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Antoine Bombrun

mardi 30 avril 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre quarante-huitième

Trois jours avaient égoutté leurs heures depuis la tragédie. Ayzebel les avait passés dans l’infirmerie, enfermée dans l’arrière-salle, loin du monde. Elle ne pouvait plus voir cette chambrette et ce lit dans lequel elle et son frère avaient dormi de si nombreuses nuits. Elle ne pouvait plus voir cette infirmerie où agonisaient tous ces blessés, cette forteresse sur laquelle gouvernait Daogan.

Rien que d’évoquer son nom, elle sentait son cœur déborder. Trop de sentiments discordants. Elle avait envie de vomir, de vider son estomac, d’extraire toute cette bile de son corps, de congédier toute trace de vie de son âme.

Le lieutenant Jérémiah était venu la voir tous les jours. Il l’avait retrouvée ici, le soir du meurtre. Depuis elle n’avait plus bougé.

Chaque fois, il ne lui disait pas grand-chose : Il n’est pas fait pour ça, pensait-elle en souriant. Son seul sourire. Il lui apportait à manger, mais ne la forçait pas. Il était là, tout simplement. C’était un homme différent des autres. Loin de la volonté de perpétuer une quête familiale, de faire vivre ses parents par ses actes ; il n’était pas comme Estenius. Loin de la force brute, de la folie débordante de muscles ; il n’était pas comme Daogan. Sa présence faisait du bien, elle l’apaisait. Il restait une heure, parfois deux. Puis il partait.

« On va me reprocher mon absence, si je tarde plus… »

Qu’il disait. Jamais il ne proférait le nom de Daogan, c’était toujours « on ». Il n’assénait pas non plus celui d’Estenius. Il ne tentait pas de faire vivre l’homme par sa parole, comme tant d’autres à sa place l’auraient fait. Simplement :

« On va me reprocher mon absence, si je tarde plus… »

Qu’il disait.

* * *

Devant l’entrée de Castel-à-bois, se dressait une nouvelle structure dont Jérémiah craignait de parler, même lorsqu’il n’était pas avec Ayzebel. Deux poteaux fichés profondément en terre et un troisième pour les relier, à bonne hauteur du sol.

Estenius n’avait pas été inhumé, comme le veut la coutume. Daogan l’avait pendu lui même à cette fourche patibulaire. Pour l’exemple, il avait dit. Relonor aurait souhaité l’en empêcher, mais à considérer l’état du chef de guerre, il avait préféré ne pas se frotter à lui. Jérémiah en avait honte : Il a eu raison de se méfier, mais tout de même…

Daogan ne voulait plus sortir du vieux moulin depuis sa crise ; il craignait un complot. Relonor, Kaaomar et Marjobert avaient confié à Jérémiah la difficulté qu’ils avaient éprouvée à le calmer. Le guerrier ne s’était pas apaisé, comme il le faisait habituellement après une poussée de folie. Il était resté tremblant, violent, l’écume aux lèvres.

Relonor n’avait commencé à se rassurer que lorsque Daogan avait bien voulu lâcher son arme, encore souillée du sang d’Estenius. Enfin, il avait sombré dans un profond sommeil.

Lorsqu’il s’était réveillé, quelques heures plus tard, Jérémiah se tenait à ses côtés. Le guerrier tremblait, fiévreux.

« Jérémiah, Jérémiah ! Il faut que tu m’aides, il faut que tu me protèges !

— Allons, calme-toi, Daogan, calme-toi…

— Non, il faut que tu me protèges ! C’est un complot ! Estenius, ses paysans, c’est un complot ! Peut-être la venue de Relonor aussi ; tu as vu comme il agit ?

— Non. Ne dis pas de conneries. Relonor n’est pas un traître. Il est notre allié.

— Mais, je…

— Non ! Je t’assure que Relonor est de notre côté ! »

La réponse de Jérémiah fut impulsive. Il avait la patience d’une pierre lorsque Daogan se sentait mal. Il prenait le temps qu’il fallait pour lui faire retrouver ses esprits, mais il ne pouvait empêcher sa loyauté de répliquer avec violence si le Seigneur de guerre était attaqué.

« Tu dois avoir raison, Relonor est un homme juste. Il ne manigancerait pas ça… Mais Estenius, Qalet, la femme au serpent… Je crains qu’il n’y ait quelque chose, Jérémiah, je crains qu’il n’y ait quelque chose…

— Je ne crois pas, Daogan. Ce sont nos alliés. Ils sont venus pour nous aider. Nous ne pourrons nous en sortir sans eux. Tu dois leur faire confiance.

— Et Ayzebel, pourquoi ne me visite-t-elle plus ? N’est-ce pas une preuve de trahison ça ? Elle venait tous les jours. Faire le ménage, apporter à manger. Causer, parfois. Elle ne vient plus. N’est-ce pas une preuve de trahison, ça ! De trahison ! »

Vers la fin de la matinée, Jérémiah décrivit la pendaison de son frère à Ayzebel. C’était la première fois qu’il lui parlait ainsi, qu’il lui parlait autant.

La jeune femme pleura tout au long de son récit. C’était dur pour elle, pour lui aussi, mais elle espérait chasser l’horreur de son meurtre. Elle espérait…

Jérémiah raconta la fourche patibulaire qui avait été dressée en vitesse, les troncs que Daogan avait fait venir de la menuiserie, leur assemblage, la corde qu’on lui avait ordonné de nouer, la montée du corps. Il décrivit tout. Le tableau qu’il en tira fut plus long que la pendaison elle-même. Tout fut expliqué, montré, formé par des mots dans l’esprit d’Ayzebel.

Elle pleura, mais il continua. Jusqu’au bout.

Quand, enfin, il eut terminé, Ayzebel le prit dans ses bras, et se serra contre lui. Jérémiah ne savait comment réagir, mais finit par l’enfouir contre lui, de ses gestes gauches, et lui caressa les cheveux. Ils sont doux… Ils demeurèrent ainsi quelques minutes, dans le repos des mots.

Jérémiah se releva lorsqu’il sentit l’effet qu’elle produisait sur lui ; une grosseur dans son bas de chausse. Il ne voulait pas qu’elle le remarque. Il ne voulait pas, aussi, surtout, que cela se produise. Il était là pour elle, pour la réconforter. Il n’était pas là pour lui. Il se redressa brusquement :

« Je dois y aller. »

Et il s’enfuit à grands pas. Ayzebel, privée de son appui, se laissa tomber. Elle pleura au sol, sans bouger. Sans essuyer ses larmes. Elle pleura, seulement.

* * *

Le corps d’Estenius commençait à sentir. Malgré cela, les paysans venaient s’y recueillir, discrètement, comme auprès d’un saint interdit.

Daogan n’était pas encore sorti du vieux moulin. Ses rechutes se révélaient fréquentes, la fièvre persistante. Sur son ordre, Jérémiah avait convoqué Qalet. Le chef de Castel-à-bois lui avait offert un choix simple. Soit il remplaçait Estenius et dirigeait les paysans de Geraint, soit il subissait le même sort. Car je ne peux plus prendre de risques à présent…

Le géant au fauchard s’était soumis. Il avait découvert avec horreur ce qu’il était advenu de son ami, mais il se répétait sans relâche la phrase que lui avait confié Estenius, au début de la révolte de Geraint :

« Peu importent les hommes, seule compte la cause. Je peux crever, mais notre liberté ne doit pas périr… »

Au coucher du soleil, Kryaä estima que le temps du deuil était passé. Dans la culture Krzëe, la perte d’un chef est un événement majeur, qui suit des règles et des rites. Malgré cela, l’affliction ne peut trop durer, car la vie est bâtie de changements. Trois jours suffisaient.

La chasseresse se rendit au vieux moulin. Les hommes se retournaient sur son passage. Ses formes étaient gracieuses et sa réputation déjà faite. Le serpent qui la traversait, la chevauchait, ajoutait encore à ce charme excitant. Il mettait en valeur les seins, laissés vierges, mais aussi la cambrure des reins, la douceur des cuisses. Il lui mordait la cheville comme on aurait voulu la mordre, soufflait l’idée, créait le désir.

Elle pénétra dans le vieux moulin sans frapper. Jérémiah se tenait au chevet de son supérieur. Il se leva en la voyant entrer. Ils se fixèrent, sans un mot, puis Jérémiah sortit.

« Daogan, je viens te jurer allégeance. »

Le guerrier se redressa sur un bras. Un piège ?

« Pourquoi Kryaä, chef des krzëe, pourquoi me prêterais-tu allégeance à présent ?

— J’ai appris la mort d’Estenius. Il était un meneur, pourtant, il a fauté, tu as dû l’abattre.

— C’est ce que tu as entendu ?

— C’est ce qui est. Estenius t’a trahi, et je viens t’assurer que moi, je ne m’y aventurerai pas… Pour cela, je t’apporte une preuve en nature. »

Kryaä détacha le pagne qui lui enserrerait la taille, et elle fut nue. Elle monta sur le lit, où le guerrier porta les bras sur son corps.

« Je me soumets à toi, Daogan, corps et âme. Possède-moi et ensemble nous vaincrons. »

* * *

Ayzebel sortit de la petite pièce où elle s’était enfermée. Trois jours, trois jours depuis la mort d’Estenius. À présent, il ne s’agit plus de rester cachée…

Elle alla voir ses malades et ses blessés, vérifia leur état, leur porta quelques soins. Une huitaine d’hommes occupait l’infirmerie, mais cela ne lui prit pas longtemps. Elle n’avait pas la force de se préoccuper d’eux, encore moins de parler.

Ensuite, elle se saisit d’un poignard, qu’elle dissimula dans sa robe, et sortit de l’infirmerie. Le vieux moulin, à présent…

Elle ne ressentait rien, plus de sentiments, plus de douleur, rien. Seule demeurait une volonté, une injonction, une obligation. Après cela, sa vie n’aurait plus de sens, et elle pourrait enfin en finir.

Elle traversa la forteresse. Le donjon se dressait en son centre, en haut de la colline. Comme elle s’en approchait, elle regarda une dernière fois ses pierres sombres, poussiéreuses, qui se détachaient dans la lumière du soleil couchant.

Ce moulin au sein duquel elle avait voulu vivre, voulu aimer. Il était, il y a quelques jours seulement, le théâtre de tous ses désirs. À présent, elle n’y voyait plus qu’une marque sanglante. Une flaque qui grandissait, et qui allait s’étendre encore un peu plus.

Elle s’immobilisa devant la porte. Au sol, entre l’herbe raréfiée, rabougrie, écrasée par les pas, demeurait la terre où elle avait chuté, où Jérémiah l’avait poussée.

Elle sortit le petit couteau de sa robe. Avec lui, elle dessinerait une longue blessure sur la gorge de Daogan, puis elle le regarderait saigner, se vider comme un porc. Enfin, elle l’utiliserait sur elle, ce petit couteau.

Elle perçut un bruit comme elle posait la main sur la porte. La résonance de voix, des heurts. Elle revit le poignard de Daogan s’enfoncer dans le torse de son frère. Elle entendit le cri, sentit le choc de son dos contre la terre, Jérémiah sur elle. Le cri.

« Ayzebel ! »

Un cri.

Elle rouvrit les yeux. Elle se trouvait devant la porte, encore. Elle poussa la porte. Des bruits. Des voix humaines, des râles, des chocs sourds, répétés.

« Ayzebel ! »

Elle poussa un peu plus. Elle allait entrer dans la pièce sombre, mais un corps la heurta, l’envoya à terre. Elle lâcha son petit couteau, qui produisit un cliquetis sourd en touchant le sol.

Elle le rejoignit. Elle tomba comme elle était tombée. Non, pas tout à fait, je me trouve sur le flanc, pas sur le dos. Jérémiah ramassa le poignard et le passa à sa ceinture. Il saisit Ayzebel. Par les épaules, par la taille, par les jambes. Il la porta. Elle avait la tête qui battait contre ses reins.

Elle voyait le vieux moulin de biais, qui remuait au rythme des pas de Jérémiah. Elle voyait la porte ouverte. Sa vision se brouilla, noyée par les larmes.

Elle cligna des yeux. Elle voulait le voir, une dernière fois. Une éclaircie dans les larmes. Elle aperçut le vieux moulin, de biais encore. Sa porte, ouverte, mais pas de corps sur le seuil.

Estenius avait disparu. Il faisait partie du passé, désormais.

Les larmes reprirent, à flot.

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