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Antoine Bombrun

samedi 30 juin 2018

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre trente-et-unième

Fleurienne de Pal partageait son carrosse avec deux de ses suivantes, pendant qu’une douzaine d’hommes – gardes du corps et domestiques – les escortait à l’extérieur. Certains allaient à pied, d’autres montés sur leurs coursiers. Deux mules talonnaient la caravane, le dos chargé de tous les effets personnels de la Demoiselle de Landargues.

C’était une bien belle procession qui attirait, sur les routes désertées du Nord, toutes les attentions. Les gamins des bords de chemin galopaient aux côtés des cavaliers et les apostrophaient sans que le grincement des dents ou les épées aux ceinturons ne parviennent à les rebuter. Les paysans que l’on croisait saluaient bien bas, et les voyageurs s’attardaient en « oh » et en « ah » étonnés.

Les deux suivantes demeuraient piteusement dans un coin du carrosse, ne bougeant plus d’un pouce de peur de se faire corriger. Durant la première journée, elles avaient éprouvé l’agitation et l’énervement des gens peu habitués aux aléas du voyage. Les routes de terre menant dans le Nord se révélaient bien moins carrossables que celles pavées de la capitale, causant d’incessants cahots et soulevant une poussière persistante. Cela ne leur plaisait évidemment pas et les confortait dans leurs piaillements ininterrompus.

La Demoiselle de Landargues n’avait très rapidement plus supporté l’émotion des servantes et les avait férocement remises à leur place. Elle était leur maîtresse et exigeait le calme : la conversation n’était guère allée plus loin.

Le deuxième jour, les seules interactions se résumèrent en un regard noir ou une parole acerbe envers une soubrette qui osait remuer de trop. Dans le silence pesant, la Demoiselle songeait à ce qu’elle venait faire ici, dans cette mauvaise contrée, à la machination qu’avait mise au point son frère et qu’elle s’apprêtait à exécuter. Elle en révisait tous les éléments dans son esprit, un à un, afin d’être certaine de n’en manquer aucun.

Alors qu’elle s’abîmait dans la profondeur de ses songes, le cocher lui annonça la fin de leur pérégrination. Fleurienne passa brièvement la tête par la petite fenêtre pour vérifier l’information et son regard caressa les murs de bois de Castel-de-pluie. Convaincue, elle rentra précipitamment dans l’habitacle afin d’éviter de se trouver recouverte de poussière. Elle appela un de ses gardes du corps pour l’envoyer demander l’ouverture de la cité protectrice. Le soldat lança sa monture au galop et atteignit rapidement les portes. Le nom de la voyageuse, secondé par un pli signé de sa main, suffit à les faire écarter sans délai.

Le carrosse pénétra la ville à vive allure : les hommes comme les bêtes étaient pressés d’arriver. Dans le fond de la cabine, les deux pucelles peinaient à retenir leurs sourires ravis. Fleurienne fixait les rues de terre battue avec effarement. C’était la première fois qu’elle mettait le soulier dans les Marches et le dépaysement s’avérait total.

Au lieu des avenues blanches et propres de Landargues, peuplées d’un beau monde flânant ou commerçant, Castel-de-pluie se révélait calme et silencieuse, à l’image des Marches hors des temps de guerre. Quelques vieillards, trop vieux pour travailler, palabraient à voix basse dans l’ombre des rues. Plus loin, de jeunes enfants s’entraînaient au combat sous l’œil vigilant d’un aîné se rêvant chef de guerre. Le bois de leurs épées produisait des détonations sèches. Un homme passa, poussant un chariot encombré de lourds sacs. Malgré ces mouvements, l’ensemble ne parvenait pas à créer une agitation. C’était comme si le soleil et la poussière qui se soulevait à chaque geste amortissaient les bruits et les déplacements. La vie possédait ici une lenteur que ne connaissait pas la capitale.

On cahota à grand renfort de cris en tous genres jusqu’à la grande place et l’on fit halte devant le palais du Seigneur de guerre. Le cocher sauta au bas de son siège, mit le marchepied sous la portière, puis Fleurienne descendit ; superbe. Autour d’elle une ronde se fit, chacun courant porter ses bagages, saisir sa robe afin qu’elle ne traîne pas, ouvrir la marche devant ses pas et refermer la portière. Après quelques dizaines de mètres de cette chorégraphie, la grande porte du palais s’entrebâilla et une silhouette sortit de l’ombre.

À la vue de ses cheveux étincelants, Fleurienne n’eut aucun doute sur l’identité de la femme qui les accueillait. Il s’agissait de Wilhjelm Helvival, l’épouse du Seigneur de ces lieux, maîtresse du logis et emmerdeuse en puissance. Les appellatifs n’étaient pas officiels, mais cela apaisait Fleurienne de se servir ainsi de son imagination.

L’épouse des Marches, si sa chevelure luisait tel un soleil, portait une robe terne que n’agrémentait aucun bijou. Elle suivait en cela, remarqua la Demoiselle, la coutume des barbares relative aux femmes lorsque les hommes partent à la guerre.

Wilhjelm demeura sur le perron, mais invita Fleurienne à entrer d’une révérence. Cette dernière ne se fit pas prier et pénétra dans le palais d’un bon pas, sa troupe tout autour d’elle peinant à la suivre, les mains pleines de paquets, de sacs, de tissus, et les pieds se prenant dans le sable fin qui recouvrait la place.

Dans le grand hall, Wilhjelm aida Fleurienne à se dévêtir, portant elle-même ses atours pour aller les pendre à l’abri. Fleurienne fit la moue pendant que la Nordique s’activait, ouvertement dégoûtée par ce comportement indigne d’une femme de ce rang. Enfin, comme elle suspendait le dernier voile de la Demoiselle à un portemanteau, Wilhjelm entama la conversation :

« Mademoiselle, que me vaut l’honneur de votre visite ? »

Fleurienne frémit de colère. Cette sauvage ignorait donc-t-elle tout de la politesse ? Elle la questionnait sur un sujet que l’on n’aborde décemment pas en premier lieu ; cela faisant elle lui tournait le dos, comme si elle s’adressait à la dernière des bonniches. La Demoiselle répondit d’un ton sec :

« Je souhaite être menée à ma chambre, si cela ne vous dérange pas. Je suis très fatiguée par le voyage et je désire me reposer. Bien sûr, je puis rester en votre compagnie si cela vous sied mieux.

— Non, Mademoiselle, je vous escorte jusqu’à vos appartements. Si seulement vous voulez bien vous donner la peine de me suivre… »

Puis, s’adressant aux serviteurs :

« Allez vous délasser, mes amis, il y a dans la cuisine de quoi vous restaurer. Je pense que votre maîtresse désire un peu de calme. »

Fleurienne foudroya Wilhjelm du regard, mais cette dernière ne sembla pas s’en rendre compte. Comment diable cette garce se permet-elle de donner des ordres à mes serviteurs ? Et surtout, pour qui me prend-elle en veillant ainsi au confort de mes gens avant de penser au mien ! Fleurienne partit au-devant de son hôte afin de presser le chemin jusqu’à sa chambrée.

Après un trajet durant lequel Wilhjelm questionna Fleurienne sur sa santé, ses amies et ses lectures, la Demoiselle de Landargues put enfin s’enfermer dans la petite pièce – ultime outrage ! – qui devait lui servir de chambre. « Jusqu’à mes appartements », non mais je t’en foutrais !

Elle s’assit sur le lit et déballa l’un des sacs qu’elle avait emportés avec elle. À présent, il lui fallait se faire belle ; ne rien négliger pour la réussite de son ambassade. Elle sortit du sac une chemise de nuit, un flacon de parfum, du maquillage et un collier de perles ; autant de poignards et de fioles de poison entre ses mains expertes.

Wilhjelm traversa le palais en grinçant des dents. Que vient donc faire ici cette pie-grièche ? Que manigance-t-elle ? Me narguer et tâcher de me voler mon époux ? Quel que soit le motif de sa venue, il faut se méfier, car la Demoiselle de Landargues ne se déplace ni n’agit jamais sans raison. Cette harpie me déteste parce que je suis une femme du Nord, mais aussi parce que c’est moi qui aie obtenu Relonor. Et oui, mon gros Seigneur de guerre, ne crois pas que tes petits secrets le demeurent pour moi, je connais cet amour de jeunesse ! Mais, à présent que je t’ai, je compte fermement te garder ! Il lui fallait trouver un moyen de renvoyer cette sainte-nitouche chez elle avant qu’elle ne file et ne tisse la toile de ses machinations, quelles qu’elles soient.

Wilhjelm manda un serviteur : elle devait parler à Rurik sur l’heure. Le domestique partit à toutes jambes avec la perspective d’une jolie suée à la recherche du Protecteur des Marches – si Relonor demeurait le Seigneur de guerre, son absence rendait une part de ses obligations à son père.

Wilhjelm ordonna aussi à une vieille suivante de ne pas quitter ses filles tant que Fleurienne de Pal resterait en ville. Elle avait conscience de la démesure dans ses défenses, folle peut-être de se croire en danger, mais elle ne voulait prendre aucun risque.

Le temps que Rurik arrive, Wilhjelm s’occupa de l’organisation d’un souper de fête pour le soir ; il lui fallait tout de même respecter les conventions sociales si elle ne souhaitait pas créer un petit scandale autour de la femme la plus difficile du pays.

« Rurik ! Enfin vous voici !

— Qu’y a-t-il, Wilhjelm ? Rien de grave, j’espère…

— Je ne saurais vous le dire avec précision, beau-père. Peut-être n’y a-t-il aucun danger, mais je préfère prendre toutes les précautions possibles en l’absence de Relonor… »

L’épouse du Nord marqua une pause avant de dévoiler l’ampleur du mal ; elle craignait que Rurik ne la prenne pas au sérieux :

« Fleurienne de Pal est ici. Elle est venue sans se faire annoncer et n’a pas daigné donner l’objet de sa visite. Vous connaissez les de Pal, vous savez qu’il faut se méfier de la moindre de leurs intrigues…

— Allons, ce n’est probablement rien. C’est d’avoir Relonor loin de toi qui te met dans cet état, je suis certain qu’elle ne veut pas nous causer du tort… »

L’épouse venue du Nord s’insurgea :

« Elle n’a jamais foutu les pieds ici ! Et à la minute où Relonor quitte les Marches, elle débarque avec toute sa mauvaise humeur : je considère cela comme une preuve suffisante.

— Je vois…

Le vieil homme se passa les doigts dans la barbe, puis ajouta devant l’air furibond de sa belle-fille :

« Allons, je vais régler ce problème. Je me rends sur-le-champ dans sa chambre.

— Vous ? Dans sa chambre ? Mais… vous ne le pouvez. Je sais que nous nous trouvons dans l’extrême nord, mais tout de même ; il est inconvenant d’entrer ainsi dans les appartements d’une dame.

— Pas d’inquiétude. Personne ne sait encore qu’elle est ici, donc si je fais vite cela ne s’ébruitera pas. Et puis, nos qualités ne nous poussent pas à nous rencontrer, du moins pas autrement qu’en public, alors il me faut profiter du moindre instant de liberté si je veux clore l’affaire. »

Wilhjelm s’inclina tristement :

« Vous avez raison, beau-père. Je place en vous toute ma confiance… »

* * *

Rurik toqua doucement à la porte de la chambrette. Il tendit l’oreille et put entendre des bruits de pas qui se rapprochaient, puis d’une clef qui tournait dans la serrure. Fleurienne entrebâilla pour voir qui osait la déranger. Apercevant Rurik, la Demoiselle ouvrit en grand.

Le vieil homme entra et s’avança jusqu’au centre de la petite pièce. Fleurienne referma délicatement la porte et se retourna vers le visiteur, les mains toujours sur la poignée derrière elle. Elle le regarda dans les yeux.

Cela faisait des années que Rurik ne l’avait pas vue. La dernière fois, c’était lorsque son fils se trouvait encore à Landargues. Le vieil homme était plus jeune alors. À cette époque, Fleurienne atteignait tout juste l’âge de femme et ses traits possédaient la finesse d’une fleur des champs.

Aujourd’hui, elle avait perdu cette fragilité virginale, mais, au lieu de l’âge, son corps avait pris du galbe et des méandres. Elle était plus belle que jamais, vêtue d’une simple chemise de nuit, à la limite de l’indécence. Les cheveux attachés en arrière, le maquillage frais et délicat.

Rurik ne put s’empêcher d’admirer Fleurienne. Ses formes que l’on devinait sous le tissu, son pied gauche, nu, un peu en suspension, le talon appuyé contre la porte, et puis son beau visage, ses yeux bleus et ses lèvres rouges. Elle était une femme désormais, que l’on pouvait désirer sans honte.

Rurik avait été marié il y a de nombreuses années. Il avait épousé la jeune Avélie Fonlantrame. Une dame très mince qui faisait une tête de moins que lui. Il l’avait beaucoup aimée, à tel point qu’il se souvenait encore de la douceur de sa peau ainsi que de son rire qui sonnait comme une cloche claire. La maladie l’avait emportée depuis longtemps et, à présent, il était seul. Après qu’elle fut partie, le vieil homme n’avait plus jamais touché une femme : il restait solitaire pour elle.

Pourtant, il regardait Fleurienne et sentait le désir poindre dans son corps. Il l’avait toujours considérée comme la plus belle de toutes, tellement qu’il avait presque été soulagé d’apprendre que son fils ne l’épouserait pas. Il la fixait, la bouche un peu ouverte.

« Allons, ne me regardez pas, je suis toute endormie ! On ne regarde une femme que lorsqu’elle est au plus haut de sa beauté, le contraire est inconvenant. »

En disant cela, la Demoiselle s’était décollée de la porte pour se rapprocher progressivement du vieil homme. Elle s’avança au plus près, puis lui tendit sa main pour qu’il l’embrasse. Elle se tenait si proche de lui qu’en se redressant après le baiser, il la caressa du regard, remontant depuis les chevilles, jusqu’aux cuisses, aux hanches, puis à la gorge.

Fleurienne s’éloigna d’un coup. Rurik vacilla puis se reprit, détournant les yeux. La trop belle femme se tenait innocemment à plus de deux mètres de lui, la main posée sur un petit bureau afin de se soutenir, et le corps un peu penché en avant. Rurik rompit le silence pour briser le sortilège. Tout en parlant, il fit mine de s’intéresser aux bibelots qui décoraient la chambre :

« Alors, Fleurienne, que venez-vous faire ici ?

— Je crois, mon cher Rurik, que notre correspondance s’essouffle faute d’éléments concrets. Je suis donc venue en personne afin que nous puissions réaliser pleinement notre petit projet…

— C’est bien ce que je craignais… »

Rurik opéra une pause avant de continuer et jeta un œil sur la Demoiselle :

« Il nous faut garder la plus grande discrétion. Wilhjelm s’inquiète déjà à propos de votre simple venue ; lui laisser voir une autre raison de s’alarmer serait donner le bâton pour se faire battre.

— Ah, ces barbares ! Ils croient que tout l’univers tourne autour de leur petite personne…

— Elle peut le croire : Orphiléa est son ainée. La perdre sera pour elle une tragédie. C’est une bonne enfant…

— La perdre ? Il s’agit simplement de voir cela sous un autre angle. Sa fille a quatorze ans, un âge parfait pour le mariage ! Et puis, c’est un grand honneur qui lui est accordé ; elle sera la première Helvival de l’histoire à épouser un de Pal !

— Ne parle pas de cela comme si c’était chose faite, je te prie. Je n’ai évoqué dans mes courriers que des possibilités, rien n’a encore été signé.

— Il est vrai, Rurik… »

Fleurienne prononça le nom du vieil homme de manière si langoureuse que celui-ci en frissonna.

« Mais cela serait une grande victoire pour nos deux lignées, pour la Cannirnosk tout entière ! Une alliance entre nos deux familles, ce serait une façon d’unifier enfin le pays et d’en finir une bonne fois avec toutes ces luttes intestines… »

Rurik secoua la tête avant de répondre :

« Je sais tout cela et mon avis sur ce propos ne vous est pas étranger. Vous connaissez aussi votre avantage : jamais je n’aurais dû vous confier ma peur de voir ma lignée disparaître. Vous savez que je crains pour notre sang, que je n’approuve pas le mariage de mon fils. Vous savez encore que cet hymen n’a donné que des filles. Et vous savez enfin que Relonor pactise de trop avec les barbares. Notre ruine pourrait venir de tout cela. J’aime mon fils comme mon âme, mais je crains qu’il ne se trompe de bout en bout…

— Et vous, vous savez que j’approuve chacun de vos arguments, ce mariage contre nature avec le sang de l’ennemi, cette descendance en voie d’extinction. Je ne veux en aucun cas me servir de ceux-ci contre vous. Votre nom disparaîtra peut-être dans ce mariage, mais non votre sang. Il sera au contraire distillé par l’union de deux êtres purs, venus des deux principales maisons fondatrices de la Cannirnosk.

« De ce mariage dépend l’avenir de notre pays ; sans lui nous courrons à notre perte. Ce n’est qu’en alliant les deux pouvoirs, intérieur et extérieur, que nous pourrons sauver la Cannirnosk. Attaquée de dehors par les sauvages et de dedans par des disputes familiales. Les hommes de ce pays sont las. Vous êtes bien placé en cela pour vous en rendre compte. De combien ont baissé les entrées de soldats dans les Marches ces dernières années ? De combien ? »

Rurik inclina la tête sans répondre alors que Fleurienne continuait :

« À Landargues, les marchands prennent le contrôle de la cité sous le regard bienveillant d’Alphidore, mon neveu. Cet idiot, si inconsistant par ailleurs, n’en fait sur cela qu’à sa tête. Dans le Sud, les familles se déchirent. Dans l’Ouest, la lignée Cachampgueux sombre de plus en plus dans la décadence ; elle s’appauvrit et se couvre d’opprobre un peu plus à chaque fiançailles. C’est pourquoi, Rurik, je vous en conjure, il faut que vous acceptiez ce mariage entre votre petite-fille Orphiléa et mon neveu, Alphidore de Pal. »

À cet instant, quelqu’un toqua si violemment que la porte en trembla sur ses gonds. Fleurienne saisit son châle pour s’en couvrir, alla entrebâiller la porte. Wilhjelm se tenait sur le seuil, vacillante, le poing levé comme pour frapper encore. Elle ne dit rien pendant quelques secondes, les lèvres frémissantes, puis elle ouvrit la bouche et annonça d’une voix calme :

« Le dîner est servi. Si vous êtes prête, je me ferai un honneur de vous y accompagner. »

Fleurienne esquissa une révérence gracieuse, puis, prétextant qu’elle devait se changer avant de se rendre à la réception, fit sortir Rurik et Wilhjelm. Ceux-ci dehors, elle enfila une robe richement décorée et procéda aux derniers préparatifs pour se montrer au grand public.

Dans le couloir, Wilhjelm fixait son beau-père sans ciller. Celui-ci soutint un instant son regard, puis baissa les yeux et se dirigea vers ses appartements.

* * *

« Mes chéries, est-ce que je peux rentrer ? »

Wilhjelm se forçait à réprimer les tremblements de sa voix.

« Oui maman, bien sûr. Nous donnons à manger à nos poupées !

— Je vois, mais il va falloir vous dépêcher, car ce sera bientôt à nous d’y aller ; nous avons une invitée ce soir. Une grande dame ! Alors, il s’agit de ne pas être en retard… »

Tharcille leva des yeux inquiets vers sa mère :

« Mais, maman, ma poupée n’a pas bien mangé. Je crois qu’elle est un peu malade, est-ce qu’elle peut venir manger avec nous ? S’il te plaît ? »

Wilhjelm hésita une seconde, puis concéda :

« Bon, je veux bien. Mais que cela ne devienne pas une habitude, d’accord ? »

Elle ajouta après un baiser sur le front de sa fille :

« Il faut que tu apprennes à la laisser toute seule, sinon elle ne pourra jamais devenir une grande fille comme toi ! Ildoria, va prévenir Orphiléa que nous mangeons ! Et dis-lui de bien se vêtir, nous ne sommes pas qu’en famille ! Nous vous attendrons dans le petit salon. »

Rurik enfila son plus charmant veston. Il avait beau être vieillissant et conscient de la douleur que ce qu’il complotait infligerait à sa bru, il ne pouvait s’empêcher pour autant de se montrer sous son jour le meilleur, comme pour ne rien perdre de ses chances. Comment Relonor avait-il bien pu faire pour résister à une telle femme ?

Fleurienne arriva la première dans la grande salle de séjour. Elle y demeura seule un moment. Les serviteurs la firent asseoir sur un des côtés de la table, où elle siégerait en solitaire. Sur l’autre, patientaient quatre assiettes et à une extrémité la sixième, devant le fauteuil sobre du Seigneur de guerre.

Fleurienne demanda à boire. On lui servit du vin, léger et fruité, dans un verre haut et fin, monté sur un pied de bois. Un vin qui ne venait clairement pas de cette région où l’on ne cultivait que le strict nécessaire. Un bon vin même. Comme quoi, l’on ne faisait pas que se moquer d’elle.

Peu de temps après, elle entendit des murmures dans le petit salon attenant : la voix d’une fillette et celle d’une femme. Probablement Wilhjelm et l’une de ses petites. Elles parlaient, mais Fleurienne ne pouvait discerner les mots exacts de leur conversation. Lorsqu’elle eut bu le contenu de son verre, elle s’en fit servir un second.

Rurik entra. Il portait une tenue de guerrier qui le faisait paraître plus jeune qu’il ne l’était. Il s’approcha de Fleurienne et se confondit en excuses pour son retard, lequel fut aisément pardonné. Il s’assit sur le siège en bout-de-table, comme le doit le Seigneur de guerre ou son substitut. On lui servit un verre de vin. Il en but une gorgée, puis demanda, poussant à l’extrême le jeu de la courtoisie :

« Comment vous portez-vous, Fleurienne ? »

La conversation qui s’engagea était de celles que détestait la Demoiselle. Menée sans but autre que la mondanité, la politesse et le charme. De plus, Rurik maîtrisait cet art d’une manière ridiculement moins experte que ses courtisans habituels. Cela en devenait lassant. Fleurienne se vit même bientôt espérer l’arrivée prochaine de Wilhjelm.

La conversation dériva vers le théâtre et les représentations actuelles dans la capitale : comme si Rurik y connaissait quoi que ce soit ! Fleurienne perdait patience et regrettait que son frère Breridus soit en prison ; c’était lui qui aurait dû avoir cet entretien, il aurait su en tirer parti. Tout ce qu’elle en retirait, elle, c’était de l’ennui et de la colère.

Rurik se tut lorsqu’on entendit du bruit en provenance du petit salon. De toute évidence, la féminité de la famille s’était rassemblée et allait faire son entrée. Fleurienne se tourna vers la porte et se composa un sourire : s’il fallait au moins plaire à quelqu’un, ce soir, c’était Orphiléa.

Les trois filles du Seigneur de guerre entrèrent l’une après l’autre, toutes joliment vêtues. Elles firent le tour de la table pour saluer l’invitée, puis prirent place. Derrière elles, Wilhjelm les surveillait, veillant au bon respect des règles de la bienséance. Enfin, elle s’assit entre ses deux puînées, face à Fleurienne.

Après cette arrivée, le repas put commencer. La jeune Tharcille était aux petits soins avec sa poupée, tâchant de lui faire manger le nécessaire pour guérir et boire suffisamment afin d’empêcher la fièvre de monter. Ildoria dévorait pour quatre : elle avait atteint les huit ans depuis quelques mois et sa croissance lui donnait de l’appétit. Ainsi, elle ne s’occupait que de ce qui se passait dans son assiette. Orphiléa, quant à elle, était plus intéressée par Fleurienne de Pal que par le menu. Elle savait que la Demoiselle de Landargues était l’unique aristocrate du pays qui possédait le même destin malheureux qu’elle : son rang écartait tout espoir de mariage.

Orphiléa avait lu dans un de ses romans que les de Pal ne mariaient pas leurs filles de peur de perdre de leur pouvoir et de leurs terres. Seuls les hommes le faisaient, récupérant du même coup dot et puissance. Dans son livre, il était question d’Esmérinie de Pal, petite-fille du premier Seigneur Souverain.

Esmérinie était tombée folle amoureuse d’un jeune noble d’une famille de rang inférieur. Ceux-ci avaient longtemps combattu leurs sentiments, mais ils avaient fini par s’enfuir ensemble. Ils s’étaient éloignés de la capitale durant quelques jours avant de s’installer dans un petit village où leurs richesses leur permettaient de bien vivre.

Pendant ce temps, Landargues bouillonnait ; on cherchait partout la jeune femme, on s’inquiétait de sa disparition. L’intégralité des serviteurs et des gardes de la famille de Pal parcourait la ville en continu. On avait arpenté toutes les rues et fouillé toutes les maisons. Des chiens avaient été envoyés dans les plaines aux alentours de la capitale à la recherche d’une piste. Rien n’y fit. Puis, le lien avait été fait avec son amant, et des gardes dépêchés pour les retrouver.

Rapidement, leurs oreilles avaient eu vent de ce jeune couple richement installé dans la campagne profonde. Ils s’y étaient rendus une nuit, armés jusqu’aux dents : Esmérinie fut ramenée à Landargues où elle reprit sa place. Quant à son amant, il fut exécuté pour enlèvement et trahison.

Le roman était tragique, mais il faisait rêver la jeune femme qui espérait un jour vivre une aussi magnifique romance. C’était pourquoi Orphiléa ne cessait de scruter la belle Fleurienne. Elle se questionnait sur sa vie, sur ses ambitions, sur ses amours. Elle l’enviait d’habiter à Landargues, où elle pouvait rencontrer de séduisants jeunes hommes.

En observant la Demoiselle, elle remarqua l’effet que celle-ci produisait sur son grand-père. Le vieil aristocrate parlait plus qu’à son habitude et d’une voix plus enjouée. Avec un charme comme le sien, Fleurienne pourrait certainement se marier un jour. Ce constat fit poindre en elle un désir ardent : elle aussi voulait être belle et courtisée !

Bientôt, Rurik tenta un trait d’esprit qui tomba à l’eau. Cela fit sourire Orphiléa, qui enfouit sa joie dans son assiette pour essayer de la cacher. En relevant la tête, elle croisa le regard de Fleurienne qui lui offrit un clin d’œil. La Demoiselle prit alors la parole, demandant à Orphiléa de lui conter sa vie dans les Marches et ses activités quotidiennes. À chaque mot que répondait la fille du Seigneur de guerre, Fleurienne s’attendrissait ou s’émerveillait. Et à chaque silence, elle la relançait.

Orphiléa se sentit d’abord horriblement gênée par tant d’attention, puis les questions de la Demoiselle percèrent la carapace de sa timidité et elle se laissa aller. Fleurienne s’intéressa à ses lectures, ses goûts en robes et en bijoux, la manière qu’elle avait de si bien coiffer ses cheveux. Le cœur d’Orphiléa s’emballait. Les quelques phrases échangées suffirent pour lui faire escompter les plus grandes aventures, le plus beau mariage.

Lorsqu’enfin Fleurienne lui proposa de boire une tisane au coin du feu, rien que toutes les deux, la petite acquiesça timidement.

Ce fut presque avec désespoir que Wilhjelm regarda sa fille s’éloigner en compagnie de Fleurienne. Puis, elle tourna la tête pour flécher Rurik des yeux, mais ce dernier ne s’en rendit pas compte, trop occupé à suivre la Demoiselle du regard.

Durant tout le repas, l’épouse venue du Nord avait trépigné, serrant les doigts sur ses cuisses pour ne pas intervenir. Un mot de sa part aurait pu faire taire Fleurienne, faire cesser sa courtisanerie. Mais cela aurait aussi profondément vexé Orphiléa, flattée que l’on s’intéresse à elle. Or, le moment était des plus mal choisi pour se mettre son ainée à dos. Elle se leva brusquement.

« Je vais coucher mes filles. »

Rurik acquiesça sans même lever les yeux :

« Oui, très bien. Très bien… »

Wilhjelm emmena Ildoria et Tharcille pour les faire mettre au lit. Les deux petites eurent beau geindre et supplier, leur mère les laissa rapidement à la surveillance d’une servante. Elle traversa le palais jusqu’aux écuries où elle demanda à voir Gardomas, un palefrenier. Elle attendit plusieurs minutes avant que l’homme n’arrive. Ce dernier avait la peau tannée des habitants du Nord. Sa chevelure, étrangement fade, tirait entre deux teintes : le blond et le brun.

« Madame ?

— Gardomas, j’ai besoin de toi. Je sais que tu fais partie de mon peuple. Je me souviens de toi, dans ma jeunesse, lorsque j’étais petite fille. Je veux que tu transmettes un message à Grimm de ma part.

— À Grimm ? Mais, madame, cela va se révéler difficile ; vous devez savoir que je n’ai plus de contacts avec votre frère depuis que je travaille à Castel-de-pluie. J’ai bien trop risqué ma vie en m’affairant dans les avant-postes et en jouant dans les deux camps ; à présent peu m’importe qui gagne, je ne désire que vivre paisiblement la vie qu’il me reste.

— Je l’entends, mon bon Gardomas, mais il en va de la sécurité de mes filles, de la descendance des deux sangs. Tu sais comme moi que, s’il leur arrivait malheur, cela briserait la fragile paix qui unit nos deux sociétés. Si le danger s’abat sur elles de la main des Cannirnos, ce sera notre peuple qui entreprendra la guerre et, dans le cas contraire, ce seront les envahisseurs qui attaqueront. C’est sur leur sécurité que repose notre survie à tous. Je t’en prie, Gardomas, je t’en prie. Il faut que tu fasses quelque chose… »

L’homme soupira :

« Bien, madame, je veux bien risquer ma vie une dernière fois si c’est pour la paix. Je mérite bien cela, étant donné le nombre de fois où je l’ai risquée pour la guerre… Quel message dois-je faire parvenir à Grimm ?

— Dis-lui que la famille de Pal veut unir Orphiléa à l’actuel Seigneur Souverain dans un mariage politique. Dis-lui que, si j’échoue dans mes tentatives pour empêcher ce mariage, la seule solution sera que mes filles fuient dans le Nord. Dis-lui simplement de se tenir prêt.

Gardomas s’inclina pour répondre :

« Le message sera passé, madame, ou c’est que l’on m’aura ôté la vie avant.

— Prends soin de toi, Gardomas. »

Wilhjelm prit le Nordique dans ses bras et le serra contre elle. Instinctivement, l’épouse venue du Nord retrouvait les traditions de son peuple. Ils restèrent ainsi enlacés l’un contre l’autre durant quelques secondes. Lorsqu’ils se détachèrent, l’homme s’enfonça dans la nuit et Wilhjelm rentra au palais.

Elle se dirigea vers ses appartements et écrivit quelques mots sur du papier à lettres. Elle ferma le pli avant d’y apposer son cachet. Cela fut fait en quelques instants. Elle sortit alors de sa chambre presque en courant pour confier le billet à un domestique.

« Trouve un messager, dis-lui de porter cela au Seigneur de guerre, mon époux, dans la plus grande hâte. Qu’il transmette cette lettre au Protecteur des Marches, en main propre et le plus vite possible. Va ! »

Le serviteur partit d’un côté, Wilhjelm de l’autre. Il fallait qu’elle retourne dans la salle commune avant que l’on ne se rende compte de la durée de son absence. Elle reprit son souffle dans le petit salon, ne percevant que des murmures et le craquement du feu. Elle entra. Tels deux conspirateurs, Fleurienne de Pal et Rurik Helvival se tenaient devant de l’âtre, penchés l’un vers l’autre. Ils cessèrent leur conversation à son arrivée. Wilhjelm s’avança.

« Où est ma fille ?

— Point d’inquiétude, Wilhjelm, elle est simplement allée se coucher. Je vais d’ailleurs en faire autant. »

Fleurienne se leva avant de continuer :

« Je ne pense pas que nous nous verrons demain, car je pars à la première heure pour Landargues. Passez une bonne nuit. »

Elle se retira sur ces mots, laissant ensemble Rurik Helvival et sa belle-fille, Wilhjelm la femme du Nord.

Commentaires

Ça promet de sacrées péripéties à venir, encore, j'ai hâte de voir tout ça!
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mardi 3 juillet à 18h49
En effet, il y a de belles choses de prévues !
Hâte de te faire lire tout ça, du coup :)
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mardi 3 juillet à 20h27
Fleurienne au bûcher.
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dimanche 19 août à 13h01
Mais, uuurgh... courage Wilhjelm, et t'inquiète, Alphidore ne serait pas très content non plus... même si on ne lui laisserait probablement pas le choix.
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samedi 11 mai à 19h16