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Antoine Bombrun

jeudi 18 juin 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 4 : Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Chapitre soixante-et-onzième

La grille ne s’était refermée sur lui que depuis quelques heures, cependant, à le regarder, on aurait pu croire qu’il faisait partie du décor depuis toujours. Sale et émacié, en loques, le visage emprunt d’une mélancolie amorphe.

Les soldats l’avaient jeté sans ménagement sur le sol humide. Il s’y était affalé lourdement, sans faire l’effort de se recevoir avec les mains. Le nez dans la crasse, il avait gît longtemps. L’heure n’était plus à la bataille. Il l’avait perdue. Il l’avait perdue avant même de l’entamer…

Lorsqu’il avait remué, ça n’avait été que pour se rencogner contre le mur. Des toiles d’araignées piquetées de petits cadavres moisis frôlaient ses cheveux, mais il n’en avait cure. Bientôt, certainement, il leur ressemblerait – carcasse blanchâtre collée à la paroi suintante.


La grille s’ouvrit soudain devant lui. Des pas avaient précédé le grincement qui lui vrilla les tympans, mais il ne les avait pas entendus, trop noyé dans son apitoiement. La flamme chancelante de la torche l’éblouit, tandis que les gardes le saisirent par les bras afin de le redresser :

« Debout, mon gars. Le seigneur a besoin de toi. »

Jérémiah leur jeta un regard surpris :

« Besoin de moi ? »

Son chuchotis n’était qu’un croassement, mais un des soldats répondit pourtant :

« Faut croire. »

Le lieutenant aurait voulu demander pourquoi – quelle tâche pouvait-on bien lui confier ? –, mais il n’eut pas la force de formuler sa question.

Les gardes le traînèrent dans les escaliers, traversèrent quelques caves, puis sortirent à la lumière du soleil. Jérémiah s’étonna de voir que l’aube tirait sur sa fin. Combien de jours s’étaient-ils écoulés depuis la bataille ?

Toujours maintenu par les épaules, le lieutenant quitta la cour pour passer la grande porte. Un spectacle macabre l’attendait. Un champ de morts. La route, les prés autour, chaque parcelle de terre recueillait son cadavre. Jérémiah s’enquit de l’odeur mais rien ne lui sauta aux narines, alors il jugea que la bataille devait dater de la veille. Si peu ? Le temps lui avait paru si long… Ou plutôt, il aurait pu lui paraître long, s’il avait eu une quelconque conscience de son corps et de ce qui l’entourait.

Un vieil homme s’approcha de lui. Le lieutenant reconnut les couleurs de sa maison avant d’identifier ses traits : gris écaille, pour la lignée des pêcheurs, la famille Groëe. Des cheveux blanchis par l’inquiétude, aux rares traces grises au-dessus des tempes. Un visage fin, rongé par le souci. Deux crevasses fripées en guise d’yeux. Une élégance un peu dépassée, grotesque au milieu d’un charnier.

« Seigneur Groëe. »

Jérémiah s’était détaché de l’étreinte des soldats pour fondre genou en terre. Lui qui n’avait jamais trop plié l’échine devant la noblesse, il saluait avec respect ce vieil aristocrate dévasté.

« Lieutenant, répondit Sylvert avec une révérence un peu raide, même si ce titre ne veut plus dire grand-chose après ce qu’il vient de se passer. »

Le silence retomba. Yeux dans les yeux, les hommes demeuraient mutiques. La lèvre du seigneur tremblait légèrement. Une voix derrière lui reprit finalement :

« Nous avons besoin de votre expérience, lieutenant. »

Jérémiah tourna le visage pour découvrir une longue robe verte, dans laquelle nageait le prêtre Alcédias.

« Les soldats sont tombés hier par centaines, et j’ai besoin de vous pour identifier chacun des trépassés. Nous comptons les enterrer dignement. Que l’horreur et la rancune ne nous fassent pas perdre le respect que nous devons à tout homme, fût-il notre ennemi… Pour chacun, j’aurais besoin de son nom, si possible, et de son appartenance. »

Jérémiah acquiesça de la tête ; le prêtre lui fit signe de s’avancer. La voix de Sylvert le retint tout de même un instant :

« Mon fils… Faites-moi appeler lorsque vous l’aurez retrouvé. »


La corvée dura de nombreuses heures. Pour chaque cadavre, Alcédias notait sur un carnet le nom et les informations dont parvenait à se souvenir le lieutenant. Ensuite, il indiquait à la paire de gardes qui les escortait où emporter le macchabée.

Contre les rangées de pêchers, ou le long des champs saccagés, de larges tranchées avaient été creusées par un autre groupe de soldats renforcé de quelques serviteurs. Ces fosses accueillaient les dépouilles des insurgés de Daogan. Sylvert et son prêtre vert avaient voulu respecter au mieux les traditions, alors chacun se voyait enseveli avec ceux de son village, de sa tribu, ou de sa cohorte.

Les gardes grognaient à chaque cadavre, moitié outrés de devoir enterrer leurs ennemis, moitié accablés de devoir besogner après les horreurs de la veille. Heureusement, Alcédias comptait bien effacer toutes leurs imprécations par une bonne prière ainsi qu’une stèle pour chaque excavation, sur laquelle seraient gravés les noms des inhumés.

Tous les quinze ou vingt cadavres, Jérémiah devait se rendre au bord du ruisseau qui coulait non loin, afin de changer l’eau de son seau et de nettoyer son chiffon. La plupart des corps étaient en effet difficilement identifiables, tant à cause de la terre boueuse qui les recouvrait que du sang qui en maculait la plupart. Le lieutenant devait alors les débarbouiller pour reconnaître leurs traits. Frotter la chair durcie, les yeux fixes et les lèvres bleuies, jusqu’à distinguer l’ébauche de leur ancienne personne, se redresser avec difficulté et grommeler le nom au prêtre vert ; puis se repencher inlassablement vers un autre corps, vers un autre compagnon, parfois même un ami.

Lorsque les cloches sonnèrent midi, les deux hommes s’éloignèrent quelque peu du charnier pour croquer dans un morceau de pain. Le repas se révéla frugal, tant en aliments qu’en paroles.

Vers la fin de la collation, un soldat en armure lourde se présenta devant eux. Il se plaça entre eux et le soleil, puis salua dans le grincement de ses gantelets.

« Que nous vaut l’honneur, chef de guerre LeNoblet ? » questionna Alcédias.

Le nouveau venu ne daigna pas répondre, se contenta d’observer Jérémiah sans ciller. Le lieutenant, lui, gardait la tête basse. Le soldat ouvrit finalement la bouche :

« Sylvert veut savoir s’il y a du nouveau.

— Non, nous n’avons pas encore retrouvé Théophore. »

Jérémiah releva brusquement la tête en entendant le prénom du second fils de la famille Groëe :

« Théophore ? Mais… nous ne cherchons pas Daogan ? »

LeNoblet éclata d’un petit rire sec :

« Pourquoi donc rechercherions-nous le corps de ce barbare ? Il peut pourrir dans une fosse commune, peu nous importe ! Théophore, par contre, ne mérite pas une telle fin…

— Mais…

— Mais quoi ? Vous désirez lui rendre vos derniers hommages ?

— Non, ce que je veux dire c’est que… »

Jérémiah dut secouer la tête pour se remettre les idées en place. Bien sûr qu’il aurait voulu lui rendre ses derniers hommages. Et surtout, présenter ses excuses pour avoir failli… Mais ce qu’il avait à dire ne concernait pas Daogan, mais son jeune frère :

« Théophore n’est pas mort.

— Merci, mais nous n’avons pas besoin de vos suppositions oiseuses ! » s’emporta le chef de guerre.

Il jeta un coup d’œil sur Alcédias, puis ajouta avec un rictus de dégoût :

« Si c’est encore une de vos tentatives de manipulation, sachez que le pauvre Sylvert n’a pas besoin de cela. Il a perdu sa fille, alors ne jouez pas avec la vie de son fils.

— Quoi, Mélorianne est morte ? »

Le coup de poing fusa en même temps que la réplique, et Jérémiah se retrouva au sol, la lèvre fendue. Le sang perla sur l’herbe boueuse. Le lieutenant se prit à sourire : tous ces cadavres, et lui ne saignait qu’après la bataille.

« Ne jouez pas à l’idiot avec nous !

— Allons, LeNoblet, tenta Alcédias, calmez-vous, je vous en prie !

— La ferme. Je n’ai pas de conseil à recevoir de toi. »

Jérémiah se redressa lentement avant d’articuler :

« Ce n’est pas une supposition. Théophore n’est pas mort, tout simplement parce qu’il n’a pas participé à la bataille. »

Un sourire trembla sur les traits d’Alcédias, qui éclata bientôt de joie :

« Mais c’est merveilleux ! »

En un instant, il s’était redressé et courait à toutes jambes vers le palais, sa robe retroussée tenue des deux mains pour aller plus vite.


Jérémiah garda le cachot des jours encore, des semaines, peut-être plus. Dans le noir complet, bercé par la seule venue d’un garde qui lui jetait un quignon de pain ou un bol de soupe, le lieutenant perdit toute notion du temps.

Une éternité plus tôt, il avait terminé l’identification des cadavres, puis avait été enfermé à nouveau. Il n’avait pas retrouvé Daogan. Son corps faisait certainement partie de ceux qui ne portaient plus figure humaine. Ceux qu’un soldat enragé avait tailladés jusqu’à ce que ni nez ni bouche n’apparaissent plus sur le crâne ensanglanté. Ceux qu’un fléau d’armes vengeur, par trop de fois abattu, avait transformé en bouillie. Les combattants de Sylvert, peut-être même LeNoblet lui-même, avaient dû se faire un plaisir de le rendre méconnaissable…

Une éternité plus tard, la porte de la geôle s’ouvrit pour laisser place à deux soldats. Ils le soulevèrent, puis l’emportèrent sans un mot. En sortant des caves Jérémiah tenta de voir ce qu’il restait du charnier, mais on l’entraîna de l’autre côté. Une petite foule se pressa bientôt autour de lui, comme si tout le palais s’était donné rendez-vous dans la cour. Ce n’est qu’en découvrant la potence que le lieutenant comprit ce qui l’attendait.

Bien plus moderne que les fourches patibulaires de Daogan, le gibet ne supportait encore le poids que de Sylvert et du grand prêtre Emilphas. Les deux gardes firent monter Jérémiah par les marches de bois, puis l’abandonnèrent devant le maître de Hautesherbes, bras liés dans le dos.

Le vieil homme éleva une voix tremblante pour assener :

« Avant que justice ne soit rendue, certains points doivent être éclaircis. Deux questions, précisément, comme les deux trous qui me perforent le cœur – la béance laissée par l’absence de mes deux enfants… »

À nouveau, Jérémiah se sentit intimidé par la majesté ravagée du seigneur. Il s’inclina :

« Je vous écoute, et vous promets de répondre au mieux.

— Premier point, commença Sylvert en dressant un index tremblant. Vous dites que mon fils, Théophore, n’a pas participé à la bataille. Vous assurez qu’il a quitté Castel-à-bois peu auparavant avec sa jeune épouse et que vous ne savez pour quelle destination.

— Je vous jure que c’est la stricte vérité. Théophore a déserté la forteresse sans prévenir qui que ce soit. Ce sont les vigies qui nous ont avertis. Je ne sais où il est parti, ni pourquoi. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’il est parti. »

La réponse arracha une grimace au seigneur, mais il la contint tant bien que mal :

« Second point, poursuivit-il en ajoutant le majeur à l’index. Vous prétendez ne rien savoir de la mort de ma fille, Mélorianne. Vous n’avez pas participé à son enlèvement, ni à son assassinat.

— Je vous ju… »

La voix d’Emilphas claqua plus durement qu’un fouet :

« Mensonge. Mensonge et calomnie ! Nous avons reçu une lettre, signée de la main de ton maître ! »

Sylvert tendit un document rédigé d’une écriture maladroite, moucheté de taches et de trous.

« En voici la preuve. »

Après avoir parcouru le document, Jérémiah ne parvint qu’à balbutier :

« Non, non, ce n’est pas vrai. Daogan ne ferait jamais cela. Il avait trop de respect pour feu sa mère et les enfants qu’elle a porté en son sein. Il n’aurait jamais commis une horreur pareille ! Il a volé, il a tué, il a pu faire toutes les erreurs et toutes les conneries qu’un homme puisse faire, mais jamais, jamais il n’aurait touché à sa sœur ! »

L’hilarité d’Emilphas retentit à grands éclats :

« Les liens du sang l’en auraient empêché ? Laissez-moi rire, jeune homme, et regardez un instant le seigneur qui vous fait face. Son père ! Il a tenté à de nombreuses reprises de tuer son propre père ! Alors sa sœur…

— Daogan n’avait rien à foutre des liens du sang ! Ne comptait pour lui que la loyauté, ne comptait que l’amour. Il aimait Théophore pour sa loyauté, il aimait Mélorianne pour son innocence. Mais vous… »

Jérémiah pointa du nez le vieux Sylvert :

« Vous il vous détestait. Il détestait votre loyauté qui n’allait qu’à votre profit, ou à vos anciennes coutumes désuètes ! Il détestait que vous fassiez passer toute autre considération avant l’amour que vous devriez porter à vos enfants. Vous, il vous aurait égorgé sans doute aucun, mais jamais il n’aurait touché à sa sœur ! »

Le vieil aristocrate leva un regard terrible sur le lieutenant. En un pas, il se rapprocha du nez incriminateur, il dressa un bras, puis laissa mollement retomber sa main sur l’épaule de Jérémiah :

« Croyez-vous que son jugement aurait été aussi dur ?

— Hein, je… »

Jérémiah roulait des yeux éberlués. Il s’était emporté devant les accusations que l’on faisait peser sur Daogan, mais à présent il tombait des nues.

« Pensez-vous qu’elle aussi m’aurait détesté pour tout ça ? Que sa tristesse emplisse les océans, je m’en doute depuis longtemps. Je me suis même fait à cette idée, je crois. Je… je n’ai jamais été à la hauteur. Elle a toujours été plus habile. Je ne fais que marcher dans ses pas, sous mes airs de grand seigneur, je ne fais que suivre ses conseils que les années effacent peu à peu…

« Mais la haine ? En sommes-nous là ? La tristesse de mes erreurs l’aura tuée, je n’en ai guère de doute. Sa santé a périclité après que j’ai envoyé Euphème dans les Marches. Quelles qu’aient été les faiblesses de ce garçon, elle l’aimait pour ce qu’il était : notre fils. Notre brute de fils, notre idiot de fils, mais notre fils. Et moi, je n’ai jamais pu l’accepter. Je ne voulais pas un fils, je voulais un successeur. »

Sylvert posa sa deuxième main sur l’autre épaule de Jérémiah :

« Savez-vous combien de fois elle m’a supplié de lui permettre de revenir ? Combien de fois elle m’a imploré de lui écrire, de lui dire que je l’aimais, qu’il était toujours mon fils. De lui rappeler que sous sa croûte de guerrier Daogan, il demeurait Euphème Groëe, notre fils, et qu’il le demeurerait toujours… Combien de fois elle m’a adjuré de le faire, et combien de fois je l’ai déçue. Combien de fois ma seule réponse a été négative, si seulement réponse je donnais…

« Sur son lit de mort, encore, son dernier mot a été pour Euphème. Pour que je lui écrive, au moins pour le convier à ses funérailles, afin qu’il sente qu’il faisait toujours partie de notre famille. Mais, une fois encore, je n’ai écouté que ma bêtise. Elle a trépassé déçue. »

Les deux bras de Sylvert retombèrent le long de son corps.

« Elle savait que, sous son caractère dur, sous son entêtement, sous sa carapace de guerrier, Euphème restait un doux agneau. Elle devinait qu’en le laissant seul, qu’en l’éloignant, je ne ferais qu’étirer ses fêlures… Et, une fois encore, elle avait raison. Daogan a bouffé Euphème, et après avoir savouré un des membres de la famille, ce foutu guerrier a dévoré tout le reste. »

Jérémiah était si concentré sur le vieil aristocrate, dont les paroles paraissaient s’échapper sans contrôle de sa mélancolie, qu’il n’aperçut pas Alcédias qui sortait de la foule attentive et se rapprochait d’eux. Il ne vit pas non plus Emilphas, qui s’emparait de la grosse corde afin d’en vérifier le nœud coulant.

« Après Euphème, mon premier fils, après ma tendre épouse, Daogan a englouti ma pauvre petite Mélorianne. Si douce, si innocente, si… morte.

— Daogan ne l’a pas tuée, je vous…

— Je dis Daogan, mais il n’est qu’une image. Il n’est qu’une excuse. La cause de son décès, la cause de la disparition de ma chère petite, c’est… c’est moi. C’est ma bêtise, c’est mon entêtement. C’est ma fierté. C’est moi qui l’ai tuée. Je… je suis Daogan. »

La voix d’Alcédias renchérit derrière lui :

« Mon rôle est de vous conseiller, de vous soutenir, et j’ai échoué en cela. Moi aussi, je suis Daogan.

— Et moi, gronda Emilphas, je suis le bourreau de ce démon. »

Sans plus de parole, le grand prêtre passa la corde autour du cou de Jérémiah et la serra violemment.

« Grimpe sur le tabouret. »

Joignant le geste à la parole, Emilphas tira le lieutenant pour l’aider à se hisser. Perché sur le tabouret, Jérémiah embrassa la scène des yeux. Les serviteurs, les gardes qui se pressaient les uns sur les autres pour le voir mourir. Le chef de guerre LeNoblet, au premier rang, bras croisés. Sylvert et Alcédias, en face de lui, dont il rencontra un instant les regards, avant de sentir la corde se resserrer autour de sa gorge.

Comme Emilphas s’apprêtait à clore la cérémonie d’un coup de pied dans le tabouret branlant, Alcédias se mit en mouvement d’un coup et saisit au col le prêtre écarlate :

« Vous allez cesser immédiatement et faire redescendre cet homme. »

La suite fut grincée presque aux oreilles d’Emilphas :

« Je ne sais pas pourquoi, mais la présence de cet homme fait du bien à Sylvert. Il parle, il s’ouvre, il cesse de blâmer Daogan pour regarder la vérité avec sagesse. Vous ne pouvez lui arracher un si bon remède, alors épargnez-le. Réservons-lui la prison ! »

Le grand prêtre cracha à la figure de son homologue :

« Je ne suis pas un putain de médecin, je suis un rouge ! Alors foutez-moi la paix avec vos foutaises ! »

Il se libéra de l’étreinte du vert et se retourna vers sa victime :

« Lieutenant Jérémiah, puissent les ancêtres t’accueillir avec mansuétude. »

Une poigne ferme l’arracha de nouveau à son coup de pied et le retourna. Les joues d’Alcédias irradiaient d’un cramoisi jamais arboré auparavant. Ses paroles, dures et sans scrupule aucun, ne lui ressemblaient pas :

« Il y a quelque chose de louche dans la mort de Mélorianne. Jérémiah n’avait aucune raison de mentir. Il n’espère plus aucune rédemption. Au contraire, il aurait dû nous cracher sa fierté au visage. »

Emilphas repoussa de nouveau le vert d’un grand geste du bras, qui alla jusqu’à heurter Jérémiah. Ce dernier, surpris, en trembla sur ses appuis, fit rouler le tabouret, le rattrapa d’un orteil, tira, tira pour le retenir. Il resta un instant suspendu, entre la vie et la mort, crispé pour ne pas laisser filer son salut. Après une seconde où le tabouret demeura en équilibre, comme saisi par le doute, il glissa finalement. La corde et son nœud coulant prirent alors le relais dans le combat contre la gravité. Jérémiah commença à étouffer.

« Peu m’importe votre pressentiment : il n’est pas question ici de Mélorianne, mais de ce guerrier, jugé coupable pour ses actes de rébellion et de traîtrise !

— Ce guerrier, comme vous dites, est notre seul lien avec la vérité !

— Je vais vous la dire, la vérité : Daogan a égorgé la petite et lui n’a pas les couilles de l’assumer ! »

Jérémiah observait la dispute dans un lent balancement. La raucité du peu de souffle qu’il lui restait céda bientôt la place au grincement de la corde, et au battement de son sang dans ses oreilles. Même les vociférations des deux prêtres s’effacèrent devant cette mélodie binaire. Cette mélodie de la vie, de plus en plus lente.

Un cri lui parvint cependant. Il s’agissait du timbre de Sylvert, il en aurait mis sa main à couper. Les mots, par contre, traversèrent ses tympans tambourinant sans faire sens :

« Je repousse la sentence de cet homme, car son aveu est nécessaire dans l’enquête sur la mort de Mélorianne ! »

Aussitôt, des bras le saisirent pour le soulever, pour libérer sa trachée de l’étreinte de la corde, mais son corps mou s’affala sur ses sauveurs, toujours suspendu à la corde, et les derniers lambeaux de réalité se délitèrent en lui.

Commentaires

Sacré démarrage, j'ai vraiment eu peur pour Jérémiah !
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samedi 20 juin à 08h31
Fiou, quelle tension ! J'ai hâte que Sylvert apprenne ce qu'Emilphas et LeNoblet ont fait.

Et Daogan est forcément vivant, je le savais !
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jeudi 25 juin à 09h46
Tu crois que je n’ai pas eu la force de me débarrasser du (d’un des) personnage principal pour le dernier tome ?
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dimanche 28 juin à 10h56
Je pense surtout que c'est sacrément louche qu'on ne soit pas témoins de sa mort et que son corps n'ait pas été retrouvé !
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lundi 29 juin à 10h20
Bon, certes...
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mardi 30 juin à 22h22