3

Antoine Bombrun

samedi 18 juillet 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 4 : Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Chapitre soixante-treizième

Deux yeux bleus se posèrent sur lui.

Entre ses paupières entrouvertes, il distinguait vaguement le beau visage et la chevelure claire qui l’encadrait. Des traits qui lui semblaient familiers, mais que la fatigue ne lui permettait pas d’identifier.

Une seconde silhouette s’agitait plus loin. Elle tentait visiblement d’allumer un feu sans disposer de suffisamment de combustible ni d’expérience. Ce n’était pourtant pas bien compliqué : mousse et herbes sèches d’abord, brindilles ensuite, puis du bois plus épais pour finir.

La douleur lui rappela soudain l’offensive terrible contre Sylvert Groëe et ses alliés, leur escalade des remparts, leur assaut sur les rouges, la bataille qui avait manqué de lui coûter la vie. Et puis la course folle qui avait suivi. Soutenu, porté, traîné même par ces deux inconnues. Forcé à tirer sur ses plaies béantes, à galoper à travers les herbes hautes, les arbres et les racines, pour fuir les soldats et la mort.

Finalement, la mort n’aurait eu qu’à l’attendre au fond du bois : les mains qui pressaient la plaie en tentant de déchirer le tissu autour l’y mèneraient sans mal… Il sombra sur cette ultime pensée.


« Orphiléa, vite, il a perdu connaissance ! »

La jeune Helvival leva les yeux du tas de bois sur lequel elle s’acharnait à secouer son briquet :

« Quoi ? Mais… non, il ne peut pas… Je n’arrive même pas à faire partir une flamme ! »

Fleurienne jura à voix basse avant d’ordonner :

« Prends ma place alors. Vite ! »

Orphiléa lâcha le briquet pour la rejoindre.

« Pose tes mains sur le tissu ici, et presse au mieux. Le sang ne doit pas s’écouler de la plaie. Voilà, comme ça. Mais plus fort, appuie plus fort !

— Mais… je vais lui faire mal.

— Il mourra s’il n’a pas mal, alors appuie. »

Dès qu’il lui sembla que la jeune femme s’y prenait assez bien, la Demoiselle s’éloigna. Elle n’eut à observer qu’un instant le petit tas de bois sec pour comprendre qu’il manquait de combustible plus fin. Un détour plus avant dans les bois lui permit de ramener une brassée d’écorces couvertes d’une mousse jaunâtre ainsi que quelques branches mortes décorées de feuilles. Elle rassembla le tout, frictionna son briquet, puis souffla pour aviver l’escarbille.

Une flammèche s’éleva d’abord, que Fleurienne nourrit au mieux tout en l’attisant légèrement. Lorsque ce fut une flambée, elle put y ajouter des branches plus épaisses, tout en prenant bien garde à ne pas étouffer l’embrasement naissant.

La voix frémissante d’Orphiléa se fit soudain entendre :

« C’est bientôt bon ? Je peine à maintenir ma prise tellement j’ai les bras qui tremblent…

— Appuie encore, et peu importe la douleur, si tu veux qu’il vive ! »

Fleurienne bondit vers Relonor pour décrocher le poignard fixé à sa ceinture. Elle porta sa lame au clair dans les flammes.

« Ce n’est pas encore un brasier, mais ça suffira. Il faut que ça suffise ! »

Elle releva soudain la tête, inquiète :

« Il est toujours là ? »

Orphiléa regarda le visage de son père. Elle guettait la moindre inspiration, le plus petit mouvement, mais rien. Tout ce qu’elle distinguait, c’étaient les traits pâles qui faisaient ressortir les cernes et les traces de sang.

« Je ne sais pas. »

Fleurienne abandonna le poignard pour se précipiter vers le Seigneur de guerre. Elle appuya son oreille tout contre son nez, où elle demeura immobile plusieurs secondes :

« Il respire toujours. C’est faible, mais il est encore avec nous… »


La lame sembla mettre une éternité à chauffer. Les deux femmes auraient voulu que le métal devienne blanc, mais la relative chaleur du feu ne lui permit que de rougeoyer. Fleurienne transpirait à grosses gouttes, car les effets de la température étaient renforcés par les allers-retours qu’elle effectuait sans cesse pour aller chercher du bois.

Quand enfin le moment leur sembla venu, la Demoiselle peina à récupérer le poignard. Si seule la lame baignait dans les flammes, tout l’objet était brûlant, et même avec ses mains enroulées dans du tissu, la morsure du feu s’avéra féroce.

Dans sa course pour s’approcher de Relonor, Fleurienne fit tomber le poignard. La mousse fuma immédiatement et s’enfonça d’un bon centimètre. En dépit du grésillement inquiétant, la Demoiselle rattrapa l’outil au plus vite sans prêter attention aux brindilles qui y étaient restées engluées. Une marque noire demeura profondément gravée dans la mousse, mais l’aristocrate se pressa devant le Seigneur de guerre tout en repoussant Orphiléa d’une parole :

« Retire le tissu, vite. »

À peine la blessure exposée à l’air, les deux lèvres de la plaie s’écartèrent sous la poussée du sang, mais Fleurienne les pressa de nouveau l’une sur l’autre en apposant le poignard dessus.

La chair souillée siffla férocement, le sang chauffé éclata en bulles noires, puis la réaction se calma. Après avoir prié pour que la lame ne colle pas à la blessure, la Demoiselle retira le poignard pour le retourner et le plaquer derechef au même endroit.

L’odeur était insoutenable. Ceux qui osent la comparer à une viande sur le feu ne sont que d’odieux cannibales qui méritent la mort, réussit à penser Fleurienne, juste avant de se jeter sur le côté pour vomir.

Orphiléa, secouée de sanglots, s’effondra quelques mètres plus loin. Après s’être essuyée d’un revers de manche, la Demoiselle pressa un tissu sur son nez pour s’avancer. Plissant les yeux pour affronter les larmes, elle observa la blessure. La chair noircie, carbonisée, avait été déformée par la chaleur. La plaie apparaissait toujours finement, mais en grande partie dissimulée par deux bourrelets. Le sang, lui, ne coulait plus.

Fleurienne ne trouva alors plus de force pour se soutenir, et ses jambes cédèrent sous son poids. Elle s’affaissa à côté de Relonor.

***

La nuit tombait lorsqu’un mouvement les agita de nouveau. Le feu s’était éteint.

Orphiléa se redressa, puis s’approcha de son père pour lui prendre le pouls. Elle ne le trouva pas, et son propre cœur commença à battre la chamade. Avaient-elles fait tout cela pour rien ? Traversé le pays, risqué leur vie, mais surtout tant lutté pour écarter ce corps de la mort ?

L’esquisse d’une inspiration mit un terme à ses folles pensées : il était encore vivant.

Fleurienne s’éveilla à son tour. Elle aussi se jeta sur le Seigneur de guerre, mais sa compagne la rassura.

« Il faut le faire boire, déclara finalement la Demoiselle. On doit le nourrir, sinon il arrivera vite à bout de forces… »

Les femmes se mirent à deux pour le soulever légèrement et lui écarter les lèvres.

« Doucement, doucement. Il ne faut pas que la plaie se rouvre… »

Elles portèrent l’outre à sa bouche, firent couler un peu de liquide, mais ce dernier dévala le menton plutôt que de s’introduire par la gorge.

« Non, ça ne sert à rien. Il va s’étouffer si nous le forçons à boire alors qu’il est inconscient. Il faut le réveiller d’abord… »

Orphiléa se pencha doucement sur son père afin de lui caresser les tempes :

« Papa. Papa, il faut te réveiller. Tu dois te réveiller pour boire, c’est important… S’il te plaît, papa, il faut te réveiller. Allons, fais-le pour moi, je t’en prie… »

La voix de la jeune femme se faisait de plus en plus suppliante. Sans qu’elle sache vraiment ce qui l’avait déclenché, ses yeux se gonflèrent et de lourdes larmes glissèrent le long de ses joues jusqu’aux coins de sa bouche. Certaines chutaient encore davantage et s’écrasaient sur le corps inerte.

« Réveille-toi. Tu ne peux pas mourir, pas après tout ce que nous avons fait, après tout ce que tu as fait. Réveille-toi, je t’en supplie.

— Chut ! »

L’intonation de Fleurienne ne laissait nulle part à la discussion, mais Orphiléa se redressa tout de même, outrée :

« Non mais qu’est-ce qui te prend. Tu ne…

— Chut, je te dis. J’entends du bruit.

— Quoi ? Mais quel bruit ?

— Tais-toi. »

Le silence se fit et leur angoisse mua en une sombre réalité. La rumeur de pas se laissait bien percevoir, de même que des voix murmurantes.

« Il faut nous cacher. Ce doivent être des soldats de Sylvert… »

Comme les deux femmes cherchaient un abri, un gros taillis bien touffu s’offrit à leurs regards nerveux. Il n’était qu’à quelques mètres d’elles ; elles auraient le temps de s’y dissimuler.

Elles s’accroupirent auprès de Relonor, mais peinèrent à trouver comment le soulever. En définitive, elles saisirent chacune une aisselle et le tirèrent le toutes leurs forces. Le premier centimètre arracha une grimace au Seigneur de guerre, de même qu’un gémissement douloureux. Fleurienne cessa immédiatement de tirer, mais Orphiléa la tança vertement :

« Mais tire voyons. On ne peut pas le laisser là. »

La Demoiselle jeta un regard affolé à la tache sanglante qui paraissait grandir sur le torse de Relonor, puis vers les bruits qui se rapprochaient, et elle tira de nouveau. Quelques instants plus tard, elles avaient gagné l’ombre dense du taillis.

Fleurienne appuya le tissu sur la plaie, dont la jointure avait cédé sous la pression. Orphiléa chuchota :

« La douleur. La douleur l’a réveillé !

— Qu’il ne parle pas, surtout ! »


À nouveau, les deux silhouettes floues dansèrent devant ses yeux. Il ne comprenait pas les gestes qu’elles faisaient, pas plus que les mots soufflés. Seulement, il n’avait pas la force de bouger. Le grincement d’une armure attira soudain son attention : des soldats. Les pas pesants, le crissement des brindilles piétinées – son ouïe se trouva exacerbée. Les soldats marchaient dans une forêt. Ils étaient trois, peut-être plus. Lourdement armés. Jetés à sa poursuite, sans aucun doute. Son unique chance demeurait de passer inaperçu, car il n’aurait pas même eu la force d’en affronter un seul. Pourvu que mes deux compagnes ne fassent pas de bruit…


Pourvu que la douleur ne le fasse pas geindre, suppliait Fleurienne dans sa tête. Elle devinait l’ombre des trois soldats juste derrière le fourré. Ils observaient les restes de leur feu.

« Ça ne fait pas longtemps, clairement, mais je ne pourrai pas dire quand avec précision…

— Avant ou après la bataille ?

— Dur à dire…

— Eh, regardez là ! C’est du sang, non ?

— Clairement, oui. Il y a même un morceau de tissu avec. Un blessé était étendu là.

— Le sang est encore frais. Ça ne fait pas longtemps !

— Marchons alors. Ils n’ont peut-être pas encore rallié leur forteresse !

— Oui, plus on en rattrapera avant qu’ils ne la regagnent, plus prendre Castel-à-bois sera aisé ! »

Les soldats se redressèrent sur cette parole et poursuivirent leur chemin. La Demoiselle et Orphiléa eurent l’impression de pouvoir respirer à nouveau, comme si un poids immense leur avait été retiré de la poitrine.

La plus jeune s’accroupit devant son père, lui saisit les joues pour lui parler, tandis que Fleurienne fixait plus fermement le bandage afin de contenir l’écoulement du sang. Enfin, elle attrapa son outre pour la déboucher de nouveau.

« Il faut qu’il boive, Orphiléa. L’eau est plus importante que ton inquiétude…

— Il est brûlant. C’est la fièvre… »

Lorsqu’il aperçut l’outre, Relonor ouvrit goulûment la bouche. Il en prit une gorgée mais s’étouffa aussitôt.

« Redresse-le, voyons ! Redresse-le tout de suite. »

Les goulées suivantes furent plus sereines, mais Orphiléa retira bientôt l’outre :

« Il ne doit pas trop boire. Pas après tout ce qu’il a subi… »

De boire sembla lui redonner des forces, car Relonor ouvrit tout à fait les yeux. Il les observa toutes les deux, voulut dire quelque chose, mais n’obtint qu’un tremblement indistinct des lèvres. Sa tête retomba finalement en arrière. Il ferma les paupières et sombra de nouveau dans un sommeil lourd.

***

Durant les deux jours qui s’écoulèrent ensuite, les deux femmes passèrent leur temps à chercher de la nourriture à tour de rôle dans la forêt. S’il leur restait encore quelques denrées, elles ne pouvaient les partager avec Relonor, qui se trouvait trop faible pour manger. Elles lui donnèrent donc à boire le jus des diverses baies qu’elles cueillaient, ou bien mâchaient feuilles et insectes avant de lui faire ingurgiter la bouillie ainsi créée.

Malgré ce régime frugal, le Seigneur de guerre reprenait peu à peu des forces. Il parvenait désormais à rester appuyé contre un arbre si on l’y installait et murmurait même quelques mots. Cela ne durait que très peu de temps, mais il ne demeurait plus inerte, la respiration presque inaudible, comme pendant les premières heures.

Ce qui inquiétait surtout les deux aristocrates, c’était la fièvre qui ne voulait pas descendre. Relonor brûlait le jour comme la nuit, et ce malgré les linges mouillés apposés par Fleurienne et les ablutions régulières.

S’il leur parlait parfois, le délire de la fièvre ne lui avait pas permis encore de les reconnaître.

Au matin du troisième jour, alors qu’Orphiléa sillonnait le bois une fois de plus à la recherche de nourriture, Relonor fixa la Demoiselle pendant plusieurs secondes. Ses lèvres sèches refusèrent d’abord de s’ouvrir, puis s’agitèrent enfin dans un souffle :

« Fleurienne… »

Cette dernière ne put s’empêcher de sourire, des larmes plein les yeux.

« Oui, c’est moi. Comment te sens-tu, Relonor ? »

Il ne répondit rien, mais son regard ne la quittait pas. Ses pupilles tremblaient sous l’effet de la fièvre. Il forçait pour ne pas ciller, de peur de la perdre. Sa main se souleva avec lenteur, jusqu’à toucher la joue de la Demoiselle.

« Ton père t’a laissé sortir, aujourd’hui ? Hier, je t’ai attendue, mais tu n’es jamais venue…

— Mon père ? Mais, je… »

Son bras retomba soudain, comme s’il n’avait plus de force pour le soutenir. La violence du mouvement lui arracha une grimace de douleur.

Fleurienne se précipita pour lui attraper la main. Elle la lui serra doucement. Des larmes coulaient sur ses joues.

Il retira sa main.

« Breridus est ici pour te surveiller, j’imagine. Alors ne me touche pas, il rapportera tout à ton père sinon… »

Les larmes dévalèrent de plus belle sur le tendre visage de Fleurienne. Elle se pencha, cœur frémissant, puis posa ses lèvres sur celles du seigneur Helvival. Elle ne fit que les effleurer, mais ce fut pourtant l’instant le plus suave de toute sa vie.

Lorsqu’elle se redressa, Relonor s’était endormi. Elle craignait d’avoir rêvé, mais elle sentait encore l’âpreté de sa peau sur la sienne.


Lorsqu’Orphiléa revint, les bras presque vides, Fleurienne lui raconta ce qui s’était passé. Elle omit de mentionner le baiser, mais expliqua qu’il l’avait reconnue. La Demoiselle concluait qu’il devait se croire à Landargues, dans leur jeunesse, à une époque où ils n’étaient pas encore ennemis…

Relonor s’éveilla de nouveau au soir. Orphiléa se trouvait à ses côtés, tandis que Fleurienne tentait de préparer quelque chose à manger. Sans feu, car elles avaient peur d’attirer les soldats de Sylvert, sans nourriture, car la journée avait été pauvre. Cela s’avérait compliqué.

« Qui êtes-vous, jeune fille ? »

Orphiléa fut interloquée par la question. Comme il avait reconnu Fleurienne, elle s’attendait à être identifiée elle aussi.

« Je… euh, je suis Orphiléa…

— Enchanté. Pour ma part, je suis Relonor Helvival, fils du Seigneur de guerre. Fleurienne est-elle ici ? »

À nouveau, la question déstabilisa la jeune aristocrate. Elle n’eut pas le temps de répondre, car la Demoiselle s’interposa entre eux deux.

« Relonor.

— Fleurienne… »

Orphiléa avait déjà entendu des rumeurs sur la liaison qui les avait unis dans leur jeunesse, et le regard qu’ils échangeaient tous les deux en était la preuve flagrante.

« J’ai une robe dans mon sac. Est-ce que tu veux la voir ? »

Relonor sourit :

« La robe m’importe peu ; c’est toi que je voulais voir. »

Fleurienne rougit. Malgré les mésaventures qui les avaient unies depuis plusieurs semaines, jamais Orphiléa ne l’avait observée si mal à l’aise.

« J’en ai pour une seconde, dit-elle en se levant. »

Relonor l’observa un instant s’éloigner, comme envoûté par sa démarche gracile, puis il se tourna vers Orphiléa :

« Vous m’avez donné votre nom, mais je ne sais de quelle famille vous êtes membre…

— Je suis une… une Helvival, comme vous.

— Oh ? Mais pourtant…

— Je suis la fille de Wiljhelm Helvival, l’épouse venue des Marches, et de… de Re…

— Orphiléa ? »

Relonor ouvrait la bouche comme si sa mâchoire allait chuter dans l’herbe. En un instant, les années défilèrent dans sa tête. Il se souvint de Wilhjelm, il se souvint de Daogan, il se souvint de Breridus.

« Orphiléa… »

Il tendit les mains comme la jeune femme se jetait contre lui. Il l’empoigna malgré la douleur, la serra contre son cœur, la couvrit de ses bras protecteurs.

Fleurienne les trouva enlacés ainsi, comme elle revenait avec la robe achetée dans la boutique du marchand Octavin il y a ce qu’il lui semblait des années, lorsqu’elle avait négocié avec lui son transport dans une cuve. La beauté de la coupe, la rareté du tissu, les fils d’or qui dansaient sur le vert sombre de la robe, tout tranchait avec le visage défait de la Demoiselle, avec ses cernes soulignés par la crasse, ses cheveux mêlés de brindilles et de feuilles, avec le paysage même qui les entourait.

En l’entendant arriver, Orphiléa se décrocha de son père. Celui-ci leva les yeux, croisa ceux de Fleurienne. Elle lui sourit, timidement. Il resta de marbre. Le silence s’étira plusieurs secondes avant qu’il ne parle :

« Je crains de n’avoir fait une erreur. Mon crâne est un champ de bataille, plus désordonné encore que celui de Hautesherbes. Mais… à présent qu’Orphiléa est parvenue à y remettre un peu d’ordre, il y a une chose dont je suis certain. Dans ma jeunesse, j’ai été éperdument amoureux de toi. Dans une autre époque, si nous venions d’autres familles, nous aurions pu vivre tous les deux. Et nous aurions été heureux. Mais aujourd’hui, en ce temps et en ce lieu, j’aime Wilhjelm mon épouse, la mère de mes filles. Mon seul rêve, mon seul objectif est de les retrouver, de ramener au plus vite la paix pour les retrouver.

« Les retrouver, même s’il me faut pour cela détruire la famille Groëe, la famille Vignonel, ou surtout la lignée de Pal. Même s’il me faut te tuer. »

Relonor se tut sur cette parole. Fleurienne baissa la tête, tant pour échapper à son regard que pour dissimuler les larmes qui lui emplissaient les yeux. Elle découvrit sa robe, mise avec tant de fierté, et en rougit de honte. Qu’avait-elle espéré ? Qu’avait-elle même pensé ?

Elle la froissa de ses ongles longs. Elle aurait voulu la déchirer, la réduire en lambeaux et se lacérer elle aussi. Au lieu de cela, elle ne parvenait qu’à la chiffonner et à la tacher de grosses gouttes foncées.

Relonor reprit :

« Pour cette raison, pour cette raison et par respect pour Wilhjelm, je voudrais te chasser et ne plus jamais te revoir. Malheureusement, d’après ce que j’observe et ce que je comprends, tu as pris soin de ma fille – peut-être même l’as-tu sauvée. Et tu m’as sauvé, moi. Je ne peux donc raisonnablement faire preuve de tant d’orgueil en t’éloignant de moi. »

Il réfléchit un instant, puis déclara :

« Fleurienne de Pal. »

Le ton de sa voix avait changé, plus grave et puissant, si bien que la Demoiselle ne put faire autrement que de le regarder.

« Tu es libre de partir, et le plus loin sera le mieux, mais tu es libre aussi de rester. Cependant, quel que soit ton choix, je t’interdis de m’adresser la parole. »

Dès qu’il eut fini de parler, Relonor se tourna sur le côté, la tête à même le sol, et ferma les yeux. L’instant d’après, il dormait.

Fleurienne se retourna pour s’éloigner. Orphiléa aurait voulu la retenir, mais elle ne dit rien.

***

La première pensée d’Orphiléa, à son réveil, fut pour Fleurienne. Elle se tourna néanmoins vers son père et porta l’oreille à sa bouche afin de vérifier son souffle : il respirait toujours. Il ouvrit même un œil et sourit :

« Je ne vais pas y passer, ne t’inquiète pas. Je suis encore bien trop faible pour bouger, mais crois bien que je ne me laisserai pas tuer aussi facilement ! »

La jeune Helvival sourit à son tour avant de déclarer :

« Je vais aller chercher de quoi manger. »

Une voix venant de derrière eux lui répondit :

« J’ai ce qu’il faut, c’est bon. »

Après une pause, Fleurienne ajouta, comme pour gommer tout doute qui aurait pu subsister :

« Orphiléa. J’ai ce qu’il faut, Orphiléa.

— Fleurienne ! »

La joie de la jeune femme n’était pas feinte. Elle se précipita, mais la Demoiselle se contenta de lui glisser les aliments dans les mains avant de repartir :

« Je vais en chercher davantage. »

Orphiléa avait tout juste eu le temps de voir ses yeux rougis par les larmes et son teint maladif. Il lui avait semblé aussi repérer des croutes foncées sur ses doigts, mais elle n’était pas certaine d’avoir bien vu.

Le père et la fille mangèrent ensemble. Comme le Seigneur de guerre avait repris quelques forces, il parvint à mâcher lui-même la nourriture, tant que les morceaux n’étaient pas trop durs ni trop gros. Ils parlèrent longuement des Marches, de Wilhjelm et des deux petites. Ils avaient l’impression de vivre de nouveau quelques instants, comme si le malheur ne s’était jamais abattu sur leur famille.

Une fois le repas achevé, Relonor s’endormit aussitôt. Orphiléa l’embrassa tendrement sur le front, puis partit à la recherche de nourriture. Après un long moment d’errance, durant lequel elle ne trouva rien à rapporter, elle découvrit une tâche verte entre deux arbres. Elle ne sut d’abord ce que c’était et s’en approcha avec méfiance. Ce fut la brillance des fils d’or qui lui fit comprendre qu’il s’agissait de la robe de Fleurienne.

Elle l’attrapa pour la regarder, mais seul un pan de tissu en lambeaux lui resta en main. Elle détailla les déchirures et remarqua qu’elles étaient constellées de traces rouges : les blessures sur les mains de Fleurienne étaient donc bien réelles.


Le jour suivant, la Demoiselle, qui n’approchait plus Relonor mais qui l’observait de loin, vit que ce dernier demandait quelque chose à sa fille. Orphiléa fouilla dans leurs affaires et lui tendit du papier, une plume et un encrier. À peine eut-il attrapé les instruments que le Seigneur de guerre se mit à rédiger frénétiquement.

Lorsque Fleurienne s’enquit auprès de sa compagne sur ce qu’il faisait, celle-ci répondit qu’elle ne savait pas.

« Il m’a seulement demandé de quoi écrire », ajouta-t-elle en haussant les épaules.

Au soir, Relonor tendit la lettre à Orphiléa. Il prenait davantage de forces chaque jour, mais la concentration fournie durant la rédaction, de même que les mouvements effectués, paraissaient l’avoir vidé. Pâle et tremblant, il lui confia seulement en même temps que le pli :

« J’ai écrit une lettre pour Wilhjelm. Je lui explique ce qu’il s’est passé… avec Fleurienne. Je sais qu’elle ne m’en tiendra pas rigueur, mais je ne peux le lui dissimuler. »

Orphiléa voyait que le Seigneur de guerre peinait à maintenir les yeux ouverts, et pourtant, elle ne voulait pas le laisser dormir :

« Pourquoi est-ce que tu me la donnes ? Tu la lui donneras toi-même ! Non, je ne l’accepterais pas. »

Relonor lui glissa de force le papier entre les doigts avant d’ajouter :

« Je compte tout lui expliquer de vive voix, mais je te confie ce mot pour le cas où je n’en sortirais pas vivant. »

À nouveau, Orphiléa allait répondre, mais Fleurienne bondit soudain au milieu d’eux :

« Des gens arrivent ! Cachons-nous, vite ! »

Les deux femmes saisirent aussitôt Relonor sous les aisselles pour le traîner dans le taillis. Le guerrier grimaça, tant de crainte que sa plaie ne se rouvre que de douleur, mais la jonction tint bon. Ils n’avaient pas fait trois pas en arrière que deux inconnus pénétraient déjà dans la clairière. L’un d’eux soutenait l’autre, qui avait le crâne enrubanné de tissus crasseux. Ils s’immobilisèrent en les voyant, le temps de les observer avec méfiance, puis le visage du premier s’éclaira :

« Du monde, enfin ! Ah, on pensait ne jamais trouver de survivants ! »

Relonor souffla alors d’une voix faible :

« Renaud, c’est bien toi ?

— Merde alors ! Seigneur de guerre ? Je ne vous avais pas reconnu ! »

Les deux soldats se précipitèrent immédiatement auprès de leur maître.

« Vous êtes blessé ? Que vous est-il arrivé ?

— Ne vous inquiétez pas, mes braves. J’ai bien reçu un mauvais coup mais heureusement, ma fille et… et sa servante se sont bien occupées de moi ! Je reprends peu à peu mes forces !

— Votre fille ? Mais depuis quand… »

Il s’inclina devant Orphiléa :

« Je croyais qu’elle était aux mains des de Pal, à Landargues ? »

Relonor eut l’air embarrassé par la question.

« Ma servante et moi avons réussi à fuir juste avant mon mariage forcé, par chance. Alors je suis venue ici tout de suite pour retrouver mon père…

— Quel courage ! Un si long voyage toute seule ! »

Orphiléa n’eut pas à répondre, car Relonor s’interposa de la voix. Elle le remercia mentalement.

« Savez-vous ce qu’il est advenu de Castel-à-bois ?

— Non. J’imagine que Sylvert a mis la main dessus.

— Pas que je sache. Nous avons entendu certains de ses soldats qui parlaient de le reprendre. Je pense qu’il y a des rebelles dedans. La question que je me pose, c’est « qui » ? »

Renaud réfléchit un instant avant de répondre :

« Juste après la bataille, nous avons aperçu une troupe de paysans quitter les abords de Hautesherbes. Des soldats les poursuivaient, et comme Brunehault était blessé, nous n’avons pas pu les rejoindre. Je ne suis pas sûr de ce que j’ai vu, mais les paysans paraissaient être menés par une cavalière aux cheveux roux…

— Ayzebel ! Ça ne peut qu’être elle ! »

Renaud s’emporta :

« Si Castel-à-bois est entre des mains alliées, il nous faut la rallier tout de suite !

— Certainement pas ! », s’interposèrent Fleurienne et Orphiléa d’une même voix.

La Demoiselle se mordit les lèvres en se rendant compte qu’elle venait d’intervenir alors qu’elle n’était pas censée avoir voix au chapitre. Elle laissa Orphiléa poursuivre :

« Mon père est blessé trop grièvement pour se déplacer. Il est hors de question de risquer sa vie pour cela.

— C’est important, ma petite, tenta Relonor, ma vie ne vaut pas grand-chose à côté de…

— C’est hors de question. Un point c’est tout. »

Commentaires

Elles gèrent, les deux femmes. Pauvre Fleurienne, décidément...
 1
lundi 20 juillet à 03h45
J'ai vraiment eu beaucoup de peine pour Fleurienne, même si elle a clairement tenté de profiter des soucis de mémoire de Relonor. Et Orphiléa commence à s'affirmer, ça fait plaisir !
 1
samedi 25 juillet à 20h04
Yes, pari réussi ;)
 1
dimanche 26 juillet à 00h15