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Antoine Bombrun

jeudi 12 juillet 2018

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre trente-deuxième

Un claquement de bottes à l’unisson réveilla Théophore, qui dormait sur le montant de la fenêtre. Il s’était assoupi accoudé sur le montant, puis, dans son sommeil, ses bras avaient glissé pour pendre vers l’extérieur, sa tête reposant contre la pierre de la traverse. Il reprit conscience dans un sursaut, le nez dans le vide, et s’éloigna d’un bond de la croisée. Au loin venait une troupe immense ; plusieurs centaines d’hommes au moins, à en juger par le halo de poussière qui enveloppait l’ost en marche. Le bruit de leur avancée, bien que fin, presque inaudible, tonnait avec le vacarme d’une forge dans les oreilles du pauvre Théophore, habitué au calme fade de Hautesherbes et au gazouillis lointain des oiseaux. Car si les jardins de la place-forte grouillaient de guerriers en tout genre, les abords de sa fenêtre, qui donnait sur les champs, n’accueillaient pas âme qui vive.

« Les hommes des Marches arrivent ! Monseigneur, les hommes des Marches arrivent ! Ils sont en vue depuis la cour, ils seront là d’une minute à l’autre ! »

Sylvert Groëe réprima le sourire qui essayait de gagner ses traits et réprimanda un peu son serviteur pour calmer sa propre joie :

« C’est bien, Astien, merci. Mais point n’est besoin de venir ainsi en criant comme si vous aviez inventé le couteau à couper le beurre. Allons, au lieu de vous exalter, allez donc me chercher le chef de guerre LeNoblet, je vous prie ; il doit certainement se trouver dans ses appartements.

— Bien, monseigneur. »

Le taciturne Relonor se leva du fauteuil dans lequel il était enfoncé jusqu’à la taille. Un pâle contentement éclairait sa face, preuve du bonheur que lui causait l’entrée en scène de ses soldats : le confort du sud commençait à lui plaire, cela sentait mauvais !

« Vous voyez, Monseigneur Groëe, je vous avais assuré que mes hommes arriveraient avant qu’il ne soit midi. Ils avaient ordre de venir au plus vite et ont traversé toute la Cannirnosk d’un bon pas, sans s’attarder, comme les voyageurs en ont pourtant l’habitude, dans les auberges du chemin. »

Dans l’esprit du vieil aristocrate, la tirade se résuma à un déterminant et il répondit vertement :

« Ce ne sont pas vos hommes, Relonor, mais les miens sous votre commandement. Il est de plus évident qu’une fois arrivés ici, ils passeront sous mes ordres. Vous ne dirigerez quant à vous que les soldats à votre solde. »

Le Seigneur de guerre accusa le choc avec grâce :

« Messire, cinq-cent-cinquante hommes des Marches seront sous peu devant vos portes. Trois-cent-cinquante sous votre étendard et deux-cents sous le mien. J’ajoute à cela les cent cavaliers qui ont fait route à mes côtés.

— Deux-cents pour vous ? Pour moi, cela en fait quatre-cents avec ma garde personnelle. Sans compter les deux-cents chevaliers lourds du chef de guerre LeNoblet. Et vous Laurendeau, à combien s’élèvent vos troupes ?

— J’ai sous mes ordres deux-cents hommes d’armes, répondit le jeune noble en rougissant, dont la plupart ont été rappelés par mon père spécialement pour vous, seigneur Groëe.

— Bien, cela nous donne un total de plus de mille soldats. De quoi renverser le pays si nous le voulions ! Avec cela, Euphème ne pourra faire autrement que de se rendre, ce n’est pas avec ses cinquante cavaliers qu’il pourra nous résister ! Sans vos frayeurs, Relonor, il y a longtemps que nous aurions enfoncé ses défenses !

— Laissez-moi vous détromper, Seigneur Groëe ; une forteresse du Nord est bien plus solide qu’elle n’y paraît. Sa structure lui permet d’être protégée avec très peu de soldats et votre fils dispose probablement d’armes de défense dont nous ignorons l’existence. De plus, de nombreux paysans ont rejoint ses rangs, il doit désormais posséder trois-cents hommes, au bas mot. »

Sylvert ne put retenir un éclat de rire ; il s’était contenu jusqu’à présent, mais c’était maintenant peine perdue :

« Trois-cents ! Mais qu’est-ce contre notre millier ? Et puis, ce n’est pas avec des paysans qu’il saura se défendre ; des serfs qui mangent à peine suffisamment pour ne pas dépérir ! Allons, que l’on sonne le départ, nous sommes sur le pied de guerre ! »

L’arrivée du chef de guerre LeNoblet le coupa un peu dans son emportement, mais pas assez pour l’empêcher de s’écrier :

« Vous tombez bien, LeNoblet, saisissez votre épée et dans moins d’une heure nous serons sur le champ de bataille ! »

Le briscard opina du chef et repartit aussi sec. Relonor Helvival se gratta la gorge en jetant un regard à Sylvert :

« Plaît-il, Relonor ? Qu’avez-vous encore à objecter ?

— Laissez au moins une heure de repos aux nouveaux arrivants. Ils ont dix jours de marche derrière eux, ils méritent bien cela.

— Nous n’avons pas le temps de nous délasser, Relonor, je veux Euphème défait avant la fin de la journée ! »

* * *

« Daogan, Daogan ! Des soldats approchent ! Plusieurs centaines au moins ! »

Le chef de guerre éclata d’un rire gargantuesque avant de se frapper le ventre :

« Enfin, l’heure de la bataille a enfin sonné. Prépare les armes, Jérémiah ! »

Daogan fixa le fourreau de son épée à sa ceinture ainsi que le cor posé sur un coin de la table, et sortit du donjon. Là, il se campa sur ses deux jambes et souffla dans sa trompe comme il n’avait jamais soufflé depuis son arrivée à Castel-à-bois. Les hommes sont prévenus, la bataille va pouvoir commencer ! Un sourire carnassier lui déforma le visage.

Quelques instants après que le cor eut sonné, les soldats de Daogan furent tous réunis à leur poste. Ils avaient délaissé les outils pour s’emparer de leurs armes. En une poignée de minutes, les chevaux de frise – ces barrières mobiles composées de croisillons de bois entremêlés – furent mis en place, la grande porte barricadée et les pieux sortis, prêts à l’emploi.

En face venaient les forces coalisées des familles Groëe, Vignonel, de Pal et Helvival. Leurs compagnies formaient un large arc de cercle avec, en son centre, les quatre chefs de guerre juchés sur leurs chevaux. Quatre des maisons fondatrices de la Cannirnosk ou leur représentant réunis dans une même bataille. En face, un fils rebelle. Quatre lignées contre un fou.

Derrière les murailles de bois, les insurgés voyaient s’avancer vers eux des centaines de guerriers. Bien plus qu’ils n’étaient eux-mêmes. Les cavaliers des Marches gardaient la peur au fond du cœur, heureux de mourir aujourd’hui si cela devait arriver, heureux de survivre si le destin le leur permettait. Ils avaient le visage dur et plein de courage. Les paysans, par contre, peinaient à cacher leur terreur. Certains se dissimulaient même la tête dans les mains pour pleurer ou hurler aux dieux toute leur rancœur.

En entendant ces cris, LeNoblet laissa échapper un petit rire : une victoire aisée s’offrait à eux ! Laurendeau ne se sentait pas bien, cela lui rappelait sa bataille dans la ville de Geraint et la torture à laquelle il avait assisté. Néanmoins, il tâchait de ne pas laisser transpirer sa pleutrerie. Sylvert grinçait des dents ; il sentait monter en lui toute la colère qu’il avait accumulée contre son fils. Il se disait qu’en cet instant, il pourrait le tuer sans que cela ne lui apparût comme une folie. Relonor Helvival demeurait inexpressif. Leurs hommes prirent place, hors de portée de flèche.

Silence.

On attendait les ordres.

Daogan et Estenius se tenaient contre le parapet et regardaient la multitude qui leur faisait front. De voir leurs ennemis communs qui approchaient, ils avaient cessé leurs disputes, ils s’alliaient devant l’adversité comme on peut le faire face à la mort.

Derrière eux, le lieutenant Jérémiah se tenait immobile. Il savait que la décision de son supérieur n’allait pas tarder. Non loin, Qalet ne parvenait à empêcher ses doigts de triturer son fauchard. Un murmure lui échappa :

« Merde, ça a commencé… »

Daogan posa la main sur l’épaule d’Estenius et lui dit :

« Cette fois, l’heure de la guerre a sonné. Que la bataille s’engage ! »

Puis, élevant la voix :

« Guerriers des Marches, paysans de Cannirnosk. Aujourd’hui, nous nous battrons pour nos vies, mais il n’y aura pas que ce simple enjeu dans la balance. Il y aura bien plus ! Je ne vous promettrai pas que cette bataille sera la seule, car cela serait vous promettre la mort. Au contraire, je peux vous dire que cette bataille sera la première d’une longue lignée. Et au bout, tout au bout, après toutes ces morts héroïques, tout au bout se trouvera la liberté que nous chérissons tant. Cette liberté qui nous unit plus que ne peuvent le faire les liens du sang ou la peur. Tout au bout, il y a notre victoire ; et, aujourd’hui, nous faisons un premier pas vers elle ! Souvenez-vous, soldats de tous horizons : n’ayez aucune pitié et nous vaincrons ! »

Après un instant de flottement, les Nordiques répondirent par une clameur guerrière, puis les paysans se joignirent à eux ! Le cœur d’Estenius battait à tout rompre, un large sourire lui dévorait les traits.

Loin derrière les murailles, les rumeurs de la harangue firent tiquer le vieux Sylvert Groëe, qui se dressa sur sa monture pour riposter :

« Soldats, écoutez-moi ! L’homme que nous allons combattre est mon fils. Pourtant, je serai celui qui vous mènera à la victoire, car que valent les liens du sang lorsque l’honneur et le respect sont rompus, que valent les liens du sang quand ceux-ci sont rongés par une trahison profonde ? Je vais vous répondre, moi, Sylvert Groëe : ces liens du sang ne valent rien ! Et c’est avec joie que je trancherai la tête de mon fils aujourd’hui, avec joie ! »

Sylvert criait au plus fort, mais son âge lui éraillait le timbre. Derrière lui, LeNoblet et Relonor s’avancèrent pour prendre la parole, mais une voix s’éleva avant qu’ils ne le puissent. Une voix rugissante qui traversa presque sans mal toute la distance qui séparait les deux armées. Une voix railleuse dont le ton glaça le sang de son père :

« Beau discours, Seigneur des poissons, beau discours ! Avec un petit rien de douceur que je te connais bien et qui me donnerait presque envie de rejoindre tes troupes. Enfin, presque… Car aujourd’hui, mon bon seigneur, aujourd’hui est le jour où je te ferai mordre la poussière, le jour où tu comprendras que le père n’est pas pour toujours au-dessus de son fils. Cher Seigneur des poissons, méfie-toi, car aujourd’hui tous mes hommes sont équipés de cannes à pêche ! »

Daogan ponctua sa tirade d’un grand éclat de rire, contagieux, que reprirent tous ses compagnons.

Devant tous ces combattants hilares, oublieux de la guerre et de la mort, les soldats coalisés eux-mêmes se sentirent sourire. On ne savait plus comment réagir face à cet enjouement qui semblait si absurde et qui pourtant allait de soi. Sylvert trépigna, hurlant que ce n’était pas drôle, grondant et menaçant à tour de bras. Relonor lui saisit le poignet :

« C’est une vieille technique des Marches, Messire Groëe, votre fils est en train de redonner du cœur à ses hommes et d’affaiblir les vôtres, enfin, les nôtres. Il brise les volontés, introduit du doute dans les esprits. Messire Groëe, votre fils est en train de prendre l’avantage…

— Ah, il prend l’avantage ? Et bien, voyons voir alors ce qu’il dit de ça. »

Tout à sa fureur, Sylvert s’empara de son cor et y souffla le plus fort qu’il put. À ce signal, ses hommes tirèrent leurs armes, prêts au combat. Cette simple sonnerie paraissait avoir dissipé toute la gaieté que Daogan avait transmise par son monologue. Sylvert, malgré les protestations de son corps trop vieux, dégaina son épée et éperonna sa monture qui s’éloigna au grand galop. Lame brandie, il hurla de toute la force de ses poumons :

« À l’attaque ! »

Malheureusement – manque d’expérience ou simple malchance – le cheval du vieillard était parti trop vite et, lorsque Sylvert vociféra son ordre, il se trouvait déjà cinq mètres en avant. Les soldats derrière lui ne comprirent pas l’appel et aucun ne bougea. Enfin, un premier homme suivit le bras levé du vieil aristocrate et poussa son cri de guerre. Toute la troupe s’ébranla à sa suite, dans un désordre sans nom, pour foncer vers la muraille, délaissant le chemin qui menait à la grande porte en raison des chevaux de frise qui s’y entassaient.

Sylvert s’était arrêté et tentait d’engager son cheval dans un difficile demi-tour. LeNoblet et Laurendeau, pris de cours par la situation, finirent par pousser violemment leurs destriers en avant. Leurs soldats s’élancèrent avec eux dans une discipline presque militaire. Voyant que les troupes chargeaient, Sylvert brandit de nouveau sa lame et piqua des deux vers Castel-à-bois. Seul Relonor n’avait pas bougé : se prenant la tête dans les mains, atterré, il observa la ligne de bataille s’avancer en rangs irréguliers.

Depuis les remparts, les soldats de Daogan virent arriver vers eux une vague hurlante, faite de chair, de métal et de cuir. Le bruit du fer et du galop des chevaux leur emplissait les oreilles. Ils crièrent en retour, comme pour rejeter cette vague qui manquait de les écraser. De nombreux culs terreux esquissèrent un pas en arrière, mais Jérémiah gueula pour les empêcher de fuir :

« Tout le monde à son poste ! »

Les paysans furent repoussés vers l’avant par cet ordre simple, comme balancés entre deux vagues sonores. Ils reprirent leur place.

« Encochez les flèches ! »

Tous ou presque s’exécutèrent comme un seul homme : l’entraînement parlait.

« Tirez ! »

Les flèches fusèrent. Une déferlante de bois bardé de fer. Les traits décrivirent une large courbe. Droits vers le ciel, puis obliquant lentement pour acquérir davantage de vitesse, meurtriers. Chacun ou presque atteignit une cible. Les hommes touchés s’affalèrent, puis d’autres trébuchèrent à leur tour et désorganisèrent les rangs. Un instant plus tard, une seconde volée partit, siffla, retomba.

Les forces coalisées hurlaient. Sylvert s’était effondré, sa monture abattue. Il se redressa, ramassa son épée et se mit à courir avec le reste des troupes.

Avant que la troisième volée de flèches ne soit tirée, la course des soldats de Sylvert Groëe se transforma en chutes. Les premières lignes s’effondrèrent comme une vague qui se brise, ou levèrent les pieds pour échapper à un ennemi invisible, mais les suivants ne cessaient de pousser, car ils ne percevaient pas les ennuis dissimulés dans les hautes herbes.

Les hommes se bousculèrent, se heurtèrent, les pieds percés par des crocs de fer, créant pagaille et force cris. Sur les remparts, Daogan éclata d’un rire féroce : ses chausse-trapes jouaient leur rôle à merveille ! Pendant ce temps, les flèches continuaient de pleuvoir. Le sol semblait piqueté de blé, dont les épis à plumes frissonnaient sous la brise.

Les deux-cents cavaliers lourds du chef de guerre LeNoblet, bloqués derrière les pavés d’infanterie immobiles, tentaient tant bien que mal de procéder à une percée, mais les hommes de Sylvert étaient trop effrayés par les pics de métal qui traversaient leurs chausses pour les laisser passer.

Laurendeau, un peu plus loin avec ses fantassins, prit l’initiative de contourner la mare humaine pour emprunter le chemin principal qui menait jusqu’à la porte de Castel-à-bois, malgré les chevaux de frise qui l’encombraient. Il fit longer à ses lanciers le champ où se trouvaient les chausse-trapes et gagna bientôt la route.

Désespéré par tant de chaos créé en si peu de temps, le Seigneur de guerre Relonor Helvival avait réorganisé ses troupes pour leur faire prendre l’arc. Rangés en longues lignes parallèles, les archers encochaient, bandaient leurs arcs, visaient et tiraient avec une régularité extrême. Chaque ligne après l’autre. Un flot continu de traits acérés s’abattit sur les murailles, clairsemèrent les archers adverses à découvert, les empêchèrent de décocher. Néanmoins, Relonor avait placé ses hommes presque hors de portée de tir avant la bataille et la charge irréfléchie de Sylvert Groëe ne lui avait pas permis de s’avancer en bon ordre. Les guerriers des Marches tiraient donc de trop loin ; nombre de leurs flèches se perdaient, labourant le sol ou pénétrant le bois des murs.

Daogan riait comme on n’avait jamais vu le faire un soldat en pleine bataille. Il se moquait de ces hommes sans tactique et s’extasiait devant les pertes qu’il infligeait à l’ennemi. Il hurlait que jamais dans les Marches un combat ne se déroulait si bien, que les soldats du Sud étaient plus faibles que ne l’aurait été une armée de chiards et de vieillards édentés du Nord ! Ayzebel, non loin de lui, l’observait avec un petit sourire au coin des lèvres. Malgré les apparences, elle trouvait qu’au cœur de la bataille le guerrier avait l’air moins étrange qu’ailleurs, moins fou. Elle banda son arc et tira avec d’autant plus d’entrain.

Bientôt, l’infanterie de Laurendeau Vignonel s’engagea sur le chemin qui menait à la grande porte. Le nobliau les précédait avec le courage de la jeunesse, se précipitant aveuglément, sans penser à la manière dont il faudrait manœuvrer une fois devant les chevaux de frise.

Au même instant, les deux-cents chevaliers lourds du chef de guerre LeNoblet parvinrent enfin à se frayer un passage entre les rangs désorganisés des soldats de Sylvert Groëe. Ils lancèrent leurs montures au galop, hurlant leur chant guerrier et frappant épée contre bouclier. Ils piétinaient les chausse-trapes comme s’il s’était agi de brindilles. Les lourds chevaux écumaient.

À voir charger ainsi une telle troupe, les paysans massés derrière les murs prirent peur, mais un ordre précis de Daogan leur rappela leur devoir :

« Aux épieux, sortez les épieux ! »

Une trentaine de paysans se rua en avant. Ils saisirent les pieux et les introduisirent dans les fentes du mur.

De l’autre côté du champ de bataille, Relonor surveillait attentivement les mouvements adverses. Certes, LeNoblet et Laurendeau parvenaient presque au contact de l’ennemi, mais ils avaient en face d’eux des murs de bois hérissés de pieux et des chevaux de frise : la bataille était perdue. Sans hésiter plus longtemps, Relonor sonna la retraite. Il faut limiter les pertes, foutrecouilles ! Ces abrutis du Sud n’ont-ils donc aucune culture du combat ?

En percevant le chant de la défaite, Laurendeau cessa sa course folle et retint ses troupes. Il s’interrogea un instant, entre deux eaux, comme une trouée dans un orage, puis ordonna lui aussi la fuite. À sa gauche, le chef de guerre LeNoblet n’eut guère le choix ; si tout le monde se repliait, il ne pouvait faire autrement que d’abandonner. Il rompit sa si belle charge et s’en retourna piteusement vers l’arrière. Il hurlait de rage. Autour de lui, ses hommes faisaient grise mine : entre le soulagement de s’éloigner d’une déculottée inévitable et la crainte de la colère de leur chef.

Rapidement, l’offensive se délita. Les soldats qui paraissaient si féroces avant la charge n’étaient plus que des enfants effrayés. Des fourmis sous la botte d’un guerrier : sans ordre et sans but ! Des cris de joie fusèrent depuis les murs de Castel-à-bois, ainsi qu’une dernière volée de flèches sur les ennemis qui tournaient les talons.

Les troupes de Sylvert se retirèrent plus doucement, en longs filets inégaux, abandonnant nombre des leurs. Avec eux, ils emmenèrent leur chef, qui vociférait et se débattait, un trait fiché dans l’épaule. Hors du champ de chausse-trapes, il parvint à se relever douloureusement. Comme il se tournait vers la forteresse, la tête de Daogan apparut sur les remparts, hilare. Le guerrier regardait son père effrontément, comme un fils fier de sa bêtise. Sylvert lui hurla :

« Tu n’as gagné que quelques jours, lâche ! Ne crois pas que de voir mon sang versé apaisera mon courroux ! Ma vengeance n’en sera que plus violente, Euphème, je te jetterai à terre ! Je me vengerai pour tes traîtrises, tes moqueries et le parricide que tu t’amuses à chercher ! Tu n’as gagné que quelques jours, Euphème, rien de plus ! »

* * *

Daogan ne répondit pas. Il était inquiet. Il riait mais savait que son père avait raison. Ils avaient gagné cette bataille, ils l’avaient gagnée brillamment même, mais il devait à présent se montrer plus prudent. Avec la fin de l’affrontement, le moral du guerrier retombait. L’arrêt des hostilités et de l’excitation qu’elles avaient distillée en lui signait le retour des pensées. Des traitresses préoccupations et des angoisses quotidiennes.

Daogan était un homme d’action, un combattant, et la cessation des violences le minait. Ayzebel le regarda encore et vit son visage se transformer. Sa confiance et sa joie s’enfuirent avec les troupes de son père. En dessous de la carapace bourrue, elle aperçut un instant un petit garçon fragile, perdu dans sa quête de reconnaissance. Elle en fut émue. Daogan se reprit, serra les dents, quitta des yeux le champ de bataille.

Estenius galopa vers lui pour hurler sa joie. Il se jeta dans ses bras et l’entraîna dans une danse désordonnée. Il hurlait :

« On a gagné, on a gagné et on n’a pas perdu vingt hommes ! »

Il répétait son allégresse sans s’interrompre une seconde lorsque Daogan le repoussa sans ménagement :

« Nous avons gagné cette bataille, mais nous n’avons pas gagné la guerre. Je l’ai dit tout à l’heure, ce n’est que la première d’une longue liste…

— Allons, un peu d’esclaffement tout de même ! Nous avons gagné ! Regarde tous les morts ! Regarde la défaite de ton père et sa colère !

— Tu es jeune. Tu te réjouis encore des pertes que nous infligeons à notre adversaire. Quant à moi, je les pleure. Je pleure chaque vie perdue et chaque goutte de sang coulée. »

Estenius secoua la tête dans un éclat de rire :

« Ah ah ! Je ne te pensais pas aussi rabat-joie ! »

Le jeune homme dégringola des remparts, tout à son bonheur. Il hurlait que c’était la fête, que le vin allait ruisseler à flots et les chants racler les gorges. Il entraînait dans son emportement tous les paysans qui se mirent à entonner avec lui cris aigus et airs paillards.

À l’opposé de cette euphorie, les briscards de Daogan se contentaient de fixer leur supérieur sans bouger : ils ne savaient comment réagir devant cette situation inhabituelle. Mais la joie d’Estenius était contagieuse et Daogan vit bientôt poindre des sourires sur les mufles de ses hommes. Il se dressa alors sur les remparts. Sa voix, gutturale, profonde, n’eut pas besoin d’une grande force pour s’imposer :

« Non, ce n’est pas la fête. Nous avons gagné cette bataille, mais l’ennemi reste supérieur en nombre ; nous demeurons isolés. Si nous voulons survivre, il nous faut remettre le camp en ordre, soigner les blessés, rassembler les flèches. Il nous faut aussi nous reposer. Non, Estenius, ce n’est pas la fête. Ressaisis-toi, je te l’ordonne en tant que chef de guerre. »

Cette parole immobilisa le paysan en pleine danse. Ses bras retombèrent et il leva son œil vers le guerrier. Il le fixa longuement, sans bouger, sans ciller. Puis, débordant d’amertume, il se détourna posément et s’en fut. Les hommes, soldats et paysans, se mirent au travail.

Malgré la rancune qu’il devait espérer voir transparaître dans la lenteur de ses gestes, Estenius ne parvenait à s’empêcher de sautiller de contentement. Une fois encore, Daogan sortait victorieux de leur duel pour l’autorité, mais il sentait la rancœur du jeune paysan grandir un peu plus chaque jour. Jusqu’à quand, ne pouvait-il s’empêcher de penser, jusqu’à quand va-t-il la contenir et se soumettre ? Et la victoire, celle qui aurait dû apaiser la situation, n’a fait qu’au contraire en aviver la flamme…

Daogan se retourna et porta de nouveau son regard vers les troupes adverses. Les chefs de guerre s’étaient regroupés : ils devaient élaborer une nouvelle stratégie, une qui leur permettrait de vaincre. Un peu plus loin, Sylvert était emmené sur une civière. On le ramenait probablement à Hautesherbes afin qu’il y soit soigné par son prêtre vert.

Ayzebel s’approcha doucement de Daogan :

« Il faut que vous pardonniez mon frère. Il croit bien faire mais il est jeune, parfois emporté.

— Vous êtes jeune aussi, mais… différente. »

Après une pause, Daogan poursuivit :

« Dans une guerre, nous n’avons pas le droit à l’erreur. Je peux le dire ; je m’y connais en conneries… Je ne peux me permettre de laisser passer un tel comportement.

— Excusez-le, retenta Ayzebel en s’inclinant, je vous en prie.

— Je… Bien, mais demandez-lui de ne plus recommencer, sans quoi cela risque de mal finir. Je suis le chef de guerre de Castel-à-bois, le seul. Mon autorité ne peut être remise en question sous aucun prétexte. »

La jeune femme ne sut que répondre et le silence s’établit, se prolongea. Daogan le brisa en demandant :

« Quel est votre nom ? »

La paysanne fut surprise, elle rougit en répondant :

« Ayzebel. »

Elle ne savait qu’ajouter de plus. De nouveau, le silence s’étira. Plusieurs fois, la jeune femme manqua d’ouvrir la bouche, mais elle ne trouvait rien à dire. Daogan maintenait son regard perdu vers les troupes adverses, le visage inexpressif. Après quelques instants encore, Ayzebel partit, sans un mot. Le guerrier se retourna pour l’observer, puis il reporta les yeux vers le lointain.

Commentaires

Je trouve ça dingue mais à chaque fois j'ai vraiment l'impression de suivre l'histoire sous forme de série TV, comme si je voyais et non lisais les différents passages ^^
Du coup j'aime encore plus le récit surtout ici puisqu'il s'agit d'une guerre
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mercredi 18 juillet à 23h33
Merci pour le compliment :) Ça me fait plaisir ! Si tu visualises l’action, c’est que j’arrive à gribouiller de manière pas trop inefficace...

Si la bataille te plait, tu vas être servie à l’avenir, car il y en a quelques unes de prévues !
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jeudi 19 juillet à 09h53
Ce dépit de Relonor x)
Sacrée bataille, mais aussi sacré bordel, et toujours aussi plaisant à lire !
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mardi 21 août à 17h57
Merci :)
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mardi 21 août à 23h03
Mais ce chapitre... POULOULOUH je crois bien que c'est mon préféré pour l'instant ! Qu'est-ce que j'ai ri :')

Alors déja le coup de la canne à pêche contre le Seigneur des poissons... c'était hilarant ! Et je crois que ce comique est vraiment renforcé par la rage qu'on imagine bouillir en Sylvert devant les comparaisons presque enfantines de son fils... qui le ridiculise pourtant ! Un fils qui a 4-5 fois moins d'hommes que lui ! Un fils qui, contrairement à lui, n'est pas accompagné par les meilleurs guerriers et chefs de guerre qui soient ! Un fils qui devrait avoir la trouille, mais qui se paie sa tronche de l'autre côté d'un château en bois avec une cinquantaine de pecquenauds. C'est hilarant, vraiment !!

Puis alors la déroute des si fières armées... j'avais juste envie d'exploser de rire avec Daogan ! Ce qu'ils devaient enrager, ha ha ha... et Relonor qui est entouré de bras cassés... hilarant oui.

Ça doit être le mot de ce chapitre. Qu'est-ce que c'était bien !

M'enfin, il faut que je me calme, sinon Daogan va pas être content. Ressaisissons-nous !
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dimanche 12 mai à 20h17
Ce que je préfère, c’est Relonor qui déprime en regardant tout ça de loin ! Je l’imagine bien, la tête dans les mains, à ne pouvoir se retenir de rigoler aux moqueries de Daogan malgré la déprime !

Mais tu as raison, un peu de sérieux que diable : la bataille est gagnée, pas la guerre !

Content de t’avoir fait rire, en tout cas !
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dimanche 12 mai à 20h44