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Antoine Bombrun

jeudi 30 juillet 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 4 : Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Chapitre soixante-quatorzième

Le gibet paraissait désormais faire partie du paysage. Impossible de passer devant le palais Souverain sans le voir, d’une parce qu’il trônait au bas des marches, de deux car sa taille imposante lui prêtait la carrure d’une demeure bourgeoise.

Une plateforme s’élevait à quatre ou cinq mètres au-dessus du sol, accessible par un escalier sur l’arrière. Dressée en haut, la potence surplombait la place. Grimm avait voulu un édifice qui soit visible par tous, tant par la populace pressée à son pied que par celle demeurée dans ses bicoques. Les exécutions devaient être spectaculaires. Le plus reclus des habitants de la cité devait non seulement en avoir entendu parler, mais aussi les avoir aperçues. Il n’y avait que comme cela que la menace entrerait suffisamment profondément dans les cervelles. Le Sauvage avait confié l’élaboration du gibet à Ovront et Balm, les maîtres charpentier et forgeron, et le fruit de leur collaboration dépassait ses plus grandes espérances.


La place regorgeait de monde. À croire que toute la cité s’était rassemblée une fois de plus, mais peut-être était-ce en lien avec l’obligation de venir clairement formulée le matin même… Des ambulants profitaient de l’affluence pour faire fortune en se répétant qu’il n’y a pas de mal à se faire du bien, même dans des situations aussi graves.

Tout à l’avant, pile sous le gibet, se trouvaient la noblesse ainsi que la bourgeoisie de la capitale. Le conseil de ville s’y tenait donc au grand complet – même eux n’avaient pas réussi à refuser l’invitation – à l’exception du chef de la garde, Oöb Bromadon, en campagne avec Breridus. À leurs côtés, la noblesse du palais faisait piètre figure, car plusieurs d’entre eux se trouvaient au front – le départ au combat du bien visible Alphride Viqueford en avait d’ailleurs étonné plus d’un. Son neveu Eudes n’était pas resté esseulé durablement, étant donné qu’il s’était vite rapproché de Jaladelline Vignonel. Cette dernière, désœuvrée par le départ de plusieurs de ses intimes, n’avait pas refusé bien longtemps sa compagnie.

Bientôt, Alphidore de Pal se présenta au-dessus d’eux, leva les bras pour intimer le silence. La silhouette blonde derrière lui était aisément reconnaissable, malgré la tenue cannirnoskine qui remplaçait désormais les frusques élimées, traditionnelles des septentrions. Encore derrière, non loin des trois Sacerdoces, la douzaine de condamnés gardait la tête encagoulée.

La voix du Seigneur Souverain ne portait guère. De toute manière, même un orateur plus expérimenté n’aurait su se faire entendre de la place entière, tant elle était vaste et couverte de monde. Peu importait, selon Grimm, car le spectacle à venir aurait plus de poids que n’importe quel discours.

« Nous sommes réunis ici aujourd’hui pour punir un crime grave. Le meurtre, ou sa tentative, ne pourront jamais être acceptés, qui qu’en soit la victime. Pire encore, si ce meurtre vise à mettre en péril l’équilibre du pays !

« Quiconque s’en prendra à Grimm, mon nouveau conseiller, subira donc la peine de mort. Ce n’est pas en s’affrontant que nous ramènerons la paix en Cannirnosk, mais par les alliances et la sagesse. C’est donc pour l’exemple que… »

Eudes se détourna du Souverain pour faire face à sa compagne :

« Pffff, soupira-t-il, encore le même discours… Cela fait trois fois qu’il nous le ressort. Il ne paraissait déjà pas très crédible le premier jour, mais là c’est clairement de la mise en scène. »

Jaledelline sourit devant l’ennui de son compagnon :

« Il est important pourtant qu’il le répète. L’art de la manipulation ne passe pas toujours par la raison : il existe une différence entre convaincre et persuader. Dans tous les cas, néanmoins, il faut que le mystificateur indique au manipulé ce qu’il doit croire. »

Eudes fit la moue pour signifier qu’il n’était pas convaincu – ni persuadé d’ailleurs –, puis tendit le bras pour arrêter un ambulant. Un flot de pièces allégea sa bourse en échange d’un cornet de douceurs.

« Tiens, ma chère, prends ce qui te donne envie. »

L’aristocrate saisit un petit beignet, puis son compagnon rabattit le cornet contre lui, position que ce dernier ne devait plus quitter avant de finir immanquablement jeté au sol à la fin des exécutions, vidé de tout son contenu. Il déclara soudain, la bouche pleine :

« Médéric Fonlantrame nous avait entretenus un jour, quand cette guerre atroce n’avait pas encore défiguré la cité ni nos lignées, sur la nécessité de choisir un camp. Chacun, disait-il, devait trouver quelle cause soutenir lorsque viendrait le moment. Lui a choisi en partant soutenir l’armée de Breridus, de même que mon oncle. Pour ma part, ma position familiale ne m’en a pas offert la possibilité. Et me voici ici, à présent, à devoir supporter qu’un Sauvage prenne le pouvoir.

— Tu parles comme un couard, Eudes.

— Pardon ?! »

Le Viqueford manqua de laisser tomber son cornet d’étonnement.

« Je ne dis pas que tu en es un, car je te connais trop pour cela, mais je trouve que tu abandonnes bien facilement. Il n’y a pas de bon moment pour choisir un camp. Celui qu’ont saisi Médéric et Alphride te paraît peut-être plus aisé, mais il n’est en aucun cas le seul. Tu n’as qu’à choisir ton camp, Eudes, et ensuite tu trouveras le moyen de lui venir en aide… »

Eudes se fourra une paire de beignets dans la bouche pour se donner contenance, mais aussi pour s’offrir quelques secondes de réflexion.

« En tout cas, je ne viendrai pas en aide à ce Sauvage. Organisons une beuverie ce soir, ce sera une belle excuse pour ne pas respecter le couvre-feu ! »

Jaladelline rit sous cape :

« C’est déjà un premier pas ! »

Un grand silence au-dessus de leur tête fit cesser leur discussion. Ils levèrent les yeux pour découvrir qu’Alphidore avait achevé son discours et que Grimm lui-même, qui paraissait prendre très à cœur son rôle de bourreau, avait déjà décagoulé le premier condamné et le tirait par une corde. Celui-ci était un jeune homme d’une vingtaine d’années, dont les traits fins ne trahissaient pas la violence qui avait dû l’animer pour commettre un tel crime – enfin, tenter de le commettre. Il tremblait comme une feuille, tandis que sa pâleur n’avait d’égale que celle du beau cadavre qu’il ferait dans un instant. Les autres, derrière lui, paraissaient plus droits dans leurs bottes. Grimm avait certainement pensé que d’entendre leur camarade rencontrer sa dernière compagne les dériderait un peu – l’attente permet de mieux goûter au charme d’une mise à mort…

« Comment il s’y est pris, celui-là ? souffla Eudes.

— Poison. »

Elle ajouta après un coup de tête vers les autres condamnés :

« Visiblement, des soldats de la garde l’ont aidé à faire entrer le poison dans le palais. Si Grimm n’avait pas insisté pour avoir un goûteur, il serait mort à l’heure qu’il est… »

Le Viqueford hocha la tête, impressionné. Son attention ne quittait pas le gibet, tandis que Jaladelline ne cessait de jeter des coups d’œil vers le bâtiment le plus proche. Il s’agissait d’une demeure quelconque, qui n’aurait en aucun cas dû attirer ses regards. Elle ne fixa sa curiosité sur la potence qu’après avoir distingué un mouvement sur le toit de la bâtisse.

Grimm noua la corde avec lenteur, méthodiquement. Il vérifia à deux reprises que le nœud coulant fonctionnait bien, puis il le passa autour du cou du détenu. La voix d’Alphidore résonna :

« Kheu, je vous condamne à mort pour tentative de meurtre sur mon conseiller. Puissent les ancêtres vous pardonner. »

Alors qu’il commençait à lever la main pour donner l’ordre à Grimm de déclencher le mécanisme, un choc mat l’immobilisa. La flèche avait sifflé sur une grande distance avant de se planter à quelques centimètres de Grimm, sur la plateforme de bois.

Le Sauvage se jeta en arrière, vers l’escalier, où il rampa pour se cacher. Bien lui en avait pris, car un second projectile se ficha à l’endroit où il s’était tenu l’instant précédent.

« Gardes, attrapez-le ! »

Un des chefs de guerre, celui qui tenait rôle de chef de la garde en l’absence d’Oöb Bromadon venait de lâcher l’ordre. Les guerriers de Grimm n’avaient pas attendu ce signal pour s’élancer à la poursuite de l’assassin.

Le Sauvage surgit de l’escalier quelques secondes après, d’où il hurla de toute sa voix :

« Ne croyez pas qu’une nouvelle tentative sera plus efficace que les précédentes ! Et ne croyez pas non plus que cela m’empêchera de finir ce que j’ai commencé ! »

À peine avait-il achevé sa parole qu’il abaissa le levier de la potence. Dans un grincement, la trappe s’ouvrit et jeta le condamné dans le vide. Un craquement écœurant se fit entendre, étonnamment fort, puis le jeune homme ne fut plus qu’un poids sans vie qui se balançait lentement de droite à gauche. Grimm haussa le ton une nouvelle fois :

« Décrochez-le, que les autres le suivent ! »

L’agitation battait son plein, chacun tentant de se tasser sur le côté pour laisser passer des soldats. Seul Eudes enfourna calmement ses derniers beignets d’une traite en murmurant :

« Lorsque je vois ça, je me dis que choisir son camp n’a pas que du bon. Le pauvre bougre va être poursuivi, rattrapé, puis traîné ici dès demain pour y finir sa vie. Au moins, ça nous fera une sortie… »

Il se tourna vers Jaladelline pour quêter sa réaction, mais celle-ci avait déjà disparu.

***

« Qu’ils essaient encore, peu importe, ils ne m’auront pas ! Ce ne sont que les derniers soubresauts d’un cheval avant qu’il ne crève…

— Je n’ai que peu envie de vous contredire, intervint Rouge, car de poursuivre cette folie vous mènera rapidement aux ancêtres…

— Et cela nous convient tout à fait, ajouta Gris. »

Vert secoua la tête avant de prendre la parole :

« Pensez que nous ne soutenons pas un homme, mais un gouvernement, Sacerdoces. »

Son ton était sec. Il poursuivit d’une voix plus douce en se tournant vers le Sauvage :

« Dans cet objectif, je suis d’avis à ce que vous ne sortiez plus pour les exécutions, conseiller Grimm. Et même que vous ne sortiez plus du tout. Le peuple n’est pas prêt à laisser de côté cent ans d’Histoire… »

Le ricanement de Rouge résonna avant ses propos :

« Que vous ne sortiez plus du tout est une bonne idée. Le mieux serait même que nous vous enfermions dans une de nos geôles. Dans la Couronne de pierre, par exemple…

— Un cercueil ferait tout aussi bien l’affaire, foi de gris ! Même qu’on ferait des économies en alimentation… »

Grimm retira le front de sa main, où il l’avait jeté quand les Sacerdoces avaient pris la parole, pour rugir :

« Vous n’avez la vie sauve que grâce à Alphidore, qui m’a convaincu de laisser en place les vieilles institutions pour ne pas perdre complètement la confiance du peuple. Seulement, si je me plie pour l’instant à sa sagesse, je ne promets pas d’y contrevenir sur un coup de rage…

— Les despotes sont ainsi faits : tellement sûrs de leurs méfaits qu’ils n’entendent pas la voix de la sagesse. Breridus et vous êtes taillés dans le même bois, même si cela vous écorcherait de le reconnaître. »

— Ne me comparez pas avec ce tyranneau ! Tout ce qui l’intéresse est son propre succès, sa propre puissance. Je me bats pour les miens. »

Sa déclaration causa un blanc dans la conversation. Les Sacerdoces ruminaient qu’il n’avait peut-être pas tort, mais qu’ils préféraient tout de même lorsque Breridus conseillait.

Alphidore demanda soudain :

« Ma question va être bien naïve, mais je ne comprends pas pourquoi vous êtes ici. Si encore vous étiez venu avec une armée, je comprendrais mieux. Il ne nous reste que quelques dizaines de soldats dans toute la ville, vous auriez pu faire un massacre et prendre la cité. Mais là, vous n’êtes vous-mêmes qu’une maigre douzaine, la rumeur seule de votre sauvagerie vous maintient en vie en empêchant les habitants de vous tailler en pièce, et vous passez plus de temps à déjouer des complots contre vous qu’à nous imposer vos volontés. Alors pourquoi ? Est-ce que ça valait vraiment le coup ? »

Grimm ne répondit pas tout de suite : visiblement, la question n’était pas si naïve. Lorsque Rouge prit son inspiration pour parler, le Sauvage pressa tout de même sa réplique :

« Tout d’abord, je ne pensais pas votre gouvernement aussi près de la décadence. Je souhaitais, en faisant pression sur vous, posséder assez d’influence pour faire cesser vos armées. Hélas, je me rends compte que Breridus n’en a rien à foutre de vous et que vos armées savent très bien courir sans tête pensante. En bref, cette partie de mon plan a lamentablement échoué.

« Je pourrais partir et aller prêter main-forte à ma horde, vous allez me dire. D’une, les miens se débrouilleront parfaitement sans moi. Nous sommes des Sauvages, cela fait cent ans que nous nous battons sans ville, sans richesse et sans repli. Ce n’est pas aujourd’hui que nous faillirons. Pas maintenant que nous avons de l’espoir…

« En demeurant à Landargues, je ne redore pas l’image que les Cannirnos ont de nous, cela j’en ai bien conscience. Mais au moins je prive les armées de Breridus de position de repli. Ils n’ont d’autre choix que de rester en campagne, car aucune autre ville n’aurait assez de contenance pour les accueillir, et aucune autre ville ne se trouve de toute manière assez près. Les Sauvages ont l’habitude de combattre sans avoir de toit où se replier le soir, les Cannirnos non. À la longue, cette situation sera favorable aux miens. »

À nouveau, Grimm marqua une pause. Ses paroles faisaient tout leur chemin dans les têtes des hommes présents, conscients que Breridus demeurait leur seul espoir.

« Et puis, je pense vraiment que c’est par la paix que nos deux peuples trouveront leur place sur cette terre. Seulement, pour parvenir à façonner cette paix, il n’y a rien de plus efficace qu’une bonne guerre sanglante… »

Commentaires

C'est... une façon de voir les choses. Je reste très mitigée sur Grimm et ses objectifs, je n'arrive pas à savoir si c'est un méchant ou pas. Il est plutôt intéressant pour ça.
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mardi 4 août à 12h17
Tant mieux si tu le trouves intéressant ! C'est un personnage dont on entend parler depuis le début, mais qui n'apparait réellement que tard, et rarement. C'est peut-être pour ça qu'il est difficile de trancher...
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mardi 4 août à 13h48