim que de peur. Chaque sentier lui paraissait un cul-de-sac en devenir, chaque flaque un bourbier dans lequel il risquait de se perdre.

Un grand arbre entrevu entre les branches, soudain, lui redonna espoir. Il se souvenait de lui ! C’était à son pied qu’ils avaient abattu, il y a un an ou deux de cela, une biche, avec Laurendeau. Un bien bel animal, que le cuisinier avait servi le soir et dans les repas qui avaient suivi. Sa dépouille, si son souvenir s’avérait exact, couvrait un mur de la chambre de sa fille. Laurendeau la lui avait offerte, tout fier de cette première prise – la dernière aussi d’ailleurs, car si les évènements avaient fait de lui un chef de guerre, le caractère de Laurendeau s’était avéré plus semblable à celui de son ami Théophore qu’à celui d’un aventureux. Malgré le dépit que cela pouvait inspirer à Laval sous certains aspects, mieux valait un gamin comme ça qu’un Daogan !

Le seigneur de Vignevaux ne se hasarda que dans quelques sentes supplémentaires avant de remettre le pied sur le passage qu’ils empruntaient habituellement pour traverser les bois : ne lui restait qu’à suivre les traces des sabots ferrés pour regagner sa forteresse. Il était temps, car ses forces l’abandonnaient.

Son affamement dans la geôle du vieux moulin avait considérablement réduit sa vigueur, et cette errance forcée à travers la forêt avait manqué de l’achever. Il aurait peut-être pu apprécier ce genre de mésaventures dans sa jeunesse, pour briller ensuite auprès de ses amis – et rendre son voisin Sylvert jaloux –, mais il en avait assurément passé l’âge désormais.

Pire, l’angoisse l’étreignait quant à ce qu’il allait découvrir en parvenant à Vignevaux. S’il avait vu les dégâts commis lors de l’attaque, il ignorait ce qu’il était advenu ensuite. Trouverait-il plus qu’un tas de cendres ? Et les siens, seraient-ils toujours vivants ? Elzémie avait été emportée par Théophore, mais les autres ? Au vu de la vitesse avec laquelle la forteresse avait été désertée, il espérait qu’Adelmie, son épouse, avait réussi à se cacher dans leurs appartements. Pour Laurendeau, par contre, il craignait le pire…

Son cœur fit un soudain sursaut lorsqu’il découvrit, au-dessus des champs piétinés et des vergers pillés, s’élever les toits brillants de son palais. Pas une aiguille qui ne se dresse fièrement !

Un second sursaut le remua, plus profondément que le premier : la cheminée ouest fumait. Quelqu’un habitait encore le palais. D’après ce qu’il avait entendu hurler par Daogan, certainement pas ses Nordiques ou ses paysans. Une forte chance, donc, pour qu’il s’agisse de membres de sa famille.

Le vieil homme hâta le pas. Il haletait mais peu importait, seule comptait la promptitude de son arrivée.

Il aperçut le dos voûté de deux femmes, paysannes à leur vêture, qui arpentaient un champ par lequel il passait. Le seigneur de Vignevaux les laissa à leur travail pour presser davantage l’allure.

La grande porte, ouverte, défoncée même, lui apparut. Il allait se précipiter lorsqu’une voix le retint :

« Monseigneur ? »

L’appel paraissait empreint de doute, comme si celui qui le prononçait n’était pas certain d’avoir reconnu Laval.

Ce dernier se retourna tout de même. L’homme qui lui faisait face, à quelques mètres à peine, n’était autre que son valet de pied. La joie monta si vite en Laval qu’il dressa les bras, mais il se reprit avant de lui sauter au cou et conserva de justesse sa superbe. Il cria seulement :

« Où sont-ils ? »

Le serviteur tordit le nez, de la même terrible manière qui voulait dire que ses chausses favorites n’étaient pas encore revenues de la lessive, et le cœur du vieux seigneur manqua un battement.

« Mais… que…  ? »

Il ne parvenait à rien articuler, et tangua seulement vers son valet de pied. Ce dernier le réceptionna maladroitement. Il comprenait parfaitement la question que son maître ne formulait pas, mais ne savait comment y répondre. Une nouvelle voix les arracha l’un à l’autre :

« Laval ! »

Le seigneur de Vignevaux se retourna sans y croire, comme foudroyé. Ses bras avaient chu le long de son corps, il contemplait son épouse la bouche grande ouverte.

« Adelmie ? »

Il prononça son nom comme s’il doutait que ce soit le bon, avec une retenue de la langue sur la dernière syllabe.

« Ils t’ont relâché ?! »

Si le début de la question fut prononcé sur le pas de la porte, où elle se trouvait, la fin s’étouffa dans l’épaule du seigneur, noyée par les larmes.

« Ils t’ont relâché… »

Les mots, cette fois, n’étaient guère plus compréhensibles. Laval se redressa soudain, repoussant son épouse :

« Bats l’appel, Sylvert a besoin de nos troupes ! »

Adelmie parut tomber des nues. Elle bafouilla pour toute réponse :

« Nous… Il n’y a plus de troupes, Laval.

— Laurendeau, sonne le tocsin ! Et plus vite que ça, Daogan attaque Hautesherbes ! »

Laval remuait comme s’il était possédé. Des serviteurs de la maison, en plus du valet de pied, commençaient à se rassembler autour de lui. Personne ne paraissait comprendre son emportement.

Une intervention, la dernière, mit fin à son agitation, mais porta au comble son trouble.

« Papa ! »

Elzémie prit sans tarder la place de sa mère contre l’épaule de son père.

« Oh, papa ! »

Un rire un rien dément prit le seigneur du lieu comme un hoquet, puis le secoua de plus en plus fort, jusqu’à l’agiter en une danse joyeuse où il ne parvenait qu’à répéter :

« Ma fille ! Ah, ma fille ! »

Quand enfin il se fut calmé, il s’écarta un peu d’Elzémie sans pour autant la lâcher et s’étonna :

« Je croyais que tu avais rallié la bannière du vieux moulin – ou tout du moins sa forteresse – avec Théophore. Que fais-tu ici ? »

La jeune femme baissa les yeux pour répondre :

« Je n’ai pas pu rester là-bas… »

Laval éclata de joie :

« C’est la preuve de ta droiture d’esprit, ma fille ! Je suis fier de toi ! »

Elzémie ne se contenta pas de baisser la tête cette fois, elle la secoua, penaude :

« Non, ce n’est pas ça…

— Alors quoi ?

— Je ne pouvais demeurer plus longtemps auprès de ces assassins… »

Adelmie frissonna. Chacun des serviteurs fixa ses pieds, l’air gêné.

« Il faut que tu viennes, commença l’épouse du vieux seigneur.

— Oui, papa, renchérit Elzémie, viens avec nous… »

À leurs traits soudain tirés, Laval sentit ses boyaux se rétracter, comme si l’angoisse les pressait de ses serres cruelles. Leurs pas, d’abord hasardeux, tiraillés d’idées contradictoires, les menèrent par le petit jardin, avant de s’affirmer devant les fontaines où Théophore avait un jour éconduit Elzémie.

Laval tressaillit quand ils franchirent les piliers ouvragés du cimetière. Non, ils allaient certainement le traverser pour gagner un autre lieu, pour gagner le… la… Pitié, pour gagner quoi ?!

Laval supplia les ancêtres à mesure que le gazon égrenait ses pierres tombales comme autant de glas. Il supplia pour qu’ils ne gagnent pas la stèle qu’il apercevait au loin, celle que la mousse n’avait pas encore dévorée, celle que bordait l’écume d’une terre fraîchement retournée.

Un objet, posé à même le sol, devant la tombe, le vida de ses forces. Ses jambes fléchirent sous lui. Il serait tombé, peut-être, si la poigne de son épouse ne l’avait pas tiré hors de l’eau. Sa main ferme, qui lui comprima bientôt l’épaule d’un geste désespéré.

Elzémie ne put pousser ses pas plus loin, comme si la faiblesse de son père l’avait privée elle aussi de son énergie. Elle s’échoua sur un rocher esseulé.

Laval pressa l’allure, serré contre son épouse, jusqu’à l’épée dans son fourreau d’argent. L’épée du guerrier, tombé au combat ; l’argent de l’aristocratie. Ce ne pouvait être que lui, ce ne pouvait qu’être lui.

Laval se décrocha de son épouse, chut à genoux devant la tombe de Laurendeau.

Ses doigts se crispèrent d’abord sur le pommeau de l’épée, avant de le délaisser pour griffer la terre retournée. Ses ongles s’enfoncèrent de plus en plus, crissant sur les gravillons, à moins que ce ne soit le grincement de ses mâchoires l’une sur l’autre. Il ne lutta plus, se laissa entraîner dans les abysses.


Laval se redressa dix minutes plus tard, s’essuya les yeux d’un geste rageur avant de se retourner pour chercher son épouse. Il la trouva quelques mètres en retrait, assise dans l’herbe aux côtés d’un jeune homme qu’il ne reconnut tout d’abord pas. Il s’avança, puis se rendit compte qu’il s’agissait de Théophore. Ce dernier dissimulait mal son regard coupable.

En trois grands pas, Laval rejoignit le jeune Groëe qui s’était levé. Il lui empoigna les épaules. Il ne savait s’il allait le pousser pour le rouer de coups de poing, pour le punir d’avoir enlevé sa fille, ou s’il se contenterait de lui tomber dans les bras.

Une parole d’Adelmie décida pour lui :

« Il est aisé de trouver Théophore lorsque celui-ci disparaît. Jour et nuit, il ne délaisse jamais son ami. »

Elle caressa la joue du jeune Groëe pour ajouter :

« Tu es loyal, Théophore. Il a de la chance de t’avoir.

— N’en soyez pas si sûre… » souffla-t-il tristement.

Adelmie lui répondit par un sourire qui valait plus que nombre de mots, et le jeune homme s’y soumit.

Lorsqu’ils quittèrent le cimetière et retrouvèrent Elzémie, Laval se porta vers elle pour lui prendre les mains :

« Alors, ma fille, tu arbores le nom de Groëe, désormais ?

— Oui, comme vous le souhaitiez. »

Laval réprima une toux qui aurait pu être un rire :

« Comme on le souhaitait, ça c’est un peu fort ! Nous avons tout fait pour vous marier, et ton idiot de prétendant a toujours tout fait pour nous mettre des bâtons dans les roues ! »

Il se tourna vers Théophore, qui se tenait en arrière avec Adelmie :

« Viens par ici, toi. »

Il le pressa d’un geste du bras, puis lui saisit une main à son tour :

« Je ne le voulais pas comme ça, ah non ! Ça, c’est sûr ! Mais il y a de nombreuses choses que j’espérais différentes, alors passons. Toujours est-il que je suis heureux de votre union, et que je vous donne ma bénédiction. »

Il leur referma les mains l’une sur l’autre :

« Voilà. C’est bien tard, mais j’aurais fait ma part en ce mariage. Soyez heureux, et pour les affaires, nous verrons plus tard. »

Si Théophore ne réagit pas, Elzémie retira furieusement sa main d’entre celles de son père et de son époux pour tempêter :

« Ah non, ça ne va pas recommencer ! J’ai pris le nom de Groëe c’est une chose, mais je ne suis pas une monnaie d’échange ! Fini le commerce entre nous. Tu m’entends ? Vous ne manigancerez plus avec Sylvert à notre propos ! »

Laval soupira.

« Tu peux soupirer, père, ça ne changera rien. Je suis partie une fois, je peux le refaire ! »

Le seigneur de Vignevaux secoua la tête avant de répondre :

« Non, si je soupire, c’est à cause de Sylvert. Plus de commerce, tu dis, alors j’espère que ta parole ne sera pas prédictive… Daogan est en bataille contre Hautesherbes. »

Il ajouta après un moment de silence :

« Si je ne puis lui prêter main-forte, je dois au moins lui écrire. »

***

« Dehors. »

Le mot s’avérait bref, l’ordre clair : le maître était de retour. Sa seule carrure, bien que décharnée, doigt pointé vers la porte, suffit à réduire à néant plusieurs semaines de cohabitation. La famille de paysans baissa le nez, puis rassembla ses maigres effets éparpillés dans la grande chambre. Dans la pièce voisine, les serviteurs se mirent eux aussi à replier la couverture miteuse qu’ils avaient étendue sur le lit à baldaquin.

« Quelle idée, Adelmie, que de laisser la roture vivre dans nos appartements ? Franchement… »

L’épouse du seigneur des lieux détourna le regard désolé qu’elle avait pour les paysans avant de répondre, mi-piteuse mi-vindicative :

« Lorsque Daogan t’a eu emmené et que Laurendeau est… tombé, je serais morte sans eux. Nous n’avions plus de nourriture, tout avait été pillé, ces rustres avaient tout brisé… Heureusement qu’ils étaient là ! Et puis, comme ces chambres ne servent jamais… Elles ne font que prendre la poussière ! Depuis quand ta bonne cousine Jaladelline n’a-t-elle pas quitté le confort de la capitale pour nous rendre visite ?…

— La question n’est pas là, trancha Laval. Peu importe que la chambre serve ou ne serve pas, peu importe qu’elle soit libre ou que tu aies pitié d’eux, c’est une histoire de principes. Des rôles sont établis, des castes ont été fixées pour que la vie se déroule au mieux. À nous de les respecter, que ça te plaise ou non. »

Laval souligna la fin de son propos en faisant tournoyer une de ses mains, signe indiquant aux paysans qu’ils devaient se hâter.

Adelmie s’enhardit tout de même d’une réponse :

« Que la vie se déroule au mieux ? C’est vraiment l’impression que te donnent les récents évènements ? »

Laval accusa le coup, davantage outré par le fait que son épouse ose le contredire que par le contenu de sa réponse. Il se reprit cependant bien vite et riposta avec hargne :

« Ces évènements, comme tu dis, ont été causés par Daogan, qui cherche à renverser l’ordre établi. Tu te ranges à ses côtés en accueillant la roture sous notre toit, tu te ranges aux côtés de l’assassin de notre fils ! »

Cette fois, l’attaque s’avéra trop personnelle pour qu’Adelmie réponde. Laval en profita pour presser de nouveau les paysans, même si son triomphe se voyait entaché par l’horreur que lui faisait éprouver sa dernière tirade.

Elzémie pénétra dans le couloir à cet instant, Théophore à son bras. Les fermiers, chargés de tous leurs effets, s’excusèrent auprès d’elle de l’encombrement qu’ils causaient, puis entreprirent de se tasser contre le mur afin de la laisser passer. La jeune femme les regarda s’activer, fixant avec incrédulité leurs paquetages.

Lorsqu’elle les quitta des yeux, ce fut pour marcher à grands pas furieux vers son père :

« Voilà à peine deux heures que tu es revenu, et déjà tu te permets de remettre en question tout ce que nous avons vécu sans toi. »

Pendant qu’elle poursuivait sur ce ton, Théophore croisa le regard des paysans. Il ne trouva rien d’autre à leur communiquer qu’un haussement d’épaules, auquel ils répondirent par un sourire gêné. Elzémie débarqua soudain en trombe au milieu d’eux, attrapa la lourde couverture qui les encombrait, puis la jeta avec hargne dans la chambre avant de clamer :

« C’est décidé : vous pouvez rester ici, papa est d’accord. »

Enfin, elle embrassa son père et Théophore d’un même regard :

« Ne restez pas là, le pli pour Hautesherbes ne va pas s’écrire tout seul ! »


Les deux hommes tirèrent le verrou derrière eux. Laval s’empressa de fouiller sa bibliothèque afin d’en extraire une petite clef, dissimulée par un ouvrage, et il s’en servit pour ouvrir le tiroir de sa commode. Il en sortit un flacon et deux verres.

« Liqueur de mûre ? » demanda-t-il en tendant un verre à Théophore.

Ce dernier acquiesça de la tête.

« Nous en buvions souvent, avec ton père, lorsqu’il venait me rendre visite. Il préfère le thé, pour sûr, mais rien ne vaut une bonne liqueur…

— Figue.

— Je te demande pardon ? s’étonna Laval en retirant le nez de son verre.

— Il boit du thé à la figue. J’étais jeune, mais je ne crois pas qu’il buvait du thé avant la mort de ma mère. Je ne suis même pas sûr qu’il n’ait jamais aimé ça. »

Il ajouta après une pause :

« Il ne boit pas du thé, mais sa mélancolie… »

Laval sourit avant de répondre :

« Alors, si tu veux bien, dégustons la nôtre ; Laurendeau aussi, aimait la liqueur de mûre. Je crois qu’il a bu son premier verre à trois ans, un jour que j’avais laissé la porte de mon bureau ouverte. J’ai retrouvé le flacon jeté au sol, et lui malade à en crever. Ah, la rouste qu’il s’est prise ! C’est depuis lors que j’enferme toujours ma bouteille… »

Ce fut au tour de Laval de marquer un silence.

« N’empêche, ça ne lui avait pas servi de leçon. Il a toujours aimé la mûre… »

Les deux hommes finirent leur boisson sans qu’aucune autre parole ne soit prononcée, perdus chacun dans leurs pensées, puis Laval fit claquer son verre sur le bois verni du bureau :

« Bon, il est temps de s’y mettre, ou alors Elzémie va nous retomber dessus. Ah, je te vois sourire, mais tu dois savoir dans quoi tu t’embarques ; elle ne tient pas son caractère que de sa mère ! »

Théophore hocha la tête :

« Les récents évènements l’ont énormément bousculée. Je crois que… elle en a assez de laisser les autres décider pour elle et de se laisser marcher sur les pieds. Elle veut pouvoir choisir pour ce qui la concerne.

— Et toi tu es trop doux, jeune Théophore, pouffa Laval. Elle va te dévorer tout cru. »

Le sourire du Groëe s’avéra mi-figue mi-raisin.

« Peu importe, je lui fais confiance. »

Comme le seigneur de Vignevaux levait un doigt moralisateur, prêt à objecter, le jeune homme se pressa d’ajouter :

« Je ne veux pas que mon père sache que je suis ici. Je vous aiderai à écrire, mais nous ne me mentionnerons pas.

— Quoi ? Mais pourquoi ? »

Théophore hésita un instant :

« Pour le punir, je crois. Je lui en veux d’avoir guerroyé contre Daogan.

— Et tu n’en veux pas à ton frère ?

— Si.

— Bon… comme tu veux. Je ne peux pas décider ce genre de choses pour toi… »

Laval s’installa confortablement, puis réfléchit, plume au-dessus de l’encrier. Il la trempa ensuite avant d’écrire tout en dictant à voix haute :

« Sylvert, Je ne sais pas par où commencer, tant les évènements se sont précipités depuis nos derniers échanges. Ton idiot de…

— Non. Plus neutre.

— Oui, tu as raison. Daogan a attaqué Vignevaux et l’a mis à sac. J’ai été capturé et mon fils Laurendeau a péri dans l’offensive en tentant de protéger la demeure familiale. Pour ma part, j’ai réussi à fuir Castel-à-bois, et c’est en regagnant mon domaine que j’ai appris l’attaque qui a eu lieu sur Hautesherbes. J’aurais voulu t’envoyer tout le renfort possible, mais nous ne possédons, hélas, plus aucune armée. J’espère… »

Laval se tourna vers Théophore :

« Merdasse. C’est par cela que j’aurais dû commencer. Par lui demander s’il est encore en vie… »

Le jeune aristocrate rit jaune :

« Partons du principe qu’il l’est. S’il ne l’est pas, de toute manière, il ne lira pas cette lettre… »

Laval opina du chef.

« J’espère que Hautesherbes aura tenu face à l’envahisseur mieux que Vignevaux n’a tenu. J’espère qu’il n’y a que peu de morts à déplorer dans tes rangs. J’espère que ta victoire aura été flamboyante ! »

Théophore prit le relais, et Laval se contenta d’écrire ce qu’il lui dictait :

« Tiens-moi informé de tout ce qu’il s’est passé depuis que nous n’avons pas communiqué. Ton ami, Laval Vignonel.

— Tu es sûr que je ne rajoute rien te concernant ? Ton père doit se ronger les sangs…

— Certain. Allons, signez, puis cachetez. »

Le seigneur de Vignevaux fixa un moment le jeune homme, qui conservait un visage fermé, puis s’exécuta.

« Attendez ! s’écria soudain Théophore.

— Tu as changé d’avis ?

— Non, demande simplement des nouvelles de Mélorianne.

— Et pourquoi je ferais ça ?

— Parce que je… heu… J’ai un mauvais pressentiment… »

Théophore ne trouva pas le courage de parler au vieil homme du pli qu’ils avaient reçu à Castel-à-bois, peu avant son départ. Celui qui accusait Daogan d’actes terribles sur sa petite sœur.

Malgré l’absence d’informations complémentaires, Laval rajouta le PS, puis cacheta le courrier.


« Rosilien ! »

Laval avait bondi à la porte à peine la lettre achevée.

Le serviteur se pressa pour sortir des nouveaux appartements qu’il occupait.

« Tu porteras ce pli à Hautesherbes, et fissa ! »

Le vieil homme repéra soudain le regard noir que lui jetait Elzémie depuis l’autre extrémité du couloir et se sentit obligé d’ajouter :

« S’il te plaît. »

Le serviteur s’inclina en une profonde révérence :

« Tout de suite, Monseigneur. »

***

Le serviteur revint peu après la tombée de la nuit, sans porter de réponse. Laval le pressa de questions pour se faire confirmer que Hautesherbes tenait toujours debout, que Sylvert y régnait toujours en maître, et qu’il lui avait bien remis la lettre en main propre. À la seule question de Théophore, qui concernait Mélorianne, il ne put pas répondre. Il leur expliqua en outre qu’un des serviteurs de la maison lui avait juré que Sylvert passait tout son temps avec un des hommes de Daogan. Il n’avait par contre pu leur donner son nom, qu’il ne connaissait pas.


Deux jours s’écoulèrent avant qu’une réponse ne leur parvienne. Elle ne tenait pas en un pli, mais en une bedaine épaisse, soutenue par deux jambons, qui demanda une collation en guise d’introduction.

Lorsqu’il fut rassasié, malgré sa déception visible devant le frugal repas qui lui avait été apporté, le Sénéchal Bélésaire Viqueford daigna enfin dérouler le menu de sa visite. Théophore, dissimulé derrière un rideau pour préserver le secret de sa présence ici, tentait de se montrer patient, mais il ne parvenait pas à empêcher son cœur de cavaler.

« Sylvert n’a pas répondu à votre courrier. Néanmoins, je suis venu vous informer de tout ce que vous souhaiterez savoir. »

Laval, qui trépignait depuis le début de la collation, s’enquit du tac au tac :

« Pourquoi n’a-t-il pas répondu ?

— Ah, heu… Sylvert est, comment dire, indisposé. Il passe beaucoup de temps en compagnie de son vert à ruminer.

— Son prêtre ?

— Oui, sinon j’aurais utilisé le mot "tasse", le concernant… En parlant de ça, d’ailleurs… »

Le Sénéchal leva son verre. Comme personne ne semblait réagir, il y versa lui-même le contenu de la carafe. De l’eau, à sa grande déception.

« Ce n’est pas ce que je voulais dire. Vous parlez d’un vert, alors que j’ai eu écho d’un Sauvage de Daogan…

— Ah… heu, oui. Il est vrai que le lieutenant Jérémiah passe aussi beaucoup de temps en sa compagnie, mais l’on veille toujours à ce qu’il soit reconduit au cachot à la fin de leur entretien. »

Laval perçut le choc que la nouvelle causait à Théophore au mouvement de la tenture. Le Sénéchal poursuivit :

« Mon avis sur cet homme a d’ailleurs bien changé depuis son arrivée. Savez-vous qu’il naquit à Chabamdour ? La même cité où ma mère mit bas votre serviteur… »

La courbette qui accompagnait la formule finit par une gorgée et une main glissée vers la dernière tranche de pain.

« Nous ne venons pas du même quartier, bien entendu, mais le hasard m’a fait sourire ! Je viens du palais, comme vous vous en doutez, alors que lui… »

La question de Laval tassa l’anecdote dans la gorge du Sénéchal :

« Et Daogan ? Il est toujours en vie ?

— Les soldats assurent l’avoir tué dans les souterrains, mais son corps n’a pas été retrouvé. Comme son jeune frère, d’ailleurs, dont… »

Ce fut la sortie en trombe de Théophore qui fit cette fois taire le Sénéchal :

« Il est mort ? Daogan est mort ?

— Tiens, quand on parle du loup ! s’exclama Bélésaire avec un large sourire. Votre père sera ravi de l’annonce ! Il me pressait de quérir de vos nouvelles à toute personne susceptible d’en avoir ! »

Théophore détourna les paroles du Sénéchal d’un mouvement de la tête avant de répéter :

« Daogan est mort ?

— Oui, je crois pouvoir vous assurer que oui. Le démon nordique tomba dans les souterrains de Hautesherbes… »

C’est le cul sur un banc que Théophore tomba, lui, à côté de Bélésaire qui lui passa le bras autour des épaules :

« Et je dois vous annoncer nouvelle plus grave encore, jeune Théophore… »

Le Sénéchal repoussa son verre pour ajouter à la solennité de l’instant. Le jeune aristocrate leva des yeux suppliants :

« Mélorianne ? »

Bélésaire hocha gravement la tête :

« Elle est morte… »

Commentaires

Bigre, un bien triste chapitre...
Mais Elzémie tire sacrément bien son épingle du jeu, tiens !
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mardi 18 août à 14h39
Elzémie en a gros ;)
C'est un chapitre pour lequel je pensais ne rien avoir à dire, et en fait il s'avère qu'il y avait beaucoup de choses à dire !
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mardi 18 août à 15h03
C'est l'heure des bilans^^
 1
mercredi 19 août à 08h15
Exactement !
 0
dimanche 23 août à 09h53