5

Antoine Bombrun

mercredi 12 septembre 2018

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre trente-sixième

Daogan fut averti de l’arrivée de Relonor et de ses soldats bien avant que ceux-ci soient en vue de Castel-à-bois. Les éclaireurs lui rapportèrent la venue de cavaliers des Marches : une centaine en estimation, plus deux-cents hommes à pieds. Menés, selon toute logique, par le Seigneur de guerre lui-même. Selon toute logique, car aucun chef n’avait pu être remarqué. Relonor Helvival était passé maître dans l’art de se camoufler dans ses troupes, et les éclaireurs eurent beau chercher, ils ne trouvèrent aucun soldat assez remarquable en apparence ou en prestance pour pouvoir diriger le flot de chevaux et d’hommes en armes.

Le chef de Castel-à-bois rassembla ses guerriers et donna les autorités. Le lieutenant Jérémiah fut nommé responsable des archers, Estenius des fantassins et des piques. Lui, Daogan, veillerait à la bonne harmonie des mouvements. De plus, la prééminence resterait sienne. Toute directive de sa bouche ou de son bras devait prendre le pas sur un ordre, direct ou non, des autres meneurs. Les soldats se mirent en place et le silence s’imposa : on attendait l’ennemi.

En avant de la forteresse, sur la route étroite, les cavaliers des Marches apparurent dans un nuage de poussière. Ils s’immobilisèrent hors de portée de tir, leur masse emplissant le chemin à perte de vue. Un petit contingent se détacha et partit en avant.

« Relonor ! » s’exclama Daogan.

Mais, que fout-il, le Fot-en-cul ! Ce n’est donc pas une attaque ? Quelle ruse a-t-il encore inventée ! Il plissa les yeux pour mieux discerner les formes. Le premier cavalier semblait plutôt petit, le port de tête et la chevelure correspondaient. Aucun doute :

« C’est bien lui ! Ce n’est pas une farce ! Jérémiah, Relonor arrive ! Il vient parlementer ! »

Relonor fonça vers Castel-à-bois. Derrière lui chevauchaient Kaaomar et deux autres hommes. Marjobert, le chef en second, était resté avec la troupe. En l’absence du Seigneur de guerre, son autorité serait complète.

Relonor leva le bras à cinquante mètres de la grande porte et tira les rênes. Ses trois cavaliers l’imitèrent prestement. Il descendit de sa monture, ordonnant aux autres d’y rester juchés. Il s’avança à pied, sans armes, laissant Nereo qui l’attendait, immobile, confiant en son retour. La tête de Daogan apparut par-dessus le parapet :

« Que veux-tu, Relonor ? Je t’ai dit que je ne me rendrai pas. Nous ne sommes plus dans les Marches ; tu n’as aucune autorité sur moi. Et puis, tu m’as mis en retraite, je ne sais pas si tu te souviens… »

Le Seigneur de guerre sourit et retint un rire de manger sa tirade :

« Brave homme ! Tu m’en veux encore, on dirait…

— Abrège le bavardage, veux-tu ! s’échauffa Daogan. Pourquoi es-tu ici ? »

— En aucune manière pour une raison qui demande de ma part un excédent d’autorité. Si tu te tenais aux nouvelles de la politique, tu saurais peut-être que je n’en ai plus à revendre…

— Que veux-tu dire ? Ton père a fait une crise, c’est cela ? Papa a décidé que son petit était trop doux avec les sauvages alors que lui souhaitait de la bagarre ? Ou bien désire-t-il se garder le frère après que tu as pris pour toi la sœur ? »

Cette fois, c’était Daogan que le rire gagnait, mais lui n’avait pas la politesse de le dissimuler. Relonor passa outre et poursuivit :

« Le mal vient bien de mon père, mais tu chevauches contre le vent à propos des raisons ; il veut marier mon aînée au Souverain. »

Daogan resta un instant interloqué, puis répondit :

« Le désir d’un vieil homme. J’ai souvenir d’une discussion avec lui. Il n’apprécie pas trop ton épouse, si je me rappelle bien, son origine en fait… Il ne cessait de vanter ma sagesse. Comme si mon célibat était une idée à moi ! La blague ! De toute manière, il n’aura aucune réponse de la part des de Pal, trop fiers ces cons-là !

— Mon cher ami, je vois que tu es toujours aussi mauvais en politique… C’est pour ça que tu te retrouves ici, dans un trou avec quelques hommes, à combattre la noblesse tout entière.

— Et que viens-tu y faire, toi ? Tu me sembles bien loin des Marches pour quelqu’un que l’on n’a pas congédié !

— Allons, cesse de pleurnicher sur le passé. Je viens te proposer autre chose qu’une pauvre allégeance à un seigneur sans terre. Fleurienne complote pour ce mariage. Par lui, les de Pal cherchent à prendre pouvoir sur les Marches ; ils désirent l’influence intérieure comme l’extérieure. »

Daogan questionna, bourru :

« Ils veulent la couronne ?

— Oui. Et Breridus a compris qu’il fallait plus pour cela que simplement tendre le bras et l’attraper au-dessus du trône. Une fois le mariage décidé, il ne leur restera plus qu’à m’abattre pour se l’approprier.

— Breridus ?

— Oui, Breridus : le traître à la couronne, le félon de Landargues. Après ce mariage et mon assassinat, les de Pal n’auront plus aucune raison pour laisser Breridus à la Couronne de pierre. Si les Helvival tombent, ce ne sont pas les autres familles qui crieront au scandale ! »

Daogan parut enfin comprendre ou voulait en venir le Seigneur de guerre, et sa voix se brisa :

« Ils essaient de prendre le pouvoir… »

Relonor rit cette fois de bon cœur :

« Fine analyse ! Tu es bien un guerrier Daogan, ta révocation dans le Sud ne t’a pas fait changer… Ils veulent prendre le pouvoir, oui, et je ne peux rien faire pour les en empêcher… Rien de légal, en tout cas. Contre Breridus, je ne vois que l’affrontement. S’il est sorti de son trou – de sa tour – c’est qu’il a pensé une stratégie, une machinerie dont les rouages sont déjà en marche. Allions-nous, Daogan. À nous deux, nous déferons aisément ta famille et les Vignonel. Ensuite nous remonterons dans le nord jusqu’à Landargues et nous briserons Breridus. Nous détruirons la lignée de Pal, dont l’autorité n’a été que trop déformée depuis cent ans qu’elle se trouve en place. Qu’en dis-tu ?

— Une alliance ? Je vois tes hommes au bout de la route. Si vous êtes tous venus, c’est que tu ne doutes pas de ma réponse.

— C’est surtout que mon accord avec ton père est brisée. Le vieillard et le jeune Vignonel sont sous la coupe du chef de guerre LeNoblet – le chien de Fleurienne. Je n’ai rien pu faire pour les convaincre. Et puis, je ne vois pas pourquoi tu refuserais un tel accord… »

Le regard de Daogan se fit rêveur :

« Les Marches contre la noblesse ; une belle aventure !

— Une belle aventure comme tu dis, mais ce sera sans les Marches. Alphidore de Pal ne tardera pas à me retirer mon autorité sur le Nord, mais cela n’est pas le seul problème. La qualité de Seigneur de guerre impose une responsabilité : je suis le protecteur des Marches, et je ne peux les dégarnir, surtout avec mon père en gouvernance. Le vieil homme est chauvin ; pour lui, les sauvages sont et resteront l’ennemi.

— L’alliance avec Grimm est pourtant en bonne voix, non ? C’est d’ailleurs pour cela que me voici transformé en paysan du Sud…

— Elle se consolide chaque jour, mais en cent ans la guerre devient une habitude que l’on ne peut perdre aussi facilement… Je ne viderai pas les Marches, ce serait prendre un risque trop grand. Par contre, je peux essayer de retourner les familles nobles contre les de Pal. Si la trahison de Breridus est prouvée, les aristocrates se rebelleront comme un seul homme. Si je parviens à exploiter cette faille, peut-être pourrions-nous la transformer en précipice, où nous pousserons le félon de Landargues et les siens. »

Daogan ne répliqua pas tout de suite ; il réfléchissait. Puis, après plusieurs secondes de silence, il consentit à donner sa réponse :

« Tu as raison, je ne vois pas pourquoi je refuserais un tel accord… Entre. Entrez tous ! »

Relonor sourit encore. D’un geste du bras, il attira à lui tous ses hommes. La porte s’ouvrit et Relonor la passa à pied, Nereo s’avançant à sa suite comme tenu par une longe invisible.

Les deux-cents soldats du Seigneur de guerre pénétrèrent dans Castel-à-bois. Jérémiah en fut ému : Daogan était son ami et il l’accompagneraient où qu’il aille, mais il ne pouvait nier que les Marches lui manquaient. C’est quand même un sacré spectacle ! De voir le Seigneur de guerre qui entre – il a perdu ses titres, tout, mais pour nous, il reste le Seigneur de guerre, toujours ! – et tous les soldats qui se taisent, qui le regardent passer. Respect et vénération. Même les paysans de Geraint ; ils ne comprennent pas grand-chose, mais à voir l’allure de l’homme ils gardent leur clapet fermé et ils admirent.

Relonor et Daogan se serrèrent la main devant la porte. Derrière le Seigneur de guerre vint Marjobert, son second. Le lieutenant Jérémiah se porta en avant :

« Comment vas-tu, vieille branche ?

— Jérémiah, c’est donc dans le Sud qu’il faut se rendre pour te trouver ! Si je l’avais su !

— Ah ah, tu peux parler. Tu me parais aussi bien acclimaté que moi, ici ! Et ce bon vieux Kaaomar derrière, lui semble moins à l’aise ! »

Le Nordique s’avança vers Jérémiah – frappe dans le dos en guise de salut –, le mal du pays gravé sur son visage taillé à la serpe. Néanmoins, il ne se plaignait pas : le soldat avant l’homme. Il possédait l’amour des Marches, mais avant tout son tempérament.

Daogan les interpella :

« Venez dans le donjon, tous les trois. Et, Jérémiah, va me chercher Estenius et Ayzebel : réunion d’urgence. »

Le chef de guerre monta vers le vieux moulin. Relonor, Marjobert et Kaaomar le suivirent pendant que le lieutenant partait vers les baraquements. Quelques minutes plus tard, tout le monde se retrouvait dans le donjon, autour de la table et de quelques verres de vin. Daogan observa tous les visages, de plus en plus nombreux – cause de joie et d’inquiétudes… Il prit une inspiration puis commença :

« Relonor, voici Ayzebel et Estenius, qui dirigent les paysans. Ils possèdent le grade de lieutenants. Ayzebel, Estenius, voici Relonor Helvival, le Seigneur de guerre de la Cannirnosk, le protecteur des Marches. J’aurais aimé vous dire qu’il ne possédera que le grade de lieutenant, comme vous, mais je crois que sa qualité m’en empêche… Il sera donc chef de guerre, au même titre que moi. Ses compagnons, Marjobert et Kaaomar le Nordique, seront lieutenants. »

Tout le monde se salua brièvement, puis Daogan s’empara à nouveau de la parole :

« Voilà, maintenant que les présentations sont faites, parlons stratégie. Relonor, combien les Groëe possèdent-ils d’hommes ?

— Entre cinq-cent-cinquante et six cents. La dernière bataille a dégarni les forces de Sylvert et des Vignonel.

— Bataille ; Ah ah ah ! »

Daogan s’étouffa dans son gros rire, pendant qu’Estenius souriait de toutes ses dents.

« Certes… »

Le paysan dissimula son amusement avant d’intervenir :

« Disons six cents. Et vous, Relonor (Estenius s’attendait à voir le Seigneur de guerre tiquer sous ce diminutif, mais il voulait s’assurer qu’on le prendrait au sérieux et donnait ainsi le fond de sa pensée. Relonor ne réagit pas.), combien de soldats possédez-vous ?

— Trois-cents. Dont cent cavaliers.

— Donc nous avons en tout… Euh… »

Estenius réfléchit, mais il paraissait peiner à effectuer l’opération. Le lieutenant Jérémiah intervint :

« Six-cents hommes. Autant que la coalition.

— Votre calcul est trop simple, le contredit Relonor : les sommes que vous comptez ne sont que provisoires. Dès que Landargues saura mon retournement, ce seront des centaines de soldats supplémentaires qui accourront pour se jeter dans les bras de LeNoblet… »

Daogan tapa du poing sur la table ; les verres résonnèrent en réponse :

« Tu as raison, Relonor. Il nous faut donc attaquer en vitesse. Encerclons Hautesherbes demain matin et avant la nuit le seigneur des poissons se rendra ! Si nous le menaçons suffisamment, mon père ne tiendra jamais ; ce n’est pas un guerrier mais un marchand. Il voudra parlementer ! »

Estenius s’emporta à son tour :

« Et lorsqu’il viendra pour cela, nous le renverrons avec un poignard dans le cou ! Je me chargerai de le planter… (Il donna lui aussi du poing sur la table afin d’appuyer son propos.) Le règne des aristocrates est terminé !

— Arrête, paysan, gronda Daogan. Si mon père veut parlementer, nous le ferons. Nous combattons les nobles, mais avec honneur. Nous ne sommes pas des barbares.

— Cela ne t’a pas empêché de faire flécher ton père, il y a peu ! »

Daogan se dressa de toute sa hauteur ; la violence de sa colère repoussa la table d’un bon mètre. Le fracas des verres brisés ne suffit pas à couvrir le son de sa voix lorsqu’il souleva Estenius par le col :

« Honneur ! Tu connais ce mot ? Honneur ? À la guerre, tuer ou se faire tuer, voilà la règle. En dehors, d’autres lois régissent la vie. »

Estenius se débattit pour se libérer de la poigne du Nordique, en vain. Cela ne l’empêcha pas de proférer :

« Ou alors, c’est que tu ne veux pas faire de mal à papa ! C’est cela : non, le petit Euphème ne veut pas que l’on blesse son papounet ! »

Jérémiah sentit que la situation devenait hors de contrôle. Il attrapa le bras d’Ayzebel et se plaça devant elle pour la protéger. Celle-ci ne put retenir un hurlement de frayeur.

Daogan ne répondit rien, mais son poing vola. Il heurta Estenius en pleine face, marteau de chair contre la fine ossature du paysan : craquement sordide. Le corps d’Estenius se souleva et s’effondra sur la table. Daogan grimpa à sa suite, sans cesser de frapper et de hurler de toute la puissance de ses poumons :

« Ne me parle pas comme ça ! Je t’interdis de me parler comme ça ! »

Ayzebel glapissait. Elle repoussait Jérémiah aussi fort qu’elle le pouvait, mais le lieutenant la maintenait fermement. Il lui criait de cesser, qu’elle ne pourrait aider son frère et qu’elle se ferait blesser.

Marjobert et Kaaomar s’étaient déjà jetés sur Daogan pour le séparer du paysan. Du bras, Daogan envoya le premier à terre pendant que le second allait heurter une chaise après un coup de pied. Le chef de guerre releva son poing ensanglanté et allait l’abattre une fois de plus sur le crâne d’Estenius, mais la voix de Relonor le figea :

« Il suffit ! »

L’ordre était simple, la voix tranchante ; Daogan y obéit par réflexe. Quelques gouttes de sang perlèrent de son poing et s’écrasèrent sur la face du jeune homme, déjà écarlate.

« Il suffit. Qui sommes-nous pour nous castagner ainsi, des bêtes ? Les sauvages eux-mêmes ne font pas cela. Assieds-toi, Daogan. Ayzebel, emmenez votre frère à l’infirmerie. »

Tout le monde s’exécuta ; l’autorité de Relonor était absolue. La paysanne entraîna Estenius du mieux qu’elle le pouvait, Jérémiah tenta de l’aider, mais un regard noir de la jeune femme le repoussa.

Daogan essuya son poing taché sur ses habits pendant que le chef de guerre mettait un terme à l’échauffourée par le retour du dialogue :

« Si Sylvert veut parlementer, nous parlementerons. Nous ne souhaitons pas tuer tout le monde, mais en finir au plus vite pour aller affronter notre véritable ennemi plus au nord. Breridus de Pal. »

Tous hochèrent la tête, Marjobert demanda :

« N’y a-t-il pas un moyen pour que la famille Vignonel cesse le combat ? Elle n’est que peu impliquée dans l’affaire… »

Daogan souffla lourdement avant de répondre :

« Mon père en est conscient ; il organise un mariage entre mon frère et la fille Vignonel. Cela lui permet de resserrer les liens avec Vignevaux et de s’assurer la fidélité de Laval. »

Relonor leva brusquement la tête :

« Quoi ? Ce serait pour cette raison que le jeune Théophore est confiné dans sa chambre depuis plusieurs jours ? Il n’a pas le droit d’en sortir, mais je n’avais pas compris pourquoi… »

Daogan s’étouffa à cette idée. Il semblait avoir tout à fait oublié son altercation avec Estenius.

« Mon frère ? Enfermé ? Foutu Sylvert !

— Quand doit avoir lieu ce mariage ? s’enquit Relonor, qui paraissait réfléchir à toute allure.

— Dans trois jours.

— Parfait ! J’avais peur que cela ne soit dans trop longtemps. Perdre quelques jours est acceptable, surtout que, tant que je serai en vie, Fleurienne ne pourra se permettre de marier ma fille avec Alphidore… Empêchons ce mariage, et Laval Vignonel n’aura plus aucune raison de se battre ! Cela fera déjà une famille de moins à affronter ! »

Commentaires

J'ai hâte de voir la suite !
 0
jeudi 13 septembre à 15h30
Bientôt, bientôt !
 0
jeudi 13 septembre à 20h52
A chaque chapitre je me dis que la suite sera catastrophique.. je me le dis encore ici et ça me stress haha
 1
lundi 1 octobre à 20h57
Rhooo, non mais tout de suite ;)
 1
mardi 2 octobre à 18h24
J'ai légèrement raison quand même, je trouve.. ils sont dans la mouise ! :O
 1
vendredi 30 novembre à 18h20