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Antoine Bombrun

lundi 18 mars 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre quarante-cinquième

Balm, le maître forgeron, sortit de la salle de la couronne. Il avait de nouvelles commandes : des armes innovantes, un défi pour tout artisan. Il lui fallait s’y mettre immédiatement s’il voulait entrer dans les délais de Breridus.

Belle période ; beaucoup de travail et beaucoup d’argent ! Content que le pouvoir m’ait à la bonne !

Breridus attendit que le forgeron ait déserté le couloir pour sortir à son tour. Après le commerce venait le caractère social de la Souveraineté, et pour cela il avait rendez-vous avec Oöb Bromadon en ville. Il fendit au plus court la demeure de sa démarche boitillante ; un grand pas puis un petit, un grand puis un petit. Lorsqu’il passa la porte du palais, une ribambelle de gardes se détacha des murs pour le suivre. Breridus les renvoya brutalement : il n’était pas Souverain, il fallait bien que cela comporte au moins un avantage !

Le conseiller traversa la place du marché, salua quelques têtes – dont Octavin le marchand, qui lui retourna un immense sourire et un signe du front, hypocrite au possible. Breridus éclata de rire : Ah, que la vie est belle ; du soleil et des gens à emmerder !

Après la grande place, il enfila les rues comme les perles d’un chapelet, des plus larges aux plus petites, puis s’enfonça dans le cœur de la cité. Dans les venelles sordides. Oöb aimait à s’y plonger. Il était le loup-garou de Landargues : chef de la garde de la ville le jour, depuis que Breridus avait fait jeter Adonidas en prison, et homme des tavernes et des combats de rue la nuit. En vérité, la séparation entre jour et nuit fonctionnait moins bien avec lui qu’avec le lycanthrope, c’était plutôt entre ses heures de travail et celles de repos ; mais la barbe drue du bonhomme autorisait Breridus à pousser la métaphore.

« Breridus, vieille canaille ! Alors, quel effet cela fait-il de revenir à la Putain rousse ? Ça te rappelle de bons souvenirs ? J’en ai, moi, et des pelletées !

— Je vois que tu n’as pas changé, Oöb. Je me demandais si les années avaient raboté ta soif de vin, de sang et de femmes. J’en aurais été déçu ! »

Le géant borgne étendit ses mains devant lui, comme pour repousser le malheur évoqué :

« Non, pas d’inquiétude avec moi. Je me remémore encore avec nostalgie mon passé de spadassin… Aller de ville en ville, l’épée au bras. Tuer pour le plaisir et tuer pour l’argent, l’affaire n’est pas la même !

— C’est certain, opina Breridus. Je me souviendrai toujours de notre première rencontre : tu étais l’homme le plus couvert de sang que je n’ai jamais vu ! Même dans les Marches !

­— C’est qu’il faut bien profiter ; le bougre que j’avais défait ne m’avait pas trop résisté. Comment m’amuser dans ces conditions si ce n’était sur sa dépouille ? Enfin, plus de ça maintenant. À présent que tu as envoyé la Lance au trou et que me voilà propulsé chef de la garde… Cela fait des jours que je n’ai pas englouti une pinte de bonne bière ! »

À ces mots, Oöb Bromadon parut se souvenir de la chope qui patientait devant lui et la descendit d’un trait. Le liquide jaunâtre lui coula dans la barbe. Il l’essuya du bras, rota, éclata d’un rire brutal.

« Celle-ci plus les deux cadavres sur la table, je crains que tu ne mentes…

— Non, je parle de bière, pas cette pisse d’âne que je gobichonne le matin. De la vraie bonne bière, foncée comme ma barbe, et épaisse. J’ai noyé un soudard dans une chope de celle-ci un jour, dans ma jeunesse ; l’affreux demandait à ce que je quitte la place !

— Je me souviens de cette histoire, oui, tu te trouvais au nord de Landargues, juste sous les Marches. Ça avait fait du bruit !

— Je veux, on ne vire pas ce bon vieux Oöb Bromadon comme ça ! Ah ah ah ! Mais c’est vrai que tu as été soldat, toi ! À te voir, élégant comme un coq et jamais armé, on ne dirait pas !

— Et pourtant, j’étais doué dans ma jeunesse. Sans cette blessure à la jambe, je le serais toujours ! Bataille de la combe asséchée. Je chargeais les barbares de flanc, avec toute ma cavalerie. On les enfonce et on les écrase. Je pousse encore, mais je ne sais pas pourquoi – tout ce que je me rappelle c’est que les types l’ont regretté ensuite – l’aile gauche part en vrille et je me retrouve isolé. Je découpe du barbare à l’épée, sans art, juste efficace pour m’en sortir. Je tranche et je me recouvre de sang.

« Autour de moi les cadavres s’entassent. Soudain, mon cheval qui roule à terre, percé de part en part, et se vide comme une outre. Je me relève et combats durement, mais je sombre sous le nombre. J’ai failli y passer, cette fois ; ça s’est joué à peu, je te jure… Depuis, je boite. Les bons jours, je ne m’en rends pas trop compte, mais quand il fait humide, je suis comme un vieux… Une vraie valse du Nord, avec ses hésitations, le manque de coordination, tout ! Et en trois temps, s’il te plaît, trois temps pour deux pas !

— Les batailles c’est ce qu’il y a de pire, conclut Oöb en levant le bras pour redemander une tournée. Moi, je n’ai jamais pris de trop mauvais coup dans un duel. Une bonne armure et, si tu n’as pas la lame assez rapide, tu opposes le plastron. J’en ai fini à la main, des chevaliers cuirassés ; parfois c’est plus pratique ! »

Son rire gras résonna dans toute l’auberge.

« Par contre, cet œil, c’est dans une bataille que je l’ai perdu.

— Tu en as fait, toi, des batailles ? Je croyais que tu étais un loup sans attaches, solitaire comme peut l’être une vieille grosse lâchée par son drôle !

— Pas des batailles pour un seigneur, mais pour mon compte, oui ! »

Il se tourna vers l’aubergiste qui venait à la commande :

« Deux pintes de plus. Et pas de la pisse, de la brune, il y a de la discussion, ici ! Je t’offre quelque chose, Breridus ? »

Le conseiller Souverain refusa d’une main.

« Donc je disais, ah oui, les batailles. Je ne me suis jamais battu pour le compte d’un seigneur, pas avant d’arriver à Landargues, du moins… Mais j’ai monté ma petite affaire il y a un temps ! J’étais suivi par une dizaine de diables, des pauvres gars qui méritaient pas leur paie. Un jour, on a été pris par surprise par l’armée. Une vingtaine de soldats alors qu’on sortait du lit. Rapidement mes bougres ont mordu la poussière et je me suis retrouvé seul. Je n’ai pas rigolé. J’en avais défait cinq que leur capitaine me balance un coup d’épée dans l’œil. J’ai beuglé comme un taureau ! »

Il saisit la chope et en descendit une grosse goulée.

« Ah, ça fait du bien par où ça passe ! Bref, je te le raconte pas comme une épopée mais ça m’a pas donné le sourire, je les ai tant arrosés de coups que les quatre derniers ont foutu le camp. Le capitaine en a réchappé. Mais pas longtemps, je te le dis. Je l’ai retrouvé deux mois plus tard, et lui non plus n’a pas rigolé, quand je lui ai sorti les entrailles. Un massacre !

— C’était toi, cette histoire ?! J’étais Souverain à l’époque, on a parlé d’un sanglier au début, on te surnommait le Sanglier féroce ! Ah ah ah ! Là encore, ça a fait du bruit !

­— Oui, trop. »

Une autre lampée, et la chope fut mise de côté, vide.

« C’est après cela que je suis venu à Landargues. Le prix sur ma tête atteignait une coquette somme. Les gars s’y employaient à dix ou douze pour me chasser. Ça faisait trop, même pour moi, d’en avoir sur le dos comme ça toutes les semaines…

— Aussi, c’est que j’avais mis le paquet sur ta capture !

— Ah ah ah ! »

Breridus reprit un air sérieux, Oöb une goulée de bière.

« Bon, en parlant de batailles, tu sais que je fais fabriquer de nouvelles armes par le maître forgeron.

— Balm ? On m’en a touché deux mots, oui…

— Des armes pour une troupe d’élite. Je ne recommencerai plus l’expérience de ma milice de miséreux comme lors de ma dernière tentative ! Déjà, j’ai développé l’arc. J’ai placé les branches à l’horizontale, sur une planche. Tu tires la corde non pas avec la main, mais grâce à un levier. La puissance est considérablement augmentée, la portée aussi ; plus loin qu’avec un arc long.

« Avec cette arme, je serai en mesure d’affronter plus aisément les cavaliers des Marches. Leur tactique de tir-repli ne fonctionnera pas, car j’aurai plus de portée qu’eux ! Les tireurs seront protégés par des pavois – de sortes de grands boucliers de la taille d’un homme, montés à la verticale.

— Dans l’est, par delà la mer, on appelle cette arme une arbalète.

— Je sais, oui, c’est de ça que je me suis inspiré. Mais j’ai amélioré le système de chargement. Plus rapide et plus efficace. J’ai aussi modifié les plans de la baliste ; j’en ai réduit l’envergure et la puissance. J’ai travaillé sur l’assemblage. Montable et démontable en dix minutes, cinq par une unité formée pour, transportable sur deux canassons ! Force et mobilité !

« Enfin, j’ai planché sur l’armure lourde de mes chevaliers. Je l’ai rendue encore moins perméable aux coups. Un peu plus pesante, certes, mais les hommes que j’y engoncerai seront invincibles ! »

Oöb Bromadon laissa filer un long sifflement :

« Dis donc, tu y as passé combien d’années, pour nous inventer tout ça ?

— Trois. Toutes celles où je suis resté enfermé dans la Couronne de pierre. Crois-moi, on a le temps de penser lorsqu’on est cloîtré avec un coquebert pendant des années…

— Ah benh mon cochon, tu n’as pas chômé ! Et à quoi elles vont te servir, toutes ces armes ?

— C’est une bonne question, mais avant de tout t’expliquer, je veux te demander quelque chose. »

Le nouveau chef de la garde de la ville sourit : Breridus annonçait enfin le vrai motif de sa venue. Il éructa en guise d’assentiment :

« Demande.

— Je souhaiterais que tu entraînes mon corps d’élite. Je connais tes capacités, j’ai confiance en toi ; tu es l’homme parfait pour cela.

— Et en échange ?

— J’ai de l’argent.

— Alors va ! Par contre, ce sera mes méthodes. C’est moi qui entraîne, moi qui commande. On est bien d’accord ? »

Breridus s’inclina :

« Je ne me permettrai pas d’intervenir là-dedans. »

La grande main d’Oöb Bromadon abandonna un instant le manche de sa chopine pour aller empoigner celle du conseiller : l’affaire était réglée.

« Bon. Alors pourquoi faire, ces armes, surtout maintenant que je me porte garant de leur utilisation ?

— L’objectif final, bah, tu t’en doutes…

— J’imagine, il n’a pas dû beaucoup changer depuis le temps : la royauté.

— La royauté, oui. Et, pour cela, j’ai élaboré un plan plus réfléchi que lors de ma dernière tentative… »

Breridus jeta un regard à la cantonade, afin de vérifier que personne n’épiait leur conversation, avant de poursuivre :

« Je voulais, pour justifier mon retour et ma place, fomenter une guerre civile. Quand j’ai appris le renvoi de Daogan dans sa famille et le trouble que cela créait, j’ai trouvé l’occasion parfaite. J’ai tout organisé, avec l’aide de ma chère sœur, pour aviver les tensions, car je voulais que le conflit devienne explosif. Ceci fait, les Groëe ont comme prévu fait appel à Relonor Helvival.

« Le Seigneur de guerre, ce coquebert, s’est empressé d’accourir, laissant les Marches sans protection. Fleurienne travaille depuis ces trois ans à entretenir des relations avec Rurik, le père de Relonor. Sitôt le fils parti pour le Sud, j’ai envoyé ma sœur à Castel-de-pluie afin qu’elle organise le mariage entre Orphiléa Helvival, l’aînée du Seigneur de guerre, et Alphidore. Cela me permettra de prendre le contrôle des Marches et de réduire la famille Helvival à l’impuissance.

« Avec cela, ne reste plus qu’à enfoncer les dernières résistances et je pourrai me couronner. On me remerciera même quand je rapporterai la paix dans cette époque violente, sans se rendre compte que cette violence, c’est moi qui en suis l’instigateur…

— Je vois. D’abord détruire celui qui t’a fait tomber lors de ta dernière tentative – Relonor Helvival – puis justifier ton ascension au pouvoir, la présenter comme inéluctable.

— Et l’affaire se déroule mieux que prévu : Relonor s’est retourné contre le trône, cela rend ma position encore plus solide ! Par contre, je me retrouve à l’affronter plus tôt que je ne l’avais pensé. Il compte sur cela, j’imagine… C’est pourquoi je fais forger ces nouvelles armes en vitesse, et c’est aussi pour cela que j’ai besoin de toi afin d’entraîner mes troupes. Tu vois, tout s’imbrique à merveille ! »

Leurs deux rires se mêlèrent : celui, gras, du chef de la garde et l’autre, délicat, du redoutable conseiller.

« Trinquons, mon ami ! »

Oöb n’avait pas achevé son cri qu’il frappa la table du cul de sa dernière pinte, manquant de renverser tous les cadavres amoncelés, avant de la porter à sa bouche pour la vider d’un trait. Sur ce, il se leva :

« Bon, ce n’est pas tout, mais faut que j’y aille ; le tapin ne va pas se faire tout seul ! »

* * *

Lorsque Breridus regagna ses appartements, le soir, il était satisfait de sa journée ; les choses avançaient comme sur le plan. Ceux qui devaient être ses alliés l’étaient et ceux qui devaient être ses ennemis l’étaient aussi. C’est en trouvant la petite lettre posée sur son lit – le seul endroit assez exempt de paperasse pour qu’il puisse la remarquer – qu’il pressentit qu’un détail s’était déréglé : dans le grand mécanisme de sa stratégie, un rouage s’était mis à tourner ovale.

Il ouvrit le pli, debout devant son lit. Le cachet, déjà brisé, était adressé à Fleurienne ; celle-ci le lui avait transmis, sans un mot, sans même une explication. La lettre venait de Rurik. Une écriture de guerrier, brouillonne, bourrée de fautes d’orthographe.

En fin de lecture, un ricanement agita le conseiller : si le vieillard fulminait, c’était parce qu’il s’était laissé berné jusqu’au bout, presque jusqu’au bout. Bon, le mariage avec Orphiléa est foutu. Tout ça à cause de Fleurienne : si cette garce ne s’était pas agitée trop tôt, je serai sorti de geôle – officiellement bien sûr – juste après le mariage. Rurik n’aurait rien deviné et tout aurait été plus simple !

Breridus entreprit de faire le tour de sa chambre ; il réfléchissait mieux en marchant. Le rythme de ses pas, claudicant, donnait une contenance à sa pensée. Un panache qu’elle n’aurait pas eu sans cela. À moins que… Fleurienne m’a expliqué que la jeune Orphiléa ne brûlait que de se marier. Je puis sûrement utiliser ce désir à mon avantage…

Finalement, Breridus s’enfonça dans son fauteuil, les doigts sur les tempes : à réflexion intense, position du penseur.

Commentaires

Eh bah, il carbure à fond le Breridus !
Et ce passage : « Deux pintes de plus. [...] Je t’offre quelque chose, Breridus ? » était génial xD
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lundi 18 mars à 18h39
Ah ah ! C’est « comment te fixer le caractère du bonhomme en trois mots ;) »
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mardi 19 mars à 22h29