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Antoine Bombrun

vendredi 30 novembre 2018

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre trente-neuvième

Tôt le matin, Elivard Cachampgueux pénétra dans la cellule de Breridus. Il salua son prisonnier aussi courtoisement qu’à l’ordinaire et disposa le petit déjeuner sur la table. Copieux, car l’ancien Seigneur Souverain aimait se sentir le ventre plein pour commencer la journée.

Breridus se leva pour aller se rincer le visage. Il se recoiffa et mit un peu de parfum. Cela faisait huit ans maintenant qu’il croupissait en prison, mais son hygiène n’avait jamais changé ; il restait l’homme impeccable de ses grandes années. Il se rasait lui-même et demandait de l’aide à son geôlier pour ses cheveux.

Après avoir vérifié qu’il était bien présentable, le félon de Landargues s’assit, saisit délicatement ses couverts et commença à manger. Elivard, debout derrière lui, demeura immobile comme l’aurait fait un serviteur. Breridus sentait son regard posé sur sa nuque, mais il ne dit rien.

Habituellement, Elivard déjeunait avec lui, parlait beaucoup pour raconter des histoires de peu d’intérêt. Mais parfois, lorsqu’il voulait se venger d’une humiliation que lui avait fait subir Breridus, qu’il était en colère contre le monde ou simplement de mauvaise humeur, Elivard se plaçait ainsi derrière son prisonnier.

L’ancien Souverain savait qu’il ne fallait rien entreprendre, juste l’ignorer et qu’alors sa rancœur passait toute seule. Patience vaut mieux que prise de risque. Il déjeuna donc en silence, appréciant le soleil qui jaillissait de la petite fenêtre et le carré de ciel bleu qu’il apercevait. Lorsqu’il eut fini, Elivard desservit prestement et sans commentaire. Puis, au lieu de se retirer dans ses appartements pour laisser à Breridus ce que ce dernier considérait comme son temps d’étude journalier, Elivard revint une fois la vaisselle rangée afin de reprendre sa position d’observateur attentif et indiscret. Diable, il est coriace aujourd’hui…

Breridus, qui n’aimait pas être scruté durant ses cogitations, posa sa plume et choisit un livre, dissimulant au passage le document qu’il était en train de rédiger. Une heure passa ainsi, dans le silence et l’immobilité. Seul le frottement des feuilles qui se tournaient agitait un peu l’atmosphère. Patience, patience…

En temps ordinaire, Breridus aurait demandé à son gardien de le laisser seul. Il se savait avoir suffisamment d’emprise sur lui pour se permettre des ordres de ce genre. Pourtant, depuis la visite d’Alphidore et le coup de sang irréfléchi de ce dernier, il préférait se montrer prudent. Si ses rencontres régulières avec son neveu étaient dévoilées, non seulement Breridus serait enfermé plus durement, mais surtout Alphidore perdrait la confiance du peuple, qui n’accepterait jamais que le Seigneur Souverain mendie les conseils d’un traître à son pays. Dans cette triste perspective, Breridus n’aurait plus aucune emprise sur la politique de la Cannirnosk.

Jusqu’à ce jour, rien dans l’attitude d’Elivard ne montrait qu’il avait pu entendre le cri révélateur d’Alphidore, mais l’ancien Souverain avait choisi de faire profil bas un moment ; le risque à courir était trop grand. Il savait qu’à sa place, Fleurienne se serait précipitée pour enfoncer la porte du doute et de l’ignorance, pénétrer dans la salle de la connaissance, la posséder puis agir en fonction. Lui préférait patienter, observer, analyser. Si, habituellement, ce procédé portait ses fruits, ce n’était pas le cas cette fois. Malgré toutes ses réflexions, Breridus ne parvenait à trancher. Il tournait machinalement les pages de son livre et l’incertitude de sa situation l’inquiétait.

Vers la fin de matinée, sans que rien ne semble l’annoncer, l’ancien Souverain referma délicatement le manuscrit qu’il parcourait, y fixa un marque-page de papier pour soigneusement conserver le fil de sa lecture, puis déposa l’ouvrage sur son bureau, à côté des quelques autres qu’il possédait et de la multitude des rouleaux qui l’encombraient. Il se tourna vers Elivard.

Les traits de ce dernier s’éclairèrent un bref instant avant de reprendre leur immobilité. Ce fut si fugitif que Breridus crut n’avoir affaire qu’à une impression. Cependant, un autre sourire vint bientôt déformer le bec-de-lièvre du geôlier. Le traître de Landargues ne savait que dire, que faire ; il enrageait de se trouver les mains liées et soumis à son geôlier. Ce dernier, quant à lui, trépignait de bonheur : sa manœuvre fonctionnait à merveille ! Il côtoyait Breridus depuis suffisamment d’années pour avoir eu le temps d’analyser son caractère.

Si le gardien était un homme faible et docile qui ne se défendait pas, préférant se soumettre à son prisonnier, il ne cessait pour autant de l’observer afin de comprendre sa manière de penser et d’agir. Il avait remarqué depuis plusieurs années que Breridus détestait perdre le contrôle : cela le rendait colérique et le faisait passer aux actes dans la précipitation. Il avait aussi saisi que la violence irrépressible qui s’emparait de lui alors se révélait d’autant plus grande que le pouvoir qu’il perdait était profondément établi. La soumission – terme qui caractérisait le mieux Elivard – devenait ainsi l’atout qui lui permettait à présent de renverser la domination.

Breridus demanda finalement :

« Qu’y a-t-il, Elivard ? Tu ne te sens pas bien ? Je te vois immobile au-dessus de mon épaule et je ne sais qu’en penser… »

Elivard ne répondit rien, ses yeux se détachèrent simplement de son prisonnier pour aller fixer le mur droit devant lui.

« Mais réponds, sacrebleu ! »

Silence.

« Allons, cesse de me prendre pour un sottard, et réponds-moi ! »

Elivard peinait à ne pas rire. Il durcissait les traits de son visage pour ne pas éructer sa joie et son chantage à la face du détenu. Il savait que Breridus ferait tout pour regagner son ascendant. Il avait la certitude qu’il lui suffisait de ne rien entreprendre pour que l’ancien Souverain abatte ses cartes.

Breridus sentit la colère et la peur qui bouillonnaient au fond de son cœur l’envahir. Il se leva d’un bond, dents serrées pour ne pas hurler, mais ne put retenir indéfiniment la flambée qui l’embrasait. Une crise comme seul sait en avoir un de Pal, une crise de fureur et de haine de l’impuissance, une crise où l’égocentrisme de l’homme apparaissait tout entier. Il renversa la table d’un coup de pied, leva le poing pour frapper Elivard, mais l’immobilité du geôlier lui ôta toute velléité. Le bec-de-lièvre de ce dernier frissonnait bien un peu, mais il cachait foutrement bien sa terreur. L’appât du gain le faisait tenir droit face au brasier de violence.

La fureur de Breridus retomba en un instant :

« Alors… tu as tout entendu ? »

Ce fut à ces mots seulement qu’Elivard sortit de son mutisme. Il mastiqua l’air quelques secondes pour se détendre la mâchoire, puis répondit :

« En effet. »

Il se tut de nouveau, redevenant la statue déformée qu’il était quelques instants plus tôt.

« Et bien, que veux-tu ? Quelle extorsion as-tu imaginée ? »

Breridus savait qu’il perdait le peu d’avantage qu’il lui restait en demandant cela, mais il ne pouvait s’en empêcher : en questionnant, au moins, c’était lui qui dirigeait l’action, c’était comme s’il dominait de nouveau.

Elivard répondit docilement :

« Tout, mon cher Breridus. Tout ce que tu pourras m’offrir, tout ce que m’ont pris ces années à te veiller. Tout ce qui est en ton pouvoir.

— Parle, cracha Breridus. Parle et je ferai de mon mieux pour t’exaucer.

— Alors voici : je veux richesse, pouvoir et noble compagnie. Je pense que tu vois à quoi je fais référence, pour ce troisième point. Ne crois pas que je sois lassé de la famille de Pal, au contraire, la présence de certains de ces membres demeure pour moi toujours des plus plaisantes… Vois-tu de qui je veux parler ?

— Fleurienne ? Je puis vous marier, tous les deux. Bien sûr que je le puis ! Elle ne me le refusera pas. Ce sera un beau et grand mariage, et puis elle sera à toi. Seulement… »

Breridus reprenait lentement les rênes de sa colère et sa cervelle parvenait de nouveau à réfléchir. À présent qu’Elivard parlait, à présent que la bataille des mots avait débuté, il se sentait dans son élément. Il décela la faille dans le plan du geôlier, et trouva presque aussitôt le moyen d’en tirer parti :

« Seulement, je ne vois pas comment te procurer richesse et pouvoir. En effet, comment le pourrais-je, moi, pauvre prisonnier enfermé dans ma tour dorée ? »

Elivard bafouilla pour toute réponse. Il ne s’en rendait pas encore compte, mais son détenu était parvenu à rasseoir son autorité sur la discussion.

« Et même, possédé-je toujours assez d’influence sur Fleurienne pour lui faire accepter ce mariage ? Je viens à en douter. Elle me rend visite, bien sûr, mais est-ce par loyauté, ou par pitié ?

— Tu… tu es son frère !

— Oui, et c’est pour cela qu’elle doit avoir pitié… »

Breridus baissa la tête et laissa à Elivard le soin de se pencher pour saisir les paroles qu’il égrenait encore :

« Je n’ai plus l’autorité sur elle que j’avais dans ma liberté… »

Soudain, l’ancien Souverain releva les yeux avant de les planter dans ceux de son geôlier :

« Il y a une solution ! Je vois une manière de te donner tout ce que tu désires, mais… Je ne dis pas que cette solution est réalisable, encore moins juste, mais c’est la seule qui existe. »

Elivard agita un instant sa bouche naïvement ouverte pour demander :

« Et quelle est-elle, cette solution ?

— Non, c’est insensé, trop déraisonnable. Je préfère ne rien te dire, même cette solution ne pourrait porter ses fruits…

— Allons, parle, je t’en prie ! »

Breridus déclina de la tête, qu’il avait de nouveau baissée pour dissimuler sa joie. Elivard s’emporta devant ce refus :

« Je suis ton geôlier, foutrecouilles ! Alors parle, je l’ordonne ! »

L’ancien Souverain mima la peur en plaçant ses mains devant lui. Elivard était à présent tout à fait soumis à son adversaire ; il ne songeait plus à tout l’avantage qu’il possédait sur lui ni à cet ingénieux chantage qu’il avait imaginé. Il avait simplement les yeux illuminés à l’idée de la fortune que lui faisait renifler Breridus : de l’or, du pouvoir, de la femme.

« Bien, je te dévoilerai le stratagème. Mais promets-moi de n’y pas songer sérieusement. Les risques sont trop grands et le concept ridicule…

— Parle.

— Je pensais que, si je sortais d’ici – oh, pas officiellement bien sûr ! –, mais si simplement je pouvais vivre dans le palais Souverain, me rapprocher de mon neveu et de sa fortune, alors je pourrais tout pour toi. Allons, je te vois sourire ! C’est bien ce que je voulais te dire ; oublie, l’idée est folle… »

Un sourire naissait en effet sur le visage déplaisant du petit homme. Cependant, il ne venait pas, comme le laissait entendre Breridus, de la démence du procédé, mais plutôt de la fortune grandissante que l’ancien Souverain faisait germer dans l’esprit de son geôlier : il posséderait toute puissance sur Breridus, car il n’aurait qu’à signaler sa fuite pour le remettre sous les barreaux, mais surtout il accéderait à toute sa richesse…

« Marché conclu.

— Quoi ? Mais que dis-tu ? (Tire les filets, compagnon, yoh oh ! Le poisson est ferré !)

— Je dis marché conclu. Mon mariage avec Fleurienne, des terres et mon rang élevé au titre de maître de la lignée Cachampgueux. En échange de quoi, je te fais passer pour mort et je permets ton installation dans le palais Souverain. Comme il ne doit y avoir aucune trace, nous ne signerons pas d’accord écrit. Simplement, souviens-toi qu’à la moindre fourberie je puis te renvoyer dans une geôle et qu’alors ce sera un trou bien moins plaisant que cette haute tour. Ma mort, accidentelle ou non, sera considérée comme une trahison. Qu’en dis-tu ? »

* * *

C’était un criminel des bas fonds, un pauvre hère qui aurait tué pour une miche de pain, un malheureux qui peinait pour faire vivre les ventres creux de sa femme et de son fils. Un jour qu’il mendiait sa pitance dans une rue désolée de la capitale, un homme petit et laid s’approcha de lui. Il était richement vêtu alors le miséreux l’interpella d’un air suppliant :

« Une piécette pour un pauvre, une pièce si petite que vous ne sentirez pas son poids amoindrir votre bourse, mais qui, pour moi et les miens, nous éloignera un temps de la mort. »

L’homme ne répondit pas tout de suite et se contenta de le fixer curieusement. Son bec-de-lièvre le rendait encore plus ridicule de près que de loin. Enfin, il lui tendit la main. Une main vide :

« Je me nomme Elivard Cachampgueux et je puis faire plus que de simplement fournir un repas à ta misérable famille. Tu m’as l’air d’être un honnête homme et le cœur m’en vient de te faire confiance. Va prévenir les tiens et rejoins-moi ici dans une heure. Alors, le contenu de ma bourse sera à toi et une même somme te sera versée chaque mois jusqu’à ta mort. En échange, je ne demande qu’une chose. Tu verras, la tâche n’en sera pas difficile… »

* * *

La nuit tombait, descendant de plus en plus sombrement sur la cité de Landargues. Avec son obscurité croissante venait une ombre, sous un capuchon gris, qui avait échangé sa liberté contre la richesse. Elle monta les escaliers de la Couronne de pierre jusqu’à son faîte. Elivard Cachampgueux lui ouvrit la porte, une joie grandissante sur le visage.

Quelques minutes plus tard, le même capuchon descendait les innombrables marches de la prison. L’homme qui s’y camouflait paraissait plus petit : il avait échangé une part de sa richesse contre la liberté.

L’inconnu traversa la ville jusqu’au palais Souverain. Les gardes le firent entrer ; ils semblaient l’attendre. Il monta les grands escaliers, toujours dissimulé sous le gris de son vêtement. Bientôt, il parvint devant les quartiers réservés à la Demoiselle de Landargues. Une main s’insinua de sous le capuchon pour toquer.

Une servante se pressa d’ouvrir, une courte discussion s’engagea et l’on appela finalement Fleurienne de Pal. Celle-ci apparut dans l’entrebâillement de la porte, parée d’une chemise de nuit fine pour voiler sa nudité. Elle fixa l’homme quelques secondes, sans parvenir à percer le mystère sous le capuchon bas. Enfin, elle comprit, le fit entrer et sortir la servante. Lorsqu’ils furent seuls, Breridus de Pal se décoiffa :

« Cela faisait longtemps que je n’avais pas parcouru ces couloirs ! Néanmoins, Fleurienne, ma sœur, je ne suis plus près de les quitter… »

Commentaires

Quel abruti, ce Cachampgueux ! J'en ai presque frissonné pour Fleurienne, c'est dire le dégoût !
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vendredi 30 novembre à 16h15