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Antoine Bombrun

mercredi 30 mai 2018

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre vingt-neuvième

La troupe armée se trouvait encore loin lorsque Théophore la vit arriver. Le jeune homme se tenait à la fenêtre de sa chambre, à fixer sans but l’étendue devant lui. C’était là son activité principale : regarder le ciel, regarder le paysage, et, la nuit, regarder les étoiles. Enfermé depuis presque deux jours, il n’avait rien d’autre à faire. Tout d’abord, il avait voulu lire pour passer le temps, mais il avait très vite terminé le seul livre en sa possession.

Après la première journée, il avait essayé d’écrire, de raconter ce qui lui était arrivé, de graver sa colère et sa tristesse. Rapidement, son père avait découvert cette échappatoire. Alors, craignant peut-être que le jeune homme ne transmette cela comme une missive à quelque prince amoureux qui voudrait venir sauver le damoiseau en détresse, il lui avait retiré papier et crayons. Il était allé plus loin en jetant au feu les pages que son fils avait déjà noircies. Théophore avait bien tenté depuis de composer des vers, à la mémoire seule et sans support, mais il se révéla bien mauvais à cela et ne faisait que doubler son ennui d’une certaine mélancolie :

Oh ma mie ; que ne puis-je pas, les ailes ouvertes,

Quitter cette prison pour aller te trouver.

Libéré et armé de ma fougue inexperte,

Je te montrerai jusqu’où un cœur peut aimer.

Privé qu’il était de toute activité, le jeune homme ne savait plus comment occuper son esprit. Il restait donc toute la longueur du jour accoudé à sa fenêtre, ainsi qu’une partie de la nuit lorsqu’il ne parvenait pas à dormir.

C’est pris dans cet énergique passe-temps qu’il porta le regard sur la troupe lorsqu’elle franchit l’horizon. Tout de suite, il reconnut les gardes aux yeux de faucons de Relonor Helvival ; montures fines et sombres, soldats légèrement armés et, surtout, absence d’étendard. Il les observa approcher, essayant de trouver le Seigneur de guerre à la tête de ses hommes ; mais il eut beau fixer les cavaliers, il ne put repérer leur chef. Relonor Helvival se fondait si parfaitement dans sa cohorte qu’il en devenait invisible.

Il décela en revanche un gros bonhomme au centre des hommes en armes, un personnage qui paraissait ne rien avoir à faire avec les agiles cavaliers venus des Marches. Théophore concentra son attention sur cette forme bedonnante : de qui pouvait-il bien s’agir ? Il comprit soudain et esquissa un semblant de sourire. C’était le Sénéchal Bélésaire Viqueford qui arrivait, hissé sur un cheval trop fin pour sa carrure impressionnante, mais qui, au moins, pouvait suivre la vitesse des montures sombres plus aisément que le gros bourrin qu’il chevauchait habituellement. Théophore se demanda ce que le messager faisait avec Relonor : comment le Seigneur de guerre solitaire avait-il pu accepter de voyager avec le plus grand bavard de la Cannirnosk ?

Alors que l’ost approchait du parc, quelques cavaliers se portèrent à sa rencontre. Sans doute son père avait-il comprit que Relonor Helvival arrivait et il avait voulu l’accueillir au mieux. La troupe fut séparée en deux, d’un côté le plus gros de la cohorte qui se dirigea vers un coin abandonné du parc pour y planter la tente, et de l’autre l’énorme Sénéchal et le Seigneur de guerre, qui se rendirent au château. Ils allaient y être reçus, à n’en pas douter, par le maître de Hautesherbes. Théophore aurait voulu pouvoir les suivre, non pas qu’il tenait à savoir ce qui allait se dire, mais parce qu’au moins cela l’aurait occupé. Pourtant, les deux cavaliers se dérobèrent rapidement à ses yeux en passant la grande porte. Relonor Helvival s’y engagea, puis, soufflant et suant presque autant que sa monture, ce fut au tour du Sénéchal Bélésaire Viqueford.

* * *

Relonor se fit escorter jusqu’aux portes de Hautesherbes. Un serviteur s’approcha, afin de s’occuper de son cheval. Quelques mètres au-dessus d’eux, tout en haut du grand escalier, le seigneur Sylvert Groëe apparut sur le seuil de sa demeure. Il esquissa vers Relonor un regard où l’âge se lisait dans la politesse affectée qu’il portait : il fallait bon nombre d’années d’entraînement pour acquérir une telle maîtrise. Un subtil mélange de respect, de curiosité, d’attention, le tout cachant méticuleusement tout avis personnel.

Voyant cela, le Seigneur de guerre, qui s’était pourtant juré d’agir avec toute la courtoisie dont il était capable, décida de montrer comment l’on vit dans les Marches et comment lui-même aimait être. Car si Relonor possédait un défaut, c’était certainement celui de détester l’hypocrisie. Et la vie qu’il menait dans le Nord n’était pas pour émousser son caractère. Il repoussa donc le palefrenier d’une parole calme mais inflexible. Pendant ce temps, Bélésaire Viqueford était déjà descendu lourdement sur la terre ferme et entamait la montée des marches. Le serviteur resta sans comprendre, la main tendue vers le licol de la monture : depuis quand un homme aussi illustre refusait-il que l’on s’occupe de son cheval ?

Relonor se dirigea vers les écuries, suivi de Nereo qui marchait librement. En haut des escaliers, Bélésaire Viqueford saluait bruyamment le maître des lieux ; sa voix vibrait de joie à l’idée de la collation bientôt servie.

Le fin coureur noir entra dans sa stalle sans broncher et se laissa délester de sa selle. Le Seigneur de guerre déposa délicatement celle-ci sur un reposoir, puis il prit une brosse et entama de panser son animal de compagnie. Derrière le battant du vantail, le serviteur ne parvenait à quitter la scène des yeux, bouche bée. Bien soigner son cheval est un métier et le Seigneur Helvival le maîtrisait à la perfection : le jeune palefrenier pratiquait cet emploi depuis son plus jeune âge, mais il ne trouva rien à redire à tout ce qu’il observa. Nereo fut pansé, gratté, lavé, séché ; ses sabots curés et graissés. Enfin, Relonor alla chercher un seau d’eau et plusieurs brassées de foin qu’il disposa dans la mangeoire. En sortant de la stalle, il s’arrêta devant le palefrenier toujours immobile :

« Occupe-toi bien de Nereo, jeune homme. Je compte sur toi. »

Le serviteur hocha humblement la tête.

« Oui messire, bien messire.

— Et… je crois que tu oublies quelque chose ! »

Relonor avait ajouté cela en riant. Du doigt, il désignait le cheval du Sénéchal, laissé sans attaches. Ce dernier attendait placidement, heureux d’être libéré du poids de l’épais messager, que l’on veuille bien le nourrir. Il patientait bien plus calmement que son cavalier, qui, toujours en haut de l’escalier, se tirait la barbe dans l’attente du festin. Le palefrenier se retourna et vit qu’il tenait toujours la longe d’une main. Il rougit et galopa vers l’intérieur des écuries. Relonor l’observa s’éloigner, le rire encore aux lèvres, puis grimpa les marches de pierre menant au château. Devant la porte, le maître des lieux demeurait droit, le regard toujours fixé sur le protecteur de la Cannirnosk.

« Messire. (Le Seigneur de guerre s’inclina légèrement.) J’espère que vous excuserez l’attente, mais dans les Marches un cheval compte autant que son cavalier. Si un cheval sans homme est inutile, un homme sans cheval est comme mort. C’est pourquoi je ne laisse jamais une monture, encore moins la mienne, sans soins après une longue marche. Ces bêtes nous portent tout le jour, c’est donc la moindre des politesses que de leur accorder un tiers d’heure lorsqu’elles nous ont menés à destination.

— Vous êtes tout excusé, Relonor Helvival, votre rang et vos coutumes vous pardonnent en plein.

— Je suis d’accord avec vous. »

Relonor ne releva pas la pique qui lui était adressée : on ne le considérait pas comme un Cannirnos à part entière. Mais il était habitué à passer pour étrange aux yeux des hommes civilisés, en tant qu’homme des Marches, il en tirait même une espèce de fierté. Il poursuivit :

« Par ailleurs, en parlant de nos différences de coutumes, sachez que je trouve fort inhabituel de monter des degrés de pierre pour entrer dans une demeure. Chez moi, les rues se trouvent au même niveau que les habitations et le plancher de terre ou de bois est plus doux sous les pieds que la pierre de taille. Aussi, je me souviens de ce que mon père m’a dit il y a longtemps, alors que je partais étudier à la capitale. Il jurait qu’en arrivant à Landargues, je me languirais du confort offert par Castel-de-pluie ; et puis qu’en m’en retournant dans les Marches, je me languirais du confort de la grande ville. Deux bien-être si différents, qui chacun possède ses avantages et ses défauts… Enfin, trêve de bavardages inutiles, attelons-nous à la tâche qui est la nôtre : allons rencontrer les chefs de guerre.

— Nous nous y rendons, mon Seigneur. Le chef de guerre LeNoblet occupe une chambre à l’étage, mais je vais le mander et nous prendrons le thé.

— LeNoblet ? Vous avez donc à vos côtés le roquet de Fleurienne de Pal ? Ah, je trouve la chose amusante ! »

À la vérité, cela lui semblait plus inquiétant qu’amusant, et distillait en lui comme les prémices de troubles à venir. Si les de Pal s’engageaient aussi ouvertement du côté des Groëe, cela dissimulait peut-être une manigance qu’il n’avait pas remarquée. Mais dans ce cas, une question demeurait : Daogan tombait-il bêtement dans leur piège – comme il en était tout à fait capable – ou bien voyait-il cette fois plus loin que le bout de son museau ?

Les deux hommes entrèrent dans la pièce principale. Une grande table était servie au centre, avec des plats de fruits, de viandes et autres mets délicats. Le Sénéchal, qui avait filé dès l’arrivée de Relonor, était déjà attablé et croquait à belles dents dans une cuisse d’oie, un verre de vin non loin de la main gauche. Il s’exclama :

« Allons, venez grignoter ! »

Le Seigneur de guerre lui sourit poliment, mais resta debout :

« Cher seigneur Groëe, je vous demande pardon une fois encore, mais mon rang m’oblige à faire le brise-rire. L’heure ne me semble pas appropriée pour festoyer. Organisons le conseil de guerre dès à présent, le plus tôt sera le mieux. Ensuite, je m’isolerai dans ma tente pour me reposer : le voyage a été long et nous avons encore fort à faire. »

Bélésaire répondit sans laisser le temps à Sylvert de placer un mot :

« Allons, Relonor, ne faites pas votre forte tête, il est de toute manière trop tard pour aller parlementer avec l’ennemi : la nuit nous tombera bientôt sur le coin de la figure. Ainsi, vous avez toute la soirée pour discutailler avec votre chef de guerre, venez donc vous asseoir et goûter ce petit rouge, vous m’en direz des nouvelles ! »

Sylvert Groëe s’exprima de manière plus douce, mais son idée se révéla la même, à une livre d’alcool et de gras près :

« Le Sénéchal a raison, Seigneur Helvival, prenez place et je fais appeler le chef de guerre sur le champ. Il sera parmi nous dans un instant. Astien ! Va-t’en chercher messire LeNoblet, puis tu iras chauffer de l’eau pour le thé. »

Relonor se rangea finalement à ce dernier avis. Il fit le tour de la table pour se mettre sur un banc de bois, à la droite du Sénéchal. Sylvert s’assit face au protecteur des Marches. Bélésaire but une grande gorgée de vin et entama la conversation : il paraissait ravi de la situation.

De longues minutes plus tard, le chef de guerre LeNoblet pénétra dans la salle à manger. Il avait pris le temps de revêtir sa côte de mailles et de ceindre son épée. Il fit révérence et accepta poliment le thé que lui proposait Sylvert. Relonor et Bélésaire, eux, buvaient du vin. Le dernier dissertait férocement et mâchait comme un diable :

« Tu vois ce saucisson, et bien c’est comme un de tes bons soldats des Marches. On a passé des mois à le former, des années. Et finalement, il se fait découper en tranches… Ah ! Il donne son petit effet, hein, mais il y a quelque chose qui manque, c’est du bon mais ça ne vaut pas une claque sur le cul ! Dis-moi que ce n’est pas la même chose ! Dis-le-moi ! Non, tu vois tu ne peux pas… »

Relonor buvait doucement et écoutait le point de vue recherché du gros bonhomme d’un air désabusé.

« Alors il y a la mauvaise solution, c’est de ne pas les former. Mais le lard, ça ne fait pas son cochon ! Ce que je veux dire, c’est que ça ne vaut pas le coup. L’autre solution, la bonne et crois-moi je m’y connais, c’est de pousser la métaphore. Sors-la des sentiers battus ! Pour conserver les saucissons, il y a plusieurs techniques. À Landargues ils sont salés puis plongés dans l’huile. Ils y restent jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais cela donne un goût. Ça dépend de l’huile bien sûr, mais toujours il y a une saveur qui ne fait pas trop cochon…

« Par contre, à Mottevieille, dans le domaine des porcs, on a trouvé le remède miracle. Et là, tu vas voir que ma comparaison, parce que je l’ai poussée dans ses retranchements, va nous donner toute sa saveur. Ils badigeonnent leurs saucissons à la cendre. Bon, en plus il y a la qualité de la viande ça je dis pas, mais c’est surtout que cet enduit de cendre, cet onguent, protège la chair des agressions de l’extérieur. Alors ça laisse le temps à ta charcuterie de développer son bouquet, de grandir quoi ! Et bien, tes guerriers, c’est la même. Ils sont à poil, donc dès que vient le barouf ils s’en prennent plein le buffet, y’a pas lieu de s’étonner ! Habille-les un peu plus bas que le genou et tu remarqueras la différence ! »

Lorsque le Sénéchal vit approcher le chef de guerre, il clôt la discussion par un rire d’ogre et adressa la parole au nouveau venu :

« LeNoblet, vous tombez bien ! Le gars du Nord n’est pas patient : je lui développe ma théorie, mais tout ce qu’il pense c’est de vous entretenir au sujet d’une petite escapade qu’il veut organiser cette nuit, pour aller espionner Daogan…

— Une escapade ?

— Que je vous dis, oui ! Il radote depuis son arrivée sur l’importance de la surveillance des zones ennemies dans l’art de la guerre. Il répète ça et ses pelés se baladent les baloches à l’air ! »

Relonor, qui n’avait fait la rencontre du Sénéchal que depuis peu, attendait patiemment que ce dernier achève. S’il avait connu l’homme davantage, il aurait pris les devants : face à un bon repas, Bélésaire Viqueford, quel que soit le sujet qu’on lui mette en travers des dents, se révélait intarissable. LeNoblet, qui le connaissait bien, s’empara de la parole :

— Point n’est besoin d’escapade, Relonor. Merci, Sylvert, pour le thé. »

LeNoblet souffla sur sa tasse un instant, prit une gorgée du liquide brûlant, puis continua :

« J’ai envoyé mes propres éclaireurs depuis hier que je suis ici et je vous assure que le vieux moulin est trop bien protégé pour s’y attaquer à la va-vite. J’attendais justement les hommes des Marches pour mettre au point un plan d’offensive précis.

— Je suis venu avec cent de mes cavaliers, et le reste des troupes – cinq-cents fantassins – me suit à quelques jours de distance.

— Et bien, cela me semble prometteur ! Nous attaquerons dès que vos soldats seront sur place…

— Non, très cher LeNoblet, nous attaquerons dès que nous aurons établi une réunion avec tous les chefs de guerre. Or, je crois remarquer l’absence de la famille Vignonel… Sur ce, je vous laisse et vais me coucher. Nous en reparlerons demain. »

* * *

Après une courte nuit de sommeil, Relonor se leva à l’aube. Il savait que Sylvert ferait chercher Laurendeau, le fils Vignonel promu chef de guerre, mais il était aussi à peu près persuadé que ce dernier n’arriverait pas à Hautesherbes avant midi. Il avait donc toute la matinée devant lui.

Il convoqua deux de ses hommes ; de braves cavaliers, obéissants et agiles au combat, qui le suivaient de longue date. Il expliqua au premier :

« Kaaomar, tu vas m’accompagner au vieux moulin. Je ne fais pas confiance au jugement de LeNoblet, je tiens à voir par moi-même l’organisation de la défense. Connaissant Daogan, il n’y aura certainement pas beaucoup de faiblesses, mais nous ne perdons rien à aller en observation. Les hommes du sud pensent que, parce que nos forteresses sont en bois, elles ne sont pas faites pour durer. Erreur, nos kraks sont imprenables. Castel-de-pluie, par exemple, n’a jamais été envahie depuis sa fondation. Ce ne sont pourtant pas les tentatives qui ont manqué !… »

Puis, se tournant vers le second :

« Marjobert, tu surveilleras le camp durant mon absence. Je veux que mes hommes restent sur place, quoi que puissent en dire LeNoblet ou les Groëe. Ce sont mes troupes, je n’accepterai pas qu’elles suivent d’autres ordres que les miens. »

Sans attendre de réponse, Relonor enfourcha Nereo et s’éloigna, talonné de près par son garde du corps fraîchement promu. Les deux hommes quittèrent Hautesherbes l’un à côté de l’autre, vêtus de l’habit traditionnel des Marches – du cuir et du tissu aux couleurs passées par le vent. Rien ne les différenciait. On aurait pu croire à deux sentinelles qui partaient en patrouille. Ils chevauchèrent quelque temps en silence, puis Relonor s’adressa à Kaaomar sur le ton de la confidence :

« Kaaomar, tu sais que je t’ai personnellement choisi pour venir dans le sud. On raconte que ta famille est nordique depuis l’origine, depuis que nos ancêtres les conquérants ont cessé leur progression et ont établi Castel-de-Pluie. C’est bien vrai ? »

Le guerrier hocha la tête sans rien dire. Relonor s’en contenta et continua :

« Sachant cela, nous devons d’ailleurs probablement être de lointains cousins, il n’y a pas suffisamment de familles dans le Nord pour que nous ne partagions pas le même sang. Bref, si je t’ai fait venir, ce n’est en aucun cas pour te nuire, mais c’est qu’il me fallait un homme de confiance. Dans les Marches, je sais que tout est en ordre et suit la bonne voie de l’habitude. Rurik, mon père, veille sur les terres et nombreux sont les chefs de guerre à faire plus que leur devoir. Même si les barbares perçaient nos défenses, prenaient Castel-de-pluie et marchaient sur Landargues je ne pourrais m’en vouloir car j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour la protection de notre pays.

« Ici, par contre, la chose est différente : nous sommes en territoire étranger, nous, septentrionaux. Il ne me fallait donc pas pour cette guerre un homme qui revient chez les siens et qui oublie tout danger. Toi, tu n’es jamais venu dans le Sud. Tu es vierge de toute connaissance sur ce pays. Pour certains, cela pourrait constituer une faiblesse, mais j’y vois au contraire une force. Tu seras méfiant envers toute chose, plus qu’aucun de mes autres hommes. La seconde raison de mon choix est qu’en tant que fils du Nord, tu en connais long sur notre art de la guerre. Contre Daogan, formé dans les Marches, une fois encore tu me seras utile.

« Kaaomar, dans les septentrions tu n’es peut-être qu’un soldat parmi les autres, mais ici tu deviendras mon arme secrète. Bats-toi bien et tu reviendras chez toi gradé. Ta première mission est simple : observe pendant que je parlemente. »

Kaaomar ne répondit pas. Pour lui, cette demande était un ordre et ne requérait aucune réplique. Relonor savait qu’il avait été écouté et que le guerrier était sur le qui-vive. Ils poursuivirent leur route.

Peu après, les deux cavaliers parvinrent aux abords de Castel-à-bois. Relonor immobilisa sa monture et mit pied à terre. Il la libéra afin qu’elle puisse paître librement, puis il se dirigea vers le vieux moulin. Kaaomar le suivit de près. Alors qu’ils prenaient le chemin qui menait à la grande porte, un cri en provenance des fortifications les arrêta. Nul homme n’était visible, mais il ne faisait aucun doute que des yeux veillaient.

« Vous n’êtes pas les bienvenus ici, veuillez faire demi-tour. »

Relonor répondit du tac au tac :

« Bonjour, soldat des Marches, je souhaiterais parler à Daogan le guerrier.

— Et qui êtes-vous pour demander ça ?

— Relonor Helvival, Seigneur de guerre et défenseur de la Cannirnosk. »

Aucune réponse ne parvint à Relonor. Du bruit et de l’agitation étaient audibles à l’intérieur de la forteresse, mais au niveau du mur c’était comme si toute vie avait disparue. Kaaomar se rapprocha du Seigneur de guerre, l’anxiété se lisait sur son visage.

« Relonor, nous devrions être plus prudents. Ce silence ne me dit rien qui vaille…

— Pas d’inquiétude, mon ami, j’ai confiance en Daogan. C’est un homme droit ; aucun mal ne sera fait à deux soldats venus parlementer. »

Kaaomar pensa que la règle ne s’appliquait certainement pas si un des deux soldats était le Seigneur de guerre de la Cannirnosk, mais il préféra ne rien dire.

Soudain, un grincement se fit entendre et la porte tourna lentement sur ses gonds. Kaaomar porta la main à son épée, mais les événements lui prouvèrent qu’il avait tort. Lorsque les battants furent ouverts en plein, Daogan s’avança et sortit de la protection des murs, sans armes. Le bras de Kaaomar retomba sur son flanc. Daogan était vêtu de guenilles et, sans son regard dur, sans cette assurance que ne possèdent que les guerriers, on aurait cru voir un paysan du Sud. Cela fit sourire Relonor :

« Daogan, tu sembles bien te porter…

— Relonor, mon ancien maître. Que viens-tu faire ici, dans mon nouveau domaine ? Je pensais que, dans le Sud, au moins, je serais débarrassé de ton autorité…

— Il n’y a malheureusement pas un pouce de terre dans tout ce pays où mon autorité ne s’étende. À part Landargues, bien sûr, mais cela c’est une autre histoire… Je suis venu pour savoir si tu allais continuer de te mettre le monde à dos ou bien si une remontrance de ma part suffirait à te replacer dans le droit chemin. Alors ?

— Je suis désolé, Relonor, mais ma décision est prise. Maintenant tu peux partir.

— Ah ah ah ! Toujours aussi direct, mon ami. Dans ce cas, je m’en vais… »

Relonor fit demi-tour, suivi par Kaaomar. Après quelques mètres, le Seigneur de guerre se retourna tout de même. Daogan se tenait encore debout devant l’entrée grande ouverte de Castel-à-bois. Relonor le regarda un instant, puis il éleva la voix :

« Je serai sans pitié, Daogan. Je tenais à te prévenir. Tu es un ami, mais je serai sans pitié. »

Relonor et Kaaomar regagnèrent le lieu où ils avaient laissé leurs chevaux. Les voyant arriver, Nereo se porta à leur rencontre, l’autre brouta quelques secondes de plus avant de s’avancer. Relonor lui flatta l’encolure, il avait dans le regard comme un voile de tristesse. Kaaomar n’osait rien dire.

Les deux hommes montèrent en selle en silence et donnèrent du pied. Les chevaux, obéissants, se mirent en route à pas lents. Ils n’avaient pas fait cinq-cents mètres vers Hautesherbes qu’ils virent s’approcher trois hommes au bout du chemin. Leurs pas les rassemblèrent promptement. En se croisant, Relonor et Kaaomar les saluèrent d’un geste de la tête, comme cela se fait dans les Marches. Les nouveaux venus répondirent, surpris. Leur visage était aussi maigre que leurs habits étaient pauvres. L’un d’eux tenait un baluchon fixé au bout d’une bêche qu’il portait sur l’épaule. Ce fut lui qui, comme les deux cavaliers continuaient leur route, les interpella :

« Est-ce bien par ici que se trouve Castel-à-bois ?

— Pourquoi cherchez-vous Castel-à-bois, villageois ?

— On dit que le chef de cette forteresse, un certain Daogan, y accueille tous ceux qui se trouvent malheureux dans cette vie. Nous ne pouvons plus supporter la pauvreté que nous infligent les Cannirnos. Ma fille est morte la semaine dernière : je n’ai plus rien à perdre. »

L’homme s’adressait à eux d’une voix pleine de défi. Relenor répondit sur un ton beaucoup plus doux.

— Dans ce cas oui, vous êtes proches. Castel-à-bois est quelques centaines de mètres derrière moi. Vous y serez les bienvenus… »

Le Seigneur de guerre salua le paysan d’une révérence, puis reprit son chemin. Kaaomar pressa sa monture à sa suite.

« Pourquoi ne pas les avoir détournés de Daogan ? Cela aurait fait quelques ennemis de moins à combattre, et ainsi vous auriez épargné leur vie…

— Les hommes ont parfois des rêves qu’il n’est pas conseillé de détruire, mon bon Kaaomar. Si j’avais dit à ces pauvres gens que Castel-à-bois ne pouvait rien pour eux, je les aurais soit poussés à retourner dans leur village, soit à mourir de faim dans ces bois. Il vaut mieux qu’ils soient pour quelque temps libres, qu’ils vivent heureux quelques jours de plus et qu’ils puissent se battre pour leur vie. Nous ne sommes pas faits pour la soumission, Kaaomar, et même si nombre d’entre nous l’ignorent, un homme préfère mourir en combattant que de faim dans un fossé. Ce n’est pas parce que, dans le fossé, votre homme vivra quelques mois de plus, que sa vie en sera meilleure… »

Commentaires

Cette philosophie du saucisson, sacré Bélésaire !
Celle de Relonor est plus belle, néanmoins
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dimanche 19 août à 11h46
Ah ah, je me souviens d'avoir écrit ce passage en pensant à toi ; j'espérais bien qu'il te plairait !
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lundi 20 août à 10h59
Oui, comment l'oublier ;)
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mardi 21 août à 10h38