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Antoine Bombrun

mardi 12 juin 2018

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre trentième

La grande porte de Castel-à-bois s’ouvrit devant Estenius et Ayzebel. Deux soldats la maintinrent grande ouverte pendant que Daogan lui-même accueillait ses hôtes. Le courtaud chef de guerre frétillait : c’était la première fois que de nouveaux venus se présentaient en masse.

Jérémiah se tenait derrière son supérieur, le corps droit et les mains dans le dos. Il essayait de dénombrer les pauvres hères qui entraient doucement dans la forteresse. Il y en avait plus d’une centaine, probablement deux, mais il était difficile d’en être certain. Si ces arrivants avaient été des soldats, le lieutenant aurait tout de suite su les compter : les hommes d’armes ont l’habitude de se tenir en rang et ils demeurent organisés même au repos. Ces paysans, à l’inverse, avançaient en troupeau, chacun marchant où ses pieds l’emmenaient. Il lui était donc impossible de se constituer une image précise de ce flot humain, tant celui-ci se transformait d’instant en instant.

De sa voix forte, Daogan rameuta tout ce peuple pauvrement vêtu au centre de la forteresse, sur la place qui servait au rassemblement le matin et aux repas collectifs le soir. Le guerrier se dressa un peu au-dessus des arrivants, plus haut sur la colline, afin d’être bien vu par tous et, symboliquement, pour prendre d’ores et déjà sa position de chef. Alors qu’il allait prononcer sa harangue de bienvenue et de mise en garde, une voix s’éleva de la troupe désordonnée. Un jeune homme, presque maigre et les cheveux trop longs, un bandage sur un œil, sortit du rang pour discourir violemment :

« Voici les rebelles de Geraint. Paysans, meuniers, tisserands, charpentiers : ils sont habitués à la dure vie de la campagne. Ils savent avoir faim et besogner tout de même. Ils savent souffrir sans broncher. Surtout, ils savent se pelauder : les soldats de Laval Vignonel vous le diront ! À mon appel, tous ces hommes, ces femmes et ces enfants se sont soulevés contre le grand prêtre rouge Emilphas. Nous l’avons affronté. Ce furent de violentes castagnes et des morts tragiques. Si nous n’avons pu le vaincre, nous n’avons pas abandonné la lutte pour autant. »

Jérémiah écoutait avec l’attention du soldat qui découvre un nouvel officier : une bonne voix, mais un peu trop gamine et tremblante pour avoir réellement le ton de celle d’un meneur…

« C’est alors que nous avons entendu parler d’un homme : d’un fils de noble qui renie son propre sang pour la liberté. D’un homme prêt à risquer sa vie pour montrer que nous ne sommes pas esclaves de notre condition. Daogan, si tu es cet homme, nous soutiendrons ta cause. Moi, Estenius Penderix, je jure que, si tu es cet homme, alors je suis prêt à devenir le fer de ta lance ! Si tu es cet homme, Daogan, c’est par ta voix que nous hurlerons notre vengeance ! Vengeance ! Vengeance ! Vengeance ! »

Une grande clameur s’éleva tout autour du gamin. Les paysans reprirent son cri et le scandèrent. Ils le rugirent encore et encore. Ils l’extrayaient de leur corps comme s’ils réalisaient déjà leur vindicte :

« Vengeance ! Vengeance ! Vengeance ! »

Jérémiah sourit en lui-même. L’erreur est mienne ; il a finalement la voix qui porte le petit ! Qui porte les foules et supporte la distance. Chapeau !

Au milieu de la huée, Estenius s’avança vers Daogan. Il monta la butte sur laquelle se trouvait le chef de guerre et se planta face à lui. Daogan ne bougeait pas, les yeux dans celui du gamin.

« Vengeance ! Vengeance ! Vengeance ! »

Les deux hommes se fixèrent dans le tumulte. Estenius était sûr de lui : la fuite réussie hors de Geraint paraissait lui avoir fait gagner en maturité. Il savait qu’il devait se placer sous la protection de Daogan, sinon lui et ses compagnons ne survivraient pas, pourtant il ne voulait pas se placer, du même coup, sous sa domination. Il voulait être son égal.

« Vengeance ! Vengeance ! Vengeance ! »

Autour des paysans, les soldats demeuraient silencieux. Absorbés, ils observaient la scène : l’assurance du fermier et le calme du guerrier. Ils savaient qu’une bataille était en train de se jouer. L’épi de blé face au sanglier venu du Nord.

« Vengeance ! Vengeance ! Vengeance ! »

Estenius leva le bras au ciel. À ce signe, le vacarme se délita brusquement. En quelques instants, le tumulte avait cédé la place à un silence de mort. Dans les écuries, non loin, un cheval hennit. Pas une autorité de chef de guerre, certes, mais il maîtrise férocement ses hommes ! Daogan conservait toujours son silence mutique. Estenius lui demanda, sans avoir besoin de hausser le ton tant le silence était pesant :

« Alors, Daogan, es-tu cet homme ? »

Allons bon, il n’a décidément peur de rien, ce gamin ! Voyons voir ce qui succédera au silence de la bête. Après le calme, la tempête ; là-dessus il ressemble à son père…

« Je le suis, jeune paysan. (Daogan tendit la main à Estenius.) Je suis ce guerrier venu des Marches, ce soldat qui, suivi par cinquante de ses hommes, se dresse contre la Cannirnosk tout entière. Devant la carcasse, devant le fantôme qu’elle représente et devant la violence de ses réalités. (Estenius prit la main de Daogan dans la sienne.) Je suis cet homme qui affronte son père, qui crie contre l’injustice d’un avenir décidé par la particule que l’on associe au nom de sa famille. »

L’œil d’Estenius plongea sur sa main et une grimace lui déforma le visage. Sa chair disparaissait presque totalement entre les gros doigts du guerrier. Le blé vole au vent, fièrement, naïvement ; mais il cesse ses pantomimes lorsque le sanglier sort en colère de la forêt. Eh, les paysans, c’est maintenant que vous pouvez crier votre "vengeance", car j’en vois une qui débute sans avoir eu le temps de refroidir…

« Je suis cet homme qui pense que chacun doit être libre de ses choix, de ses amis, de ses croyances. (Estenius grimaçait de plus en plus, la main prise dans l’étau de celle de Daogan.) Mais je suis aussi celui qui tuera tout opposant qui se dressera contre moi, tout adversaire qui bafouera mes idéaux. (Les genoux d’Estenius commencèrent à ployer, il devait tordre le bras et courber l’échine pour résister à la force du chef de guerre.) Je suis cet homme. Et surtout, je suis l’homme qui dirigera ses troupes, qui dominera ses adversaires, qui fera ses propres choix, quoi qu’il arrive. Je suis Daogan le guerrier. (Estenius tomba à terre. Il criait de douleur. Daogan relâcha son étreinte et se redressa.) Et face à cela, toi, Estenius Penderix, tu n’es rien. »

Daogan se tourna vers la foule des paysans. Tous avaient les yeux fixés sur lui et de nouveau le silence aurait pu se trancher au couteau. Soudain, une jeune femme s’avança de quelques pas :

« Veuillez pardonner mon frère, Daogan. Ce n’est pas son cœur qui parle, mais les mauvaises habitudes contractées à Geraint.

— Qu’il en soit ainsi, paysanne. Veille seulement à le surveiller de près. Je suis chef de guerre ici, non garde-chiourme. Nos idéaux seront communs, mais le commandement restera mien. Je tuerai tout homme qui convoitera ma place. À présent, viens le chercher. »

Ayzebel se précipita vers Estenius qui gisait toujours à terre. Pendant ce temps, Daogan s’adressa aux insurgés :

« Peuple de Geraint, sois le bienvenu parmi nous. Voici Castel-à-bois, ma forteresse. Entre ces murs vous serez en sécurité. Protégé des nobles et de leurs impôts, vous pourrez y devenir les maîtres de vous-mêmes. Ne croyez pas qu’ici vous serez libres de tous vos actes, mais sachez qu’aucun charognard au sang bleu ne se tiendra au-dessus de vous pour béqueter le fruit de vos efforts. Vous travaillerez dur pour survivre, mais pas moins qu’ailleurs. Tout homme qui fera sa part de travail mangera à sa faim, moi pas plus qu’un autre.

« Ce n’est pas le paradis que je vous offre. C’est pourquoi je laisse ceux qui le croyaient rentrer dans leur village. Je ne veux forcer personne, mais tous ceux qui resteront devront me jurer obéissance. Rien ne vous oblige à rester ici, mais si vous choisissez d’y demeurer, vous devrez m’obéir. Les traîtres seront exécutés et les lâches jetés dehors. Je suis chef de guerre et tant que vous me serez loyaux, je vous protégerai. Si nous nous unissons, les seigneurs Groëe et Vignonel trembleront devant nous. Si vous refusez mes conditions, ils nous tueront tous. Ce n’est qu’ainsi que nous vaincrons. »

Daogan laissa ses paroles flotter dans l’air et faire tout leur chemin, puis il continua :

« L’heure du choix a donc sonné. Si vous vous pensez capables d’obéir, de vous battre pour moi et pour votre liberté, restez. Dans le cas contraire, avancez-vous et la porte s’ouvrira devant vos pas. J’attends, mais réfléchissez bien, car de votre choix dépend votre avenir. »

La voix de Daogan retomba et avec elle le silence. Ce dernier s’étira, pesant. Les hommes de Geraint se regardèrent, piteux, mais pas un seul ne bougea. Daogan les fixait. Sa patience paraissait sans bornes. Enfin, considérant le pacte scellé, il reprit :

« Je vous laisse la fin de la journée pour vous installer dans les deux baraquements libres au sud du camp. Il n’y aura pas assez de lits pour tout le monde, mais des tentes seront distribuées à tous ceux qui en auront besoin. Dès l’aube, nous nous attaquerons à la création de nouvelles habitations. Pour cela, la sonnerie de mon cor tiendra rôle et place de chant du coq. À présent, vous pouvez aller, nous nous reverrons ce soir autour du feu… »

Son discours achevé, Daogan se tourna vers Ayzebel, toujours à terre auprès d’Estenius. La jeune femme avait le regard fixé sur le guerrier. Un regard qu’il ne parvint à appréhender.

« Lorsque vous serez installée, venez dans le donjon… le moulin je veux dire, vous me raconterez comment vous êtes parvenus jusqu’ici. Votre récit me permettra de mettre au point la suite des événements. »

Ayzebel hocha la tête et Daogan s’en fut sans plus de cérémonie. Les yeux de la jeune femme le poursuivirent jusqu’à ce qu’il disparaisse dans le vieux moulin.

* * *

Ayzebel toqua à la porte. Derrière elle se tenait Estenius, un peu en retrait, mais bien présent. Malgré sa première rencontre avec Daogan, il avait insisté pour venir. Tant, se répétait-il, pour protéger Ayzebel de cette brute que pour faire reconnaître son autorité sur les paysans. La jeune femme craignait que sa présence ne tende la situation, mais elle n’était pas parvenue à le faire changer d’avis.

Le lieutenant Jérémiah ouvrit la porte, les observa tous les deux, puis les invita à entrer. Daogan était assis à sa petite table et ne sembla pas les entendre approcher. Il écrivait et cela requérait toute son attention ; il n’avait jamais été bon à cela. Combien de disputes avec son père n’avaient-elles pas débuté par un texte à produire, ou bien un document à lire ? Jérémiah proposa aux invités un peu de lait, Ayzebel accepta, Estenius refusa. En entendant la voix du jeune homme, Daogan se redressa brusquement, heurtant la table qui grinça sur le sol. Il se tourna d’un bond, l’écume aux lèvres. Jérémiah s’interposa calmement et lui dit :

« Allons, Daogan, cesse tes enfantillages. Tu sais comme moi que nous devons voir leur chef afin de distribuer les rôles. Laisse-le rester, cela te sera utile… »

Dans le souffle puissant d’un taureau en colère, Daogan se rassit et reprit sa laborieuse graphie. Le lieutenant apporta son verre de lait à la jeune femme. Celle-ci n’avait pas quitté le guerrier des yeux. Elle fixait son dos et son bras qui bougeaient au rythme lent de son écriture. Après quelques instants de silence, Daogan posa sa plume, scrutant toujours le papier devant lui, et prononça quelques mots :

« Racontez-moi tout. Qui vous êtes, comment vous avez fait pour venir jusqu’ici. Tout. »

Ayzebel sembla gênée. L’ampleur de la question ? Le personnage de Daogan ? Qu’importe, elle prit son inspiration et entama son récit :

« Je suis la fille Penderix, et voici mon frère, Estenius. Nous venons de la ville de Geraint, située sur les terres du seigneur Vignonel. »

Dès que la jeune femme eut commencé à raconter, Daogan se tourna vers elle. Rougissant sous son regard, elle bafouilla un instant avant de se reprendre. Elle exposa leur dure vie à Geraint, la folie des prêtres écarlates, la bonté des gris et la volonté des paysans de retrouver la paix et leur liberté. Elle retraça leurs tentatives et leurs échecs. Elle décrivit enfin leur dernière bataille qui s’était engagée dans les bois contre le grand prêtre sanglant. Lorsque sa voix commença à faiblir et à s’érailler d’avoir trop parlé, Daogan alla lui chercher un autre verre et une chaise. La jeune femme s’assit, but le lait d’un trait, avant de continuer :

« Alors, Estenius s’est mis à genoux devant Emilphas, le grand prêtre sanglant. Il l’a supplié d’épargner la vie de notre peuple et de prendre seulement la sienne. J’ai bien cru qu’Emilphas allait accepter, il a baissé de quelques centimètres la lame qu’il pointait sur la gorge de Charekon, puis il a sifflé "Très bien, Estenius Penderix, je prends ta vie et je laisse la leur aux tiens, quant à ta sœur, elle… "

« Cependant, Charekon a profité de l’instant pour saisir par la lame le poignard sur son cou et a donné un furieux coup de coude dans l’estomac du grand prêtre. Le vieillard a dû mettre toute la vigueur qu’il lui restait dans cette attaque, car Emilphas en a eu le souffle coupé. Charekon a attrapé l’arme de sa bonne main, laissant son autre profondément entaillée, et en a violemment frappé la serre d’Emilphas qui restait agrippée sur sa robe. Trois doigts sont tombés au sol, rejoints sans tarder par le grand prêtre qui se tordait de douleur. Estenius s’est alors relevé. Je voyais à son visage qu’il ne savait que faire tellement l’attaque de Charekon l’avait surpris.

« Les gardes allaient se jeter sur Charekon pour l’étriper. Déjà ils brandissaient leurs armes, mais le vieux prêtre a sauté sur le corps pris de convulsions du maître rouge de Geraint et il a hurlé, mettant la lame sur la gorge de sa victime : "Arrêtez-vous ! Ne faites rien ou c’est un homme mort !" C’est comme cela qu’il a tenu en respect toute la garde d’élite des prêtres rouges. Néanmoins, il perdait ses forces, il tremblait et ses traits blanchissaient comme de la chaux. De l’entaille à sa main gauche, du sang perlait à grosses gouttes pour aller se noyer dans l’obscurité de la forêt. À terre, Emilphas avait presque le visage appuyé sur ses trois doigts tranchés.

« Un instant, on n’entendit plus que la lourde respiration de Charekon et les halètements du grand prêtre, puis le gris a repris d’une voix rauque, presque dans un souffle : "Ayzebel, Estenius, sauvez vos vies ; fuyez. Je retiens les gardes… " Ces paroles ont manqué de me faire vomir : Charekon est le meilleur homme que je n’ai jamais rencontré. Toujours prêt à tout pour sauver une âme, et cette fois pour nous libérer il allait faire le plus grand des sacrifices…

« J’ai tourné la tête vers Estenius, je ne le voyais qu’à peine tant je pleurais. Nous nous sommes regardés une seconde, puis il m’a attrapée par le bras. Il a fui en me tirant derrière lui. Les premiers pas ont été durs et puis mes pieds ont suivi les siens. Autour de nous, tout le monde s’est mis à détaler comme des lapins. Derrière, j’entendais la voix rauque de Charekon menacer les gardes, il leur ordonnait de ne pas bouger ou bien il tuerait Emilphas. Nous sommes sortis du cercle de lumière créé par les torches des prêtres et des soldats, nous avons continué de courir dans la nuit, trébuchant sur des branches et des feuilles mortes… »

La voix d’Ayzebel se brisa. Des larmes coulaient doucement sur son visage. Daogan bougea un peu sur sa chaise, embarrassé devant cette démonstration d’émotion. Il ne savait visiblement que faire. Comme le silence s’éternisait, Ayzebel reprit :

« C’est ainsi que nous avons pu nous enfuir de Geraint, en sacrifiant la vie du meilleur d’entre nous. Depuis, toutes les nuits je me réveille en sanglots, je revois cette scène dans mes rêves. Je vois aussi le cercle des gardes se jeter sur lui, épées au clair. Je le vois mourir pendant que moi je cours, pendant que moi je l’abandonne à son sort. »

Un autre silence se forma, brisé seulement par de lourds gémissements.

« Ensuite, nous avons beaucoup marché, prenant de la nourriture où nous en trouvions. Je m’en souviens comme d’un cauchemar dans une longue nuit. Je crois bien qu’un paysan a tenté de se rebeller contre notre maraude. Nous… nous l’avons laissé étendu sur le sol de sa demeure. Nous avons contourné la forêt par le nord, dormi deux fois à la belle étoile, et enfin nous sommes arrivés ici… »

Sur ces mots tremblants, Ayzebel se tut définitivement et le silence s’imposa de nouveau. Après quelques grimaces, Daogan le rompit de sa grosse voix :

« Votre route s’est révélée difficile et parsemée d’embûches, mais vous êtes parvenus jusqu’à moi. Si vous avez pu le faire, c’est que le destin l’a bien voulu et qu’il désire votre réussite. Je vais être franc avec vous : nous sommes dans une situation difficile. Nous manquons d’hommes et nous manquons d’armes. Votre arrivée est… une bénédiction. Vous devez être deux-cents, soit presque quatre fois notre nombre actuel. Et même en enlevant parmi vous les femmes, les vieillards et les enfants, votre troupe reste plus que substantielle. Avec vous, nous parviendrons à renverser les seigneurs, j’en suis persuadé. Je vous remercie de nous avoir conté votre aventure, belle amie, mais je crois qu’à présent vous méritez une nuit de sommeil. Allez vous reposer et nous nous reverrons demain. »

Ayzebel força ses lèvres tremblantes à sourire. De ses doigts fins, elle saisit la patte que le guerrier lui tendait et se redressa. Lorsqu’elle fut debout, ce dernier lui baisa délicatement le dessus de la main :

« Reposez-vous bien, vous en avez besoin. »

* * *

À l’aube, comme tous les matins depuis leur arrivée, Jérémiah fut réveillé par la sonnerie du cor. Il se dirigea avec tout le petit peuple sur la grande place, bondée comme jamais. Là, à force cris, Daogan expliqua avec précision ce qu’il attendait de chacun.

Jérémiah était étonné de le voir si maître de lui-même, car le conflit qu’il avait eu avec Estenius le bouleversait plus qu’il ne voulait bien l’admettre. Après le départ des deux Penderix la veille au soir, le guerrier avait subi une crise. Dans sa folie, il soupçonnait Estenius de le trahir, d’être un espion de son père venu pour le tuer. Il avait fallu plus d’une heure au lieutenant pour calmer son ami.

« Tu as raison, tu as raison comme d’habitude, mon bon Jérémiah, avait balbutié Daogan en retrouvant ses esprits. Je retombe dans mes travers à la première inquiétude, imbécile que je suis !

— Allons, ne sois pas si dur avec toi-même, tu sais bien que…

— Qu’importe ce que je pense de moi, seule compte mon efficacité. Et, pour parvenir à l’être, je ne dois pas me laisser submerger par mes peurs. Fini les conneries, je vais prendre le paysan dans mon commandement ! »

Jérémiah avait souri légèrement ; il reconnaissait bien là son ami. Tout envoyer balader pour choisir la seule solution qui lui paraissait impensable au début. Une certaine sagesse, en fait : une sagesse enfantine.

« Tu sais mon point de vue : cela ne peut qu’être une bonne chose. Par contre, je ne crois pas qu’ignorer tes peurs portera ses fruits, Daogan. Tu dois les affronter et, pour cela, il te faut les regarder en face.

— Merde.

— Quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

— Rien. C’est juste que… tu as raison. »

Jérémiah avait souri de nouveau. Voyant cela, Daogan était parti d’un grand rire :

« Je suis con ! Je le sais, mais chaque fois ça me surprend d’être aussi con ! Toujours le même réflexe boiteux : la peur.. L’abruti de pécore n’est pas un traître, il n’est pas assez malin pour ça, et ce n’est même pas lui qui m’inquiète, mais ceux qu’il représente. Des paysans… Je suis chef de guerre parce que j’aime la rigueur et, sur tous les humains de la Cannirnosk, il a fallu que je tombe sur une bande de culs-terreux… Merde ! »

Le bois de la petite table avait résonné sous le poing de Daogan. Ça y était, la violence avait remplacé la peur.

« Tu les as vus arriver, ce troupeau de bouseux, et tu as vu leur admiration pour le plus bouseux d’entre eux ! Le problème n’est pas que je n’ai aucune autorité sur eux, mais eux, tout simplement. Ils travaillent la terre, pas le sang. Ils fuiront lorsque la défaite semblera inévitable. Or, cet affrontement ne peut ressembler à rien d’autre qu’à une résistance désespérée dans l’attente d’un miracle. Particulièrement depuis que Relonor Helvival a surgi des Marches !

« Je ne crains pas les hommes du sud, je n’aurais pas été inquiété par ces paysans s’il n’y avait eu en face que mon père et le seigneur Vignonel, mais les guerriers du Nord me font peur. Je n’ai pas honte de le dire, il n’y a pas de honte à cela. J’en suis un moi-même, je connais leurs capacités et j’ai la sagesse de m’en méfier. »

Pour la troisième fois, un sourire avait étiré les lèvres du lieutenant Jérémiah. Il avait posé la main sur l’épaule de son compagnon avant de répondre :

« Tu me rassures, Daogan. Je n’ai qu’à peine dormi depuis deux jours que le Seigneur des Marches est venu à notre porte. Une angoisse de jeunot me taraude. J’ai l’impression de me retrouver, dans nos premiers mois à Castel-de-pluie, lorsque nous sommes arrivés dans le Nord… »

De mettre des mots sur son inquiétude avait apaisé tout à fait le chef de guerre, si bien qu’au matin, le cœur battant encore la chamade, Jérémiah ne pouvait qu’admirer le sang-froid de son compagnon.

Daogan orienta une grande partie des arrivants vers la menuiserie : il fallait construire des logements en nombre. D’autres furent envoyés à la chasse et à la cueillette. Les derniers, enfin, furent affectés à la fabrication d’arcs et de flèches. En plus de ce travail, tous avaient deux heures d’entraînement au combat par jour. La plupart au corps à corps, avec leurs armes de fortunes, certains à l’arc.

Lorsque tout le monde fut parti faire son devoir, Daogan fit venir à lui Estenius et Ayzebel. Il parla à la seconde sans un regard au premier :

« Tu m’as conté hier l’aide que tu fournissais, dans ton village, au prêtre gris Charekon. C’est là le genre de compétences que je ne peux laisser passer. Tu seras notre médecin. Jérémiah va te guider jusqu’à l’infirmerie. »

La jeune femme comprit qu’elle n’avait pas son mot à dire et se leva pour suivre le lieutenant. Daogan sourit : si les hommes se comportaient en soldats taiseux, c’est que son petit spectacle de la veille avait suffisamment marqué les esprits.

Dès qu’Ayzebel fut sortie, Daogan plongea ses yeux dans celui d’Estenius :

« J’ai besoin d’autres hommes encore, car la guerre commencera sous peu. Dans ce but, j’ai décidé de t’envoyer dans les différents villages des environs afin d’y rassembler des troupes. Je m’y suis déjà rendu, mais tout le charisme que je peux avoir est émoussé par ma noblesse. »

Dans sa bouche, déformé par le plissement dégouté de ses lèvres, le mot « noblesse » avait perdu toutes ses marques de… noblesse.

« Toi, tu es un paysan par ton sang. Ton appel aura immanquablement plus d’impact. On se méfiera moins. Tu prendras quelques-uns des tiens pour assurer ta protection, et vous partirez dès que toutes les baraques seront montées. Ton rôle est d’importance, alors ne me fait pas regretter la confiance que je te donne. »

Estenius s’inclina :

« Je ne te décevrai pas, Daogan le guerrier. »

La rancune du jeune homme envers le chef de guerre semblait s’être apaisée. En vérité, la nuit avait porté conseil : il avait compris que de sa loyauté dépendait sa vie et celle de ses compagnons. Néanmoins, il n’avait pas abandonné ses propres intérêts, et la recherche de combattants lui paraissait une bonne affectation pour grossir les rangs des siens…

Daogan regarda partir le paysan. Tu as un air sournois, pécore, et tu ne me plais pas ! Il savait qu’il jouait à un jeu dangereux, mais il était persuadé que ce n’était qu’à ce prix qu’il pourrait vaincre l’alliance de son père avec Relonor Helvival…

Commentaires

Bien joué Charekon !
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dimanche 19 août à 12h30