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Antoine Bombrun

lundi 18 février 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre quarante-troisième

L'annonce qu’avait fait proclamer le Seigneur Souverain à propos de la libération de Breridus rapprocha les deux plus riches marchands de Landargues. Octavin et Thilaf se trouvaient pourtant en rude concurrence ; la haine familiale qu’ils se vouaient se révélait presque aussi grande que la rancune qui liait la lignée des Helvival à celle des de Pal.

La fortune de ces deux hommes, ancienne, s’était considérablement accrue depuis qu’Alphidore était monté sur le trône. La politique de ce dernier, juste et pacifique, favorisait le commerce en n’intervenant que très peu dans le contrôle des marchandises et des prix. Grâce à cela, le Seigneur Souverain était très apprécié des négociants.

Il avait de plus créé, sur la recommandation de Gris, un conseil de ville, où les membres les plus influents de la cité se réunissaient pour participer à la direction politique de la capitale. Alphidore, en passant par les trois Sacerdoces, consultait régulièrement ce conseil et en écoutait la raison. La gouvernance de Landargues se révélait de fait plus complexe que celle de nombre d’autres cités, car elle n’obéissait pas qu’à un seul homme, mais à plusieurs conseils, dirigés par le Seigneur Souverain.

Dès le lendemain de son retour officiel, Breridus avait dissolu le conseil de ville. En réponse, Octavin avait décidé de réunir chez lui le conseil restreint afin de réfléchir à la meilleure manière de contrer le félon. Pour cela, il avait rendu visite à Thilaf tôt dans la matinée, dans sa boutique principale. Les deux marchands s’étaient accordés sur la nécessité de ne pas se laisser écraser par Breridus : s’ils demeuraient les bras croisés, le féroce conseiller les mettrait sur la paille.

C’est donc sans mal qu’Octavin convainquit Thilaf de l’aider à organiser des réunions secrètes. Ils rédigèrent quelques plis afin de prévenir les différents membres de leur idée. Un fut envoyé à Ovront, le maître charpentier, l’autre à Balm, son frère, le maître forgeron. Ils savaient ces deux hommes suffisamment ennemis des idéaux de Breridus pour les inviter sans crainte. Le chef de la garde de la ville, par contre, Adonidas – dit la Lance – ne fut pas convoqué. Ils l’estimèrent trop proche de la famille de Pal pour prendre ce risque.

Le soir même, les quatre hommes se réunirent chez Octavin. Ils débattirent longuement, attablés devant une carafe de vin que l’on vida plusieurs fois. Les mots furent déversés avec autant de soin et de vigueur que le liquide, et la rencontre s’acheva bien tard dans la nuit. Rien d’important n’avait été décidé, si ce n’était une ferme volonté d’organiser de nouvelles réunions.

La discussion avait duré parce que les quatre bourgeois avaient beaucoup à dire sur le retour de Breridus. Les marchands considéraient cela comme une malédiction : le félon menaçant, selon eux, de réduire à néant le commerce de la ville. Les mots des maîtres artisans s’avérèrent moins extrêmes, car, pour eux, c’était la propension à vouloir contrôler les autres lignées qui rendait Breridus dangereux.

Malgré ces légers différends, les quatre hommes ne considéraient pas la libération de l’ancien Seigneur Souverain comme une mesure acceptable, même en des temps troublés. Ils convenaient sur le fait que le traître aurait dû rester cloîtré dans la Couronne de pierre jusqu’à sa mort – comme cela avait été initialement décidé en haut lieu.

Après cette nuit, les réunions s’enchaînèrent rapidement, et le nombre des membres gonfla de jour en jour. Venaient chaque fois plus d’amis, de connaissances, de mécontents. On critiquait les réformes nouvelles de Breridus, toujours plus contraignantes. La loi martiale questionna, la taxe sur les aliments inquiéta, le couvre-feu exaspéra. Plusieurs marchands décidèrent de frauder en déclarant moins de ventes qu’ils n’en faisaient réellement, ou en ouvrant des tripots clandestins. L’impôt sur les matières premières ne fit pas moins palabrer.

Bientôt, des prêtres gris vinrent aux rencontres. Eux aussi commençaient à souffrir de la politique nouvelle : en tant que vagabonds, ils étaient mal vus par le pouvoir, qui tentait de les cloîtrer dans des hospices. De plus, leur capuchon, qui les rendait indiscernables, posait problème. Beaucoup de bandits et de coupe-jarrets en avaient fait leur costume, pour passer inaperçus, et Breridus accusait les gris de complicité.

En deux semaines, les réunions rassemblèrent presque trente personnes. Elles avaient lieu tous les trois jours, dans des endroits toujours différents afin de ne pas attirer de soupçons. L’augmentation du nombre de participants complexifiait la mise en place des regroupements et les rendait chaque fois plus animés. Bientôt, des disputes naquirent.

On se trouva des points de désaccord, on ne voyait plus Breridus comme le seul ennemi, on commençait à se méfier de tous. Le premier à s’opposer ouvertement à ce conseil secret fut Balm, le maître forgeron. Son métier le poussait à rencontrer régulièrement la Lance, et les affaires qu’ils menaient ensemble les avaient rendus amis. Dans les discussions qu’ils avaient sur les changements politiques récents, le chef de la garde de la ville semblait loin d’être à la botte de Breridus. Certes, son rôle demeurait de faire respecter la paix dans les rues, mais pour cela il entendait le faire seul, sans recevoir d’ordres du palais Souverain. Après s’en être assuré, Balm suggéra d’inviter Adonidas aux réunions, mais de nombreuses voix s’élevèrent contre cette proposition. Le débat grandit, s’échauffa, on manqua d’en arriver aux mains. En définitive, Balm vida les lieux en claquant la porte et ne revint plus.

Après son départ, on médit sur ses motivations. Certains soutenaient que le maître forgeron ne voulait plus venir en raison de ses affaires rendues florissantes par Breridus, qui lui passait de régulières commandes.

La loi martiale, quant à elle, se mettait en place lentement, devenant chaque jour plus rude. Des contrôles obligatoires avaient été organisés aux portes de la cité, qui furent bientôt fermées pour la nuit, puis la Lance fut forcé de renforcer ses patrouilles. Un soir, le couvre-feu fut imposé. Plusieurs mendiants qui ne possédaient pas de toit furent jetés en prison, ainsi que deux prêtres gris. Cela en fut trop et le peuple commença à gronder ; une altercation causa trois blessés. Le lendemain, ce fut un mort que l’on trouva dans une ruelle.

Un édit obligea ensuite les auberges à fermer deux heures avant le coucher du soleil. Cette goutte d’eau fit déborder le vase. Une émeute éclata dans les bas quartiers, où les débits de boisson étaient foison. La garde s’y imposa et vingt perturbateurs finirent en geôle.

Adonidas se montra sans pitié ; peu lui importait que l’on médise, mais il ne tolérait pas que l’on porte atteinte à la sûreté de la cité. Outré par une telle injustice, le peuple organisa un nouveau soulèvement, où plusieurs centaines d’émeutiers déboulèrent dans les rues. La Lance tenta de rétablir le calme en faisant sortir ses hommes et en incarcérant vingt nouveaux manifestants, mais les insurgés ne se laissèrent pas impressionner par une rangée de soldats au repos. Breridus et sa garde personnelle fondirent alors du palais afin de mater la révolte. Ils voulurent arrêter les responsables pour les jeter en prison, mais les émeutiers se défendirent. Un coup fut donné contre un milicien et ceux-ci ripostèrent à main armée. Le premier sang coula.

Alphidore regardait cette tragédie comme une grande catastrophe, mais il ne pouvait rien entreprendre, car Breridus l’avait tout à fait soumis à son bon vouloir. Les trois Sacerdoces – à l’exception de Rouge – tentèrent de raisonner le conseiller Souverain. Ce dernier les fit taire sans même les écouter.

Pour mettre fin aux protestations, Breridus donna l’ordre à Adonidas de se ranger à ses côtés pour réprimer durement toute opposition. La Lance se défendit, rétorquant qu’il ne dépendait pas du Souverain et entendait donc calmer le peuple selon ses méthodes. Breridus le menaça : il devait obéir ou serait démis de ses fonctions. Adonidas s’inclina et fit un bain de sang. Une centaine d’émeutiers furent abattus, près de trente soldats tués. L’affrontement dura deux jours entiers, suivi par autant de temps d’exécutions.

Devant ces horreurs, nombre de gardes de la ville refusèrent d’obéir et durent rendre les armes. D’autres désertèrent. À cause de ces défections qui agitèrent ses rangs, la Lance fut démis de ses fonctions de chef de la garde de la ville et jeté en prison. Son second prit sa place ; Oöb Bromadon, un géant borgne à barbe noire connu pour son passé de spadassin.

Le peuple se soumit après ces quatre jours de massacres. La violence avec laquelle Breridus avait écrasé ceux qui s’opposaient à lui terrorisait et plus personne n’osait faire entendre sa voix. Les rassemblements de plus de huit personnes furent interdits afin de noyer les derniers murmures. Des patrouilles encore plus fréquentes furent organisées dans la ville.

Cette horreur avait calmé l’enthousiasme des deux marchands Octavin et Thilaf, ainsi que du maître charpentier Ovront. Ils ne se rencontraient plus qu’à trois pour échanger sur les injustices de la politique de Breridus – trio de buveurs occupés à refaire le monde du fond de leur chopine.

Si le peuple et les bourgeois tentèrent de se défendre férocement contre le nouveau conseiller du Seigneur Souverain, la noblesse ne se fit pas entendre. Les aristocrates qui vivaient à Landargues, de la famille de Pal pour la plupart, mais aussi quelques membres mineurs des autres lignées, recevaient une part des taxes nouvelles prélevées et s’en portaient bien. Quant à ceux qui demeuraient dans leur domaine, ils observaient la situation de loin, chacun se retranchant derrière ses murs en espérant que le malheur ne vienne pas frapper à la grande porte. Rébellion, trahison du Seigneur de guerre, libération du félon de Landargues, cela faisait beaucoup pour ces hommes devenus commerçants depuis cent années.

* * *

Alphidore de Pal avait renvoyé Bélésaire Viqueford à Hautesherbes. La distance entre la capitale et le Sud étant élevée, le Seigneur Souverain craignait que des bouleversements majeurs n’aient lieu sans qu’il en soit averti. Il fournit trois montures au Sénéchal afin que ce dernier puisse chevaucher efficacement. Il lui adjoint également un serviteur en charge d’une cage de pigeons voyageurs, occupée par six spécimens solides et bien dressés. Le gros bonhomme était donc reparti vers le domaine Groëe, avait traversé la Cannirnosk en vitesse, ne s’attardant que dans son auberge favorite et frissonnant même une nuit à la belle étoile.

Dans la capitale, les préparatifs militaires ne faiblissaient pas : on faisait fondre des armes et des armures, on rassemblait les hommes. Breridus prévoyait d’envoyer deux-cents cavaliers lourds supplémentaires ainsi que des lanciers. Ces soldats devraient faire diligence vers Hautesherbes et se placer sous les ordres du chef de guerre LeNoblet, car le nouveau conseiller Souverain connaissait les hommes des Marches pour avoir été l’un d’eux durant quelques années, et craignait que les familles Groëe et Vignonel ne puissent résister longtemps à l’alliance entre Daogan et Relonor Helvival, même avec le soutien de LeNoblet et de sa cavalerie.

Lorsqu’il arriva en vue de la demeure des Groëe, Bélésaire fut rassuré de voir que la forteresse tenait encore debout et que, devant les murs, le champ des hommes d’armes au repos se révélait toujours aussi large. Il pressa sa monture afin de parvenir à destination au plus vite.

On avertit Sylvert du retour de Bélésaire Viqueford assez tôt pour lui permettre d’aller à sa rencontre : les nouvelles qu’il apportait étaient très attendues !

La table fut dressée alors que les deux hommes grimpaient les marches ; les serviteurs connaissaient maintenant bien les exigences du Sénéchal. Ce dernier franchit la porte sans un mot, pâle comme un mort, pour se jeter sur la charcuterie qu’il fit descendre avec une grande goulée de vin rouge. Sylvert prenait son mal en patience, cramponné à la table, et vit avec plaisir la couleur revenir aux joues du messager.

« Breridus… envoie des hommes pour vous soutenir. Ils parviendront ici dans quelques jours…

— Breridus ? Mais que racontez-vous ? Alphidore, vous voulez dire !

— Quoi ? Vous n’avez pas été informé…

— Informé de quoi ?

— De Breridus. Il a été libéré…

— Mais… Quoi ?! Pourquoi ?

— C’est Alphidore qui a pris cette initiative. La situation, avec la trahison de Relonor, lui échappe complètement. Il a donc décidé de faire appel à son oncle pour rétablir la paix. Nous craignons qu’une guerre civile ne se déclare si Relonor Helvival ne retrouve pas la raison rapidement…

— Nous l’arrêterons. Combien le Seigneur Souverain, quel qu’il soit, nous envoie-t-il d’hommes ?

— Six-cents, seigneur Groëe, dont deux-cents cavaliers lourds.

— Aux ordres de quel général ?

— Ils viennent pour obéir à LeNoblet. »

Un éclat de rire mit fin à la conversation ; le chef de guerre LeNoblet entrait dans la pièce, un grand sourire aux lèvres. Bélésaire profita de la distraction pour engloutir une tartine qu’il n’avait qu’à peine commencée.

« Enfin de bonnes nouvelles ! Un véritable dirigeant aux commandes du pays ! Et des soldats en plus ! N’ayez crainte, Sylvert, avec cela votre fils ne nous résistera plus longtemps !

— Il nous a déjà déconfit par deux fois, et il a enlevé mon Théophore. Il nous faut l’arrêter, car qu’osera-t-il lors de la prochaine bataille : il tuera ma fille ? Ou bien peut-être mettra-t-il le feu à la demeure de mes ancêtres ! Je n’accepterai plus de défaite, chef de guerre. J’attends de vous que vous fassiez ce que l’on vous a enseigné : la guerre. Je veux la victoire au bout de votre lame. Je veux voir Daogan abattu sur le champ de bataille. Je veux retrouver mon fils !

— Il en sera ainsi, seigneur Groëe. Avec les renforts que nous allons recevoir, je vous promets de planter mon épée (Il la dégaina pour la brandir au-devant de lui.) dans la gorge de Daogan. Le doute et la défaite ont assez duré ! »

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samedi 9 février à 18h50