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Antoine Bombrun

jeudi 18 avril 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre quarante-septième

« Bienvenue, Breridus de Pal, conseiller Souverain, bienvenue dans les Marches. »

Rurik Helvival accompagna sa parole d’un geste d’accueil : bras largement écartés et corps un peu penché en avant. Breridus s’avança, royal, jusqu’au trône où siégeait le vieux guerrier.

« Bonjour, Protecteur des Marches, et merci pour cet accueil que vous me réservez, plus digne d’un prince que d’un simple conseiller… »

Le félon conclut sa formule de politesse par une simple révérence, dissimulant son coutumier sourire de contentement, puis se redressa :

« Je viens en tant qu’émissaire du Seigneur Souverain. Ce rôle appartient habituellement à Bélésaire Viqueford, mais le sénéchal est actuellement pris par la querelle entre les Groëe. C’est pourquoi Alphidore de Pal m’a chargé de le remplacer. Il estime, de plus, que mon expérience dans le Nord me facilitera la tâche. Rurik Helvival, j’ai le devoir de vous annoncer, et cela ne me plaît pas, soyez-en assuré, le retournement de votre fils contre le pouvoir. »

Le vieux guerrier se racla la gorge, embarrassé :

« Je sais cela.

— Certainement. Cependant, je me dois de vous faire part aussi que cet acte de trahison, inacceptable, force notre Souverain à lui retirer sa qualité de Seigneur de guerre. Relonor est désormais… un félon au pays et à son Souverain. Il a en outre reçu ordre de se rendre à Landargues avant la fin de la semaine. S’il ne s’y résout pas, toute personne qui pourrait agir à son encontre devra se trouver dans l’obligation morale de le faire… »

Plus Breridus progressait dans ses annonces, plus Rurik paraissait se rabougrir. Lorsque le flot des paroles cessa un instant de le heurter, le pauvre homme ressemblait déjà à un vieux navet blême et biscornu. Le conseiller s’inclina une nouvelle fois :

« Vous me voyez vraiment navré de ces odieuses nouvelles, mais je ne peux faire autrement… J’en ai d’autre part de moins néfastes : notre Seigneur Souverain a décidé, tant que la situation de votre fils n’est pas éclaircie, de vous déléguer le commandement des Marches. »

Rurik s’immobilisa un instant, puis releva la tête pour demander :

« Et qu’en est-il de la qualité ?

— La qualité ? Et bien, Messire Helvival, commandant des Marches, celle-ci demeure en suspens. Les récents agissements de Relonor ont diminué la confiance de la couronne et du peuple envers la fonction de Seigneur de guerre. Celle-ci reste en main du Seigneur Souverain qui, s’il ne peut la réduire ou la posséder, a choisi de la retenir le temps que la situation s’apaise et qu’un nouveau candidat digne de ce nom soit trouvé dans la famille Helvival. »

Le rouge enflamma soudainement les joues du vieillard :

« C’est inacceptable ! »

Breridus sourit imperceptiblement à cette protestation : Inacceptable, mais bien joué !

« Vous n’avez pas le pouvoir de décider cela ! Les lignées de Pal et Helvival sont distinctes, et l’une d’elles ne peut prendre le pas sur l’autre en aucune manière !

— Vous me voyez navré, mon cher, mais j’ai le devoir de vous détromper. J’ai ici une ordonnance des trois Sacerdoces, puissance neutre, signée aussi par le Seigneur Souverain, prouvant et autorisant mes dires. Ma lignée n’agit que pour le bénéfice du pays, Rurik, et en cela elle ne peut se permettre de limiter son pouvoir… »

Le rouge demeura aux joues du vieux guerrier, mais il baissa les yeux. Breridus exultait intérieurement : Quel bonheur ; quelle joie de jouer avec les lois ! Eh oui, mes coqueberts, en quittant le droit chemin, vous perdez toute l’influence que vous pensiez avoir !

« Vous pouvez bien évidemment venir vous en plaindre à Landargues, où notre Souverain réunira les sept lignées afin de trancher. En attendant, les vieilles écritures de la plaine des Lannanches, où furent mis en fonction les Seigneurs de guerre et Souverain, jouent en votre défaveur. Relonor a fauté, votre famille se voit donc soumise.

« Enfin, pour s’assurer de votre bonne coopération, et jusqu’à ce que soit démêlée la traîtrise de votre fils, le Seigneur Souverain ordonne qu’un membre de votre famille rejoigne Landargues, où il sera logé au palais.

— Un… un otage ? Mais qui ?

— Nous préférons le terme de garant. Il s’agit d’Orphiléa Helvival, fille de Relonor Helvival et de… »

Le rugissement de Rurik interrompit Breridus :

« Je sais qui elle est, foutrecouilles ! C’est ma petite-fille ! »

Le conseiller s’inclina pour la troisième fois :

« Vous m’en voyez sincèrement navré… »

Enfin, Breridus se leva pour porter l’ordonnance à Rurik, qui la lui arracha violemment des mains. Avant de sortir, le félon conclut à voix basse :

« Commandant des Marches, j’attends la jeune Orphiléa devant le palais dans deux heures, ainsi qu’une lettre de votre part, signée et cachetée, où vous jurerez allégeance au Seigneur Souverain. »

* * *

Rurik se précipita pour annoncer la nouvelle à Wilhjelm. Celle-ci suivait la leçon de sa fille, mais le vieil homme la prit à part pendant qu’Orphiléa récitait au précepteur. Il lui expliqua la situation d’une traite, sans la regarder, puis lui tendit l’ordonnance.

Wilhjelm l’écouta, agitée, avant de demander d’une voix chevrotante :

« Mais, comment ce simple morceau de papier peut-il briser nos vies ? Nous sommes des hommes, pas des lettres !

— Je suis désolé, Wilhjelm, mais il n’y a rien que nous puissions entreprendre. Si nous refusons d’obéir, le Souverain nous déclarera nous aussi ennemis de la Cannirnosk. Breridus partirait sur-le-champ, mais reviendrait dans les trois jours avec une armée. Vous et vos filles seriez tuées, ce serait la guerre civile. Nous ne pouvons nous permettre cela… Pour le bien du pays, pour notre bien à tous, nous devons accepter ce mariage. »

Wilhjelm sanglotait doucement, tout en répétant à voix basse :

« Ma fille, ma pauvre petite fille… »

Rurik serra les dents ; il peinait à retenir ses larmes, lui aussi :

« Orphiléa sera bien traitée, je vous jure. Elle sera Souveraine. La femme la plus puissante du pays ! Mon fils et vous l’avez bien éduquée, elle saura faire valoir ses droits ; elle fera de belles choses !

— Vous croyez qu’elle pourra tenir tête à Breridus ? Non, il la brisera jusqu’à ce qu’elle ne soit plus que l’outil qu’il désire… »

Rurik répliqua vivement :

— Elle n’est pas destinée à épouser Breridus, mais Alphidore. C’est un mou, mais un homme bon ; il ne lui fera pas de mal. Je vous promets qu’elle ira bien, qu’elle aura une belle vie. »

Orphiléa s’était approchée en entendant les éclats de voix et les sanglots de sa mère :

« Qu’y a-t-il ? »

Ni Wilhjelm ni Rurik ne parvinrent à lui répondre.

« Mais qu’y a-t-il ? Dites-moi ! »

Leur gorge s’était nouée davantage que celle d’un pendu sous la pression de la corde. L’épouse des Marches se contenta de prendre sa fille dans ses bras, et déversa sur elle des pleurs par torrents. Orphiléa, décontenancée, ne put empêcher ses paupières de gonfler, puis les larmes de perler.

Soudain, Rurik fondit sur elles et les sépara. Wilhjelm s’essuya les yeux de la manche et cessa de sangloter. Orphiléa planta son regard dans celui de son grand-père, qui lui plaça les mains sur les épaules pour la dévisager :

« Orphiléa, tu te souviens du projet de mariage dont je t’avais parlé, avec Alphidore de Pal ?

— Bien sûr que je m’en rappelle. C’est pour ça que tu pleures ?

— Oui, ma fille, ma pauvre fille…

— Tu ne veux pas que je me fiance ? »

Wilhjelm sourit, honteuse, et les larmes s’échappèrent de nouveau de ses paupières :

« Pas avec lui. Pas avec cet homme… »

Ces mots de sa mère fermèrent le visage d’Orphiléa. En une seconde, elle passa de la compassion à la colère :

« Cet homme, comme tu dis, est le Seigneur Souverain de la Cannirnosk. Il est grand et bon, il est sage. Alors pourquoi veux-tu mon malheur ? Pourquoi ne comprends-tu jamais ce que je désire ?! »

Orphiléa se dégagea de l’étreinte de Rurik et partit en courant. Elle bondit dans le couloir, le traversa d’un bond avant de claquer la porte de sa chambre.

De nouveau, Wilhjelm ne pouvait s’empêcher de pleurer. Le prêtre vert, de l’autre côté de la pièce, ne comprenait pas ce qu’il se passait. Il questionna le vieux guerrier du regard, mais celui-ci le congédia d’un geste. Le précepteur sortit, Rurik retourna auprès de Wilhjelm.

« Allons, je vous jure qu’Orphiléa sera bien traitée. De plus, Relonor veut prouver la vilenie de la famille de Pal. S’il y parvient, il pourra récupérer votre fille !

— Son corps, oui, mais elle sera déshonorée. Vous croyez qu’elle trouvera un époux après avoir été la femme d’un Souverain déchu ? Non, elle aussi tombera, dans l’oubli si ce n’est dans l’avanie… Perdue, elle sera perdue !… »

Rurik prit Wilhjelm dans ses bras. Elle se refusa d’abord, mais le guerrier la força à s’appuyer contre lui. L’épouse des Marches se résigna une seconde, puis le repoussa violemment. Le chagrin venait de chasser tout espoir de son esprit, et la rancœur qu’elle retenait envers Rurik éclata tout à fait :

« C’est vous ! C’est de votre faute ! Sortez d’ici !

— Allons, Wilhjelm, je…

— Sortez d’ici ! »

Rurik recula devant ce dernier rugissement, comme frappé en plein poitrail par une flèche ennemie. Il se sentait piteusement coupable. Il se retourna pour quitter la pièce, tête basse, mais Wilhjelm lui bondit dessus et lui martela le dos de coups de poing. Elle hurlait sans relâche, que c’était de sa faute, qu’elle le haïssait.

Le vieil homme, commandant des Marches, la laissa faire, soumis. Après la pluie des coups, Rurik sentit sa bru s’effondrer contre ses épaules, secouée de sanglots. Des larmes chaudes coulèrent dans son cou. Enfin, la voix de Wilhjelm, défaite, tremblante, perça entre les pleurs :

« Rurik, Orphiléa est-elle tout à fait heureuse de se marier ? »

Le vieux guerrier hocha lentement la tête :

« Oui, Wilhjelm, vraiment. C’est son rêve…

— Et vous promettez qu’elle sera bien traitée ?

— Je vous le promets. Elle sera rayonnante.

— Alors… j’accepte. Je pourrais enlever mes filles, partir dans le nord profond, mais si ce mariage doit faire son bonheur, je l’accepte. C’est tout ce que je désire pour elle… »

* * *

Rurik était allé chercher Orphiléa dans sa chambre. Elle n’avait tout d’abord pas voulu ouvrir, puis, en comprenant qui se tenait derrière la porte, elle le laissa entrer. Rurik lui expliqua tout. Il lui raconta ce qu’il avait manigancé, pourquoi il s’y était abaissé, il essaya même de donner à sa petite fille une vision juste de la politique de la Cannirnosk.

Il eut du mal sur ce dernier point : il se faisait vieux et peinait à voir les événements de manière objective. Il lui parla ensuite de ses parents, de sa mère. Il décrivit leurs sentiments, leurs convictions. Il assura à Orphiléa qu’ils l’aimaient, toujours et pour toujours.

Enfin, après lui avoir tout dit, il la mit en garde devant la fonction qu’elle allait acquérir.

La jeune femme pleura beaucoup. Elle était enchantée de se marier, mais elle avait surtout très peur. Elle n’avait jamais quitté les Marches et, à présent, elle allait épouser le Seigneur Souverain de la Cannirnosk. Un homme qu’elle n’avait vu qu’en peinture. Rurik essaya de la rassurer, vainement.

Très vite, il fallut se rendre devant le palais, car Breridus de Pal les attendait. Alors qu’Orphiléa s’approchait du carrosse où le conseiller s’abritait du soleil, Wilhjelm et ses deux puînées sortirent elles aussi sur la place. Orphiléa courut vers ses sœurs, qui pleuraient à chaudes larmes, et les serra contre son cœur, avant de sangloter dans les bras de sa mère.

Pendant ce temps, Rurik disposa les paquetages de sa petite fille dans le véhicule. Il prit bien garde à ne pas croiser le regard de Breridus. Comment ce fot-en-cul peut-il posséder une sœur aussi belle ? Et comment la salope, elle-même, peut-elle être aussi belle ? Corps de déesse et esprit de vipère !

Les adieux ne s’éternisèrent pas, car Wilhjelm préférait les rompre elle-même plutôt que d’y être contrainte par Breridus, et Orphiléa monta bientôt dans le carrosse. Un dernier geste et les chevaux partirent au grand galop.

Devant le palais, Wilhjelm Helvival demeura droite, le visage sec. Elle serrait les dents pour retenir ses larmes, et se sentait la pire des idiotes. Ses ancêtres devaient avoir honte de son attitude, de ne pas la voir pleurer, mais qu’importe les ancêtres, lorsqu’on agit pour ses enfants : Parfois, les coutumes doivent s’effacer. Pour le bien de mes filles…

Quand elles rentrèrent, les deux petites allèrent jouer ; elles ne comprenaient pas bien ce qui se passait. Le chat miaulait, inquiet. Ildoria demanda à sa mère si elles pouvaient lui faire prendre un bain. Wilhjelm ne répondit pas, plongée dans ses pensées : devait-elle avertir Grimm ? Son aînée avait été enlevée, mais Rurik jurait qu’elle allait être heureuse. Fallait-il le croire ? Elle aussi, avait été enlevée. Elle aussi, contre l’avis des siens. Elle aussi, ne connaissait pas son futur époux. Et tout s’était bien passé…

Wilhjelm fut coupée dans ses réflexions par la petite Tharcille, qui venait vers elle avec un livre :

« Maman, maman ! Orphiléa a oublié son roman, celui qu’elle était en train de lire ! Il va lui manquer ; elle déteste ne pas connaître la fin d’une histoire ! Quand est-ce qu’elle revient pour qu’on le lui donne ? Elle sera là ce soir pour le dîner ? »

Wilhjelm éclata en sanglots. Devant le désarroi de leur mère, les petites se mirent à pleurer elles aussi. Je vais le prévenir. Gardomas va me détester pour la course, mais je vais le prévenir. Il le faut.

Commentaires

Ah, le fot-en-cul !
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vendredi 19 avril à 00h02