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Antoine Bombrun

dimanche 30 décembre 2018

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre quarantième

Estenius quitta Castel-à-bois tôt dans la matinée. Cela faisait trois semaines qu’il allait, avec Qalet, de village en village en quête de mécontents pour grossir les rangs des insurgés. Les deux hommes marchaient en silence : Estenius réfléchissait et Qalet n’était pas du genre bavard.

Ils avaient visité à eux deux toutes les habitations aux alentours de la forteresse de Daogan. Le domaine de Vignevaux ne possédait que de rares bourgades ; il était surtout piqueté de petits hameaux, de fermes isolées, parfois d’ensembles de cabanes dominés par une masure un rien plus imposante.

Estenius se voyait le plus souvent bien accueilli : on avait entendu parler de Daogan dont l’entreprise agitait les cœurs. Et puis, dans ces patelins les gens étaient heureux de voir une tête nouvelle. Un peu grossiers au début, inquiets à propos de l’identité du nouveau venu, puis ils se radoucissaient sans tarder. Alors, il n’était pas rare qu’une bouteille de vin sorte d’un panier…

Les paysans, pas riches de plus qu’un ou deux moutons, de quelques pieds de vigne ou d’ares de blé, paraissaient pourtant heureux. Dans ces hameaux, Estenius découvrit la paix et la joie de la nature. Il avait bien travaillé la terre toute sa vie, lui aussi, mais dans le cadre bien différent de la ville de Geraint. Le soir, il ne rentrait pas en famille dans sa cahute pour écouter un conte ou une histoire, il ne sortait pas admirer les étoiles. Tout au plus, s’il possédait de quoi, il allait prendre un verre à l’auberge du coin – ce bouge infect. Cette découverte avait consolidé en lui son désir de liberté. Il souhaitait lui aussi vivre sans craindre son supérieur, maîtriser seul ses finances et se vouer à son culte.

Outre ces fermes solitaires et ces patelins paisibles, il existait de rares petits villages. Quelques dizaines d’habitants, une centaine tout au plus. Ceux-ci travaillaient ensemble et le chef possédait l’autorité quant au partage des récoltes. La vie s’y révélait juste, car on ne voulait perdre personne ; tout le monde se révélant indispensable à la survie de tous. Il n’y subsistait le plus souvent qu’un pauvre moulin, un tisserand et un artisan général – bois et métal, il faisait de tout. Le village de Rauvrour était de ceux-ci.

Estenius et Qalet y parvinrent en fin de matinée. Réputé à Castel-à-bois, le village fournissait la forteresse : viandes, céréales et outils.

Le jeune borgne salua d’un geste un vieillard assis à l’ombre d’un arbre, qui croquait à pleines dents dans un morceau de pain noir. Derrière lui, de jeunes paysans bêchaient les champs.

« Bien le bonjour. Vous êtes les hommes de Daogan ? Vous arrivez sans chariot aujourd’hui ?

— Nous venons de Castel-à-bois, oui, mais pas pour le commerce. »

Le vieillard laissa paraître une moue lasse :

« Que voulez-vous alors ?

— Des volontaires, des mécontents, des combattants.

— Ah, pas de ça ici ! déclina l’homme en agitant la main. Nous ne sommes pas pour la guerre, nous autres.

— J’entends votre tracassin : vous craignez de perdre le peu que vous possédez… Mais, si nous gagnons, si vous nous aidez, alors vous posséderez plus encore, plus même que vous ne pouvez l’imaginer ! »

Le vieillard secoua la tête ; décidément, ces jeunes ne comprendraient jamais :

« Je possède déjà suffisamment. Je travaille le jour dans mes champs, le soir mon épouse cuisine ce que j’ai ramassé et nous mangeons notre pain. La nuit, je dors dans mon lit. Si une année je ne peux m’occuper de mes terres, les voisins viennent m’aider ; et quand ce sont eux qui ont besoin d’aide, je me démène pour eux. »

Il poursuivit en montrant les hommes qui travaillaient dans le champ :

« Lorsque je me ferai trop vieux, mes fils prendront la relève et me nourriront. Je vis en paix avec moi-même et avec les autres. Si un jour j’ai un conflit, cela arrive, nous sommes humains, je réunis le conseil et nous prenons les décisions qui s’imposent. Nous n’avons besoin de personne. Nous n’avons besoin de rien de plus.

« Plus de terres à cultiver ? Mais qu’en ferais-je ? Des ouvriers sous moi pour leur dire quoi faire ? J’ai mes fils pour cela, et eux aussi en vieillissant auront des enfants à leur tour. Ainsi, chacun passe de sujet à maître, puis conseiller durant le très vieil âge. Non, mon garçon, je ne désire rien de plus. Le bonheur ne se cache pas dans les terres. Tu es trop jeune pour savoir cela encore, mais je le sais. Le bonheur vient d’ici, (Il se tapota la poitrine.) du dedans.

— Vous avez certainement raison, vieil homme. Et à vous entendre, j’envie votre bonheur simple ! Pourtant, les choses sont très différentes dans mon village. Nous ne pouvons pas vivre ainsi.

— Mais chez moi si, et c’est pour ça que j’y reste. Ne crois pas pour autant qu’il n’y a aucun ennui. Ma fille, la plus jeune et que je venais tout juste de marier, est morte il y a une semaine. Nous avons fêté son décès dignement, mais je ne peux m’empêcher de pleurer. Le malheur fait partie de la vie, mon garçon. Tu n’y échapperas pas, pas plus qu’un autre… »

Estenius saisit la perche que lui tendait le vieillard :

« Et l’année où l’hiver est long ? Où les récoltes sont faibles ? Où le vent et la maladie s’abattent sans repos ni pitié ?

— Cette année-là, nous souffrons. Sûrement que nous perdrons certains des nôtres, trop, mais pas plus ni moins qu’avec votre liberté.

— Et si, pendant ce long hiver, si les collecteurs d’impôts viennent écumer le village et pillent vos récoltes ?

— Alors nous souffrirons plus encore, mais au moins nous souffrirons dans la paix. Les collecteurs nous prennent nos richesses, en contrepartie nous vivons en paix depuis l’Invasion.

— Et si… »

Estenius fut coupé dans son élan par le vieillard :

« Allons, allons, cessons là. Je vais aller travailler, parce que je traînasse à l’ombre, en train de caqueter, pendant que mes fils besognent. Allons. »

L’homme se leva. Il allait partir, mais se retourna vers Estenius, qui n’avait pas bougé :

« Je sens que si je ne vous donne rien, je vais vous avoir dans les pattes pendant longtemps. Vous voyez la forêt là-bas ? Dans ma jeunesse, il y vivait une tribu sauvage. Les Krzëe. Un vestige, pour ainsi dire. Plus sauvages encore que nous. Je me les rappelle venant commercer, presque nus et le corps couvert de tatouages. Dans ma jeunesse, je te dis, ils habitaient dans la forêt, dans des maisons de mousse à ce que l’on racontait – je ne sais pas si c’est vrai. C’était une tribu de trappeurs. Des hommes qui ont préféré la liberté, celle que tu vantes tant, plutôt que de se soumettre aux Cannirnos. Nous n’avons jamais eu de problèmes avec eux, du commerce parfois, rarement. Des peaux de bêtes et des baies contre du blé et du métal. Chacun possédait ce qui manquait à l’autre. Des guerriers, mais sages dans leur violence.

— Et vous pensez qu’ils se rangeraient du côté de la rébellion ?

— Je ne sais pas ! Je ne suis même pas sûr qu’ils existent encore, ces fous ! Je n’en ai pas entendu parler depuis ce temps ! Nous sommes des paysans, nous n’avons que faire de la forêt. C’est toujours une piste que tu peux explorer, si tu possèdes tant d’énergie que tu en as l’air. Je te dis ce que j’en sais c’est tout. Allons, adieu.

— Merci, vieil homme. Nous nous battrons pour vous.

— C’est ça, oui. Va-t’en à présent. Ne joue pas à l’épouvantail plus longtemps ! »

* * *

Estenius se tourna vers la forêt : sombre et épaisse, c’était la même qui bordait Geraint. À voir les arbres en désordre, il pensa à son ancienne vie dans la cité. Il avait hésité à y retourner pour recruter. Il y avait certainement des habitants qui, observant la fuite des insurgés, s’étaient pris de désir de les imiter.

Cependant, sans chef, personne ne se risquerait à quitter la ville du grand prêtre sanglant. Estenius aurait pu être ce chef, il aurait dû, peut-être. Mais il craignait trop de retourner à Geraint : il y avait abandonné tout son passé et comptait bien l’y laisser dormir. Ses parents dans leur tombe, la souffrance d’Ayzebel, son impuissance. Non, il n’y retournerait pas. Sans parler d’Emilphas, qu’il souhaitait ne jamais revoir ; ils avaient partagé de trop mauvaises expériences…

Qalet qui, s’il ne parlait pas beaucoup, n’aimait pas rester sans s’activer, partit d’un bon pas vers la forêt. Estenius le suivit. Le jeune homme ne se pensait pas couard, mais la présence du géant le rassurait.

À Geraint, on ne pénétrait jamais les bois : comme la chasse avait été interdite par les prêtres pour limiter l’armement des villageois, on n’avait aucune raison de le faire. Cela rendait les grands arbres mystérieux et de nombreux contes s’en inspiraient. Des toiles immenses tissées entre les branches par des araignées de la taille d’un bébé. Des fantômes errants et, Estenius s’en souvenait à présent, la légende d’une tribu guerrière perdue dans les tréfonds des bois. Allons, ce n’est pas le moment de faire le gosse ! Relève la tête et marche ; nous avons besoin de recrues !

« Hé, Qalet, attends-moi, tu veux ! Tu as de longues jambes et tu galopes ! »

Les deux hommes s’enfonçaient dans la forêt depuis plusieurs heures. Les arbres avaient grandi et ils s’élevaient comme d’énormes menhirs de bois, grinçant parfois sous la poussée du vent. Estenius n’avait qu’à lever la tête pour observer le mouvement des feuilles hautes et deviner la brise. À intervalles réguliers, une bourrasque particulièrement forte entrechoquait les branches, faisait craquer les troncs.

Là où ils se tenaient, dans les profondeurs du bois, pas un souffle de vent ne leur parvenait. Le silence, intense, n’était pas même rayé par le bruit de leurs pas, assourdi sur le tapis de feuilles et d’aiguilles. Une atmosphère éthérée, sacrée ; comme éloignée du temps. À l’avant, Qalet marchait droit devant lui et piétinait sans mal les branches mortes qui parsemaient le sol.

À l’orée de la forêt, le paysan barbu avait dû user de son fauchard pour trancher les buissons qui gênaient leur progression. À présent, les premières branches s’élevaient bien au-dessus de leur tête, épaisses comme des troncs.

Qalet s’arrêta tout de même :

« Bon, elle est habitée cette forêt ou non ? Depuis le temps qu’on marche, on aurait croisé quelqu’un si ça avait été le cas ! »

Estenius sourit :

« Allons, mon ami, un peu de patience ! Le vieil homme a dit qu’il n’a plus entendu parler de cette tribu depuis son enfance ; si elle existe toujours, ce doit être dans les profondeurs…

— Mouais… »

Qalet réfléchit un instant avant de continuer :

« N’empêche que, chez nous, cette tribu est une légende. C’est mauvais signe.

— La forêt est grande. Marchons encore. »

Le géant s’exécuta, mais grogna bientôt :

« Ou alors arrêtons-nous ; il doit être tard. Nous reprendrons demain. »

Estenius opina, et les deux hommes montèrent le camp.

Le lendemain, ils repartirent à l’aube. Qalet demanda bien vite :

« Tu te souviens de ce qu’on en disait, de cette tribu ?

— Pas vraiment. C’était une histoire que me racontait ma mère.

— Et alors ?

— Ça fait longtemps qu’elle a rejoint les ancêtres.

— Ah… »

Silence. Ils progressèrent sans parler quelques minutes, puis ce fut Estenius qui relança la conversation :

« "La tribu des Krzëe vit dans les forêts. Ses membres possèdent des noms compliqués, qui leur viennent des bruits de la forêt : le craquement d’une branche, le cri d’un oiseau. Ils croient que le premier son qu’entend le bébé façonne son esprit… "

— C’est ce que disait ta mère ? »

Estenius hocha la tête :

« Et là, elle ajoutait, avec sa voix de plus en plus douce, comme pour nous endormir, Ayzebel et moi. "Ce sont des trappeurs, mais aussi de redoutables guerriers. Leur corps se couvrent de tatouages : longs serpents, loups, ou grenouilles. Ces animaux leur rampent sur le corps et paraissent se mouvoir aussi bien que des vrais. "

« Je ne me souviens plus ce que cela veut dire, ma mère nous l’avait expliqué mais tu sais comment c’est, un gosse : la symbolique, ça s’en fout ! Il me semble qu’ils se faisaient tatouer le premier animal qu’ils parvenaient à chasser, ou quelque chose comme ça… »

Qalet reprit après une pause :

« Enfin, c’est bien joli tout ça, mais ce n’est pas avec une légende qu’on va ramener des recrues au camp. »

Estenius tressaillit :

« Je n’en suis pas si sûr.

— Pourquoi ?

— Regarde. »

Qalet leva la tête. En face de lui, entre deux arbres, se trouvait un jeune garçon. Nu si l’on exceptait son pagne. Il devait avoir neuf ou dix ans à en juger par sa taille. Pourtant, il était déjà épais, et maniait une hache. Une longue marque brune lui serpentait sur le corps. Elle bougeait au rythme de sa respiration. Un serpent ? Non, plutôt un… ver de terre ?

Estenius s’arrêta. Qalet, derrière lui, porta la main au manche de son fauchard.

L’inconnu demanda :

« Qui êtes-vous ? Vous ne faites pas partie de la tribu… Étrangers ? »

Le jeune garçon avait la voix grave. Trop grave pour un enfant. Et, en regardant bien, Estenius vit qu’il avait de la barbe.

« Étrangers oui. Nous venons des bordures de la forêt.

— Pourquoi ? »

L’homme possédait un accent surprenant, comme le sifflement d’un serpent. Les mouvements de ses lèvres dévoilaient des dents pointues à chaque mot qu’il chuintait.

« Nous avons un ennemi à combattre. Nous venons quérir de l’aide.

— Si vous avez un ennemi, prenez les armes. »

Qalet intervint :

« Hé, gamin. Cesse de nous importuner et va chercher un adulte, nous devons avoir une discussion sérieuse.

— Amusant, le grand. »

L’étranger s’approcha de Qalet, sa hache à la main.

« Tu ne me fais pas peur, gamin. Recule. »

Comme il continuait d’avancer, sans laisser paraître la moindre crainte, Qalet brandit son fauchard au-devant de lui pour l’effrayer.

« Arme trop longue, elle ne te servira à rien.

— C’est ce qu’on va voir ! »

Le fauchard de Qalet fendit l’air. La lame courbe lacéra le sol à l’endroit où le petit homme se trouvait un instant plus tôt. Du plat de sa hache, ce dernier asséna un coup dans le dos du géant barbu. Qalet s’effondra, se releva. Il hurla de dépit :

« Rhaaaa ! Allons, ce n’est que le début ! Viens te battre ! »

L’inconnu ne répondit rien. Malgré sa petitesse et son épaisseur, il se révélait remarquablement agile. La lourde arme d’hast de Qalet pouvait effectuer des mouvements rapides, amples, mais l’étranger paraissait plus preste encore. Les arbres, si larges dans cette profondeur de la forêt et si éloignés les uns des autres, formaient de petites clairières entre chacun d’eux. La zone de combat ainsi délimitée possédait donc suffisamment d’étendue pour que Qalet puisse manier son fauchard sans craindre de heurter un tronc.

« Je m’appelle Poc, se présenta l’inconnu avec une révérence. Et je vais te battre, grand homme. »

Estenius s’était reculé. Il admirait Qalet pour sa taille et son aisance au combat avec une arme aussi lourde que le fauchard. Néanmoins, il n’était qu’un paysan, coupant plus souvent du blé que des têtes. Sa lame siffla encore, à côté. Poc la repoussa d’un petit coup de hache et Qalet dû reculer de plusieurs mètres pour éviter l’attaque suivante. Estenius craignait que son ami ne perde le duel. Si c’était le cas, qu’adviendrait-il de lui ? Allez, fais pas de connerie mon vieux !

Qalet poussa un hurlement et bondit en avant. Son bras opéra un grand arc de cercle et son fauchard un arc plus grand encore. D’un bond, Poc se mit à l’abri derrière un arbre. La lame du paysan y traça une ligne claire. Poc contourna le tronc et porta un coup de hache. Qalet l’évita de justesse, ralentit par la masse de son arme. Il recula pour s’immobiliser. Les deux hommes se faisaient face, l’arbre entre eux. Ils reprenaient leur souffle.

Estenius hésita. Devait-il intervenir ou non ? Son ami était en difficulté. Devait-il le laisser se débrouiller, au risque de le voir échouer, ou bien lui porter secours ? Mais surtout, s’il intervenait, se révélerait-il assez habile pour renverser le combat ? Peut-être ne ferait-il que hâter sa propre mort…

Encore une fois, Qalet attaqua dans un cri. Il lança un coup de taille par la droite de l’arbre. La lame du fauchard s’enfonça dans le bois avec un bruit mat. Le petit homme contourna le tronc pour frapper Qalet de dos. Un violent coup de pied l’envoya rouler dans la poussière : le paysan s’était retourné et l’attendait. À mains nues, abandonnant son fauchard coincé dans l’arbre, il sauta sur Poc. Le premier coup de poing brisa le nez du petit homme. Du sang jaillit. Le second lui ouvrit la pommette.

« Alors, tu crois toujours que tu vas gagner, le nain ? Tu le crois toujours ? »

Poc ne répondit rien, il ne bougeait plus. Qalet se redressa un peu avant de tourner la tête vers Estenius :

« Merde, j’ai l’impression que je l’ai tué… »

Le jeune borgne se mit à crier de toutes ses forces, mais c’était déjà trop tard. Le petit homme saisit sa hache tombée au sol et asséna un coup du plat sur la tempe du géant, qui s’effondra comme une masse. Poc se retourna d’un mouvement ample, le visage en sang, et se plaça à califourchon sur le corps de Qalet. Il dressa sa hache au-dessus de lui…

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