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Joan Delaunay

vendredi 24 décembre 2021

L'Arbre de Feu - Livre II

Chapitre 9 - Solitudes Partagées

Ce miroir brisé

Où apparaît le reflet

D’un autre visage.

 

— Traduction depuis l’erroubéen d’un poème d’Alcemi Threol, 1098

Sluncet 1152, cercle de Pzerion.

Le coup se vissa dans le plexus de Luan. Son souffle s’échappa ; des étoiles dansèrent devant ses yeux. La foudre devait avoir le même effet quand elle frappait. La belliciste eut conscience que son corps se trouva projeté à plusieurs mètres de sa position initiale, qu’il atterrit avec pesanteur sur le sol dallé. Pourtant, elle peina à comprendre où elle se situait dans l’espace, et dans le temps.

Des pas précipités lui parvinrent, suivis d’une voix :

— Ça va ? Je suis désolé, je pensais que tu l’esquiverais !

L’inquiétude sincère dans sa voix n’atténua pas la douleur dans son corps. Incapable de parler, les paupières fermées, elle s’accrochait à chaque inspiration pour s’assurer qu’elle vivait toujours. Même par télépathie, elle n’aurait réussi à lui répondre.

La perception d’un vêtement soulevé, suivie d’une chaleur agréable qui traversait sa peau, rayonnait dans sa poitrine. La douleur s’estompait peu à peu. Ses sens retrouvaient leur clarté.

Luan ouvrit les yeux.

— Tout va bien ?

— Bien, peut-être pas, mais mieux.

Jamais elle n’avait connu pareille sensation, comme si son corps avait cessé de fonctionner.

— Est-ce que tu as utilisé ta magie pour amplifier le coup ?

Elle se redressa et il tendit sa main pour l’aider à revenir sur ses pieds. Il la dépassait de deux bonnes têtes, mais devait avoir à peine plus que son âge. Elle ignorait toujours son nom et, après autant de séances d’entraînement, elle n’osait pas le lui demander et espérait qu’un de ses collègues finirait pas le laisser échapper.

— Désolé de te le dire, mais non. Je suis vraiment désolé, je pensais que tu l’éviterais.

Elle toucha ses côtes. L’onguent qu’il lui avait administré la soulageait chaque seconde un peu plus, mais elle prit bien note

— Mais effectivement, ajouta le garde, mon bellicisme consiste à renforcer mon corps grâce à la magie. Je ne l’utilise jamais en entraînement contre d’autres, parce qu’un coup pareil t’aurait tuée. Tu as déjà vu ce genre de technique ?

— Oui. J’ai connu une Sorcière qui faisait la même chose.

Étrange que le souvenir de Mezina lui revienne ainsi. Elle l’avait connue si brièvement, et sa mort avait été si terrible. Elle ressentit une certaine honte à se rendre compte que ce souvenir s’était mêlé au torrent d’atrocités dont elle avait été témoin dans le Royaume des Hommes. Elle se rappelait pourtant son humour, presque déplacé, sa détermination, et la terrifiante puissance qu’elle avait déployée contre leurs ennemis.

Luan préférait ses poignards, mais elle aurait dû s’inspirer de sa consœur et apprendre à compenser son manque de force physique. Peut-être qu’elle aurait encaissé un tel coup de genou sans broncher.

— Je te propose qu’on s’arrête là pour aujourd’hui. Je sens que c’était le coup de trop.

— Honnêtement, c’est peut-être préférable, oui… On reprendra demain.

Il lui tapota les épaules, comme pour la dépoussiérer et lui adressa un dernier salut désolé avant de repartir dans ses quartiers.

Bien sûr, elle aurait dû se douter dès le premier jour que les gardes ne l’affrontaient pas en usant de toute leur force, ni de toute leur agilité. Alors qu’elle avait réussi à les mettre en échec en usant de techniques sylvestres, et en faisant appel à son expérience réelle du combat, ils lui faisaient désormais mordre la poussière presque à chaque occasion. Ils ne cherchaient pas à la décourager, et encore moins à lui faire du mal, mais elle devrait bien les rattraper un jour. Et pour cela, elle devait affronter leurs compétences réelles.

Elle se dirigea à pas mesurés jusqu’à la sortie. Même si Jahanna l’attendrait en milieu de soirée pour leur leçon, elle jugea préférable de rentrer chez elle, au moins pour se laver. Et revoir ses notes théoriques sur l’astralisme. Chaque année, les cours à l’académie d’astralisme s’arrêtaient quatre semaines durant l’été afin de laisser à chacun l’occasion de se reposer, et d’assimiler ce qui avait été abordé durant le semestre. Luan en profitait pour s’entraîner davantage, auprès de la garde impériale le jour et de l’Impératrice elle-même la nuit. Un rythme effréné, mais qu’elle parvenait à suivre sans problème. Elle imaginait qu’une fois au service de Jahanna, elle devrait s’habituer à un environnement encore plus exigeant.

La douleur avait disparu ; louées soient les alchimistes et leurs créations.

Pour rentrer chez elle, Luan aurait volontiers volé, mais malgré la fatigue, elle appréciait de pouvoir se délier les jambes et se mit en route avec plus d’enthousiasme qu’elle ne l’aurait cru. Derrière elle, le huis de la porte de service du palais impérial se refermait. La belliciste n’aurait su dire l’heure exacte à laquelle s’était achevé l’entraînement, mais elle devinait, tant par la lumière que par l’ambiance dans les rues, que l’après-midi touchait à sa fin. En cette journée d’été, et à une telle latitude, la soleil ne se coucherait pas avant de nombreuses heures. Au-dessus de sa tête, quelques nuages troublaient à peine le ciel d’un bleu splendide. Le vent, très léger, évitait à la chaleur, bien installée depuis plusieurs semaines, de se faire trop étouffante.

Luan se dirigea vers l’île où se trouvait sa maison. Elle devait traverser l’un des longs ponts qui la reliaient aux quartiers des nobles du cercle. Miraculeux ensemble de bois, de métal et de verre, conçu par des élémentalistes et des ingénieurs humains, il était traversé chaque jour par des milliers de Pzerionnois. La jeune fille se fondit dans cette masse, alternant entre courants et contre-courants parmi la foule, esquivant les passants pressés d’un mouvement d’épaule ou de hanche. Semblables à des fantômes, tous la frôlaient sans jamais la toucher ; elle aurait pu flotter au-dessus de leurs têtes, ou être immatérielle, tant leurs peaux évitaient le contact de la sienne.

À mi-chemin sur le pont, Luan se figea. Les Sorcières poursuivaient leurs routes, mais aucune ne la bouscula, ni ne l’aborda. Elles paraissaient l’éviter, la fuir comme si elle était affligée de la fièvre des Marais. Dans son dos, le palais dégageait une sorte d’aura magnétique qui fascinait toutes les personnes qui allaient dans sa direction, Sorcières, Mages, Hommes. Les enfants poussaient parfois des exclamations d’émerveillement, tandis que leurs parents leur contaient l’histoire du cercle, des Reines et des Impératrices. Tous ces sons se mêlaient jusqu’à ne devenir qu’un bourdonnement, une note unique et désagréable qu’elle cherchait à ignorer par tous les moyens.

Elle était seule.

Malgré la foule qui l’entourait de chaleur, et l’air empli de bruits et d’odeurs, Luan éprouvait une sensation de vide. Vers qui pourrait-elle se tourner désormais ? Sa maison l’accueillerait, mais personne ne l’attendrait à l’intérieur.

D’abord, Marstyn était partie de leur foyer, pour assouvir ses ambitions. Puis, ses parents avaient choisi d’aider des Sorcières inconnues dans un autre cercle, la confiant à Arlam à l’âge de dix ans. Et ce dernier s’était éloigné d’elle dès qu’il en avait eu l’occasion, lors de son voyage de fin d’études. À présent, Talleck était parti. Elle savait qu’elle ne pouvait lui en vouloir, qu’il ressentait le devoir d’aider les Sorcières, peu importe où cela le menait. Le résultat demeurait le même.

Elle était seule.

***

De trois petits coups à la porte, Luan signala sa présence à l’Impératrice. Les gardes ne la guidaient plus depuis deux semaines, et la saluaient cordialement quand elle venait à ses leçons particulières. Elle patienta quelques minutes, puis Jahanna tira le battant et s’écarta pour la laisser entrer. Ses traits affichaient une certaine lassitude, plutôt que l’habituel sourire qu’elle lui réservait, par courtoisie ou par plaisir selon les jours.

— Bonsoir, dit Luan.

— Bonsoir, oui.

Même si elle portait encore ses vêtements de jour, son visage ne présentait pas la moindre trace de maquillage, fait assez rare, même à une heure aussi avancée de la soirée. Ses cils violacés masquaient en partie ses yeux rougis.

— Est-ce que tout va bien ? osa enfin la jeune fille.

— J’ai connu mieux. Mais depuis le nouvel an, Vallia a l’air décidée de se mettre en travers de mon chemin pour chaque petit projet de loi, en prétextant que l’attaque viendrait des sorciéristes et que c’est bien la preuve que tout doit rester dans le même état que depuis des siècles. Et s’il n’y avait qu’elle…

Mal à l’aise, Luan ne savait quoi répondre. Elle ne connaissait pas la Reine, il lui semblait même ne jamais l’avoir croisée, et elle ne comprenait pas les rôles et enjeux politiques de chacun. Même si certains aspects de la vie de Jahanna ne lui échappaient pas, elle évitait de se trouver mêlée ce genre d’intrigues, et ne discutait pas de ce qui se passait lors des conseils du cercle. Elle attendit un instant, puis demanda :

— Vous voulez qu’on aille directement s’entraîner ?

— Ne m’en veux pas, mais je ne suis pas vraiment d’humeur pour l’instant.

La Sylvestre trouva curieux d’entendre la souveraine s’excuser auprès d’elle, et la chose devait être inhabituelle car elle n’avait pas souvenir d’avoir entendu ce ton chez elle auparavant.

— J’ai parfois l’impression de venir d’un futur lointain, radieux, et d’être enterrée dans ce présent de cauchemar. Pourquoi les choses bougent-elles si lentement, et jamais dans le bon sens ?

Elle lâcha un rugissement de dépit et se mit à faire les cent pas, les bras dans le dos, comme plongée dans une réflexion tumultueuse.

— Désolée, ça ne doit pas trop te parler, tout ça, mais si tu savais comme la cour me rend folle, parfois !

— Je sais que vous voulez envoyer des troupes pour aider le cercle d’Itera. Et que vous voulez faire passer une loi égalitariste, mais qu’on vous met des bâtons dans les roues.

L’Impératrice s’arrêta et la fixa soudain, comme surprise de la voir aussi éclairée sur ses problèmes.

— Tu crois que je fais fausse route ? Pour la loi.

— Sur le continent, tout est tellement différent… Je sais que la situation n’est pas parfaite là-bas, mais ici, c’est assez absurde. Il n’y a quasiment aucun homme Sorcière à l’académie avec moi. Peut-être que c’est une différence de culture, mais je ne comprends pas pourquoi ça devrait rester comme ça ? Ils devraient avoir droit à une meilleure éducation, par exemple. Enfin, je veux dire, mon cousin a fait des études très avancées et je suis contente qu’il ait pu le faire si facilement, alors qu’ici, je crois qu’il n’aurait jamais pu.

Presque figée, Jahanna acquiesça, mais ne répondit rien. Luan supposa que son point de vue naïf ne faisait qu’ajouter son nom à une longue liste de soutiens sans pouvoir. Une petite belliciste, ou astraliste en devenir, ne ferait pas changer la Reine Vallia d’avis. Jahanna répondit par une question :

— Est-ce que tu sais pourquoi le cercle de Pzerion reste campé sur des positions aussi conservatrices ? Pourquoi il y a un tel gouffre avec le continent ?

La Sylvestre secoua la tête : son ignorance

— Contrairement au Bois Refuge ou à Aïcko, la noblesse siège de façon permanente au gouvernement, ici. Évidemment, cette noblesse n’a pas d’intérêt à voir les mœurs changer : si on se débarrasse de certaines traditions…

— Qu’est-ce qui nous empêcherait de les remplacer ?

— Exactement.

Jahanna reprit ses déambulations dans le salon, mais plutôt que de tourner en rond, elle se dirigea vers la fenêtre et l’ouvrit. Une brise estivale gonfla les rideaux qui encadraient l’ouverture et caressa les visages des deux Sorcières. Luan suivit la souveraine et s’appuya sur le rebord. En contrebas, les lampions qui éclairaient les rues dessinaient le plan de Pzerion, le cercle qui s’étendaient sur plusieurs îles. Elle n’y avait jamais prêté attention jusque-là, mais les îles plus lointaines restaient dans l’obscurité : elles abritaient les installations agricoles qui subvenaient aux besoins de tous les habitants de l’archipel.

— Je ne sais pas encore avec certitude qui sont mes ennemis, souffla Jahanna. J’espère au moins que je peux compter sur mes alliés.

— Vous pouvez compter sur moi, en tout cas.

Un sourire échappa au visage impassible de l’Impératrice, mais disparut presque aussitôt.

— Je pense que mon frère est derrière l’attaque du nouvel an.

Devant la stupéfaction que ne manqua pas d’afficher son élève, Jahanna précisa :

— Jialis. Mon frère aîné. Autant te dire qu’il n’a pas apprécié de voir le trône lui passer sous le nez alors qu’il avait vécu quinze ans en croyant régner main dans la main avec Vallia.

— Il serait vraiment prêt à aller jusqu’à tuer sa sœur pour ça ?

— Les liens du sang, ce n’est pas si important.

Luan aurait voulu contester, mais le souvenir de sa propre sœur lui murmura qu’elle n’avait pas tout à fait tort.

— Mes espions essaient de déterminer si c’est bien lui qui tente enfin sa chance, et surtout s’il reçoit l’aide de notre chère Reine…

— Pourquoi est-ce que Vallia voudrait d’un Impérateur ? Si elle aime autant la tradition, ça devrait la déranger de voir un homme à ta place.

— Jialis est plus traditionnaliste qu’elle, crois-le ou non. Il pensait justement que le statut d’Impérateur lui permettrait de se mettre à l’abri des injustices qui touchent les hommes.

— Attends, mais… ça n’a pas de sens.

— Je sais. J’imagine qu’il considère qu’écraser les autres lui assurera une certaine sécurité. Et aller dans le sens de la noblesse lui assurerait confort et pouvoir.

La jeune Sorcière grimaça : au-delà des institutions, elle ne comprenait vraiment pas comment fonctionnait l’esprit des politiciennes et politiciens.

— Mais toi, tu voudrais que ça change…, murmura-t-elle. À quel point ?

— C’est-à-dire ?

— Si on peut remplacer la noblesse, pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas te remplacer, toi ?

— Qui te dit que je veux de ma place ? rétorqua-t-elle avec amertume.

Ses lèvres s’étirèrent pourtant. Une Impératrice qui ne voulait pas être Impératrice : voilà qui expliquait bien des choses.

— Le changement prendra peut-être du temps, mais je pense que les Sorcières sont prêtes, beaucoup plus que veulent le croire Vallia, Jialis, ou leurs partisanes. Le sort de tout un peuple ne devrait pas reposer entre les mains de quelques personnes qui s’accrochent à leur petit pouvoir, tu ne penses pas ?

Même si elle n’arrivait pas à imaginer les cercles sans Reines, Luan supposait que Jahanna avait raison. D’ailleurs, n’était-ce pas ce qui avait motivé…

— Nara aurait été un très bon élément à mes côtés. Je n’aurais pas dû l’écarter comme je l’ai fait. Il aurait suffi que je lui explique comment se comporter à la cour. Elle a prouvé qu’elle avait une certaine influence sur…

L’une et l’autre évoquaient rarement Nara, aussi un silence ébahi s’installa-t-il un instant. Jahanna courba le dos, comme si le poids de la culpabilité l’accablait. Elle fixait ses mains, les tournaient et retournaient, pliaient ses doigts et les emmêlaient avec nervosité.

— C’était son anniversaire la semaine dernière, souffla Luan, plus pour briser le silence que pour susciter l’intérêt de la souveraine.

Jahanna acquiesça, mais ne paraissait pas vraiment prêter attention à ses paroles. Elle contemplait toujours les paumes de ses mains, comme pour y chercher des réponses à des questions muettes. Elle se leva soudain et vint se placer près de la fenêtre ouverte. Le mince filet d’air qui s’en écoulait et faisait flotter les rideaux lui caressa le visage, emmêla quelques mèches de cheveux mauves. Luan se demanda s’il n’était pas dangereux pour elle de se placer ainsi à découvert, là où n’importe quelle Sorcière capable de voler pourrait l’atteindre.

— Les journées commencent à se faire vraiment chaudes. J’aurais dû demander à me faire aménager une chambre d’été du côté nord.

La Sylvestre ne voyait pas où elle venait en venir, mais préféra ne pas répondre, devinant que Jahanna laissait échapper des bribes de pensées, comme si elle n’avait personne d’autre avec qui les partager. C’était peut-être le cas, après tout.

— Dire que si une de mes ancêtres, ou même ma mère, s’était chargée de mettre en place une loi égalitariste, je ne serais peut-être pas dans cette situation.

De longues boucles d’oreilles, ornées de perles noires, tombaient sur ses épaules en produisant des claquements discrets à chacun de ses mouvements. Les rayons de la lune s’échouaient sur sa peau pâle, presque aussi blanche que celle des Aïckois, mais ses yeux mordorés fixaient un point plus bas, quelque part sur la mer, et semblaient plus sombres que d’habitude sous ses paupières mi-closes. Pour la première fois, Luan prit conscience que l’Impératrice avait bel et bien le double de son âge : seize ans de lassitude supplémentaire s’abattaient sur ses épaules en cet instant précis.

— Elle aurait eu quel âge ? Nara, je veux dire.

— Ça lui fait vingt-trois ans.

La différence de ton employée par la jeune fille ne lui échappa guère. Un sourire un peu forcé, plutôt semblable à une grimace, se figea sur son visage, comme si elle s’apprêtait à avoir une conversation désagréable.

— Tu penses qu’elle est vivante ?

— Je ne sais pas. Peut-être ? Je l’ai pas vu mourir. Et vous avez vu comme elle peut être têtue.

— C’est rien de le dire. Pour une enfant d’été, ce n’est pas très surprenant. Mais ça lui en aura causé, des problèmes…

Elle marqua une brève pause et se tourna vers elle avant d’ajouter :

— Les souvenirs que nous gardons de ceux qui nous sont chers sont parfois surprenants. Je parie que quand tu as rencontré Nara, tu n’imaginais pas que sa disparition te marquerait autant.

— Non, j’aurais plutôt été soulagée qu’elle nous lâche, Arlam et moi. Et finalement, je suis heureuse de l’avoir accompagnée.

Jahanna laissa échapper un petit rire, où se mélangeait amusement et mélancolie.

— Ça va sans doute te paraître curieux, mais heureusement qu’il y a nos entraînements. J’ai parfois l’impression que tu es la seule personne à t’intéresser un tant soit peu à ma personne. À Jahanna, pas à l’Impératrice, je veux dire.

Cette étrange confession laissa Luan coite. Quelque part, elle avait raison : lors de leurs exercices, elle oubliait vite qu’elle conversait avec la souveraine de toutes les Sorcières, avec ses objectifs politiques et ses idéologies. Pourtant, elle la connaissait toujours très peu : elle avait compris que Javeet et elle se connaissaient depuis l’enfance, mais elle ignorait même quand elle avait accédé au trône. Cependant, elle appréciait sa compagnie, et l’apprentissage à ses côtés s’était révélé difficile, mais agréable. Et la découvrir aussi vulnérable lui faisait de la peine, comme un étrange écho de ce qu’elle vivait elle-même.

— Moi aussi, j’ai un peu cette impression-là avec vous, ces derniers temps, répondit-elle.

Le sourire de Jahanna se fit plus franc. Elle approcha, posa une main sur son épaule, ouvrit la bouche une seconde. Des sons se bloquèrent dans sa gorge, puis elle se ravisa. Malgré la curiosité qui dévorait Luan, celle-ci se contenta de suivre quand l’Impératrice conclut :

— Allez, viens. On a une leçon à commencer.

***

La tête toujours dans ses rêves, et ceux de Jahanna, Luan laissa son instinct la guider jusque chez elle. Les ombres dansaient au rythme des flambeaux qui éclairaient les fenêtres encore allumées. De nombreuses Sorcières, peut-être même certaines de ses camarades de l’académie, profitaient encore de la douceur nocturne, mais personne ne l’interpella.

En se faufilant dans la maison, elle ne songea même pas à rester dans le salon et monta tout de suite dans la chambre. Elle n’alluma pas de bougies ; seule la faible lumière de la lune filtrait à travers les rideaux. La jeune fille resta dans l’obscurité, lasse et fébrile à la fois.

Assise sur son lit, immobile, Luan hésita. Elle pouvait se coucher, tout en sachant qu’elle si elle ne parvenait pas à s’endormir au bout de quelques minutes, elle passerait les prochaines heures à fixer le plafond en songeant à sa journée du lendemain, ainsi qu’à toutes celles qui s’étaient écoulées depuis cette nuit de bourier, où elle avait choisi de revenir à Pzerion avec Talleck et Arlam. Le souvenir de son cousin, et de son ébriété constante dès le moment où ils s’étaient installés dans cette maison, finit de la convaincre de rester debout un peu plus longtemps.

Ils ne s’étaient pas contactés depuis son retour au Bois Refuge, deux mois auparavant, soit près de quatre-vingt-dix jours. Des nouvelles lui étaient parvenues, par l’unique courrier qu’Esra leur avait envoyé. Peut-être les choses s’étaient-elles arrangées depuis.

Luan se leva et alluma ses bougies à l’aide d’un briquet à amadou, puis fouilla dans le tiroir de sa table de chevet pour y trouver ce qui l’intéressait : une enveloppe, une feuille, et cet objet qualifié de « crayon » par ses enseignants à l’académie. Elle emporta l’une des bougies et descendit au rez-de-chaussée pour s’installer à la table du salon. En plaçant son matériel sur la table, ordonnée comme une écolière, elle se rendit compte que ses mains tremblaient. Elle les posa à plat sur le bois et, le dos droit, inspira longuement. Qu’y avait-il à craindre d’une lettre ?

Tout d’abord, ses doigts griffonnèrent l’adresse de l’habitarbre sur l’enveloppe. Comment l’oublier : elle-même y avait vécu durant presque cinq ans. Elle devrait redonner les instruction à l’empathiste qui gérait la volière du palais, pour éviter toute confusion, mais la sensation de retrouver cet enchaînement de lettres, rondes et nettes, la plongeait dans une agréable nostalgie. Elle écarta l’enveloppe, satisfaite.

La feuille blanche lui faisait face, vide, comme pour lui renvoyer ce sentiment étrange qui l’avait envahie après le départ de Talleck. En le sentant revenir au galop, elle le balaya mentalement : elle pouvait supporter la solitude. Si Jahanna, et toutes les pressions qu’elles subissait, vivait avec, elle devait en faire autant. Et si la lettre obtenait l’effet désiré, elle ne serait pas seule longtemps.

Elle souffla et commença à écrire :

 

« Cercle de Pzerion, le 32 ovocet 1152.

 

Cher Arlam,

C’est assez bizarre de t’écrire, et surtout de commencer par « cher Arlam ». C’est plutôt toi qui écrirais ce genre de choses, en temps normal.

Je crois que je ne t’ai jamais écrit, en fait. Avant, on se voyait quand Papa et Maman nous emmenaient chez vous, Marstyn et moi. Après, j’ai vécu chez toi... Non, jamais aucune lettre. C’est étrange de commencer dans de telles circonstances.

Talleck est parti. Tu dois te souvenir qu’il avait proposé ses services auprès de Javeet. Et tu connais Javeet : il a saisi l’opportunité de rallier un Homme aux renseignements de l’Impératice. Ils n’ont pas voulu me parler de leur mission, je crois que c’était plus dangereux que ce que j’aurais supporté. Ils sont à Formont, ça, j’en suis sûre. Parce que Talleck m’a dit qu’il essaierait de retrouver Nara, là-bas.

Quand je l’avais suivi à Pzerion, je pensais moi aussi qu’on pourrait rassembler assez d’informations sur Formont pour la retrouver et l’aider à s’échapper. Mais j’ai préféré poursuivre ma vie, changer la voie qui avait été la mienne jusque-là. J’ai perdu de vue pourquoi j’étais venue dans ce cercle. Quand on est partis de cette plage, il y a deux mois, j’aurais pu soulever des montagnes, tuer n’importe qui, devenir l’ennemie du monde entier. Nara est mon amie, elle est celle qui m’a ouvert les yeux sur notre situation, en tant que peuple. Alors pourquoi il m’aura fallu si peu de temps pour l’oublier, la laisser devenir un souvenir ?

Et toi, tu as abandonné ou tu n’y as jamais cru ? Que ce soit l’un ou l’autre, j’imagine que c’est pour ça que tu as recommencé à boire. J’écris « recommencé », oui. Si tu crois que je ne savais pas que tu avais des problèmes avec l’alcool quand tu étais plus jeune, tu me prends vraiment pour une idiote. Il ne faut pas sous-estimer les enfants, ils voient plus de choses que les adultes veulent bien le croire.

J’espère que tu as compris pourquoi je t’ai demandé de partir. Et j’espère aussi que tu comprendras pourquoi je te demande de revenir, maintenant. Il n’y a plus personne avec moi, à Pzerion. Je donnerais tout pour un peu d’humour sylvestre, même de culture illusionniste...

J’espère surtout que tu vas mieux. Tu n’as pas idée de ce que je pouvais ressentir en te voyant ivre dès le matin, ou hurlant dans la maison en pleine nuit. Tu penses peut-être que c’est par confort que je t’ai demandé de rentrer au Bois Refuge, mais c’est parce que j’espérais que retourner chez toi, dans notre cercle, auprès de Zylph, et dans ton habitarbre, t’aiderait à surmonter tout ça.

Si tu le veux, j’aimerais que tu reviennes, si possible avec Esra et Lucanos. S’ils veulent poursuivre leurs recherches sur l’Arbre de Feu, ils trouveront peut-être des choses intéressantes ici. J’ai tant de choses à te raconter et je n’ai plus de place sur le papier.

Et si tu ne reviens pas, au moins, réponds-moi.

À bientôt, j’espère.

 

Luan »

 

Satisfaite, elle ratura les quelques fautes qui s’étaient glissées dans les lignes, puis elle plia la feuille avec soin et la glissa dans l’enveloppe. Le lendemain, avant sa leçon auprès de Jahanna, elle irait à la volière du palais et demanderait à l’empathiste en charge si la lettre pouvait passer en courrier prioritaire. Autant utiliser sa connexion à l’Impératrice pour de petits avantages.

La tête fourmillant d’idées, de formulations qu’elle aurait préférées, d’histoires qu’elle aurait voulu raconter, elle remonta dans sa chambre et souffla la bougie. Elle ne parviendrait pas à dormir sur le champ, mais elle se sentait malgré tout un peu plus légère.

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