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Antoine Bombrun

jeudi 28 février 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre quarante-quatrième

Rurik et Orphiléa s’étaient rapprochés depuis quelques semaines. Ils se voyaient discrètement, car ils craignaient que Wilhjelm ne remarque leur entente nouvelle. En cela, pourtant, ils paraissaient avoir oublié le titre qu’on lui prêtait parfois : l’épouse des Marches. Ce titre aux multiples significations.

Voulait-il dire l’épouse venue des Marches ? Ou bien plutôt la femme qui les avait épousées, dans leur intégralité, leur pluralité ? Ou encore la mère, porteuse des générations futures, celle qui unira les Marches ? Il y avait beaucoup à lire dans ce nom que lui donnaient ennemis comme alliés.

Toujours était-il que, instinct venu de sa jeunesse dans les plaines sèches ou compétence apprise grâce à la fréquentation des deux peuples, peu échappait à Wilhjelm. Elle avait bien remarqué ce rapprochement entre sa fille et son grand-père. D’un certain côté, elle s’en trouvait heureuse. Rurik était un guerrier, un homme dur pour qui les femmes ne servaient qu’à la cuisine et à la procréation. Elle espérait que ce lien qui se tissait avec sa petite fille briserait la carapace du vieillard, lui donnerait une vision de ses trois descendantes différente de celle des bâtardes arrivées des septentrions.

Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de relier cette amitié nouvelle avec la venue récente de Fleurienne, et avec la conversation qu’elle avait surprise. Elle craignait que Rurik ne cherche qu’à amadouer la jeune Orphiléa pour la trahir ensuite. Mais le vieil homme était-il socialement assez habile pour même penser un tel stratagème ?

Wilhjelm avait découvert leur proximité dès son arrivée depuis les plaines de l’extrême Nord. Elle s’était faufilée dans le château, escortée par Gardomas. En se glissant dans sa chambre, devant laquelle l’ancien barbare l’avait laissée, elle avait trouvé Ildoria et Tharcille qui jouaient à la poupée dans son lit. Les retrouvailles avaient été joyeuses ; les petites bondirent de la couche et la mère les prit dans ses bras. Après avoir fêté ses filles, Wilhjelm se renseigna auprès d’elles sur ce qui s’était passé en son absence. Elle fut rassurée d’apprendre que sa couverture avait tenu : pas de scandale à apaiser donc, heureuse nouvelle ! Elle fut plus inquiétée par les conversations que menaient Rurik et Orphiléa, le soir, après dîner.

Grâce à une guérison miraculeuse, Wilhjelm se présenta au repas quelques heures plus tard. Elle fut d’abord écœurée par cette affinité intime entre eux deux, leurs regards, leurs rires ; puis touchée par cette affection nouvelle. Elle décida de les laisser faire et de les surveiller de loin, pour la sécurité de sa fille, tout en s’appliquant à ne pas entacher le bonheur qu’elle lisait sur son visage souriant. Les semaines étaient passées ainsi.

« Qui est-il, grand-père Rurik ? Dis-le-moi, s’il te plaît…

— Non, ma petite, je ne peux pas. Cette affaire de mariage n’est pas encore bien fixée, et je ne voudrais pas t’en dire trop avant d’en être certain. Si la famille de l’autre faisait volte-face, cela briserait tes rêves. La destruction des miens serait bien suffisante…

— Mais, s’il m’aime comme tu le dis, même si sa lignée est contre il m’emmènera, comme mon père l’a fait avec ma mère…

— Ton père est un jeune sot. Courageux certes, amoureux sûrement, mais sot. L’homme dont je te parle connaît le sens des priorités ; il n’abandonnerait jamais ses devoirs pour une femme, en fut-il rudement épris.

— Ce n’est pas très romantique…

— Je ne sais pas trop.

— Je te le dis : cela ne se passe pas de cette manière dans les romans.

— Si cet aspect de lui n’est pas romantique, il en est bien d’autres qui le sont. Et puis, un seigneur de son envergure ne peut se permettre de l’être trop, romantique, il mènerait le pays à sa ruine… »

Un air malicieux embrasa les traits de la jeune femme :

« Le pays ? Mais ce doit être un homme d’une extrême importance, alors ? Ce n’est tout de même pas le Seigneur Souverain ? J’ai entendu de lui que c’était un garçon bien mis et que l’on cherchait à le marier… »

En réponse à tant de candeur, le rire de Rurik sonna faux :

« Ah ah ah ! Allons, que vas-tu t’imaginer !

— Tu souris, grand-père. Cela se voit beaucoup sur ton visage d’ordinaire si renfrogné. Je suis sûre que c’est lui. Je suis sûre que le Seigneur Souverain se languit de ma main !

— Allons, allons, je t’ai dit de ne pas trop y penser. Et puis, cesse de t’inventer des histoires, tu ne feras que te créer de la tristesse inutile…

— Mais non, grand-père, j’ai aperçu les frissons d’un sourire à travers les poils de ta barbe. J’ai vu briller une dent ! Un éclat de joie ! Allons, dis-moi si c’est bien lui, si c’est bien le Seigneur Souverain ! »

Rurik se rembrunit, puis se cala mieux sur son fauteuil pour se donner contenance : il hésitait. Finalement, il concéda à la petite :

« Bon, d’accord. C’est bien lui. Le Seigneur Souverain Alphidore de Pal. »

Sourire rieur d’Orphiléa, tremblement de lèvres.

« C’est un grand honneur qu’il t’accorde, de s’intéresser à toi, alors tu dois t’en montrer digne. Non, non, non. Cesse de bondir et de hurler. Dissimule-moi ce sourire rêveur, enlève le pétillant de ces yeux. Il ne faut pas que cela se remarque. Ce mariage n’est encore qu’un secret, une ombre qui progresse lentement. Un peu de lumière, une attention trop accrue et il disparaîtra comme une goutte de pluie qui s’enfonce sous terre… »

La jeune femme faisait de son mieux pour réfréner son ardeur, mais elle n’y parvenait guère.

« Je vais te laisser, à présent : il ne faudrait pas que l’on nous surprenne ensemble. Je te fais confiance pour n’en parler à personne, pour rester discrète sur le sujet.

— Oui, grand-père, je serai aussi muette que toi d’ordinaire. Et mon visage trahira autant d’émotions que le tien lorsque les serviteurs sonnent l’heure du souper. »

De nouveau, un sourire naquit sous la barbe drue du guerrier, qui le masqua d’une volte-face pour partir. Il ouvrit la porte doucement, vérifia que personne n’occupait le couloir, puis sortit de la pièce.

* * *

En quittant la chambre de sa petite-fille, Rurik traversa le palais pour se rendre à la caserne où il avait des ordres à donner. Il profitait du départ de Relonor et des fonctions que cette absence lui octroyait pour renforcer la surveillance des Marches. Il avait d’ores et déjà doublé le nombre de veilleurs, et presque toute la garde aux yeux de faucons avait été envoyée pour épier les mouvements de Grimm. Rurik ne pouvait, ou ne voulait croire que le chef guerrier des barbares ne fomentait pas quelque attaque surprise. Il lui paraissait impossible que cet homme, forgé dans le sang et les batailles, puisse abandonner l’affrontement ainsi.

Peut-être Rurik avait-il trop vieilli pour comprendre ? Ou peut-être vivait-il de trop dans le passé ? Sévariste Helvival, Théothiste Helvival de Saleux et Gérardin lui étaient plus familiers que les hommes du présent. Il savait par cœur le nom et les lieux des anciennes batailles, il connaissait les chefs de guerres et le nombre des morts. Il ignorait tout, par contre, des récents traités de commerce et de paix.

Lorsqu’un messager vint à sa rencontre, Rurik prit le courrier et le décacheta sans tarder ; le sceau de la famille de Pal lui avait fait tambouriner le cœur. Fleurienne ne l’utilisait jamais pour leur correspondance, afin de demeurer discrète. Ce pli-là était officiel…

Ses yeux plongèrent, gobèrent les mots, dévorèrent les lignes. En un instant, il fut au bout de la lettre : Puterelle…

La nouvelle le brisa. Le dépeça de ses espérances ; le marteau d’un forgeron sur la main d’une jeune fille à marier.

Le vieux seigneur jugeait que son intervention auprès d’Orphiléa, même si elle allait à l’encontre des bonnes mœurs qui veulent que ce soient les parents qui décident de l’amour de leurs filles, relevait de son devoir. Il tâchait d’agir au mieux pour ceux qui le succéderaient, les souhaitant en sécurité pour le moment où il ne serait plus là pour les protéger. Et ce qu’il venait de lire… piétinait tout son bel idéal. Il tenta tout de même de demeurer aussi digne dans la douleur que ses glorieux ancêtres, mais se trouvait déjà désuet et inutile : comment avait-il pu se croire assez malin pour sortir sa lignée du bourbier dans lequel elle s’enfonçait ?

Au milieu de la caserne où les hommes s’agitaient, se présentaient au rapport, s’entraînaient, Rurik s’enfonça dans l’immobilité. Comme un roc au milieu des vagues. Il lui paraissait que la vie autour de lui allait l’éroder, l’amincir, le réduire jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une pierre dans l’océan. Il se sentait très las. Trop plein de ses insuccès et de ses tentatives échouées.

Le bruit de la caserne alentour devint un bourdonnement dans ses oreilles, le même que doivent percevoir les galets au fond des eaux. Il sentit contre son flanc d’autres pierres se frotter à lui. En observant bien, il remarqua dans leurs dessins la forme de vieillards enroulés, desséchés, raidis. Pétrifiés. Les traits de leurs visages se confondaient avec les éclats du temps usés par le ressac de l’eau.

Un des galets se déroula et tendit un bras vers lui. Il allait l’attraper pour le tirer vers les profondeurs, le limer par le frottement régulier de l’âge. Rurik ne chercha pas à se défendre. Le bras lui saisit l’épaule – son étreinte se révéla moins forte que ce à quoi il s’attendait. Il ne ressentait aucune douleur. Au lieu de l’entraîner vers le fond, le bras le secoua doucement. Soudain, une voix le ramena à la réalité :

« Seigneur Rurik, vous allez bien ? Seigneur Rurik ? »

En un instant, le vieillard reprit pied dans le monde. Il considéra les gens autour de lui, perdu. Un soldat le fixait avec inquiétude. L’aristocrate lui balbutia quelques mots, puis, sentant le courrier entre ses doigts, il sut ce qu’il devait faire. Sans plus un regard pour l’homme qui l’avait éveillé du songe dans lequel il s’était noyé, il partit à vive allure vers le palais, à travers les rues poussiéreuses, sans même sentir le soleil couchant frapper son crâne nu. À son approche, la grande porte s’ouvrit rapidement, gardes et serviteurs le laissèrent entrer sans question.

Il franchit les couloirs et parvint enfin devant le salon où Wilhjelm avait l’habitude de passer ses après-midi. Pénétrant avec fracas, il se précipita vers sa bru, qui fit tomber son livre de surprise. Un petit cri lui échappa alors qu’elle portait les mains à son visage :

« Vous m’avez fait peur ! »

Le vieux guerrier se baissa pour ramasser l’ouvrage. Wilhjelm tendit le bras pour le reprendre, mais Rurik le garda entre ses doigts crispés :

« Wilhjelm, il faut que vous me pardonniez ; je me suis trompé, misérablement… Je pensais agir pour le bien de ma famille, pour votre bien. Je sais, je n’ai pas toujours été ni très juste ni très agréable avec vous, mais, au fond, je vous apprécie autant qu’un père peut apprécier la conjointe de son fils. Je me suis montré terriblement maladroit, et naïf surtout… »

L’épouse des Marches ne parvenait à quitter le vieux guerrier du regard, la bouche aussi arrondie que ses yeux, interloquée par de tels aveux. Elle finit par balbutier :

« Voyons, mais… mais qu’y a-t-il ? Calmez-vous, allons ! Et expliquez-moi cela…

— Je souhaitais marier Orphiléa à Alphidore. Vous en avez connaissance, je le sais. Mais ce que vous ne pouvez comprendre, c’est que je pensais le faire pour le bien de nos deux familles. »

L’inquiétude taraudait Wilhjelm, qui dut se forcer pour laisser parler Rurik.

« Je voulais organiser un grand mariage et vous sauver de la ruine. Je désirais donner à mon sang une descendance. Je croyais le Souverain suffisamment droit pour ne pas craindre une traîtrise, mais je me suis trompé, et ma crédulité nous aura tous mis en péril. Je… »

Les mots paraissaient peiner à s’extraire de la gorge du vieil homme. Pourtant, après une courte pause, Rurik parvint à les régurgiter :

« Je viens de recevoir un courrier : Breridus de Pal a été libéré pour assister le Seigneur Souverain. »

Wilhjelm se dressa de toute sa hauteur. Elle ne put retenir un cri de surprise :

« Quoi ? Vous plaisantez, j’espère ?

— Non, je n’ai jamais été aussi sérieux. Mon fils, votre époux, est passé du côté de Daogan. Je ne sais quelle folie l’a pris, mais cela retourne le pays contre lui. Breridus est relâché pour conseiller Alphidore, qui n’a aucune expérience dans l’art de la guerre. Mais cette libération ne vient pas de la bonté du peuple, j’en jetterais ma main au feu ! La traîtrise des de Pal est une fois encore à l’œuvre.

« Ah, je comprends mon erreur à présent… Fleurienne a voulu se servir de moi ! Orphiléa ne peut épouser Alphidore, cela mettrait en péril notre lignée. Breridus profiterait de ce mariage pour s’emparer des Marches. Il réduirait les Helvival à la famine ! Comment ai-je pu me montrer aussi naïf ; le pire coquebert de toute l’histoire de la Cannirnosk ! »

Rurik s’effondra dans un fauteuil et se prit le visage dans les mains. Wilhjelm resta un instant sans savoir quoi faire. Rage, peur, haine – elle se força à repousser tous ces sentiments, puis elle posa la main sur l’épaule du vieil homme. À ce contact, Rurik sursauta et releva la tête. Ses yeux luisaient, cerclés de rouge.

« Calmez-vous, Rurik, nous faisons tous des erreurs. L’important est que vous vous en soyez rendu compte à temps.

— Comment peut-on se montrer si sottard à mon âge ? Je n’en reviens pas, aussi aveugle qu’un vieux prêtre gris !

— Arrêtez, vous vous maudirez lorsque nous serons sortis de ce bourbier ! Avant ça, vous allez m’aider : où en était la transaction de mariage ?

— Rien n’a encore été signé. Je devais me rendre le mois prochain à Landargues avec Orphiléa. »

Encore une fois, Wilhjelm dut prendre sur elle pour ne pas interrompre le vieil homme. Elle tassa sa colère en elle-même et se força à expirer doucement pour la laisser échapper sans s’emporter.

« Je vous l’aurais dérobée, certes, mais ce n’était pas par méchanceté. Et puis, la petite rêve tellement d’un beau mariage… À voir ses yeux s’illuminer, vous aussi, peut-être, vous n’auriez pas remarqué la traîtrise. »

Wilhjelm tâcha de se concentrer sur le plus important :

« Dans un mois, vous dites ? Étrange que Breridus soit sorti de prison si tôt, cela semble contrecarrer ses plans de fiançailles. Il était pourtant certain qu’une telle annonce allait vous faire réagir…

— Ou alors… Breridus n’est pour rien dans ce mariage. Fleurienne n’est peut-être venue l’autre fois que pour une alliance honnête et nous en tirons des conclusions trop hâtives…

— Vous rêvez ! La succube vous a si bien charmé que vous ne remarquez plus ses griffes ! Cette femme est aussi perverse que son frère. Avez-vous déjà vu les de Pal agir sans un plan bien harnaché à l’arrière du crâne ? »

Rurik secoua la tête comme pour chasser l’enchantement tenace de la Demoiselle de Landargues. Il acquiesça :

« Non, vous avez raison. Mais alors, pourquoi ?

— Je n’en ai pas la moindre idée… Vous avez dit que Landargues a connaissance du retournement de situation à Hautesherbes ?

— Oui, ils savent que Relonor s’est allié avec Daogan. Vous le saviez aussi ?

— En effet ; j’ai reçu une lettre de Relonor dans la matinée. Je l’avais prévenu du mariage que vous tentiez d’organiser sous l’influence de Fleurienne, il a compris tout de suite la trahison qui se tramait derrière. Il a quitté le camp des de Pal pour se retourner contre eux.

— Quelle ironie. Un fils forcé de se battre à cause de l’idiotie de son père. De plus, il est trop tard à présent. Une telle trahison de la part d’un Helvival est tout ce qu’attendaient les de Pal. Ils vont profiter de l’occasion pour liguer toutes les lignées contre nous. Tout de même, ils oublient quelques poids dans la balance, nous sommes le bras armé de la Cannirnosk. Ils ne pourront jamais nous défaire. Je vais sur-le-champ écrire une lettre à Fleurienne : ce mariage n’aura pas lieu ! »

Le vieil homme se précipita vers ses appartements. Dans sa hâte, il emportait avec lui le livre de Wilhjelm.

Commentaires

Bigre, c'est assez inattendu de la part de Rurik. En tout cas ça serait cool si lui et Wilhjelm agissaient ensemble !
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jeudi 28 février à 16h43
C’est qu’il n’est pas méchant Rurik, juste un peu dépassé...
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jeudi 28 février à 23h17