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Antoine Bombrun

samedi 18 décembre 2021

Corbeau blanc

Chapitre 2 - Faustin

Ancelme est un homme bon. Pour lui, je quitterais tous ceux que j’ai : j’abandonnerais ma mère à sa maladie, je briserais les fiançailles qui m’unissent à la belle Anastarie. Ma promise est pourtant douce comme le jour, rayon de soleil pour mon cœur et ultime fierté de ma mère. Elle est bien trop gracieuse pour moi, cela est certain. Je ne suis pas le seul à le penser, car son père a accepté ce mariage uniquement par respect pour le mien – paix à son âme. D’ailleurs, il me l’a dit clairement :

« Si tu pars, le contrat de mariage tombe à l’eau. »

J’ai voulu me récrier, trop timidement sans doute, car il a ajouté :

« C’est une clause non négligeable, petit. Et sache que, moi, je serais ravi que tu partes. »

Malgré cela, malgré ma mère affaiblie et mon amour perdu d’avance, pour Ancelme, je quitterais tous ceux que j’ai.

Je le lui ai confié lorsqu’il a accepté de me prendre à son service, il y a maintenant trois ans. Il ne me croyait pas vraiment, je pense, pourtant mes paroles étaient sincères. Je le lui ai redit tout à l’heure et, cette fois, il n’a pas eu d’autre choix que de me croire.

Ancelme est un homme bon. Il possède une droiture morale que je n’ai pu observer chez aucun autre homme. Chacune de ses décisions est mûrement pesée, pour que jamais ses actes ne remettent en cause ses idéaux. Mais surtout, Ancelme pense aux autres avant lui-même. Un jour ordinaire, il m’aurait renvoyé sèchement et aurait quitté seul la cité flottante. Aujourd’hui, brisé par la mort de sa mère, il n’a pas refusé que je l’accompagne.

Lorsqu’il sera rétabli, il s’en voudra de ne pas m’avoir enjoint à rester chez moi. Il ne m’en voudra pas, à moi, il est bien trop juste pour de tels ressentiments. Je m’en voudrai, moi aussi, de le faire souffrir ; mais si je l’accompagne, ce n’est pas par égoïsme, c’est pour veiller sur lui.


Avant le départ de notre navire, nous assistons à la cérémonie. Tout le peuple de la cité se presse autour d’elle dans un profond silence. Grandes robes blanches, couronnes de fleurs, la mère d’Ancelme nous quitte comme une reine.

Cela est dû à sa bonté, car tout le monde l’aime pour cela, mais surtout à son statut de prêtresse du dieu aux cent visages. Rares sont les clercs qui abandonnent leur cité natale. Toujours, ceux qui procèdent à ce sacrifice sont accueillis de la meilleure manière qui soit. Cela fait plus de vingt-cinq années que la religieuse nous a fait l’honneur de sa venue. Elle a mis au monde un fils chez nous, Ancelme. Elle l’a élevé. Elle s’est adaptée à la vie de notre cité. Elle s’est investie jusqu’à obtenir une place importante dans notre politique, jusqu’à gagner la confiance de beaucoup. Et, hier, elle est morte.

Son corps repose dans la barquerolle rituelle. Bien qu’elle ne soit pas originaire de la cité flottante, elle souhaitait partir comme une des nôtres. Portée dans les rues, suivie de son cortège blanc, précédée par les enfants auxquels elle enseignait. Juste derrière la barque, je marche en compagnie d’Ancelme. Ce dernier a le visage ravagé par la fatigue et le chagrin.

Cela faisait deux jours qu’il veillait sa mère et, cette nuit encore, avant qu’elle ne nous quitte, il est resté à son chevet. Je ne me trouvais pas loin, moi non plus. Assis sur un petit tabouret, dans le couloir, je n’ai pas bougé. Malgré toute ma volonté, je ne possédais pas sa force et je commettais la faiblesse de ne pas tenir éveillé. Régulièrement, je me relevais, le dos douloureux, la trace du mur de pierre sur la joue.

Quelques heures avant l’aube, un chuchotement m’a tiré du sommeil : c’était la voix de sa mère. Je n’ai pas compris ses phrases, mais quelques mots me sont tout de même parvenus : "voyage", "danger", et "mille canaux". Sans appréhender encore vraiment de quoi il s’agissait, j’ai fait le serment de ne pas le laisser partir seul.

Quelques minutes plus tard, alors que je sombrais de nouveau dans la molle langueur de la somnolence, j’ai perçu de discrets éclats de voix. Mes yeux se sont ouverts sans délai et je me suis approché de la chambrette. Ancelme, agenouillé devant le lit de sa mère, lui serrait la main et la secouait. Il répétait :

« Maman ! Maman ! Ne pars pas, pas tout de suite ! Maman ! »

J’ai compris que c’était terminé. La prêtresse n’était plus.


Quand la barquerolle arrive sur la berge, chacun enlève ses chaussures pour s’engager sur le sable. Pas un malotru ne s’oublie à souiller la plage de ses sandales. Même les enfants, des plus grands aux plus jeunes, s’accroupissent pour se déchausser. La foule silencieuse s’avance et laisse derrière elle un tapis de cuir et de lanières.

Un petit de deux ans à peine trébuche sur l’accumulation et choit sur les pavés. Il pleure doucement, mais Ancelme se baisse et le prend dans ses bras. L’enfant est d’abord embarrassé d’être ramassé par un inconnu, puis, de voir le sourire que lui adresse Ancelme, il s’apaise. Un sourire joyeux, plein d’espoir et de vitalité, bien que le tremblement de ses joues paraisse indiquer le contraire.

Devant, la barque continue son chemin, mais Ancelme ne semble pas s’en préoccuper. Il fixe encore le petit un instant, puis lui ébouriffe les cheveux d’un geste doux avant de le reposer à terre. L’enfant reprend sa procession et, sur le visage d’Ancelme, le sourire se fissure. Je perçois le chagrin qui revient par vagues, libéré de la digue du sourire forcé, et qui le chavire avec violence. Mon ami a les traits dévastés. Des cernes noirs lui forment de lourdes poches sous les yeux. Ses joues, émaciées, laissent entrevoir le dessin délicat de ses mâchoires. Il exhibe une peau terne, fanée par la fatigue et la désolation. On se trouve loin du beau jeune homme qui ordonne aux forces de justice de la cité.

Son attitude me fait penser à feu sa mère. Elle aussi se forçait à paraître heureuse devant les autres. Elle faisait d’ailleurs très bien illusion aux personnes qui ne la connaissaient que peu. Mais ceux, comme moi, qui la côtoyaient régulièrement, pouvaient apercevoir parfois la grande détresse qu’elle dissimulait. Lorsqu’elle se pensait seule, son sourire, sa bonté se voyaient noyés par le chagrin, par une mélancolie si profonde qu’elle en paraissait insondable.

Je pose la main sur l’épaule d’Ancelme et nous allongeons le pas pour rattraper la barquerolle. Nous y parvenons lorsque les premiers enfants s’engagent dans l’eau. À leur suite, la foule tout entière pénètre l’onde calme de la mer – même les vagues paraissent sereines.

Habituellement, l’entrée dans les flots s’accompagne de chants religieux. Mais pas aujourd’hui ; aujourd’hui, c’est la prêtresse que l’on raccompagne.

Le peuple s’avance avec lenteur. L’eau mouille les robes, dévoile les corps, purifie les âmes. Les enfants s’arrêtent en premier, baignés jusqu’à la taille, et sont dépassés par les adultes. Chacun continue ainsi jusqu’à être immergé à moitié. Seule la barquerolle poursuit son chemin.

Nous marchons à ses côtés. Les porteurs ne la soutiennent plus, mais ils la laissent voguer au gré des vagues, se contentant de la diriger vers le large. Comme je n’en peux plus de scruter la douleur sur les traits d’Ancelme, je regarde sa mère. Sa longue robe blanche, immaculée, bordée de fleurs écarlates déposées par poignées entières. Ses pieds, nus pour parcourir les étendues douces à venir. Ses bras laissés libres aussi, couverts uniquement de pétales étincelants. Et puis son visage, plus lisse qu’un œuf brun. Son nez absent, sa bouche disparue, ses yeux inexistants, son crâne à découvert. Son visage, qui n’en est plus un. Son visage, sans traits, face de chair plate et dénudée.

Avec sa vie, elle a perdu son visage. Elle n’est plus qu’un corps sans identité, sans sexe même, mais que tous admirent avec respect. Elle n’est plus prêtresse du dieu aux cent visages.

Et, pour la première fois, elle me paraît libérée du fardeau de sa tristesse.

Quand nous avons de l’eau jusqu’au cou, nous cessons d’avancer nous aussi. Immobile, Ancelme regarde s’éloigner le corps de celle qui fut sa mère et, sur ses joues, les larmes coulent enfin.

Seuls les porteurs continuent. Une main sur la barque, ils nagent pour emporter la morte au plus loin.

Nous restons longtemps, à fixer le large et ce point qui diminue, à fixer le large et ce point qui n’est plus. Autour de nous, la foule se délite, chacun rentre chez soi achever son deuil en solitaire.

Puis, après tout ce temps immobile, Ancelme se tourne vers moi :

« Allons-y, Faustin. Ne nous laissons pas sombrer dans le chagrin plus longtemps. Nous devons porter la nouvelle au temple de la cité aux mille canaux… »

Et nous nous dirigeons vers les quais.

Je le connais, je savais bien qu’il voudrait quitter la ville sans tarder alors, avant la cérémonie, j’avais présenté mes adieux à ma mère et à Anastarie. Je crois qu’elles se sont trouvées tristes de me voir partir. J’espère…


Le navire ballotte doucement sur les vagues. Il arbore un grand mât en son centre, pourvu des voiles orange des vaisseaux marchands. Des tonneaux par dizaines et de lourds sacs, portés par de forts gaillards, y sont montés par la petite passerelle de bois, puis entreposés dans la cale. Un véritable travail d’équilibriste, que je ne peux m’empêcher d’admirer.

Je me souviens qu’avant de devenir l’apprenti d’Ancelme, je voulais être marin. Enfin, je ne savais pas trop, mais comme j’aime la mer et les bateaux… Je me suis toujours émerveillé devant l’aisance des gabiers dans les voiles, le courage des petits mousses perchés en haut des mâts, la tête en bas, occupés à recoudre ou à calfeutrer. Finalement, et je crois que la maladie de ma mère a beaucoup joué dans ma décision – comment la laisser seule, même avec mon père ? – j’ai préféré…

Ancelme n’admire pas, lui, il s’avance vers le navire. Je secoue la tête pour chasser mes rêveries et je lui emboîte le pas. Nous descendons l’escalier de pierre qui mène aux quais. Le visage de mon instructeur a déjà repris des couleurs. Il est toujours émacié, ses cernes lui déforment encore les traits, mais il a perdu cette blancheur de linceul qu’il affichait depuis deux jours.

En bas, Ancelme s’approche du capitaine qui observe le chargement en cours. C’est un homme un peu fort, cintré dans un vêtement de soie. Ils se saluent joue contre joue, puis le marin réconforte mon ami d’une tape sur l’épaule. Moi, je n’ai droit qu’à un bref salut de la main. Après quelques secondes à fixer le navire, Ancelme demande :

« Quand pourrons-nous quitter le port ?

— Toujours aussi pressé, hein ? Laisse-nous une bonne heure, et encore, je vais les brusquer !

— Les affaires n’attendent pas. »

Le marchand acquiesce dans un grommellement, puis il quête une précision :

« Qu’est-ce qui te fait délaisser l’orient pour aller dans cette saleté de cité humide ?

— La dernière demande de ma mère. Elle veut que j’aille prévenir le temple du dieu aux cent visages de sa mort. Sans elle, il est incomplet. »

Encore une fois, le marin grogne en guide de réponse. Le silence s’étire un peu, rythmé par les roulements de tonneaux et le cri des matelots, puis Ancelme ajoute :

« Elle m’a aussi entretenu d’autre chose, mais je n’ai pas compris ce qu’elle me disait… »

Il est visiblement gêné de parler de cela. Il hésite, mais les mots semblent vouloir sortir de lui. Le capitaine l’encourage du regard.

« Elle a dit que j’y trouverai quelque chose, mais… »

Le marchand tressaute d’un petit rire :

« Elle déraillait, sur la fin ? Ça arrive, t’en fais pas ! Faut pas tout croire, à cette heure.

— Non, je… Enfin oui. »

Le marin rigole un peu, embarrassé, puis il hausse la voix :

« Allez les gars, on se remue, on lève l’ancre dans l’heure ! »

Les hommes répondent par un cri, et le chargement accélère insensiblement.

Je m’avance et demande timidement :

« Nos bagages sont bien arrivés ? »

Ma question fait sourire Ancelme ; il sait que je m’angoisse toujours de tout. Le capitaine glisse un œil vers moi, puis hoche la tête :

« Pas d’inquiétude, mon garçon, vos affaires se trouvent bien au chaud dans votre cabine. On me les a portées tôt ce matin. »


Notre périple commence de manière plaisante, bien que le marchand nous ait attribué une cabine double, où je tiens la place du valet dans un réduit accolé à la pièce principale. J’ai dû m’affirmer pour empêcher Ancelme de l’investir. Il ne comprenait pas pourquoi je devrais me contenter de l’alcôve et lui profiter du grand lit. Dans sa logique, notre relation de maître à élève n’avait rien à y voir. Finalement, c’est notre taille qui a choisi pour nous. Ancelme est élancé, alors que je suis plutôt petit. En ne considérant que cela, la décision était vite prise.

En rangeant l’attirail de mon instructeur, j’y trouve un lourd manteau de cuir noir à capuchon que je ne connaissais pas. Je m’en étonne, car la mode de la cité flottante est aux couleurs claires. De plus, le vêtement présente les bords élimés d’un tissu trop porté, ainsi qu’une rugosité craquelée propre à un cuir trop longtemps oublié. À la texture, on voit qu’il a été graissé récemment, mais certaines crevasses sont trop profondes pour disparaître aussi aisément. En pliant le manteau pour le faire entrer dans notre petit placard, j’y devine une multitude de poches intérieures : des carrées, des rondes, des longues…

Comme Ancelme pénètre à cet instant dans la cabine et me découvre en pleine exploration, il m’explique :

« C’est un présent de ma mère. Elle le dit plus adapté à la cité aux mille canaux que n’importe quel autre habit. Elle y a fait ajouter une multitude de poches imperméables, car tu sais combien mes poudres craignent l’humidité.

— Je comprends. Surtout avec ce que l’on raconte de la cité du dieu aux cent visages : entre les canaux et les fontaines, il n’y a pas de lieu où l’on soit au sec…

— Voilà. Quant aux plus grandes des poches, c’est pour y glisser mes armes. »


Bien que j’aie toujours vécu au bord de la mer, que j’aie passé mon enfance à admirer les flots et les embarcations qui les sillonnent, je n’étais jamais vraiment monté sur un navire. J’ai déjà emprunté une barque, certes, ou navigué quelques heures sur un bateau, mais jamais pour un aussi long voyage.

Tant que nous avons longé la côte, les premiers jours, je ne me doutais pas de ce qui allait m’arriver. Puis, lorsque nous prenons le large et que les vagues commencent à grossir, je sens mon estomac faire des nœuds. Je dois changer de couleur, parce qu’un des matelots s’esclaffe en passant à côté de moi :

« Attention à la vomissure, les gars ! »

Tout le monde rigole, sauf Ancelme qui accourt, l’air furibond, et qui s’exclame :

« Arrêtez de vous moquer, qu’est-ce qu’il vous prend ? Vous n’avez jamais vu un homme en faiblesse ? »

Les rires se calment un peu, mais il reste quelques marins pour se tenir le ventre. Le capitaine s’approche tranquillement. Alors que la colère d’Ancelme va de nouveau éclater à la manière d’un coup de fouet, le marchand le prend par l’épaule et explique :

« C’est une coutume, sur un navire, que de se moquer du premier homme à perdre le contenu de son estomac. En plus de forger la camaraderie, ça permet de… »

Le capitaine ne peut pas achever son propos, car je me mets soudain à courir vers la rambarde. Un cri de joie s’élève parmi les matelots au moment où je m’y renverse, puis des éclats de rire comme je vomis par-dessus bord.

Le capitaine n’est pas en reste et il lui faut de gros efforts pour contenir sa jubilation, devant Ancelme qui rougit progressivement, les poings serrés de rage.

« Ça permet de tenir en respect les tempêtes. Si l’on vomit sur une mer calme, les dieux n’auront pas besoin de nous balancer de grosses vagues ! »

Le rictus de colère d’Ancelme se détend d’un coup. Il balbutie :

« Ce n’est donc pas de la moquerie ?

— Non, mon gars, c’est de la joie, de la joie et de l’espoir ! »

Autour de moi, les marins chantent et dansent. Il en est même quelques-uns pour aller visiter la cale et en rapporter quelques bouteilles. L’un d’entre eux m’approche, remplit un verre et me le tend. Il crie :

« Le premier godet pour notre sauveur ! Allez, les amis, on l’encourage ! »

Comme je ne bouge pas, il me fourre un verre entre les doigts et hurle de joie à nouveau. Je perçois un rire connu derrière moi et je me retourne. Ancelme, une main sur le ventre, l’autre agrippée au capitaine, rit de bon cœur. Devant cette scène, j’esquisse moi aussi un petit sourire et je vide le verre d’un trait. Je m’en veux tout de suite, je fais la grimace et je crache – c’est atrocement fort –, mais les matelots ne s’en rendent pas compte tant ils exultent de joie.

J’entends le marchand qui explique encore, entre deux hoquets de rire :

« Pourquoi crois-tu qu’un capitaine ne rechigne jamais à prendre des citadins à son bord ? »


Plus le mal de mer me tient au creux de l’estomac, et plus Ancelme s’engage dans les travaux de bord. Il se contente d’abord d’aider au nettoyage du pont, qu’il frotte avec entrain des heures durant. La tâche se révèle ingrate, mais elle paraît lui faire du bien. Au moins, lorsqu’il s’agite, il ne pense pas.

La nuit, lorsque je me réveille, parfois, pour aller uriner par-dessus le garde-corps du navire, je ne manque pas de le trouver, les yeux grands ouverts, à fixer le plafond depuis son matelas. Il se lève épuisé le matin, et ce sont les efforts de la journée qui lui redonnent de l’énergie.

Après quelques jours, laver les planches ne lui suffit plus, et il s’engage dans les manœuvres des voiles. Il aide à la rotation du cabestan, il tire les cordes avec autant de force que les marins de toujours. Moi, je l’observe avec hébétude, accoudé au bastingage ou accroupi tout contre, le ventre gargouillant. Le capitaine ne se trouve jamais loin de moi, il gambade malgré son embonpoint, crache ses bons mots et ricane comme un bienheureux pendant que je me cramponne à mes boyaux pour les empêcher de dévaler hors de moi.

Un beau matin, je découvre même Ancelme agrippé aux cordages aux côtés d’un petit mousse. En bas, le capitaine ne cesse de s’écrier :

« On va te garder, Ancelme, on va te garder à bord ! »

Puis il éclate de rire.


Mon état de santé se dégrade au fur et à mesure de notre avancée. Je suis loin d’être moribond, mais je m’amaigris de jour en jour. Quant à Ancelme, il a presque retrouvé son visage de toujours.

Le temps tourne, et cela ne m’aide pas. Au lieu du froid, je n’ai l’habitude que de la douce chaleur orientale. Ici, le soir, je ne peux sortir qu’en grelottant. La journée, c’est un peu mieux, mais je garde en permanence de lourds manteaux pour me tenir chaud.

Un jour de grand vent, une mésaventure n’est pas pour me redonner la santé. La mer est forte et mon estomac au moins aussi agité. Je n’ai avalé qu’un bouillon, le matin, mais je le sens danser à l’intérieur de moi. Sans ce satané aquilon, il aurait fait bon car le soleil tapait fort. C’est d’ailleurs merveille que d’avoir froid sous un soleil pareil !

Soudain, un cahot vicieux m’oblige à me jeter contre le garde-corps. Je le saisis à deux mains pour vomir par-dessus, mais c’est alors que le navire fait une embardée en heurtant une vague particulièrement grosse. Je sens mes pieds décoller, je serre d’autant plus le bastingage de mes doigts gourds, mais rien n’y fait. Je m’élève presque avec lenteur et passe par-dessus bord.

L’arrivée dans l’onde glacée me coupe la respiration. Je suis tellement surpris que je ne parviens à rien entreprendre d’autre que me tendre bêtement. J’ouvre la bouche et bois la tasse. Je panique. Enfin, je retrouve mes esprits et j’agite les bras pour essayer de remonter. Chaque mouvement se révèle difficile et mon gros manteau me tire au fond de l’eau. Néanmoins, je parviens à extraire la tête des flots pour cracher une gerbe salée et reprendre un peu d’air.

Je me débats, donnant de grands coups de bras pour me maintenir à la surface, mais l’épaisseur de ma vêture m’empêche de faire mieux. Elle se gonfle de liquide et tente de m’entraîner vers les abysses. Au-dessus de moi, j’entends les cris des marins. Ils m’interpellent mais je ne saisis pas ce qu’ils disent.

Puis, le fracas d’une planche jetée dans l’onde éclaire leurs paroles : ils me hurlent de m’y accrocher. Je bats des mains et des pieds pour m’en approcher, mais je m’enfonce dans l’eau au lieu d’avancer. Ne pas couler me prend toute mon énergie, alors avancer… Je ne veux pas me noyer, j’ai peur !

En dessous de moi, je perçois comme le chant des sirènes. Elles attendent que je faiblisse pour se jeter sur moi. Une éclaboussure non loin me le confirme. J’accélère mes gesticulations pour avancer plus vite, mais sans grand succès. Soudain, on me saisit à bras le corps. Je m’égosille et me débat. Je frappe mon agresseur de tous mes membres, jusqu’à ce qu’un cri résonne dans mon oreille. Je reconnais la voix avant de comprendre les paroles : c’est Ancelme.

« Ne bouge pas ! Ne bouge pas ou tu nous feras couler tous les deux ! »

Je m’immobilise. Il nous bascule sur le dos et nage vers la planche. Il peine, mais les matelots l’encouragent. Bientôt, il me remet sur le ventre et j’empoigne le morceau de bois salvateur. Lui reste dans l’eau et sort un poignard de sa ceinture. Les sirènes ! Je hurle de nouveau et je donne des coups de pied dans l’onde. La voix d’Ancelme m’arrête derechef :

« Ne bouge pas ! »

J’obéis, encore une fois, et Ancelme s’agrippe à moi de la main gauche. De l’autre, il me découpe le manteau au-dessus des épaules et dans le dos. En quelques secondes, les lambeaux de tissu glissent dans l’onde et je me sens libéré d’un grand poids. Je me sens bête aussi.

Ancelme rengaine et les marins laissent éclater leur joie. L’un d’entre eux rit tellement qu’il en roule sur le pont ; un autre nous lance une corde.

Le temps que nous remontions à bord, les bouteilles de tord-boyaux sont sorties de la cale et on nous en a versé deux grands verres. Je n’ai pas d’autre choix que de m’étouffer avec une nouvelle fois :

« Pour narguer la mort », m’explique-t-on à grands cris.


J’ai passé la suite de notre pérégrination enfermé dans ma cabine. J’avais peur de retomber à la mer, un peu, mais surtout je ne supportais plus le vent et les embruns. Dès le lendemain de ma baignade, j’arborais le nez rougi et j’éternuais, je devais me moucher à n’en plus finir. Je suis bien resté de temps en temps sur le pont, mais la fraîcheur de l’air m’a donné une toux de tous les diables. Depuis, je n’y remonte que pour vider mon baquet.


Enfin, après plus de deux semaines de navigation, nous retrouvons la côte. Je la vois s’approcher avec joie – je suis même sorti à l’air libre pour l’occasion – bien que la végétation que j’aperçois me semble bien insolite. Des épineux par dizaines, presque jusqu’au bord de l’eau, et puis de grands arbres un peu plus loin, d’une espèce qui m’est inconnue.

Ancelme, qui fixe avec moi cette terre tant attendue, questionne le capitaine à ce propos. Il nous explique :

« On appelle cela des chênes. On dit aussi les arbres à nains ; étrange, vous devez penser. En fait, c’est que malgré leur immense taille, ils donnent des graines à peine grosses comme la phalange d’un pouce. On est loin des énormes noix de coco de par chez nous ! »

Le marchand nous laisse scruter encore un peu le paysage, puis il ajoute :

« Il y a aussi une autre raison, mais qu’il fait bon garder loin des oreilles ingénues. Cet arbre tend à démontrer qu’une grande taille ne donne pas forcément de grands atours, si vous voyez ce que je veux dire, d’où la sympathie des nains pour le chêne ! »

Le capitaine ponctue sa tirade par un gros rire pendant que j’éternue et tousse à m’en lacérer la gorge. Une fois apaisé, je grommelle :

« J’espère qu’il fera meilleur à terre que sur les flots ; satané rhume ! »

Le marchand, dont l’hilarité commençait à se tempérer, éclate de rire de plus belle.


Si nous ne quittons pas le navire tout de suite, car nous devons encore remonter le fleuve, mon mal de mer s’atténue tout de même. À n’être pas ballotté sans arrêt, je retrouve mes couleurs et un peu de ma bonne humeur. Par contre, mes espoirs sont déçus quant à la température. Il fait un froid de fin d’hiver. Moi qui aime la chaleur, je suis bien désappointé.

Ancelme a déjà enfilé son manteau de cuir et en a garni les poches de tout son attirail. Il cliquette bien un peu dans ses déplacements, mais l’ampleur de sa vêture dissimule l’étrangeté de son équipement. De le voir en noir, les traits plus tirés qu’à son habitude, je ne reconnais pas mon instructeur. Il a perdu son air plaisant pour une mimique sombre.

Heureusement, ce n’est qu’un air, car lorsqu’il faut sortir les rames pour affronter le courant, il est le premier à s’y précipiter. De même, à la pause, il partage son eau fraîche avec une générosité toute religieuse.

Le soir, nous jetons l’encre dans un méandre du fleuve, où la profondeur est moindre et le courant presque absent. Je grelotte et le capitaine, bonne âme, me donne une tunique terne faite d’un épais tissu.

« Garde-la, qu’il me dit. Tu fais peine à voir, gamin. »

Je possède bien quelques vêtements que je pensais chauds dans mes bagages, mais rien qui ne convienne à la froidure de cette contrée sauvage.


Le lendemain, quelques heures avant midi, notre course est arrêtée par une épaisse muraille de pierre percée d’un portail large d’au moins dix mètres. Celui-ci trône au ras de l’eau, tout bardé de fer. Au-dessus, le lieutenant d’une poignée d’archers interroge le capitaine :

« Que nous vaut votre venue, matelot ?

— Nous arrivons de la cité flottante, mes braves, avec dans les cales de quoi ravir le cœur des gens d’ici ! Tenez, voici le droit de passage. »

Le marchand lance une bourse au garde qui la réceptionne habilement, vérifie son contenu avant d’adresser un geste à ses subalternes. Sans tarder, les lourds battants de bois s’ouvrent en grinçant tandis que, de l’autre côté, nous apercevons bientôt une épaisse grille de fer qui remonte avec lenteur.

Le capitaine se tourne vers nous et souligne d’un clin d’œil :

« Bienvenus dans la cité aux mille canaux ! »

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