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Antoine Bombrun

jeudi 30 août 2018

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre trente-cinquième

Gardomas ne savait ce qui l’impatientait le plus : la fatigue d’avoir dû chevaucher jusque dans les Marches profondes pour porter l’appel au secours de Wilhjelm, ou bien l’ennui qu’il ressentait à attendre depuis plus d’une heure devant porte close. Le palefrenier tentait de demeurer concentré sur sa respiration, afin de conserver son calme.

En face de lui, le regard morne, un garde ne cessait de s’assoupir. Chaque fois, le pauvre factionnaire crispait un peu les mains sur le manche de son arme, avant de redresser le cou. Mais, immanquablement, quelques minutes plus tard, ses yeux rétrécissaient et le manège recommençait.

Gardomas lui sourit légèrement ; il compatissait. Jamais je n’aurais pu me faire sentinelle… Guerrier, oui : je préfère affronter la mort que de m’ennuyer à mort. Sentinelle, plutôt crever !

Derrière la porte, plusieurs fois, il avait reconnu le timbre de l’épouse venue du Nord. Son cœur alors lui remuait la poitrine, mais une seconde seulement car la voix s’éloignait derechef. Du peu qu’il entendait, l’épouse du Seigneur de guerre paraissait vaquer à ses occupations habituelles, et aucunement se presser de le recevoir.

Depuis que le garde avait annoncé la venue d’un palefrenier du nom de Gardomas, Wilhjelm trépignait intérieurement. Elle aurait voulu le faire entrer tout de suite afin d’entendre ce qu’il avait à lui confier, mais cela était impossible. Tout d’abord parce qu’une femme de son rang ne recevait pas ainsi un serviteur, particulièrement si la chevelure de ce dernier trahissait une origine douteuse. Mais aussi, et surtout – car elle faisait ce qu’elle voulait, et régulièrement fi de la bienséance – l’autoriser à entrer sans l’avoir laissé patienter aurait attiré la méfiance et la suspicion. De qui, elle ne le savait pas, mais la Salope de Landargues était bien trop venimeuse pour n’avoir pas dissimulé d’espion dans ses gens.

Wilhjelm avait donc répondu au factionnaire de le faire attendre, et de garder un œil sur lui. Ouvert, de préférence, avait-elle voulu ajouter, mais elle s’était retenue. Ce genre de plaisanterie aurait fait des ravages chez les gens de son peuple, ici il faisait seulement honte.

Pendant plus d’une heure, ensuite, elle avait réprimé les gargouillis angoissés de son estomac, trié ses lettres, joué avec ses filles et même lu quelques pages d’un bon roman. Chaque seconde s’était révélée un supplice, durant lesquelles ses inquiétudes se tordaient en elle comme autant de serpents, rampaient dans les couloirs de sa raison et la mordaient insidieusement. Grimm était son frère, l’oncle d’Orphiléa, mais il aussi le Meneur des sauvages. Il était un Nordique, avec sa loyauté indéfectible envers sa famille ; il était un guerrier, prêt à tout pour défaire ses ennemis.

Certes, Grimm n’avait pas oublié les liens du sang – les cadeaux qu’il envoyait à ses nièces en fournissaient la preuve flagrante – seulement, avec les années d’éloignement, avec ce mariage entre elle et Relonor Helvival, elle espérait que ceux-ci ne se soient pas trop relâchés…

Sans parler des remords que Wilhjelm ressentait d’avoir dû faire appel à un sauvage. Elle avait épousé un Cannirnos, c’était donc à eux de la protéger, elle et les siens. Elle avait le sentiment de trahir Relonor en agissant ainsi, mais elle n’avait pu faire autrement. Son conjoint était parti, Rurik était devenu fou, il ne lui restait plus que Grimm… surtout si Fleurienne faisait partie de la manigance !

Soudain, l’épouse du Nord n’en put plus et referma son livre dans un claquement :

« Qu’on fasse entrer le palefrenier. »

Une servante se leva pour aller ouvrir la porte. Gardomas entra, l’air mal à son aise, et s’inclina. Il se redressa et s’avança de nouveau. Lorsqu’il se trouva à quelques pas de Wilhjelm, il opéra une dernière révérence et demeura accroupi. D’un coup d’œil, il observa les deux suivantes qui flanquaient l’épouse du Nord.

Wilhjelm pencha imperceptiblement la tête en guise de salut, puis sourit comme pour excuser la présence des deux demoiselles : il n’imaginait quand même pas qu’elle allait recevoir seule un étranger !

« Ma dame. »

Gardomas avait pris son ton le plus poli, mais il ne savait pas comment amener la chose. Finalement, Wilhjelm le pressa d’une parole, moins sèche que ce qu’elle aurait voulu :

« Que me voulez-vous ?

— Et bien, c’est-à-dire que… Je vous apporte les nouvelles que vous m’avez demandées.

— Et vous n’avez aucune réponse écrite ? »

Le messager grimaça :

« Non, je suis navré de vous décevoir. Croyez bien que j’aurais préféré, moi aussi… »

Et il ajouta dans une courbette :

« Ma dame. »

Puis, comme pour s’excuser, il poursuivit encore :

« Comme je ne sais pas écrire, je n’ai pu noter tout ce que j’ai appris. J’ai bien pensé demander à quelqu’un de le rédiger pour moi, mais j’ai préféré… Je veux dire, cela aurait été… inapproprié.

— C’est fâcheux. Mais qu’importe, parlez. »

Gardomas sembla décontenancé. Il hésita, regarda de nouveau les deux servantes, qui ne paraissaient même pas l’écouter, puis obéit :

« Bien. Je me suis rendu, comme vous me l’avez demandé, auprès de…

— Cessez, vous m’ennuyez déjà. Venez-en au fait : quelles sont les nouvelles ? »

Le cœur de Wilhjelm battait à tout rompre ; le jeu du secret ne l’amusait pas le moins du monde. Tout ce qu’elle désirait, c’était savoir ce qu’avait répondu Grimm, et le plus vite serait le mieux. Elle devait serrer les dents pour s’empêcher de grincer aux suivantes de quitter la pièce.

« Elles ne sont malheureusement pas si bonnes. (Gardomas se racla la gorge.) Votre… (Coup d’œil à gauche et à droite.) votre fr…

— Attendez ! »

La voix de Wilhjelm avait claqué comme un fouet. Les servantes en levèrent la tête, surprises.

« Mesdemoiselles, allez me faire chauffer de l’eau pour un bain, voulez-vous. Je m’ennuie et un peu de détente me sera bénéfique. J’écoute notre palefrenier, puis je vous rejoins. »

L’épouse du Nord se maudit intérieurement : elle en faisait trop, c’était gros comme une corsèque au milieu de la figure. Elle ajouta néanmoins :

« Je n’en ai que pour une minute, ainsi je vous prie de vous presser. Allons, on se dépêche ! »

Les deux servantes sortirent à petits pas, et Wilhjelm chuchota dès qu’elles eurent passé la porte :

« Je vous écoute, Gardomas. Et faites vite ! »

Les mots s’échappèrent alors à bride abattue hors de la bouche du messager, soulagé d’un grand poids avec le départ des suivantes. Il parlait si rapidement que les syllabes s’entrechoquaient comme des cavaliers trop pressés lors d’une charge, et ses phrases dérapaient sur le champ de bataille de sa langue :

« Votre frère refuse de vous répondre. Il m’a ordonné de vous demander depuis combien de temps les sauvages échangent des nouvelles par messager interposé. Je lui ai bien sûr opposé que vous ne pouviez vous rendre dans les Marches, que cela serait plus qu’incorrect, mais il n’a rien voulu savoir. Je suis navré. »

Wilhjelm demeura muette quelques secondes. Puis, consciente qu’elle ne devait pas faire durer la conversation si elle ne désirait s’attirer des observations un peu trop poussées sur sa conduite, elle asséna :

« Ça ne m’étonne pas de lui. J’aurais même dû y penser ; Grimm a toujours eu le caractère bien trempé et plein de respect pour les traditions. Il ne me laisse donc pas le choix. Je vous donne rendez-vous à minuit dans les écuries, Gardomas. À présent, vous pouvez disposer.

— Mais, je…

— Je sais que cela ne vous plaît guère et que ce double jeu vous rappelle une époque que vous préféreriez oublier, mais la situation est trop grave pour que je m’inquiète de vos sentiments. Sans vous, faire le voyage me serait impossible. J’en suis navrée, mais c’est un ordre. »

Gardomas s’apprêtait à répliquer, cependant, le retour d’une suivante ne lui en laissa pas le loisir. Il baissa la tête en signe de soumission :

« Très bien, ma dame, vous avez ma parole. »

Puis, après une ultime courbette, il se retira. La servante tendit le bras à Wilhjelm :

« Ma dame, si vous voulez bien vous donner la peine, votre bain est prêt. »

L’épouse venue du Nord se redressa à son tour et, le cœur battant à toute allure, elle se dirigea à pas lents vers le cabinet de toilette. Là, elle se déshabilla avant de s’immerger. L’eau se révéla brulante, mais elle l’appréciait ainsi, à la mode du Sud. D’un geste, elle congédia les servantes.

Le bain s’éternisa ; il y eut peu de mousse, mais beaucoup de pensées.

* * *

Il était tout juste minuit quand Wilhjelm entra dans les écuries. Gardomas l’y attendait, dissimulé dans la noirceur d’une stalle, les rennes de deux coureurs harnachés entre les doigts.

Il ne s’avança dans la lumière que lorsqu’il fut certain que l’épouse venue du Nord était bien seule. La lune joua sur le tranchant de son épée ; il chuchota, comme pour s’excuser :

« Il vaut mieux être prudent, ma dame. »

Joignant ses deux mains pour former un appui, il aida Wilhjelm à grimper sur sa monture. Cette dernière éprouva d’abord quelques difficultés pour trouver une position dans laquelle elle se sentait en équilibre. Puis, à humer l’odeur du crin, à suivre du bassin le balancement du cheval, à tenir entre ses doigts le cuir tanné des rênes, elle retrouva son assise de cavalière émérite.

Sa disparition, si elle était remarquée, ferait immanquablement scandale, mais l’épouse venue du Nord préférait ne pas y songer pour le moment : elle avait fait le nécessaire pour réduire les risques – en alourdissant la poche d’une servante d’une somme coquette en échange de la surveillance constante de sa chambre, où elle demeurerait alitée, malade.

L’autre inquiétude qu’elle dut rayer de ses pensées concernait ses filles. Ces dernières se trouvaient en sécurité et Wilhjelm les avait prévenues ; de son départ, non de sa destination. Elle leur avait aussi intimé la plus grande prudence. C’était tout ce qu’elle pouvait faire à présent.

Tout de même, elle ne pouvait empêcher les mauvais pressentiments de ronger son courage. Elle croisa soudain le regard de Gardomas, qui ne la quittait pas des yeux ; il sourit. Cette attention lui redonna du cœur au ventre : elle reviendrait dans quelques jours, protégée par le teint clair de sa chevelure des attaques des barbares, et elle affronterait alors la tempête s’il le fallait. Pour l’instant, d’autres préoccupations pouvaient emplir son esprit : sauver Orphiléa des griffes d’Alphidore de Pal.

Gardomas se hissa à son tour sur sa selle, puis ils partirent sans un bruit. Ils quittèrent le palais, Wilhjelm camouflée sous une longue cape à la manière du voyageur craignant le vent et le sable. Ils traversèrent Castel-de-pluie, ne croisant personne à cette heure tardive, puis sortirent de la ville fortifiée.

En remarquant les gardes, tapis autour de la grande porte, l’épouse venue du Nord s’autorisa une ultime pensée : Relonor reviendrait dans quelque temps lui aussi, et saurait apaiser le souffle du scandale.

Les deux voyageurs suivirent le chemin durant une lieue puis, sur un mot de Gardomas, ils s’en séparèrent pour s’enfoncer dans la plaine vallonnée. Ils y poussèrent leurs chevaux pendant des heures, Wilhjelm se laissant guider aveuglément par le palefrenier, ne sachant comment il pouvait bien s’orienter dans ces terres partout semblables. Peu avant le lever du soleil, Gardomas fit arrêter les montures dans une faible dépression, et brisa le silence du petit jour :

« À présent que nous nous trouvons assez loin de la civilisation, nous pouvons nous arrêter un peu. Abritons-nous dans ce trou ; nous ne serons pas remarqués facilement. Gardez tout de même votre capuche ; nous ne prendrons aucun risque inutile. »

Il dessella les chevaux et prépara une collation frugale composée de fruits secs et d’un peu de pain, qu’ils mangèrent en silence. Wilhjelm contemplait le paysage autour d’elle. Ces plaines, ces longues herbes remuées par le vent, de rares arbres rachitiques. Une étendue désolée, mais où un œil attentif pouvait trouver la vie. Parfois, un mouvement incertain ; museau pointé hors d’un terrier, ou trottinement d’un herbivore. Puis, plus exceptionnellement encore, la poussière d’une galopade lorsqu’un renard pourchassait sa proie.

Lorsqu’ils eurent achevé leur repas, Gardomas rangea pendant que Wilhjelm s’étendait à même le sol. Le vent était faible et elle s’endormit sans mal. Quelques instants plus tard, le palefrenier se coucha non loin d’elle et ferma les paupières à son tour.

Gardomas se réveilla en sursaut après une heure de sommeil : des bruits de sabots ! Il leva discrètement la tête hors de leur abri et découvrit une patrouille au loin. Il la surveilla le temps de juger leur allégeance, et leur direction, puis se dissimula de nouveau dans la cuvette. Une dizaine de cavaliers de la famille Helvival, probablement des gardes aux yeux de faucons qui exécutaient leur ronde. Rien de dangereux, car ils se déplaçaient vers l’est, et s’éloigneraient bien vite d’eux.

Gardomas observa Wilhjelm du coin de l’œil, mais celle-ci dormait à poings fermés, épuisée par la nuit de chevauchée. L’homme se recoucha et tenta de se rendormir. En vain ; il était trop inquiet pour cela, et le soleil restait bas dans le ciel lorsqu’ils repartirent. Gardomas dénicha bientôt un petit ruisseau où ils purent faire boire les montures et remplir leurs gourdes.

La matinée se révéla longue, monotone, silencieuse. Vers midi, le palefrenier immobilisa son coureur et fit signe que l’on s’arrêtait. Wilhjelm trébucha en descendant de cheval ; les heures de chevauchée lui avaient sapé les forces et affaibli les jambes. Ils mangèrent : pain devenu sec, viande salée et quelques fruits, puis repartirent sans tarder.

Le sifflement du vent, omniprésent, emplissait leurs oreilles plus que le son de leurs voix. Ils n’avaient pas échangé dix mots depuis le matin.

Quelques heures après, Gardomas aperçut quelques cavaliers au sud. Au moins douze montures que la distance empêchait d’observer précisément : impossible de déterminer leur camp. Les deux voyageurs galopèrent vers l’abri relatif d’une petite éminence, mais les nouveaux venus avaient dû les repérer, car ils voltèrent dans leur direction avant d’accélérer l’allure.

Gardomas hésita à fuir, mais il savait que c’était peine perdue. Quels qu’ils soient, Wilhjelm était trop fatiguée pour leur échapper. Le palefrenier grimpa donc le mamelon pour les observer à loisir. Après quelques instants, les yeux toujours dans le lointain, il articula à l’adresse de sa compagne :

« Nous avons de la chance, ils ne nous ramèneront pas à Castel-de-pluie. Ce sont des sauvages, de notre peuple. Enfin, si tant est que nous en ayons encore un… Restez derrière moi »

Wilhjelm ne répondit pas et le silence s’étira, bientôt fracassé par le galop des chevaux. Gardomas mit pied à terre en signe de soumission, imité par Wilhjelm. Cette dernière fixa le palefrenier, baissa les yeux, puis les tourna de nouveau vers lui :

« Merci pour tout ce que vous faites pour moi, Gardomas. Je sais que vous vous étiez juré de ne plus jamais jouer double jeu entre les deux peuples, alors je vous en suis reconnaissante. »

Comme elle prononçait ces mots, la troupe les entoura vivement. Les chevaux renâclaient d’excitation et les sauvages, visage fermé, se contentaient de les fixer d’un air grave.

Gardomas, après un hochement de tête et un coup d’œil pour Wilhjelm, jeta son regard dans celui du chef de la troupe. Les Cannirnos auraient immanquablement pris l’attitude pour une insulte, mais le meneur le reçut avec un petit sourire de satisfaction, les mains du palefrenier croisées dans son dos lui indiquant la soumission de l’inconnu.

« Que font deux voyageurs si loin dans le Nord ? »

La voix du sauvage était aussi féroce que son physique : grand et épais, un poitrail nu couvert de cicatrices et de divers tatouages. Le guerrier tenait à bout de bras une lourde corsèque – de ces armes d’hast si particulières aux barbares – qu’il maniait comme si elle avait été forgée de plume. Les autres cavaliers étaient habillés de manière plus conventionnelle, peaux de bêtes et cuir mêlé, mais armés tout aussi lourdement ; certains portaient même deux haches de jet sur le côté.

Le chef s’adressait à Gardomas, tandis que Wilhjelm demeurait drapée dans sa cape pour ne dévoiler ni son visage ni les formes de son corps. Le palefrenier répondit :

« Nous voulons voir Grimm. Nous avons pour lui un message de la plus haute importance.

— Croyez-vous donc que le chef de notre peuple a le temps et le loisir de rencontrer tous les voyageurs qui désirent lui parler ?

— Je ne le crois pas, non, approuva Gardomas en s’inclinant, mais je le sais suffisamment sage pour ne pas manquer les voyageurs dont la venue est déterminante.

— Tu me parais empli de confiance et d’orgueil, et cela ne me plaît pas. Que veux-tu à Grimm ? »

Comme le palefrenier hésitait, Wilhjelm rejeta son capuchon en arrière et s’avança vers le cavalier :

« Cet homme ne lui veut rien, c’est moi qui désire lui parler. Moi, Wilhjelm Helvival, l’épouse venue du Nord. »

Le sauvage demeura bouche bée. Son regard allait de Wilhjelm à Gardomas, de Gardomas à Wilhjelm. Tout habitant des Marches connaît l’histoire de Wilhjelm, sœur de Grimm. On la raconte le soir autour du feu et le jour lors des grandes chevauchées. Tout habitant des Marches connaît à la fois sa déchéance pour avoir fui avec l’ennemi, mais aussi l’amour que lui portait son frère.

Le cavalier garda le silence quelques secondes, puis ordonna d’un ton sec :

« Suivez-nous, je vais vous mener à Grimm. Mais, surtout, ne tentez pas de ruser ou de me fausser compagnie, vous finiriez étendus dans les grandes plaines. Les charognards ne verraient aucun mal, eux, à votre venue par ici… »

Il fit reculer sa monture et guida sa troupe, se retournant tout de même pour menacer :

« Et s’il s’avère que vous m’avez menti sur votre identité… »

Wilhjelm pâlit mais s’inclina, puis Gardomas l’aida à grimper sur son coureur pour suivre les cavaliers.

* * *

Wilhjelm se présenta devant Grimm les yeux baissés. Chez les sauvages, les femmes étaient inférieures aux hommes, plus encore que chez les Cannirnos. Comme toute leur société se basait sur la guerre, la brutalité décidait de la place que l’on occupait dans la hiérarchie. Or, si les hommes se comportaient souvent plus terriblement et implacablement que les femmes, ils étaient surtout naturellement plus vigoureux, donc supérieurs.

Grimm, quant à lui, s’était révélé le plus féroce de tous. Il était donc le chef. Non qu’il soit grand ou particulièrement imposant, seulement, il dépassait tous ses adversaires en technique et en vitesse.

À le voir ainsi debout devant sa tente, vêtu de peaux de bêtes et armé de sa corsèque, Wilhjelm retrouva des souvenirs depuis longtemps tenus à l’écart. Les abris mobiles, les enclos et les chevaux, les hommes en armes et les femmes actives autour des feux ; oui, tout est pareil qu’alors… Dans leur jeunesse, le père de Wilhjelm et de Grimm avait affronté le chef pour prendre sa place. Il l’avait vaincu et on l’avait accepté comme nouveau Meneur. À sa mort, dans une embuscade tendue par Rurik Helvival, la tradition voulait que le pouvoir passe à son fils, Grimm.

Dès le lendemain, les prétendants se pressèrent pour combattre le jeune homme : ils espéraient le défaire comme son père avait défait son prédécesseur. Grimm dut vaincre et tuer plus de douze adversaires parmi les siens avant d’être réellement accepté par son peuple. Depuis lors, il gouvernait sans que l’on s’oppose à lui et il le faisait avec sagesse.

Plusieurs années après la mort de son père, Wilhjelm avait rencontré Relonor Helvival. Celui-ci venait de vaincre une armée de Grimm et poursuivait les fuyards. Il avait réussi à embourber la plupart des troupes du sauvage et à les contourner, pénétrant du même coup à l’intérieur de leurs terres. Il voulait atteindre leur chef et poussa jusqu’au village nomade principal, celui que dirigeait le grand Grimm. Contrairement à nombre d’autres Seigneurs de guerre, Relonor ne s’attaquait habituellement pas aux civils, les laissant vivre comme il laissait la vie aux soldats qui se rendaient, les employant comme serviteurs ou ouvriers. Il se contentait d’exécuter les chefs et les résistants.

Pourtant, cette fois, il en avait décidé autrement. Il savait qu’il ne trouverait pas Grimm dans ce village, car le Meneur des Sauvages se dressait toujours aux premiers rangs des affrontements, mais il était venu occire tous ses conseillers et sa famille. Il comptait par cette action rendre fou de colère le jeune chef et le pousser à la faute. Il espérait le voir attaquer avec une armée mal préparée, il espérait le vaincre : il n’en fut rien.

Relonor et ses hommes sillonnaient donc le village lorsqu’il croisa Wilhjelm. Tout de suite, leur regard les ficela l’un à l’autre, comme si un simple coup d’œil avait suffit à les unir. Une dizaine de Sauvages se campaient à proximité, hommes et femmes, des enfants même les fixaient durement, mais c’est devant elle que Relonor mit pied à terre. Il lui demanda :

« Femme du Nord, je cherche les dirigeants de ce village.

— Il n’y a qu’un dirigeant ici ; Grimm.

— Indique-moi où je peux trouver ses conseillers, ses amis et sa famille.

— Alors vous vous adressez à la bonne personne ; je suis Wilhjelm, sœur de Grimm. »

Le dialogue était froid, car Relonor et Wilhjelm combattaient, chacun de leur côté, un même ennemi, plus implacable que Grimm lui-même. La jeune femme, bien qu’elle se veuille fière, trembla lorsqu’elle s’enquit :

« Vous venez pour m’exécuter ? »

Relonor ne répondit rien, mais hocha la tête.

« Alors, faites ce que votre devoir commande. »

Wilhjelm posa genoux en terre devant lui pour lui offrir son cou, qu’elle dévoila d’un geste de la main. Relonor se tenait au-dessus d’elle, épée en main. Il dressait sa lame quand un cor sonna. Trois coups brefs.

Le Seigneur des Marches laissa échapper un juron : une armée arrivait. Conséquente, s’il se fiait au nombre de sonneries. Il ordonna à ses troupes de manœuvrer pour s’interposer, le temps de finir ce qu’il avait commencé. Puis, comme ses soldats se précipitaient pour prendre place, l’appel d’un second cor fit tourner la tête du Seigneur de guerre : une deuxième armée, venant de l’opposé. Relonor cracha quelques grossièretés : il ne pouvait pas se permettre d’engager le combat contre deux hordes ici, pas en plein territoire ennemi. Il s’était enfoncé si loin dans les septentrions que toutes les tribus sauvages finiraient par le prendre en tenaille pour l’écraser. Il devait fuir.

Relonor fixa un instant la femme à ses pieds, soumise, cou nu, puis rengaina son épée. Il remonta en selle. Quelques ordres brefs lui suffirent pour organiser la retraite, mais le retentissement d’un troisième cor lui fit suspendre toute parole. Trois armées, ça ne pouvait plus être un hasard : Grimm s’était laissé enliser volontairement. Depuis le début, son plan était de l’attirer dans le Nord extrême pour l’annihiler avec ses troupes restées en retrait. C’était un piège !

Wilhjelm releva la tête pour dévisager le chef ennemi qui se tenait immobile, pensif. Elle le vit élaborer une stratégie et donner des ordres rageurs.

« Les derniers, avait-il ajouté. Grimm ne se jouera plus de moi ainsi ! »

Il allait partir, mais jeta un ultime regard sur Wilhjelm. Il ne parvenait à se décider. Il leva la main pour indiquer quelque chose à son second, mais baissa finalement le bras et donna des talons. Sa monture s’élança.

« Vous ne survivrez pas. Ils vont tous vous tuer. »

Relonor se retourna. Toujours à genoux, l’étrangère le fixait d’un regard qu’il ne parvenait pas à comprendre. Il fit volte-face et proféra comme on lance un défi :

« C’est ce que nous allons voir ! »

Il allait repartir, mais Wilhjelm le retint de nouveau :

« Ils vont tous vous tuer, vous aussi je veux dire. Il n’y a qu’un moyen pour vous en sortir… »

Elle se leva et fit un pas vers lui. L’évidence éclot dans l’esprit de Relonor : une ruse de pleutre. Une ruse aussi vicieuse que celle pour laquelle il était venu dans ce village. Il réfléchit un instant encore, la regarda, puis s’avança vers elle à nouveau. Autour de lui, les sonneries de cor s’emballaient, signe que les ennemis approchaient dangereusement.

Soudain, il avait pressé son cheval vers elle et avait ordonné :

« Grimpez. Et pas de surprise, ou je n’hésiterai pas ! »

C’était ainsi que Relonor Helvival avait pu échapper au piège tendu par Grimm, exhibant Wilhjelm comme un porte-étendard, mais surtout, c’était ainsi qu’avaient débuté les amours du Seigneur de guerre et de la sauvage…

Wilhjelm sourit : grâce à cela, des échanges avaient commencé entre les deux cultures. Commerce, politique… Bien sûr, la guerre venait souvent rougir cette entente, mais le lien était créé.

* * *

Grimm s’avança vers elle, qui se tenait à terre devant lui, soumise. Wilhjelm eut l’impression de faire un bond dans le temps : plus de quinze ans qu’elle ne l’avait pas vu. Pourtant, elle peinait à trouver en lui le moindre changement. Toujours svelte, finement musclé, avec son regard dur, son nez en bec d’aigle, la raideur de ses lèvres. Et ses yeux, d’un brun très clair, qui rappelaient la teinte de sa chevelure.

Si, ses cheveux scintillaient moins ; ils avaient terni avec le temps et le soleil. Lorsqu’il se rapprocha, Wilhjelm lui repéra aussi quelques rides au coin des yeux.

Grimm fit le tour d’elle, de son mutique pas de félin, puis il retourna s’asseoir.

Wilhjelm tremblait. Elle ressassait intérieurement la même phrase :

« Le lien était créé. Le lien était créé. »

Elle se la répétait inlassablement, comme un enchantement. Mais, insidieusement, une pensée opposée s’infiltrait un peu plus dans son espoir : et si, au contraire, le lien avait été brisé ? Pour elle du moins, le lien entre elle et son peuple.

La voix de Grimm trancha ses réflexions :

« Que me veux-tu ? »

Wilhjelm frémit – il n’avait même pas porté ses doigts à ses lèvres, en guise de salut – mais ne se démonta pas. Si elle voulait avoir la moindre chance, elle devait la jouer à la sauvage. Seule sa sauvagerie serait récompensée. Pas son respect, que son frère verrait comme une faiblesse importée des Cannirnos. Elle leva la tête et fixa Grimm farouchement :

« Tu sais très bien ce que je veux. Je viens pour que tu m’aides à sauver Orphiléa. Je ne supporterai pas qu’elle épouse un de Pal.

— Et pourquoi moi, le Meneur des sauvages, je voudrais t’aider ? De Pal, Helvival : tous des Cannirnos ! »

Il avait craché ce dernier mot comme une insulte.

« Faut-il que je te remette en mémoire ton enlèvement volontaire par ce Relonor, ton mariage avec lui ; ses enfants qui sont aussi les tiens ? Ma sœur ne se serait pas laissée dérober ainsi, elle aurait préféré mourir. Elle connaissait nos coutumes, elle ne les aurait pas bafouées.

— Je sais que je t’ai déçu, Grimm, mais je reste ta sœur. Les liens du sang sont ce qu’ils sont et c’est à eux que je fais appel. Aide-moi à sauver ma fille, à sauver mes filles, à sauver tes nièces…

— Je connais nos coutumes, moi, aussi je servirai les liens du sang. J’aiderai tes filles. Mais pour toi, je ne ferai rien.

— Merci, mon frère, merci mille fois ! C’est tout ce que je voulais ! »

Wilhjelm se redressa pour s’avancer vers Grimm, mais celui-ci la retint d’une phrase :

« Dis-moi ce que je dois faire, puis tu t’en iras. »

Le visage de l’épouse du Nord se ferma, mais elle ne perdit pas la face :

« Rien pour l’instant. Le mariage n’est pas encore décidé officiellement et je ferai tout pour qu’il ne le soit pas. Tu n’auras à agir que si j’échoue dans cette tâche. Je veux simplement, si Gardomas fait sortir mes filles de Castel-de-pluie, ou si je t’écris pour te demander de les sauver, savoir que tu les emmèneras le plus au nord possible, que tu les protègeras comme tu le ferais avec ta propre fille. Comme tu le faisais pour moi alors que nous étions encore jeunes. »

Grimm hocha la tête avec lenteur :

« Bien. Je ne décevrai pas les liens du sang : je les protégerai. Maintenant, quitte ce village et n’y reviens jamais. »

* * *

Rurik avait profité de la maladie de Wilhjelm. Le plan avait germé dans son esprit dès qu’il avait su que sa bru ne sortait pas de ses appartements. Il s’était alors fait propre et beau, avant d’aller toquer à la porte de la jeune femme.

Les deux ne parlaient habituellement pas beaucoup : Rurik était bourru, elle rêveuse. Ce n’était pas qu’ils n’avaient pas d’affection l’un pour l’autre, mais plutôt qu’une trop grande différence d’âge et des centres d’intérêt trop divergents les empêchaient d’entretenir une véritable relation.

Lorsque la porte s’entrebâilla et qu’Orphiléa passa la tête dans l’ouverture, les traits tirés par l’inquiétude, Rurik demanda :

« Je peux ? »

La jeune femme avait semblé hésiter un instant, puis avait laissé entrer son grand-père. Tout en cherchant une chaise où s’asseoir, Rurik s’était enquis du teint de sa petite fille :

« C’est la maladie de ta mère qui t’inquiète ? »

Orphiléa hocha la tête avec une seconde de retard.

« Ne te tourmente pas. Elle est solide, Wilhjelm, et rien ne l’abattra ainsi ! Et puis, sa servante dit qu’elle ne veut pas voir de médecin, donc ça ne doit pas être trop grave… »

Orphiléa opina de nouveau du chef.

Un silence embarrassé prit place entre le vieil homme et sa petite fille. Comme aucun des deux n’ouvrait la bouche, il devint de plus en plus désagréable, jusqu’à ce que Rurik le tranche en deux :

« Que penses-tu du mariage ? »

Orphiléa ne parvint à cacher son étonnement. Elle sourit, rougit, baissa la tête :

« Je pense que c’est une très belle chose. Qu’un homme et une femme brûlent l’un pour l’autre, c’est beau.

— Et tu y penses ? »

Orphiléa rougit de nouveau :

« Mère dit qu’il ne faut pas.

— Je crois qu’elle a tort. Tu es jeune et jolie.

— Elle aussi me dit cela. Elle ajoute qu’un jour un homme brûlera pour moi. C’est sûrement vrai, j’espère seulement qu’il brûlera assez fort pour m’atteindre, sans pour autant se consumer entièrement.

— Ta mère a raison sur ce point.

— Oui, un jour. Quand je serai vieille peut-être : comment un homme pourrait-il me désirer s’il ne m’a jamais vue ? Je reste enfermée ici tout le temps et mère dit que les romans où les princes tombent amoureux d’un portrait peint ne sont que foutaises… Cela réduit le champ d’action.

— Je crois en effet que ces histoires ne sont pas très réalistes… (Rurik sourit.) Mais cela t’arrivera.

— Oui, un jour…

— Non, pas un jour.

— Que veux-tu dire ?

— Pas un jour. Je veux dire que… Bon, écoute Orphiléa, je vais te dévoiler un secret qu’il ne faut répéter à personne. Ai-je ta parole ?

— Oui, grand-père. Sur les ancêtres !

— Euh, ce n’est peut-être pas la peine d’aller aussi loin… Enfin, cela conviendra. Il existe bel et bien, cet homme qui brûle comme tu dis. Il existe dès maintenant. Non, ne fais pas la moue. Je ne peux te dévoiler son nom, cela est encore secret, mais je peux te promettre qu’il existe.

— Est-ce vrai ?

— Oui, sur les ancêtres. »

Orphiléa regarda Rurik, sourit, se reprit, sourit de nouveau. Elle éclata de rire, écarlate :

« Comment est-il, grand-père ? »

Elle n’avait pas réussi à demander cela à voix haute, et sa voix ressemblait à celle d’une souris timide.

« Surtout ne le répète à personne, mais c’est un homme jeune, important. Un qui saura te plaire. »

Orphiléa se calma d’un coup. Elle avait les yeux brillants.

« Qu’y a-t-il, ma petite ?

— Pourquoi, s’il existe, pourquoi mère et père ne veulent-ils pas me marier ?

— Ce n’est pas par méchanceté, tu sais. Ce n’est pas qu’ils ne veulent pas, mais ils préfèrent te garder avec eux. Ils ont peur pour toi. Ce n’est pas de la méchanceté, c’est de l’amour. Alors, promets-moi que tu ne diras rien à personne. Je m’occupe de tout et, lorsque ce sera prêt, je te dirai et nous partirons pour le Sud. De te voir mariée et heureuse tes parents n’auront plus peur. Tu es la première, c’est compréhensible qu’ils aient des doutes. À nous deux, nous allons leur montrer le chemin à prendre ! Tu veux bien ?

— Oui grand-père, cela me convient !

— Mais surtout…

Rurik porta son doigt à ses lèvres.

« Je ne dirai rien, ajouta Orphiléa avec un air espiègle : sur les ancêtres. »

Le vieil homme sourit et le silence retomba.

Commentaires

C'était bien de vivre la rencontre entre Relonor et Wilhjelm
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jeudi 13 septembre à 13h20
Wilhjelm accède désormais au club restreint de mes personnages préférés. Elle est brave et réfléchie, et même s'ils la sous-estiment et la bousculent, elle se bat pour les siens... oui, je l'apprécie beaucoup.

Rurik, quel profiteur ! Allez Relonor, reviens vite !
 0
lundi 13 mai à 15h50
Je pense que c'est quelqu'un de vraiment droit et qui fait de son mieux avec sa situation particulière... qui ne lui facilite pas les choses !

Par curiosité, quels autres personnages font partie du club ?
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lundi 13 mai à 18h27
Oui !

Dans ce club, en plus de Wilhjelm, on trouve Relonor, Jéremiah et Théophore, hé hé.
 0
mardi 14 mai à 02h08
Ça va, ça reste du classique !
 1
mardi 14 mai à 06h32