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Joan Delaunay

samedi 24 juillet 2021

L'Arbre de Feu - Livre II

Chapitre 7 - Union

Si un être inférieur te cause du tort, tu es en droit de demander punition. Et si personne ne se trouve disponible pour le punir selon la loi, applique toi-même la sentence qui te semblera la plus adaptée.

— Extrait des textes de loi du cercle des Marais de l’Est

Ovocet 1152, ville de Froidelune.

Un fin croissant de lune se cachait derrière les nuages d’été. À intervalle régulier, des gardes passaient dans les rues, armés de lances et de sabres, mais bien plus détendus que ne l’exigeait leur fonction. La destruction du cercle du fleuve Aïcko avait apaisé en bonne partie les tensions du port commercial de Froidelune, où des voiles colorées se refugiaient durant des semaines comme le temps d’une nuit.

Entre les maisons de pierre claire, deux ombres s’élançaient. Furtives, elles veillaient bien à ne croiser personne avant de traverser les allées.

— Tu es sûre qu’on prend la bonne direction ? Et si on tombe sur des gardes ?

— Arrête de t’inquiéter. Ils n’ont pas mis de cristaux partout, on est pas à Asnault. Je les brûlerai en une seconde s’ils nous coincent, et on pourra partir en volant.

Esra ne parut pas tout à fait rassuré, mais Lucanos l’ignora. Elle se contenta de jeter un coup d’œil dans l’avenue qu’ils approchaient et de lui signifier d’attendre. Des Hommes sortaient de ce qui devait être une taverne, ou une maison close : bruyants et avinés, ils ne tarderaient pas à rameuter des gardes, qui assuraient aussi la tranquillité des habitants.

— Il faut qu’on fasse un détour, déclara-t-elle. Même si on pourrait les écraser en un claquement de doigts, il vaut mieux ne pas attirer l’attention des Hommes. Sinon, ça sera une vraie galère pour revenir.

L’alchimiste essuya la sueur qui perlait à son front et hocha la tête avec docilité. Lucanos sourit : il n’avait sans doute pas imaginé qu’ils partiraient si tôt quand il lui avait promis de l’aider à se venger de Hution Rerus. Elle n’avait pas douté un seul instant de sa sincérité ; plutôt de sa témérité. Il n’était pas Nara. Il cogitait trop, surpensait ses actions. Il ne semblait pas avoir réfléchi à ce qui leur arriverait s’ils se faisaient arrêter avant d’atteindre leur but. Ou s’ils ne parvenaient pas à s’échapper de la ville. Elle préférait éviter d’envisager de telles considérations, à la fois par assurance envers sa magie, mais aussi car l’idée d’une nouvelle captivité lui était insupportable. La mort s’avérerait plus douce qu’un tel sort. Ce ne devait pas se vérifier dans le cas d’Esra.

Juste avant leur départ, il s’était mis en tête de classer le courrier reçu durant les dernières semaines, mais n’avait pas souhaité le lire : sa concentration devait n’aller que vers son engagement, il ne pouvait se laisser parasiter en découvrant une lettre de Luan ou pire, de son frère Olra. Cela avait fini de convaincre Lucanos de son implication dans cette affaire, et surtout qu’il ne laisserait rien au hasard. Après avoir préparé tout le matériel nécessaire, notamment pour l’alchimiste, ils avaient voyagé sans réel arrêt durant trois semaines. Même si le temps ne pressait pas, ils ne voulaient pas quitter Arlam trop longtemps. Si son humeur avait paru plus stable, peut-être plus joyeuse même, que dans les mois précédents, mais il ne rentrait pas tous les soirs à son habitarbre, attitude un peu inquiétante. Lucanos supposait la présence d’un homme dans sa vie, assurément une influence positive vu la baisse drastique de sa consommation d’alcool et de ses lamentations quotidiennes, et ne s’en était pas plainte. Les Reines leur avaient octroyé un nouveau logement, qu’ils intégreraient à leur retour, mais Esra et elle avaient apprécié l’intimité les soirs où ils se trouvaient en tête à tête. Toutefois, après leur départ, ils avaient surtout consacré leurs nuits à l’élaboration d’un plan, à la vérification de leur équipement. Ils avaient passé les deux derniers jours à se reposer dans les bois proches de la ville et à s’assurer que rien ne leur manquait. Puis, le moment était venu d’agir et ils s’étaient faufilés une fois la nuit tombée.

Ils repartirent dans la direction opposée. Ils avaient songé à demander à Arlam de les accompagner : ses dons d’illusionniste leur auraient facilité la tâche, mais son instabilité l’aurait rendue impossible. Revenir en territoire humain après ce qu’il avait vécu à Asnault, après la mort de Nara, l’aurait fait replonger. Au final, ils lui avaient laissé une note pour lui indiquer qu’ils partaient pour un ou deux mois, sans offrir plus de précisions. Lucanos ne voyait pas l’intérêt de cacher leur objectif, mais Esra tenait à ce que sa respectable image ne soit pas écornée. Parfois, elle ne le comprenait pas. Il avait déjà fait preuve des effrayantes facultés de ses philtres : le souvenir du gaz toxique à Asnault demeurait toujours dans son esprit. Pourquoi dissimuler des capacités aussi utiles pour se débarrasser des Hommes ?

Personne aux alentours. Ils franchirent les quelques mètres qui les séparaient d’une ruelle sombre, où ils s’arrêtèrent un instant.

— Tes philtres sont prêts ? demanda la Paludonienne.

Esra acquiesça, les traits tendus. Elle savait qu’il les avait réalisés et emportés, mais testait ici son sang-froid. Ils approchaient de la demeure de Hution Rerus, sa résolution ne suffirait pas face aux gardes. Même si elle n’avait survolé la ville qu’une fois, lors de son évasion, elle se souvenait du chemin à emprunter depuis le marché aux esclaves, repère auquel menaient de nombreuses rues. Comment oublier le jour où elle-même y avait été amenée ? La première fois que le Seigneur avait posé les yeux sur elle restait marqué au fer rouge dans sa mémoire. Carsis l’avait vendue pour un prix exorbitant, alors même qu’elle hurlait toujours de rage et de douleur, défigurée par l’acide des semaines auparavant. Hution s’était emporté et avait dépensé tout ce qu’il avait sur lui à ce moment-là. Elle n’aurait su dire s’il était plus impulsif qu’idiot.

Autant qu’elle le pouvait, elle évitait de songer à ces années passées dans sa demeure. La douleur, la rage, la catatonie. Les absences, parfois des journées entières perdues hors de son corps. Elle ne comprenait toujours pas comment une Sorcière abîmée avait pu devenir l’Odalisque entre ces murs. Sa difformité l’attirait peut-être, à moins qu’il ne se soit jamais préoccupé de son visage mais seulement de ses courbes.

Elle avait cessé de lutter. Et ainsi pris conscience qu’elle augmentait son espérance de vie, et les opportunités de le tuer. Mais la moindre occasion avait toujours été déjouée par des gardes zélés, ou la brutalité dont Rerus était capable.

Mais elle y parviendrait, cette nuit-là. Elle se le jurait.

***

Ils durent encore emprunter des voies détournées pour éviter les patrouilles humaines, mais ils parvinrent enfin aux abords du domaine de Hution Rerus. Comme ceux qui parcouraient la ville, les gardes paraissaient bien plus détendus qu’avant la destruction du cercle d’Aïcko. Lucanos se demanda si le Seigneur avait entrepris de recapturer certaines des Sorcières qui s’étaient échappées, ou encore s’il avait profité de l’opportunité pour se constituer une nouvelle collection. Dans un cas comme dans l’autre, Esra et elle avaient prévu de les libérer, de façon plus discrète que la fois précédente cependant. Les bombes-éthers d’Esra fonctionnaient même en présence de cristaux, ce qui leur promettait des dégâts redoutables s’ils devaient les utiliser. Ils préféraient cependant ne pas en arriver là, par souci de discrétion.

En approchant la demeure, ils ralentirent un peu.

— Si tu veux changer d’avis, c’est ta dernière chance.

L’alchimiste secoua la tête, sourcils froncés et lèvres pincés. Lucanos ne pouvait qu’admirer sa détermination. Il ressemblait vraiment à Nara avec une telle expression.

Ils passèrent plusieurs heures à observer les gardes postés devant le portail de Hution Rerus, pour vérifier leur nombre, de la fréquence de leurs relèves, de leur état de fatigue. Ils semblaient bien moins alertes qu’à l’époque où Lucanos était captive, sans doute car aucune Sorcière ne s’était présentée depuis des mois. Ils doutaient à présent d’en découvrir dans la demeure du Seigneur.

— Je pourrais tout brûler, ce serait plus simple.

— Et s’il y a des Sorcières à l’intérieur ?

— Et alors, le feu ne les cramera pas !

— Et les murs qui s’écrouleront sur elles ne les tueront pas ?

La présence ou non de ses consœurs en captivité lui importait peu, à dire vrai. La Paludonienne aurait volontiers incendié toute la ville, mais impossible de s’assurer alors que le Seigneur avait bel et bien rendu l’âme. Et d’une certaine façon, elle doutait de trouver dans ce scénario la satisfaction qu’offrait leur plan final. Les flammes lui semblaient plus naturelles, mais elle rêvait de sauvagerie. De sang.

Seule la lame qui brillait à sa ceinture pourrait lui apporter cette revanche bien méritée, cette justice que personne d’autre ne lui accorderait.

Quand la nuit se fit plus profonde et que plusieurs des gardes piquèrent du nez dans le calme ennuyeux qui les entourait, Lucanos et Esra décidèrent de passer à l’action. Ce dernier envoya plusieurs philtres se briser à leurs pieds : s’en échappa une fumée bleuâtre, et toxique, qui s’évanouit dans le ciel avant d’atteindre les hauteurs où quelqu’un la détecterait. Avant même de pouvoir réagir, les gardes tombèrent inconscients. Les deux Sorcières se précipitèrent vers eux et l’ancienne Odalisque s’assura de leur mort en les poignardant. Aucun doute, aucune arrière-pensée. Ils n’étaient que des Hommes.

Ils calculèrent qu’ils n’auraient qu’une heure avant que les soldats de la ville ne reviennent dans le quartier, et devraient donc faire au plus vite. Mais ils firent preuve de précautions en entrant dans la bâtisse : à chaque coin, ils vérifiaient de ne croiser personne. Lorsqu’ils passèrent la porte principale et découvrirent le premier couloir vide et plongé dans la pénombre, ils se détendirent un peu. Cette partie-ci paraissait presque abandonnée.

Esra utilisa son briquet à amadou et alluma une petite torche emplie d’huile. Ils pénétrèrent ensemble dans la plus grande pièce de la demeure : l’amphithéâtre aux bains. Ces derniers avait été asséchés et nettoyés, mais rien n’indiquait qu’on les ait utilisés depuis des mois. Le dôme de verre que Mezina, Luan et Arlam avaient brisé pour libérer les Sorcières avait été remplacé par un autre, aux motifs géométriques plus modernes, et à travers lequel perçaient de minces rayons de lune. Aucun éclat vert n’apparaissait là où se tenaient auparavant plusieurs larges cristaux pour empêcher les Sorcières d’utiliser leur magie entre ces murs. Lucanos tenta d’allumer une petite flamme au creux de sa paume et réussit sans problème. La lumière orangeâtre qu’elle diffusait dansait sur les murs les plus proches, semblait appeler des fantômes disparus depuis longtemps, des souvenirs écorchés que l’arcaniste avait laissés derrière elle. Lucanos avalait le silence alentour, froide dans cette nuit d’été. Pour la première fois, elle ressentit une pointe de regret et de lassitude à l’idée de revenir en ce lieu. Ils auraient dû se rendre directement dans les appartements de Hution.

Les Sorcières avancèrent un peu, leurs pas travaillant un peu l’acoustique de l’immense pièce vide, mais ne rencontrèrent aucune présence.

— Allons voir à l’étage, murmura Lucanos, heureuse de pouvoir déguerpir.

Sa voix se perpétua en écho dans la pièce et ils se figèrent un instant, de peur d’ameuter des gardes. Aucun autre bruit ne se manifesta et ils sortirent vite pour se diriger vers les escaliers. L’arcaniste s’inquiéta de ne croiser aucun garde dans cette partie du domaine, aussi préféra-t-elle vérifier que le Seigneur ne leur avait pas demandé d’occuper les chambres de ses anciennes captives. Si tel était le cas, et étant donné l’absence de cristaux, elle se ferait une joie de brûler leurs os.

Ils grimpèrent les escaliers en silence. Leurs pas soulevèrent de la poussière sur le plancher de l’étage.

— Il y a personne ici, souffla Esra comme une évidence. Allons trouver Rerus.

Sa compagne l’ignora et effectua quelques pas supplémentaires. Elle passa devant l’ancienne salle à manger sans lui accorder un regard et continua vers les chambres. Derrière elle, les pieds d’Esra bruissaient sur le bois. Quand ils atteignirent la porte de ce qui avait été ses quartiers durant sept longues années, l’Odalisque marqua une pause. Ses doigts effleurèrent le bois, mais elle ne poussa pas le battant. Si personne n’y avait touché, gisaient derrière les vestiges d’une partie de sa vie où elle préférait puiser la force d’accomplir sa vengeance, plutôt que de s’y complaire dans une souffrance sourde.

Elle se rappelait avoir vite cessé de pleurer après les viols de Hution. Une fois passé le choc, encaissé le traumatisme, une seule conclusion avait échoué dans son esprit, pour y rester ancrée : les larmes n’avaient jamais aidé personne, les larmes rendaient faible. L’éducation des Marais n’avait jamais laissé de place pour la faiblesse. Elle avait donc cultivé sa haine, comme un jardin asséché qui ne voyait jamais l’eau.

Lucanos prit la main d’Esra et rebroussa chemin en l’emportant dans son mouvement.

***

Ils quittèrent la plus grande partie de la demeure pour se diriger vers les appartements du Seigneur, en redoublant de prudence. Quand ils entrèrent dans le couloir suivant, la flamme qui dansait dans la paume de l’arcaniste s’éteignit soudain. Lucanos avait souvenir que des cristaux avaient été intégrés dans les murs pour le protéger de ses prisonnières. Le processus était coûteux, ce qui expliquait qu’il l’avait limité à cette partie du bâtiment. Son argent passait ailleurs, avec les dizaines de bouche à nourrir qu’il retenait alors captives. Il restait toujours à Esra de quoi les défendre en cas de problème, mais elle s’empara de son arme avant de faire le pas suivant. Ils avancèrent dans un silence presque complet, chaque pas posé avec précaution sur les dalles de pierre.

Quand ils approchèrent de leur but, elle jeta un coup d’œil avant d’avancer davantage. Sans surprise, deux gardes se tenaient devant l’entrée de la chambre du maître des lieux. Elle indiqua leur nombre à l’alchimiste, qui sortit un nouveau fumigène de sa besace.

— Ça ne rentrera pas dans la chambre ? chuchota-t-elle.

— Tant que la porte est fermée, non. Mais Rerus risque de l’ouvrir en les entendant tomber, il faudra faire vite quand ils vont s’évanouir.

Elle acquiesça et se tint prête à fondre sur eux. Plutôt que de le faire éclater, Esra ouvrit le philtre et l’envoya rouler jusqu’aux gardes ; une traînée de fumée s’éleva dans son sillage. Ils crurent percevoir une exclamation de surprise et coururent alors dans leur direction. Avant que les Sorcières ne les atteignent, la tête des gardes dodelinait déjà et ils perdaient l’équilibre. Ils les rattrapèrent avant qu’ils ne touchent le sol. Lucanos les acheva eux aussi quand ils furent allongés.

Chacun prit une poignée de la porte et la tourna, sans rencontrer le moindre obstacle. Un sourire irrésistible se tira sur les lèvres de l’arcaniste. Hution n’avait même pas songé à verrouiller la dernière barrière qui le séparait des menaces extérieures. Et quelle meilleure menace que celle qui fut sa favorite ?

Esra et elle poussèrent leur battant respectif. Pour la première fois, Lucanos pénétrait en ce lieu telle une conquérante, débordante d’énergie et de férocité. La dague toujours dans sa main ferme, elle marcha jusqu’au lit. Une vague de nausée lui traversa la colonne vertébrale en songeant à ce qu’elle y avait subi, mais elle la dompta sans effort.

Hution Rerus bougea un peu, mais ne parut pas ouvrir les yeux, à sa déception. Elle imaginait l’horreur qui l’assaillirait en voyant ce masque qu’il lui avait offert pour la dernière fois de sa pitoyable existence.

Elle sauta sur le lit et il se réveilla d’un bond. Ses yeux arpentèrent la salle obscure puis se posèrent enfin sur l’ombre de la prédatrice. Avant qu’il ait pu pousser ne serait-ce qu’un soupir, la main de Lucanos vint lui écraser la bouche et son genou lui bloquer les côtes.

— Tu te souviens de moi ?

Inutile d’attendre sa réponse : d’un seul coup à la tempe, elle lui fit perdre connaissance.

***

Hution Rerus revint à lui une vingtaine de minutes plus tard. Attaché à terre par de solides liens de corde et réduit au silence par un épais morceau de tissu serré entre ses dents, il se mit à se tordre de panique, mais le pied de Lucanos vint se planter dans son torse pour le dissuader de continuer.

— Tu pensais pas t’en sortir comme ça, j’espère. Tu croyais que j’oserais pas revenir ici, c’est ça ?

Le Seigneur la regarda, comme victime d’hallucination. Esra se plaça à ses côtés et lui fit découvrir le mépris peint sur son visage.

— Lui, c’est le frère de Nara. Tu sais, la Sorcière que tu as essayé de violer le jour où on s’est échappé.

La précision semblait superflue : jamais le frère n’avait tant ressemblé à sa sœur. Étrangement, le Seigneur s’affola davantage de la présence de ce dernier que celle de Lucanos. Elle s’accroupit et lui présenta la lame avec laquelle elle jouait depuis plusieurs minutes. Il s’agita une nouvelle fois, mais elle le gifla pour qu’il cesse.

— Concentre-toi. De nous deux, c’est moi qui ai le plus de raison de vouloir te tuer. Et crois-moi, je vais pas me gêner.

Il tenta de prendre la parole, mais aucun mot intelligible ne traversa le bâillon. Après un instant de flottement, la Paludonienne écarta le tissu avec un air amusé.

— Tu disais ?

— Je suis désolé, je suis désolé, je te donnerai ce que tu veux, tout ce que…

Elle ne le laissa pas finir sa phrase et le réduisit à nouveau au silence dans un éclat de rire acide.

— Et qu’est-ce que tu as que je pourrais vouloir ? Tu peux me rendre sept ans de ma vie ?

Hution Rerus émit de nouveaux borborygmes incompréhensibles, mais elle ne lui accorda pas d’importance cette fois-ci.

— Tu veux dire quelque chose ? demanda-t-elle à Esra. Après tout, c’est sans doute en partie sa faute si Nara…

— Non.

Sa voix dure le contredisait, mais elle n’osa pas insister. Il l’avait accompagnée jusque-là, mais le coup fatal que devrait recevoir le Seigneur revenait à Lucanos, sans une once de doute. Quelle meilleure logique que la favorite soit celle qui cause la perte du Seigneur ?

Cet instant, qu’elle ruminait depuis près d’un an, arrivait enfin. Elle allait tuer son dernier bourreau. Les autres viendraient en leur temps. Un sourire carnassier et triomphant sur ses lèvres, elle brandit son arme. Elle n’aurait pas cru ressentir ainsi la solennité d’un tel geste, la justice des Marais en action.

Puis elle s’immobilisa, les bras levés au-dessus de la poitrine de l’Homme.

— C’est pas assez.

Au-dessus de son bâillon, le Seigneur écarquilla les yeux d’effroi. Esra se pencha vers elle et fronça les sourcils, confus. Lucanos lui passa le couteau et détacha les liens qui maintenaient le masque contre son visage. En découvrant l’odieuse cicatrice, les deux hommes retinrent leur souffle, cessèrent de bouger. Hution semblait percevoir sa laideur pour la première fois. Il la voyait enfin : odieuse de corps et d’âme. Comme elle l’avait attendu durant ses sept années de captivité.

— Je ne comprends pas, murmura Esra, qui comprenait pourtant très bien.

— Le tuer serait trop simple. Il ne m’a pas tuée quand il m’a achetée. Il m’a retenue. Il m’a violée. Encore. Et encore. C’était une vie empoisonnée et je mourais un peu plus, chaque seconde que je passais ici.

Personne ne pouvait la contredire, surtout pas lui. Sa propre sœur était la raison même de leur rencontre, de son retour à la vie. Elle lui avait rendu la liberté, et le feu. Si Nara Tialle s’était tenue à la place de son aîné à cet instant précis, elle n’aurait pas hésité à l’aider à le massacrer. Aucune agonie ne suffirait à venger Lucanos, ou n’importe quelle autre Sorcière qu’il avait ne serait-ce que frôlée du regard.

Elle reprit le poignard et fit une première entaille sur la joue du Seigneur. Le cri qu’il poussa fut atténué par l’étoffe entre ses dents. Puis, elle tendit la dague à Esra, en le fixant avec intensité. C’était un test, elle ne le cachait pas. S’il ne comprenait pas sa vengeance, il devait toutefois prouver sa dévotion. Ses doigts avancèrent, hésitants, puis s’emparèrent du manche. Ils tremblaient un peu, mais tracèrent malgré tout une nouvelle plaie sur le torse de Hution Rerus. Ce dernier ferma les yeux et hurla de plus belle. Ses cris prirent toutefois une intonation étrange, saccadée. Au bout d’un instant, ils comprirent enfin.

Le Seigneur riait.

Hors d’elle, Lucanos arracha la lame des mains d’Esra, mais hésita avant de reprendre la torture. Elle ne comprenait pas la raison de cette hilarité.

— Qu’est-ce qui lui prend ? souffla l’alchimiste avec nervosité

— On va vite le savoir, répond-elle en retirant le bâillon de la bouche de son ancien tortionnaire.

Ce dernier avala une bouffée d’air bienvenue. Sur son visage ensanglanté, la plaie se déformait sous ses éclats de rire, mais il semblait insensible à cette douleur. Il cessa et secoua la tête, béat, comme s’il se remettait d’une plaisanterie que lui seul avait perçue.

— Alors ? On peut savoir pourquoi tu ris comme ça?

— Cette hargne, cette fougue…, rétorqua le Seigneur. Je l’avais presque oubliée !

Quelques éclats de rire supplémentaires s’échappèrent de sa gorge, comme par compulsion. D’une main, Esra l’empoigna par le col ; de l’autre, il s’apprêta à le frapper, mais sa compagne le retint d’un seul regard. Le poing en l’air, il se figea, prêt à recevoir n’importe quel ordre de sa part.

— Non, attends, je suis curieuse d’entendre ce que cette pourriture peut vouloir dire sur ma hargne.

En réalité, elle aurait donné cher pour contempler le spectacle d’Esra battant Hution Rerus encore et encore, jusqu’à le tuer à mains nues. Mais elle ne souhaitait pas non plus gâcher son plaisir, et malgré toute sa puissance, elle ne pouvait ressusciter les morts. Elle se contenterait donc de l’achever, une seule fois. Mais avant cela, elle ne laisserait pas passer l’occasion de le laisser une dernière fois démontrer qu’il méritait sa sentence.

— Parle, dit-elle en lui tapotant le front du bout du doigt.

— Toute cette rage, articula-t-il, cette volonté que tu mettais à te débattre… C’est pour ça que j’ai fait de toi mon Odalisque.

Elle n’aurait pu espérer meilleure preuve.

— Ferme-la.

Loin d’obéir, il tourna ses yeux vers l’alchimiste et ajouta :

— C’est aussi ça que j’ai aimé chez ta sœur. Dommage qu’elle ait voulu aller trop loin, si mon garde ne m’avait pas trahi, je l’aurais tuée de mes propres mains.

Cette fois-ci, les deux Sorcières s’arrêtèrent une seconde, incertains quant à la signification de cette dernière phrase. La peau d’Esra pâlit encore davantage et Lucanos intervint avant que Rerus ne prononce le mot de trop :

— Je t’ai dit de la fermer.

Elle joignit le geste à la parole : elle récupéra le poignard, enleva le bâillon et coupa la langue de l’Homme. Une mer de sang s’ouvrit dans sa bouche et gargouilla dans sa gorge. L’arcaniste lui adressa une grimace méprisante : même face à la torture et la mort, il ne parvenait à garder un semblant de dignité. Elle ne lui en accorderait aucune, mais il pouvait faire un effort.

Seuls les bruits de crachat et de déglutition forcée de Hution perturbèrent le silence. Les mains de Lucanos restèrent crispées sur le manche de son arme. Elle aurait voulu le brûler, sentir sa chair se consommer à petit feu, mais les cristaux empêchaient toujours l’utilisation de la magie au sein de ses murs. Elle aurait tant aimé continuer à le martyriser, l’enfermer dans une pièce de souffrance.

Les doigts pâles d’Esra vinrent se poser sur les siens.

— Il faut y aller.

Ces mots au sens double donnèrent à Lucanos l’impression de s’éveiller d’un long sommeil. Elle affirma sa prise.

— Oui, susurra-t-elle. Qu’il crève.

Le Seigneur, toujours conscient mais obnubilé par la douleur, sembla soudain comprendre qu’elle parlait de lui. Comme s’il avait oublié ses intentions initiales, il gesticula pour tenter de s’éloigner d’eux, mais Esra le maintint avec fermeté et tourna la tête vers son amante.

La lame s’enfonça lentement dans la gorge de Hution Rerus, ressortit à peine plus vite et une ligne sombre se traça, là où la vie lui échappait.

Lucanos approcha son visage de celui d’Esra et le prit entre ses mains couvertes de sang.

— Merci.

Un seul et unique mot, qu’elle refusait de prononcer sans sincérité. Les deux Sorcières s’embrassèrent avec passion, sans prendre conscience du carnage qui s’étalait autour et tachait bientôt leurs vêtements. L’ivresse de la vengeance leur fit perdre toute notion de temps et d’espace.

Esra les ramena toutefois à la réalité :

— Vite, les gardes risquent de débarquer d’une minute à l’autre.

Après avoir récupéré la dague à terre, Lucanos se leva et lui emboîta le pas. Dans la faible lumière du couloir, il se retourna pour vérifier qu’elle le suivait bien. Jamais elle ne l’avait trouvé aussi beau qu’en cet instant-là, couvert du sang d’un autre.

Ils s’éclipsèrent avec autant de discrétion possible. Derrière eux, des bruits de pas claquaient sur les pavés tandis que les gardes venaient chasser les intrus de la demeure du Seigneur. Mais ils ne découvrirent rien d’autre que son cadavre ; les Sorcières étaient déjà loin quand ils songèrent à inspecter le reste de la bâtisse.

Dans la flaque pourpre baignait un masque de porcelaine.

Commentaires

Ouiiiii une vengeance longtemps attendue !
Ton image finale me touche beaucoup.
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lundi 2 août à 00h25