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Antoine Bombrun

samedi 18 mai 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre quarante-neuvième

Mérance fendit le flot des convives pour apporter à Fleurienne le verre de vin que celle-ci avait demandé, et le lui tendit avec un sourire ; l’état de sa maîtresse l’inquiétait. Si la vieille suivante ne l’avait jamais appréciée, la voir abattue par l’humiliation lui remuait l’estomac. Jamais la Demoiselle ne s’était laissée aller ainsi.

Pourtant, depuis les années qu’elle travaillait à son service, Mérance en avait observé, des déconvenues, de simples ornières ou de profonds précipices, mais jamais une telle descente aux enfers. Toujours, Fleurienne jouait la félicité. S’il lui arrivait de s’abandonner à ses sentiments dans ses appartements, loin des regards, elle ne sortait jamais que pimpante, le sourire et la séduction harnachés aux lèvres.

Mais ce matin, Mérance l’avait découverte plus défaite que jamais. Sale, les cheveux en bataille, la tenue froissée, à pleurer devant son miroir. La Demoiselle n’avait pas même la force de se laisser aller à la colère. Pourquoi ? La servante ne le saurait jamais, et ne désirait pas le savoir. Peu importait, en définitive. Seule comptait la vague de compassion qui lui retournait le cœur.

Elle s’était approchée et l’avait brossée, peignée, nettoyée, maquillée. Tout en s’activant, elle retenait un soupir : elle ne se changerait plus, à son âge. Toujours à vouloir aider les autres, à les prendre en pitié. Un jour, elle tâchait de protéger la jeune Anya de son bourreau. Le lendemain, c’était auprès de ce tortionnaire qu’elle était aux petits soins…

« Tenez, Mademoiselle. Votre vin. »

Fleurienne lui répondit par un sourire, plus fin que ses espoirs. Mais un vrai sourire, pas une de ces grimaces radieuses qu’elle adressait aux convives. Elle ajouta à voix basse :

« Merci, Mérance. Vous pouvez disposer, à présent. »

La servante s’éloigna dans une courbette, puis quitta la réception pendant que sa maîtresse plongeait le regard dans sa coupe de vin d’abricot. L’alcool, fin et pétillant, lui donna envie de le descendre d’une traite et d’en demander un autre. De s’abreuver cul sec, de s’enivrer jusqu’à plus soif, jusqu’à plus idée du monde et de sa réalité. De cette saloperie de monde et de cette saloperie de frère ! Et ces baronnets, ces fourres-langues avides ! Elle est belle, notre aristocratie ; des rats qui dévorent un cadavre revenu à la vie pour en absorber les fluides !

Elle ne parvenait à s’empêcher de ressasser, de médire sur le culot qu’il avait. Et à présent, il riait, il plaisantait avec les représentants des familles nobles, avec les grands marchands qu’il avait invités pour la forme et dont on ne savait dire lequel jouait au mieux l’hypocrisie.

Au fond de la salle de réception, Elivard, celui qu’elle ne parvenait pas à considérer comme l’homme avec lequel elle devrait partager la couche jusqu’à la fin de ses jours, demeurait immobile, à sourire bêtement comme s’il avait perdu l’esprit. Pas d’autres membres de la lignée Cachampgueux à ses côtés, car ceux-ci préféraient croupir dans l’Ouest, à se marier avec la roture et leurs porcs ! Fleurienne ne pouvait le dévisager sans éprouver une légère nausée. Plus encore lorsque son imagination divaguait, lui imposant ses souvenirs odieux des instants qu’elle avait été forcée de lui abandonner dans la Couronne de pierre… Et pourtant, elle ne parvenait à détacher le regard de son immonde faciès.

Une tartine dans une main et son verre bringuebalant dans l’autre, le répugnant Cachampgueux s’efforçait tout de même d’enfoncer son énorme doigt dans sa narine dilatée. La Demoiselle l’observa avec horreur extirper de son groin une crotte plantureuse, qu’il propulsa ensuite dans la pièce d’une pichenette. Elle détourna le regard, secouée de haut-le-cœur.

Son frère ne s’était éloigné du petit homme que depuis quelques minutes, mais les deux conspirateurs avaient d’abord longuement échangé, le bec-de-lièvre de l’ancien geôlier agité par l’excitation. Fleurienne, anxieuse, leur avait tourné autour, à portée de voix, à l’abri des regards. Pour cela, elle avait dû s’immerger dans la foule, baguenaudant avec les uns, se détournant des autres, tout en gardant l’oreille sur la discussion que menait son frère avec le Cachampgueux. À naviguer ainsi, elle avait pu percevoir quelques relents de leur conversation, entre les plaisanteries oiseuses, les flatteries dégoulinantes et les diverses vantardises écumeuses :

« Breridus, nous nous connaissons assez pour nous faire confiance. Et puis, tu sais mes demandes. De l’argent et de bonnes relations, cela tu me l’as déjà fourni. Mais j’en avais une troisième : offre-moi ta sœur et tu commanderas à mes hommes. Nous, les Cachampgueux, possédons une puissante armée. L’amour que nous porte le peuple (Fleurienne devina le sourire que dut retenir Breridus : et que vous portez au peuple ; ses femmes jeunes et moins jeunes !) pousse de nombreux soldats à s’engager sous notre bannière. Ma fortune et ma position dans la capitale me procurent assez de poids à Mottevieille pour mettre en place notre alliance ; surtout depuis le retournement de Relonor : avec qui se liguer si ce n’est le Seigneur Souverain ! Je te le dis, organise mes épousailles avec Fleurienne et mes guerriers seront tiens. »

La fanfaronnade d’Elivard manqua de lui faire monter l’écume aux lèvres, mais Fleurienne épia la suite, trop concernée pour céder à l’indisposition.

« Très bien, mon cher ami, si c’est tout ce que tu demandes… un cul contre des bras. Le marché me convient, Elivard !

— Alors, signons, et je préviens Mottevieille. Mes troupes mettront deux semaines à arriver. Métamorphose-moi en homme marié, et ces soldats ne répondront plus qu’à ta voix ! »

Vendue. Vendue comme un chien ou un sac de farine. Vendue pour quelques fantassins. Fleurienne redressa la tête. Allons, ce n’est pas le moment de se laisser aller ; faisons bonne figure !

À présent, Breridus marivaudait avec d’autres nobliaux, où il consolidait probablement quelque alliance adroitement conçue.

Comme elle fuyait sa nausée, Fleurienne découvrit Orphiléa Helvival dans un coin de la salle. Elle n’avait pas encore été présentée comme la future épouse du Seigneur Souverain, qu’elle n’avait pas même rencontré, et se contentait de faire le pied de grue. Craintive, devant une foule pour elle si nouvelle et qui l’ignorait royalement, elle demeurait le long des murs, dissimulée derrière son verre qu’elle n’osait porter à ses lèvres. Elle paraissait particulièrement éviter quelqu’un du regard, sans parvenir à lui échapper.

Fleurienne l’observa un moment afin de discerner la cause de son trouble, et découvrit Elivard qui, le groin libéré, arpentait la pièce en lorgnant la jeune Helvival, comme une truie nouvellement introduite dans son enclos. C’était lui, l’homme qu’elle allait devoir épouser : Oh, joie incommensurable !

Son sang ne fit qu’un tour, et Fleurienne s’avança vers Orphiléa d’un pas décidé. Elle dut distancer Elivard, qui pataugeait lentement en direction de la jeune femme. Elle aurait voulu l’éviter, mais l’ignoble Cachampgueux bloquait le passage. Elle darda donc les yeux au-devant d’elle, superbe.

« Mademoiselle. »

L’appel ne lui fit pas même tourner la tête, et Elivard recommença :

« Mademoiselle ! »

Encore deux mètres, plus qu’un… Le cochon de Mottevieille ouvrit la bouche pour l’interpeller de nouveau, mais Fleurienne était parvenue jusqu’à Orphiléa et le distança de la voix :

« Allons, ma petite, ne soyez pas si timide. Buvez une gorgée de vin, et suivez-moi. »

Orphiléa sourit du mieux qu’elle pouvait. Son expression oscilla entre le plaisir de recevoir un mot de la Demoiselle, la volonté de plaire et le désarroi de sa situation nouvelle. Elle porta le verre à sa bouche, manqua de s’étouffer, mais se raccrocha au bras que lui tendait Fleurienne pour se diriger vers le centre de la pièce. Les deux femmes procédèrent à un large détour pour éviter le voyeur :

« L’homme que nous venons d’esquiver, petit et laid, est Elivard Cachampgueux, l’ancien gardien de prison de Breridus de Pal et mon futur époux. Je te laisse imaginer, à cette simple présentation, la qualité de mon mariage à venir… »

La Demoiselle s’autorisa un léger rire, qu’Orphiléa ne put se retenir d’imiter. Toutes deux, agrippées l’une à l’autre comme à un radeau salutaire, fendirent la grande salle de part en part. Elles naviguèrent entre les groupes d’hommes et de femmes, contournant les écueils des gêneurs, et principalement du gros corps difforme d’Elivard. Fleurienne soufflait à la jeune Helvival les noms, les fonctions, et la présentait au mieux auprès de chacun. Dès qu’elles se trouvaient seules, elle chuchotait à l’oreille d’Orphiléa les particularités, les amantes, les goûts et les relations des aristocrates qu’elle lui faisait rencontrer :

« Alphride Viqueford, le gros, là bas. Chauve et mal fagoté. Ne l’approche surtout pas. Il a la discussion longue et fort peu passionnante. Une fois qu’il t’aura ferrée, il se montrera aussi habile qu’un pêcheur Groëe ; il ne te lâchera pas ! De plus, il aime les jeunettes dans ton genre, et ne cessera de te reluquer ou de te tripoter à la moindre occasion.

« Mais surtout, veille, lorsque sonnera l’heure des danses, à te trouver à vingt mètres au moins de sa corpulence, ou il se frayera un chemin jusqu’à toi et tu seras perdue. Une fois, dans ma jeunesse, je n’ai pas eu la vivacité d’esprit ni de corps pour l’éviter… je le regretterai ma vie durant ! Et écoute-le ; toujours à dégoiser politique, lui qui n’y comprend rien ! Comme s’il pouvait expliquer ce que la trahison de Relonor va changer à la Cannirnosk ! »

Fleurienne s’esclaffa, avant de se souvenir, au regard attristé de sa compagne, que le Seigneur de guerre était son père :

« Oh, pardon… Je suis vraiment navrée, je n’avais pas songé que…

— Ce n’est pas grave. Moi non plus je ne comprends pas pourquoi. J’aimerais savoir… »

La Demoiselle hésita un instant, puis dévoila le fond de sa pensée :

« Ton père est un grand homme. Et comme tous ceux-ci, il est complexe ; le déchiffrer peut devenir la tâche de toute une vie… Allons, parlons de sujets moins graves ! À sa gauche, le jeune aristocrate bien portant et à la figure plaisante. Oui, je vois à ton air que tu l’as repéré ! Il a belle allure, n’est-ce pas ? Mais méfie-toi. C’est un Viqueford, lui aussi. Eudes Viqueford, et, comme tous les membres de sa lignée, il possède un défaut qui ne se dissimule pas.

« D’ici, on ne peut le discerner, mais approche-le à moins de deux pas et tu le flaireras sans mal. Il empeste. Comme si sa bouche était la porcherie de tous les cochons de la lignée Cachampgueux ! C’est un plaisir qui se mange avec les yeux, sans modération tant que tu maintiens la distance. Allons, éloignons-nous avant de nous faire empiéger ! »

Fleurienne reprit sa marche, ainsi que deux coupes au passage ; une pour elle, l’autre pour Orphiléa, qui reposa maladroitement son premier verre.

« Allons, bois. Il faut t’y accoutumer, on passe notre temps à cela, ici. Tiens, quelques astuces pour choisir ta coupe ! Celles au pied de bois sont réservées aux vins du Nord, des Marches et surtout de Mottevieille, à ne pas goûter. Trop fort et pas très fin. Oh, si vraiment un jour ton pays te manque, trempes-y une lèvre, mais pas plus ; il laisse des marques !

« Les coupes turquoise viennent de l’ouest : Ronceraie, principalement. Du bon vin. Les transparentes contiennent les breuvages de chez nous. Ici abricot, on le devine à la couleur. Plus clair, c’est du vin de raisin, de Vignevaux. Classique, mais toujours efficace ! Les petits godets, là-bas, ce sont les liqueurs. Fort, fort, fort !

« Enfin, les coupes longues, c’est tout ce qui pétille. Plus la teinte du verre est limpide, moins l’alcool se révélera intense. Transparent c’est la pèche. J’aime beaucoup : on peut en déguster toute la nuit ! Diaphane pour le raisin. Plus foncé, du cidre – une boisson de pommes ou de poires. Les plus ternes pour le cordial de prune – pour les brutes – il y a plus d’alcool que de bulles ! Ah oui, et les verres en céramique vernie, ce sont les vins de noix. Mon conseil, c’est ce que je viens de te servir, pétillant de pêche ! »

Fleurienne babillait tout en marchant. Cela ne lui ressemblait guère, de parler pour ne pas dire grand-chose, et sans stratagème, qui plus est, mais cela lui procurait un bien-être intense. À chaque explication, elle montrait pour consolider son propos : un geste de la manche qui aurait pu paraître vague mais qui avait sa précision. Elle stipula :

« Surtout, ne pas désigner du doigt ! C’est impoli et, dans cette société où tout le monde parle de tout le monde, pour critiquer ou salir, il vaut mieux ne pas se faire remarquer. Mais je suis bête, tu n’es pas une sauvage, tu sais cela. Oh regarde : Médéric Fonlantrame, avec les griffures sur le visage. Il est tombé, enfant, dans les massifs de ronces d’une ruine qui entoure encore le château de Ronceraie. Il a eu la vivacité d’esprit de fermer les yeux, mais cela n’a pas sauvé ses traits. Défiguré à vie. L’avantage, c’est qu’on le reconnaît aisément : il a le physique qui s’accorde au lieu de vie de sa lignée.

« C’est un homme qui peut faire peur, mais il est empli d’une profonde gentillesse. Un des rares, ici, qui ne va pas vous massacrer du verbe lorsque vous tournerez le dos. Au contraire, il cherche toujours à aider. »

Encore quelques pas pour changer de point de vue, et la Demoiselle reprenait avec entrain :

« Il converse avec Jaladelline Vignonel. Une femme ravissante. Elle était la plus belle dans sa jeunesse, un modèle pour moi. Tous désiraient l’épouser. Elle aurait pu tout avoir, la richesse et le bonheur. Mais non, elle en voulait plus, toujours plus. Elle voulait rencontrer le plus charmant, le plus fortuné. C’est une femme qui aime sa liberté.

« En définitive, elle n’a trouvé aucun homme qui l’égale, et ne s’est jamais mariée. À ses côtés sa nièce, Ildoria, comme ta petite sœur. Belle aussi, un peu moins, mais belle. Jeune, surtout. Jaladelline essaie de l’éloigner de l’autel, contre l’avis de ses parents bien sûr. Elle cherche à lui inculquer l’amour du célibat, mais je crains pour ma part que la gracieuse Ildoria ne lui dissimule quelques petits divertissements nocturnes… »

La Demoiselle tira soudain Orphiléa sur le côté. La jeune Helvival écrasa les pieds d’un courtisan, s’excusa platement, puis se laissa emporter au loin :

« Désolé pour le choc, mais nous avons manqué de tomber sur Elivard… Tout sauf lui ! »

Elle reprit après un soupir de soulagement :

« Et l’homme que tu as piétiné, qui se tortille de douleur, là-bas, c’est un Groëe. Qu’en dire ? Un pêcheur, comme tous les autres ; il passe le plus clair de son temps à Brumembruns, sur les quais ! »

Bientôt, à parcourir la salle et le grand monde, les deux observatrices abordèrent un rassemblement : des hommes, des femmes, principalement des de Pal, qui paraissaient attroupés autour d’une figure familière. Fleurienne devina tout de suite ce dont il s’agissait, mais elle fit le tour pour trouver un angle de vue, une percée dans les spectateurs massés. Soudain, une éclaircie. Fleurienne jeta un regard, puis intima à Orphiléa de faire de même. Au centre de la troupe des courtisans, un homme, un seul :

« Et voici l’aristocrate le plus puissant du pays ; Breridus de Pal, mon frère. »

Orphiléa l’observa quelques secondes, puis hocha la tête :

— Je l’ai trouvé attentionné. Gentil. Durant tout le trajet qui nous a emmenés depuis les Marches jusque dans cette belle cité, il a pris soin de moi et a pris garde à me tenir occupée…

— Méfie-toi ! Le serpent ensorcelle sa proie ; il apprenait à te connaître. Mon frère se montre ainsi : charmant avec la nouveauté, charmeur avec ceux dont il a besoin, impitoyable avec ceux qu’il domine. Méfie-toi. Regarde-le, sous son manteau de fausse modestie, on voit déjà ses dents qui pointent, qui rayent le parquet. Il rit, il décrit avec gaieté, il se moque gentiment – de soi, des autres, de tout. Et ses yeux qui passent d’un en un, il retient tout. Il repère chaque petit geste, chaque manie, chaque tic. Il observe et il retient. Chaque détail lui demeure en mémoire, et il l’utilisera pour son profit.

— Il est… méchant, donc ?

— Plus que tu ne peux l’imaginer…

— Et… (Orphiléa hésita à poser sa question ; sa bouche trembla.) Et Alphidore ? »

Fleurienne ne répondit pas tout de suite, rivée sur Breridus qui se détachait de l’agrégat de ses soupirants, pour filer par une petite porte sur le côté de la pièce. Orphiléa réitéra sa demande :

« Et Alphidore ?

— … Alphidore ? Là-bas, désigna Fleurienne avec un geste vague, en arrière de la foule… »

Puis, sans un mot de plus, elle s’éclipsa afin de suivre Breridus et quitta après lui la salle de réception.

Orphiléa, d’abord dubitative devant cet abandon, écouta bientôt sa curiosité. Bien vite, elle s’avança vers le fond de la pièce. Alphidore demeurait sur un large fauteuil, son regard vif plongé dans la foule mouvante. Autour de lui, trois hommes vêtus de robes – rouge, verte ou grise – le dernier encapuchonné.

Le Seigneur Souverain n’avait pas l’allure des guerriers des Marches, petits et musclés, mais paraissait au contraire svelte comme un oiseau de proie. Grand, aérien, les cheveux clairs. Beau.

***

« Breridus ! Breridus, attends-moi ! »

Le conseiller Souverain se retourna, la dévisagea.

« Que me veux-tu ? Tu viens pour excuser ton attitude ? »

Fleurienne parvint à sa hauteur. Elle le dépassait d’une tête. Elle hésita un instant, puis se mit à genoux. Elle leva les yeux vers lui, implorante :

« Pardonne-moi, Breridus. Je ne savais pas ce que je faisais. Je m’en rends compte à présent ; j’ai été folle de m’opposer à toi. Je te supplie de me pardonner, d’oublier tout ce que j’ai pu entreprendre, ce que j’ai pu dire, et de te rappeler notre amour, mon frère. Je t’en supplie. Je promets, je jure de t’obéir toujours. De me tenir à tes côtés, sous tes ordres, à ta merci. Mais en échange, je t’en supplie, accorde-moi une faveur. Une seule, rien qu’une seule… »

Breridus ne répondait rien, le visage fermé, et Fleurienne vit dans son silence une lueur d’espoir :

« Je t’en prie, mon frère, je t’en supplie à genoux ; annule ce mariage avec Elivard. Romps le pacte. Échange l’alliance d’avec ce Cachampgueux et de ses cochons contre l’obéissance de ta sœur, la Demoiselle de Cannirnosk. »

Breridus ne l’avait pas lâchée du regard toute la tirade, immobile. Lorsqu’elle eut conjuré son dernier mot, les traits de sa bouche s’étirèrent. Il faisait sombre dans le petit couloir, mais Fleurienne aurait juré discerner un sourire. Cela lui donna confiance et elle répéta :

« Je t’en supplie, mon frère… »

Breridus s’accroupit devant elle. Un sourire s’ancrait bien sur son visage. Il lui prit doucement le menton et plongea ses yeux dans les siens, longuement. Lorsqu’il parla, ce fut d’une voix atone :

« Fleurienne, tu crois réellement que ton obéissance tient à cette supplication ? Je te possède, Fleurienne, tu es mienne et tu le seras toujours. Même dans le lit d’Elivard, même quand il se ruera entre tes cuisses, c’est moi qui te donnerai les ordres. Et tu iras, dans ce lit… »

Il demeura un instant à la fixer, à regarder disparaître l’espoir, puis la lâcha. Avec la perte de cet appui, c’est le monde qui s’effondra sous Fleurienne. La Demoiselle chut, prostrée au milieu du couloir, étendue sur sa dignité piétinée. Breridus se redressa et, tournant les talons, s’en fut de sa démarche boitillante.

Commentaires

Fleurienne est vraiment sympa avec Orphiléa, ça change !
Par contre, quel connard ce Breridus !

Autre chose, j'ai eu du mal à comprendre la situation : où sont tous ces gens, et que font-ils ?
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samedi 18 mai à 18h12
Ah mince, il va falloir que je précise alors ! Le chapitre se passe dans une des réceptions qui se tient au palais Souverain, à Landargues.
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dimanche 19 mai à 10h29
C'est ce que j'en ai déduis à la fin, mais vu l'attitude de Fleurienne au tout début, je pensais que, justement, c'était aux préparatifs de son mariage qu'elle allait. D'ailleurs, j'ai pas vraiment vu de transition entre sa toilette du matin, et son arrivée à la réception justement ^^'
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dimanche 19 mai à 12h05
Bon bon bon, je vais revoir tout ça alors ! Merci pour ton avis !
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dimanche 19 mai à 19h43
Avec plaisir ;)
... j'espère presque que Fleurienne s'en tirera mieux que ça, c'est dire^^
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dimanche 19 mai à 23h04
Mais quelle enfluuuuure ce Breridus ! Pauvre Fleurienne...
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dimanche 21 juillet à 12h21