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Antoine Bombrun

jeudi 30 mai 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre cinquantième

Gris fut prévenu par un apprenti de son ordre alors qu’il quittait la salle de la Couronne. La journée, longue et éprouvante, avait vu se succéder les réformes qui accentuaient toujours plus le pouvoir de la famille Souveraine, et Alphidore ne supportait aucune critique. Le vieux Sacerdoce, comme ses deux compagnons, discernait bien, à présent, la figure qui se dissimulait derrière ce changement de politique. Malheureusement, ils ne possédaient plus suffisamment d’influence…

Gris, le plus ancien et le plus probe, avait avancé quelques remarques envers ce nouveau conseiller, dont le retour était pour le moins étrange. Vert, pourtant le plus lâche, avait un peu poussé dans la même direction. Rouge, le plus imbu de sa personne et de sa condition n’avait rien ajouté.

Alphidore, ce Souverain si posé, les avait remis à leur place.

« Consultants vous êtes, pas critiques ! Consultants restez, ou partez ! »

Les trois hommes avaient préféré rester. Cela faisait de nombreuses années qu’ils accompagnaient les Souverains qui se succédaient ; ils avaient appris la patience et savaient qu’un Sacerdoce silencieux valait mieux qu’un Sacerdoce absent.

Le jeune gris qui était venu à sa rencontre lui annonça que leurs homologues avaient retrouvé une femme presque morte dans une venelle de la cité. Le Sacerdoce partit de son plus beau rythme ; à trois pattes, cliquetant sur le sol marbré du palais puis pavé de la rue.

Un étranger aurait pu croire le vieillard désabusé par toutes ces années à côtoyer le malheur, à sauver les pauvres, à les observer dépérir. Cependant, il n’en était rien. Une puissance infinie paraissait irriguer sa volonté, et lui redonner des forces malgré son grand âge.

Gris traversa les rues jusqu’au refuge. Autour de lui, les badauds s’écartaient pour le laisser passer ; respectueux envers l’ordre, méfiants envers l’homme. Il parvint devant l’immense bâtiment à la nuit tombée, où l’apprenti le mena à la chambre. La jeune femme y demeurait étendue, plus maigre que cela paraissait possible. Seul son ventre semblait distendu, comme repoussé de l’intérieur. Dans l’air flottait une aigreur qui prenait aux tripes.

« C’est la fièvre, maître, nous n’avons rien pu faire. Eulalia a bien essayé de lui faire boire de la tisane de varvelle, mais cela n’a aucun effet. La malade l’ingurgite, mais elle continue de délirer. Elle transpire, elle claque des dents, les deux en même temps.

— Est-elle calme ?

— Non. Parfois elle dort, comme maintenant, et l’on croirait que son état s’améliore. Mais ensuite, elle se réveille et gémit. Elle vomit, aussi…

— Forte fièvre. Découvrez-la ; il faut qu’elle ait froid.

— Mais…

— Pas de mais ! Découvrez-la, je m’occupe du reste. Apportez-moi des linges propres.

— Bien, maître. Les fruits et les graines de varvelle sont dans le pot, ici. Nous ne les avons fait bouillir que deux fois…

— Bien. Allons, découvrez-la et cherchez-moi ces linges. De l’eau aussi, froide. Celle du puits ! »

* * *

Anya se réveilla comme d’un mauvais rêve. Elle ne put rattraper ses pensées, qui fuyaient au loin. Alphidore, Fleurienne, Mérance… Seul restait son ventre. Le bébé. Puis, lui aussi se perdit.

Autour d’elle, des gens paraissaient s’agiter. Du moins, elle percevait le bruit des pas et des voix, le courant d’air des robes qui passent. Des cris. De douleur, d’effort ? Elle ne parvenait pas à savoir. Puis, une voix perça les limbes dans lesquelles elle se noyait, une voix vieille, mais ferme :

« Poussez, mademoiselle, poussez ! Vous allez y arriver, vous y êtes presque. Poussez, mademoiselle ! »

Des cris encore. Effort. Douleur. Colère ? Rage, même. Mademoiselle… Des cris ; ses cris ? Ses cris. Elle poussa. Des encouragements vinrent lui emplir les oreilles. Elle devina des doigts sur son visage, des doigts et un tissu humide.

Elle avait mal. On lui demanda, alors elle poussa encore. Elle ne se sentait pas bien. La nausée, tête lourde, une impression de brouillard tournoyant dans son crâne. Elle transpirait. Elle poussa encore.

Ses cris, soudain, furent interrompus par une vomissure qui lui souilla les lèvres. Elle cessa de forcer, se laissa aller. Elle allait sombrer, de nouveau, quand la voix la tança :

« Poussez, mademoiselle, poussez ou bien vous mourrez ! »

Mademoiselle… La fureur manqua de l’emporter, mais l’épuisement prit le dessus : Peu importe, songea-t-elle. Peu importe, je veux juste dormir… La voix la harcela encore, puis ce fut une poigne terrible qui lui compressa le ventre. Elle hurla de douleur, et poussa de nouveau. La tête lui tourna et elle eut l’impression de basculer, mais la voix ne lui laissait pas de répit. Puis, elle se sentit vomir. Vomir, mais… pas par la bouche. C’était comme si tout l’intérieur de son corps fuyait vers l’extérieur.

Et elle se détendit brusquement. Douloureusement. Elle avait mal. Elle tournoyait. Des encouragements, des félicitations. Des larmes roulèrent dans ses yeux clos, et elle retomba tout à fait. Enfin, la voix se tut.

* * *

« La fièvre disparaît, je crois. Elle gémit moins et se réveille plus longtemps. Elle a même bu un peu de potage, tout à l’heure ; je pense que nous allons la sauver ! »

* * *

Anya se réveilla en sursaut. Elle porta la main à son ventre. Maigre, vide. Ce n’était donc pas un rêve. Elle se redressa sur le lit et s’adossa contre le chevet. Ses yeux parcoururent la pièce : petite, avec une armoire, un miroir ébréché. Des murs gris et de vieux rideaux. La porte. Définitivement pas le palais. Ce n’était donc pas un cauchemar. Où est-il ?

Elle se sentait faible, encore tremblante. Mais mieux, elle retrouvait ses pensées, ses gestes. Elle prit le grand verre sur la petite table à sa droite et but à longues gorgées. Cela lui fit rouler la tête, lui retourna l’estomac. Elle dut se rallonger pour ne pas vomir. Où est-il ?

Le temps passa et elle se sentit mieux, de nouveau. Elle se redressa encore, fouilla la pièce des yeux. Où est-il ? Mais pas de trace de lui. Rien, rien si ce n’était cette horrible absence dans son ventre. Lorsqu’elle en eut la force, elle se leva. Elle vacilla mais ne tomba pas, fit quelques pas jusqu’au mur, pour s’y appuyer. La main sur son ventre manquant, elle reprit son souffle. Où est-il ?

Sa voix, enfin, parvint à se frayer un chemin à travers sa gorge, et remua quelque peu ses cordes vocales :

« Où est mon bébé ? »

Personne ne lui répondit. Elle effectua encore quelques pas, vers la porte. Puis demanda plus fort :

« Où est mon bébé ? »

Les mots lui déchirèrent la gorge. Elle chancela.

Soudain, des vagissements répliquèrent. Des pleurs en provenance de la pièce voisine. Elle se précipita, lâcha le mur, s’effondra, se releva :

« J’arrive mon petit ! J’arrive ! »

Ses cris lui arrachèrent une douloureuse tousserie, mais qu’importe, elle les répéta autant qu’elle pouvait.

Cramponnée à la paroi, défaillante, titubant, trébuchant, elle parvint à la porte. Les vagissements s’étaient tus. Pleure ! Pleure que je t’entende, je t’en prie, pleure !

« J’arrive, ne t’inquiète pas ! Maman est là ! »

Les vagissements reprirent. Elle franchit l’entrée, déboucha dans le couloir. Le silence s’imposa de nouveau. Corridor sombre, poussiéreux. Définitivement pas le palais Souverain. Mais où alors ? Mon bébé ?

« Mon bébé ? »

Sa voix s’était brisée. Éraillée. Elle roula au sol, rampa pour franchir les quelques mètres qui la séparaient de la porte voisine. Elle agrippa la poignée. Mon bébé ! L’huis s’ouvrit sous sa poussée. Une autre pièce crasseuse. Où t’ont-ils mis, mon bébé !

« Où ? »

Une forme s’agita sur le lit. Une femme. Le regard d’Anya remonta le long de son corps. Elle avait la jambe gauche amputée. Un pansement grossier, rougi, lui couvrait le moignon. Ensuite le ventre, les bras, un sein. Et accroché à ces bras, planté sur ce sein : Mon bébé !

« Mon bébé, c’est mon bébé ! »

Anya se précipita. Elle s’effondra encore en lâchant la porte. Se redressa avec difficulté, voulut courir, marcher, se traîner. Elle s’agrippa au lit, se souleva à la force des bras :

« Mon bébé ! Rends-le-moi ! Voleuse ! C’est mon bébé ! »

La femme hurla. Elle essaya de se reculer, mais sa blessure, le bébé l’en empêchèrent. Remué, gêné dans sa tétée, ce dernier lâcha le sein nourricier pour se remettre à vagir. Mon bébé ! Anya empoigna les couvertures et se hissa sur le lit. Elle saisit la jambe de la femme et son moignon, les tira pour avancer. La femme hurla de plus belle, la douleur doublant la terreur. Le bébé brailla aussi, et Anya s’égosillait, les yeux pleins de larmes, le visage plein de morve.

La femme protégeait le bébé comme elle le pouvait. Elle se mit de côté pour le cacher sous son corps. Anya frappa.

« Mon bébé ! Rends-moi mon bébé ! Rends-le-moi ! Voleuse, il est à moi ! »

Anya frappa encore et encore. Elle griffa. Elle mordit. Elle sentait la chair rompre sous ses ongles, le sang affluer dans sa bouche.

Gris accourut dès qu’il le put en entendant le remue-ménage. Il cliqueta jusqu’à la petite chambre, haletant, soufflant comme un âne. Enfin, il parvint devant la porte. Il pénétra dans la pièce, vit Anya sur le lit qui ruait, rouait de coups, mordait. Elle ne criait plus, mais pleurait. D’humaine, elle était devenue bête. Elle ne pensait plus ; elle protégeait son petit.

L’autre femme, au supplice sur la couche, implorait. Elle sanglotait et appelait à l’aide. Gris s’élança dans la chambre pour la traverser au plus vite. Satanée canne et satanées jambes ! Il trébucha lorsque d’autres prêtres déboulèrent dans la pièce et le bousculèrent. Le premier saisit Anya par les cheveux et la tira vers lui. Anya lâcha prise, ses griffes à deux doigts du bébé, lacérant la chair déjà balafrée de la femme sur le lit.

« Mon bébé ! Mon bébé ! Rendez-moi mon bébé ! »

Ses mots ne se comprenaient plus ; ce n’étaient plus que mugissements, que sifflements hystériques.

Soudain, la tête d’Anya frappa le sol dans un choc sourd. Le prêtre la lâcha, inquiet, mais Anya se redressa immédiatement, le visage en sang. Une rangée de robes ternes s’était interposée entre elle et le lit. Anya ne pensa pas, ne réfléchit pas, mais bondit sur elles dans un hurlement. Malgré ses coups, ses morsures, ses invectives et ses crachats, les gris parvinrent à la repousser.

Une prêtresse se jeta alors sur son corps. Elle la plaqua au sol, la maintint de toutes ses forces. D’autres religieux la rejoignirent pour l’aider. Ils n’avaient plus affaire à une humaine, mais à une bête. Une créature folle de douleur.

Dans le lit, la femme se réfugiait le plus loin possible, son enfant serré dans ses bras. Elle repoussait le matelas du pied, du moignon, et laissait dégoutter son sang à chaque mouvement.

Gris se redressa tant bien que mal. Il voulait se relever, mais ne trouvait plus sa canne, dut s’avancer à quatre pattes. Il criait à son tour, mais Anya ne l’entendait pas, elle n’entendait plus rien. Il se pencha sur elle, sur sa rage, sur sa furie, sur sa bave et sur ses larmes. Il hurla, mais elle ne l’entendit pas. Elle rugissait, les yeux révulsés, du sang aux commissures des lèvres. Soudain, sa folie fut arrêtée net ; une claque, vive et bien ajustée, accompagnée d’un cri sec :

« Il est mort ! »

Anya se relâcha d’un coup. Le bébé braillait, la mère aussi, mais Anya ne produisait plus un son. Elle chuchotait dans ses pleurs, sa voix rauque répétait la même litanie, encore et encore, inlassablement, comme une formule magique :

« Mon bébé, mon bébé, mon bébé… Mon bébé, mon bébé… »

Gris lui agrippa le visage et continua de lui asséner les mots. Lourds comme des masses, brutaux comme des coups de merlin :

« Il est mort. Votre bébé est mort. Nous vous avons trouvée dans une ruelle, il y a de nombreuses heures, couverte de sang. Des cuisses jusqu’aux genoux. Nous l’avons fait sortir, votre corps nous a aidé, mais il est mort. Il est né trop jeune. Il n’avait aucune chance… Il… Il est mort… »

Les sanglots d’Anya devenaient de plus en plus rauques, de plus en plus inaudibles, de plus en plus irréguliers. Elle perdait ses forces. Elle répéta, une ultime fois, de ses dernières ressources, comme un espoir vain, en pointant le lit du doigt :

« Mon bébé…

— Ce n’est pas votre enfant, c’est le sien. Nous l’avons recueillie avant vous, il y a quelques jours. Blessée. Nous avons dû lui couper la jambe, mais son nourrisson a survécu.

— Mon… Mon… mon bé… »

Sur cette dernière syllabe, les forces la fuirent tout à fait et la tête d’Anya retomba sur le sol. Gris s’abaissa, tremblant, pour lui tâter le front. Il était brûlant.

* * *

Anya pleurait, recouverte des pieds au cou par une cape grise, devant l’autel. En face d’elle, Gris, enveloppé de terne lui aussi, murmurait les phrases rituelles. Autour d’eux se massaient des dizaines de membres de l’ordre. Anya ne pouvait retenir ses larmes. Elle répétait les phrases, les mots du vieux Sacerdoce sans même les entendre. Elle les connaissait par cœur, depuis tous ces jours qu’elle les ressassait pour oublier, pour pardonner, pour se pardonner. Pour vivre encore un peu.

« Moi, qui ai tout perdu, je me joins à vous, qui avez tout retrouvé. J’abandonne mon nom, ma vie, mes passions et mon gagne-pain. Je me joins à vous, seule comme au premier jour. Je me joins à vous, qui n’avez rien et qui donnez tout. Je me joins à vous, qui avez tout perdu, et ensemble nous retrouverons tout. Non pas pour nous, mais pour les autres, ceux qui peuvent encore le rattraper… Moi, qui ai tout perdu, je me joins à vous, qui avez tout retrouvé. Moi, qui ai tout perdu, je me joins à nous… »

Les deux paroles s’emmêlaient : celle du vieil homme et celle de la jeune femme. Lui menait, entraînait, guidait, puis se laissait rattraper. Les deux timbres se caressaient comme deux serpents autour des larmes d’Anya.

Enfin, ses pleurs s’apaisèrent. Les voix poursuivirent encore un peu. Elles calmaient, par leur douce musique, par cette solitude partagée. Les phrases rituelles, répétées, redoublées, se chevauchaient l’une l’autre.

Bientôt, les autres membres de l’ordre reprirent en cœur les paroles. Une dernière fois, tous ensemble, plus fort. Puis le silence se déploya, profond, comme si une lourde cape terne les recouvrait. Gris le brisa de sa démarche cliquetante, plus irrégulière encore qu’à l’accoutumée. Il descendit de l’autel, et s’avança vers Anya. Celle-ci s’accroupit devant lui. Les yeux clos. Des larmes débordant toujours lentement de part et d’autre de ses paupières fermées. Ses mains demeuraient sur ses genoux, loin de son ventre maigre.

Gris l’embrassa sur le front, puis il prit le capuchon de la jeune femme et, d’un geste doux, il lui rabattit sur la tête, voilant ainsi le visage et les larmes :

« Bienvenue, Anya, bienvenue dans l’ordre gris. »

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Pauvre Anya...
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jeudi 30 mai à 11h15