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Joan Delaunay

mercredi 7 juillet 2021

L'Arbre de Feu - Livre II

Chapitre 6 - Solitudes Partagées

L’immense parlement pzerionnois, composé des représentantes de la noblesse, se réunit toutes les semaines pour débattre des problèmes du cercle, ainsi que voter lois et amendements. [… ]

Les décisions qui concernent tous les cercles, ou la résolution de conflits entre plusieurs d’entre eux, sont discutées lors de séances exceptionnelles auxquelles sont conviées les Reines, et sont réglées par l’Impératrice, appuyée par ses conseillers. Toutefois, malgré une base culturelle commune et les similitudes qui en découlent au niveau juridique, aucune loi ne régit présentement l’ensemble des cercles.

— Extrait de « Commentaire sur la Politique Sorcière » de Jedome Fravier, an 1106

Ovocet 1152, cercle de Pzerion.

Javeet ignorait pour quelle raison l’Impératrice l’avait convoqué, mais il se trouvait devant la porte de ses appartements exactement une minute avant l’heure convenue. Les gardes qui l’encadraient lui adressèrent un sourire enrobé de la politesse due à son rang. Ils avaient fait leurs classes ensemble, même s’ils ne se connaissaient que de loin et qu’ils s’étaient encore éloignés avec leurs choix d’orientation respectifs. L’espion nota l’ironie : ils côtoyaient la souveraine au quotidien, mais lui-même pouvait sans le moindre doute se prétendre plus proche d’elle.

Sa dernière visite dans cette partie du palais remontait toutefois à plusieurs années, aussi se trouva-t-il étrangement ému quand il frappa le battant du bout des phalanges. Il devina au bruit de ses pas que Jahanna traversait le salon ; ces quelques secondes suffirent à deux décennies de souvenirs communs pour s’infiltrer entre chaque battement de paupières.

— Toujours aussi ponctuel, l’accueillit-elle. Entre.

S’il ne l’avait connue que dans le cadre de ses missions, il aurait sans doute raté la fatigue imprimée sur son visage. Elle avait insisté pour se rendre à chaque parade à laquelle on l’attendait, et même avec une garde renforcée, la peur avait infusé en elle. Les blessures de son dos s’étaient refermées ; celles dans son esprit risquaient de la poursuivre un certain temps.

— Comment va ta tête ? demanda-t-elle.

— Oh, ne t’en fais pas, les alchimistes se sont presque moqué de moi quand je leur ai montré la plaie.

Un petit mensonge pour détendre l’atmosphère. Elle l’invita à s’asseoir, toutefois il la devança dans ses questionnements, contre tout respect du protocole :

— Alors, pourquoi l’Impératrice demande une audience à son meilleur espion ?

— Meilleur espion ? Vraiment ?

Leurs joutes d’orgueil lui avaient manqué.

— Je sais, je n’ai pas grimpé les échelons comme tu l’avais imaginé, mais je préfère l’action à la paperasse, tu te doutes bien.

Elle ne se départit pas de son sourire, mais regagna son sérieux. Trêve de plaisanteries : il ne s’agissait pas ici de simples retrouvailles, mais aussi d’une entrevue entre l’Impératrice et un de ses sujets. Elle commença de façon surprenante :

— Je n’ai jamais fait de favoritisme.

— Ça, je le sais bien.

Aucun reproche, un simple constat. Jamais leur amitié ne s’était mise en travers de son professionnalisme, et il se doutait qu’elle aurait plus que rechigné à lui offrir une place en or à ses côtés, surtout après qu’il lui ait révélé vouloir effectuer des opérations parmi les Hommes.

— En revanche, reprit Jahanna, c’est à moi de te demander une faveur, je te l’avoue.

La curiosité piqua Javeet : en tant que souveraine, elle aurait pu lui transmettre son ordre de mission, et s’il se doutait qu’elle avait décelé là une opportunité pour une rencontre avec l’espion, rien ne l’obligeait à quémander plutôt qu’ordonner.

— Je vais confier une mission à Luan. Et j’aimerais que tu l’accompagnes.

— Il faudra qu’on reparle de cette histoire de favoritisme, Jah’.

Le diminutif, que lui seul avait le droit d’utiliser, tira une expression faussement outrée à l’Impératrice. Elle retrouva toutefois sa contenance, tirant sur la mélancolie, et répondit :

— Ça n’en est pas, malheureusement pour elle. Seize ans, Javeet…

— Je sais. C’est aussi l’âge auquel j’ai commencé mon entraînement.

Et l’âge auquel il avait fait sa connaissance : une héritière à mi-chemin entre l’enfance et l’adolescence, qui s’ennuyait tant dans ses leçons qu’elle avait faussé compagnie à son tuteur pour faire mine d’être une petite noble, plus intéressée par les missions d’espionnage que par les reliques ancestrales. Impossible d’ignorer son identité : malgré les extravagantes couleurs dont s’ornaient naturellement les chevelures dans le cercle, jamais Javeet n’avait rencontré quiconque avec de tels yeux, à l’exception de sa mère, Josime VI. Il s’était toutefois prêté au jeu et avait prétendu se résigner à prendre cette gamine sous son aile pour la journée. Quelle erreur : après cet épisode, n’importe quelle occasion avait suffi à la trouver dans ses pattes. Une fois les présentations effectuées en bonne et due forme, ils n’avaient cessé de se croiser à l’académie et au palais, par des accidents plus ou moins provoqués par l’un ou par l’autre. Les accidents s’étaient mués en rendez-vous entre deux séances d’étude ou après les repas formels de la cour. Tous deux écrasés par la solitude, ils avaient créé un lien rare dans le nid de vipères qu’était Pzerion. Javeet considérait Jahanna comme sa plus vieille amie et il espérait que la réciproque se vérifiait toujours. On le lui reprocherait certainement s’il l’admettait auprès ses collègues, mais sa loyauté ne se dirigeait pas vers le trône impérial, mais bien vers celle qui l’occupait à ce jour.

— Peut-être, reprit cette dernière. Mais tu n’as pas été pris au milieu d’une attaque dès le début de ta formation. Et c’est moi-même qui l’ai choisie. S’il lui était arrivé quelque chose…

Javeet se rappela ce geste impulsif, et parfaitement idiot de son point de vue : l’Impératrice qui avait protégé sa disciple, offrant par la même son dos nu aux projectiles de l’ennemi. Il l’avait déjà admonestée à ce propos, mais elle paraissait toujours convaincue qu’elle n’avait rien risqué de plus que les blessures dont elle avait souffert.

— Luan est plus solide que tu ne le penses, lui rappela l’espion. Elle a survécu à non pas une, mais trois villes humaines.

— Je ne cherche pas à la rassurer. En revanche, je pense qu’elle pourrait user d’un maître en infiltration.

Une nouvelle interprétation de cette rencontre s’offrit à Javeet :

— Tu ne veux pas en faire une simple garde, je me trompe ?

— On ne peut rien te cacher.

— J’ai choisi le bon métier, il semblerait.

Luan ne deviendrait pas espionne, mais son rôle dépasserait sans le moindre doute celui que Jahanna avait présenté jusque-là. Elle consentit à élaborer :

— Il y a encore un siècle, les Reines et les Impératrices s’entouraient souvent de dames de compagnie. Je pense qu’il est temps de remettre ce rôle à la mode. En apportant certaines améliorations.

— Des dames de compagnie capables d’affronter un Mage surentraîné et d’en revenir vivante.

Nouveau rictus entendu. Elle aurait bien sûr préféré que le Mage survive pour un interrogatoire, lui-même aurait donné cher pour obtenir des miettes d’informations à son sujet. Jahanna revint sur le cœur de leur conversation :

— J’en attends beaucoup d’elle, mais elle a tant de choses à apprendre.

Elle lui tendit la feuille qui détaillait l’ordre de mission et poursuivit :

— Il y a un rassemblement de Sorciéristes prévu après-demain. Je veux que Luan s’y rende et récolte le plus d’informations possible.

Il parcourut le papier en diagonale : comme il s’y attendait, on estimait le danger minimal chez les activistes pour les droits des hommes Sorcières. Une tâche simple, parmi un mouvement qui soutenait l’Impératrice. De quoi rassurer Luan, quoiqu’en dise la souveraine. Ce qui suscita une nouvelle question de l’espion :

— Pourquoi est-ce que tu veux que je me joigne à elle ? Elle ne devrait pas rencontrer de difficulté, ici.

— J’aimerais que tu l’aides à savoir quoi chercher, qui interroger, comment. Elle manque encore un peu de subtilité.

— On en manquait aussi, à son âge, nota Javeet.

Lui revint l’image d’une jeune Jahanna, après son premier voyage sur le continent, submergée par ses envies de changement. Elle s’était heurtée à la rigidité des institutions du cercle ; et celle de sa mère. Lui-même se préparait à sa première infiltration du Royaume de Pressiac et ils avaient passé des heures à échanger sur les coutumes des autres cercles, qu’il ne connaissait qu’en théorie.

— Elle progressera plus vite sous ta tutelle.

— Jahanna, je pars pour Formont dans trois jours.

— Oh, ça, je le sais.

La pointe d’inquiétude ne manquait jamais de s’insinuer entre ses dents quand ils échangeaient avant ses départs. Quitter Pzerion pour visiter les autres cercles comportait son lot de danger ; vivre des mois parmi les Hommes en apportait bien davantage.

— Ce sera rapide, la rassura-t-il. Et Formont n’est pas Asnault.

Il avait passé un an dans la capitale humaine, et ses futures semaines de noyautage de la Citadelle d’Acier auraient pu passer pour des vacances, en comparaison. Elle balaya ses craintes et poursuivit :

— Quoi qu’il en soit, ce devrait être une promenade de santé pour toi. Ça ne retardera pas ton départ, et ça permettra à Luan de découvrir ta façon d’opérer.

Elle ponctua sa phrase d’un regard dans le vague, inhabituel chez elle. Ses mains se tordaient doucement sur ses genoux tandis que s’installait un silence durable. S’il le respecta en premier lieu, Javeet l’interpréta finalement comme une hésitation à mentionner un tracas supplémentaire. Il choisit de l’en libérer :

— Je ne pense pas me tromper en supposant que tu as autre chose en tête. Les Sorciéristes t’apprécient, mais on ne peut pas dire que ce soit le cas de tout le monde.

Ce qu’il restait du sourire de Jahanna se délita. Un seul mot daigna s’échapper de ses lèvres, emprunt d’un poison ranci par une vie de rivalité involontaire :

— Jialis.

Un nom que Javeet avait anticipé, redouté même. Le frère aîné de Jahanna, détourné du trône par la volonté de leurs ancêtres. Un homme qui avait cru quinze ans durant qu’il obtiendrait la position ultime de la société sorcière, jusqu’à la naissance surprise d’une héritière. Un politicien trop discret pour demeurer inoffensif si longtemps.

— Tu penses qu’il est à l’origine de l’attaque du Nouvel An ?

— Ce n’est qu’une supposition, mais…

— Mais les tensions actuelles au sein du cercle pourraient le pousser à agir. Entre les Sorciéristes, qui pourraient vouloir d’un homme sur ton trône, l’Oracle qui attise des vieilles velléités religieuses et Gallia qui est décidée à te mettre des bâtons dans les roues à chaque opportunité…

— Sans oublier tout ce qu’il s’est passé sur le continent au cours de la dernière année.

L’espion acquiesça. Il se demanda si Nara avait imaginé que ses actions auraient de telles répercussions. Lui-même n’avait pas anticipé qu’elle deviendrait une icône populaire : la petite Sorcière d’Aïcko qui avait bravé les Hommes jusque dans leur capitale. Il ignorait toujours s’il l’avait considérée comme son amie, mais il ne pouvait nier qu’elle lui manquait. Leur monde avait besoin d’ombres mouvantes comme Javeet. Et il avait besoin de feux follets comme Nara.

— Et Gallia elle-même ? s’enquit-il.

— Ils sont peut-être de mèche. Je compte mettre plusieurs de tes collègues sur ce dossier-ci, ça risque d’être une mission de longue haleine…

— Je peux te faire des recommandations. Des personnes de confiance.

Jahanna le remercia et elle n’eut pas besoin de le congédier. Ils se connaissaient depuis vingt ans et jamais encore il n’avait vu sur son visage une telle lassitude.

***

Luan l’attendait devant le point de rendez-vous un quart d’heure avant le début de la réunion des Sorciéristes. Ils avaient investi un théâtre de l’île la plus occidentale de Pzerion, sur laquelle Javeet ne se rendait presque jamais. Le quartier en question regroupait de nombreux lieux culturels où performaient des artistes aux idées parfois radicales. Le lieu idéal pour un tel rassemblement.

Alors qu’il lui rappelait le déroulé de leur mission, Luan faisait preuve d’un calme exemplaire. Elle fixait Javeet avec la concentration de l’étudiant buvant les paroles de son maître. Même s’il avait dû apprendre de nombreux aspects du travail d’espionnage à Talleck, il ne s’imaginait définitivement pas en professeur. Les paroles de Jahanna lui revinrent : seize ans à peine, mais tout en contrastes qui la vieillissaient ou la rajeunissaient. Sa stature fluette dissimulaient très bien ses capacités en bellicisme, tandis que l’intense regard qu’elle portait sur les alentours . Les mois durant lesquels ils s’étaient côtoyés avaient convaincu Javeet qu’elle constituerait une recrue de choix.

— Tu ne seras pas surprise si je te dis que la première chose à faire dans une mission d’infiltration, c’est disparaître.

Cette leçon-ci, elle l’avait apprise lorsqu’ils avaient traversé des territoires humains. Ce soir-là, elle avait opté pour des vêtements inhabituels : coupes larges, tons sombres, loin des étoffes pastel affectionnées au Bois Refuge. Ses cheveux, en général dotés de leur propre vie, se trouvaient assagis dans une tresse qui s’enroulait sur son crâne, une coiffure à la mode à Pzerion. Quant à son visage…

— Est-ce que c’est du maquillage ?

Elle piqua un fard et bredouilla :

— Je me suis dit qu’on m’aurait peut-être reconnue. Après le défilé, je veux dire. Je n’aurais pas dû ?

— Au contraire, c’est bien pensé. Tu fais plus âgée, ce sera mieux pour passer inaperçue ce soir. J’aurais peut-être dû le faire, moi aussi.

— J’avais peur que ça attire l’attention.

— Parfois, attirer l’attention une seconde te rendra invisible pour la minute qui suit. Et tu n’as pas toujours besoin de plus d’une minute pour atteindre ton objectif.

Javeet retint un rire sardonique : finalement, il appréciait ce rôle dans lequel Jahanna l’avait catapulté. Il nota que la jeune Sorcière se mordit la lèvre, comme pour retenir une question indiscrète. Il faudrait qu’elle apprenne à contrôler ses expressions faciales, si elle poursuivait dans la voie qu’elle avait choisie.

— Oui ? l’incita-t-il.

— C’est que… Désolée, mais je me demandais comment un Erroubéen pouvait être espion chez les Hommes sans trop se faire remarquer. J’imagine que j’ai ma réponse.

Cette fois-ci, le gloussment s’échappa de la gorge de Javeet.

— C’est à peu près ça. Tu n’imagines pas les idées reçues qu’ont les Hommes sur Erroubo. Parfois, je faisais juste semblant de ne pas parler pressican et des gardes déblatéraient d’énormes secrets. C’était si absurde que je n’en croyais pas mes oreilles. Et l’idée qu’une Sorcière ose venir dans la capitale ne leur traverse pas vraiment l’esprit. C’était presque trop facile.

Il omit la terreur qui l’avait pris aux tripes quand il avait pénétré dans la cité ; les semaines de nausée à cause de l’exposition constante aux cristaux ; les horreurs dont il avait été témoin dès qu’il avait approché les Prêtres.

— Il y a une petite communauté erroubéenne à Asnault, ajouta-t-il. Assez stigmatisée, tu t’en doutes, mais j’ai pu m’appuyer sur elle.

— Ils savaient que tu étais un Sorcier ?

Le terme surprit Javeet, mais il ne le releva pas. Peut-être soignait-elle son vocabulaire avant de rejoindre le rassemblement de Sorciéristes, peut-être estimait-elle normal de l’utiliser, comme une manifestation de leur écart générationnel.

— Certains s’en doutaient, je pense. Mais tu sais, à Erroubo, les rapports entre les deux peuples sont très, très différents.

Elle opina, et il n’aurait pu déterminer si elle signifiait sa connaissance de la réalité erroubéenne ou si elle cherchait au contraire à masquer son ignorance. Il lui accorda une

— Ma mère est une Mage, par exemple. C’est beaucoup plus courant là-bas.

La surprise s’inscrit dans chaque trait de son visage ; il faudrait décidément qu’elle apprenne à se maîtriser. Une fois de plus, elle s’abstint de tout commentaire. Javeet révélait si rarement le moindre élément sur sa famille qu’il s’en trouvait lui-même un peu choqué. D’habitude, il récoltait des informations, il n’en semait pas. Mais Luan ne manifestait aucun jugement, et elle lui épargnait sa curiosité. Il ne lui laissa pas l’opportunité de l’exprimer :

— On devrait y aller, ça va commencer. Et arriver en retard à un évènement n’est pas une très bonne façon de se fondre dans la masse.

Elle acquiesça en silence. Ils s’éloignèrent assez pour prétendre ne pas se rendre ensemble au rassemblement. À l’entrée du théâtre, un Sorcier la toisa, à l’évidence pour évaluer si elle représenterait une menace à la bonne tenue de l’évènement. Il la laissa passer avec une simple remarque, prononcée trop bas pour que Javeet, une dizaine de mètres plus loin, ne la perçoive. Quand son tour arriva, le même homme le remarqua à peine. Une fois à l’intérieur, l’espion remonta les gradins et, comme prévu, s’installa à côté de Luan, tout en veillant à ne pas lui accorder plus de considération qu’à une étrangère.

Devant les rangées bondées du théâtre, une dizaine d’intervenants s’assirent sur la scène. Ils avancèrent leurs arguments, galvanisèrent l’assemblée, ou au contraire lui intimèrent le calme pour exposer leurs thèses. Luan paraissait peiner à suivre les parties les plus théoriques de leurs conversations, aussi focalisait-elle son attention sur l’assemblée, à la recherche d’un comportement suspect. Un réflexe de belliciste, qui l’aiderait en toutes circonstances, mais qui ne suffisait pas ici. À l’inverse, Javeet suivait les débats avec aisance : il connaissait les grands noms qui avaient forgé le mouvement sorciériste, avait lu plusieurs de leurs manifestes. Il respectait les efforts déployés pour sortir ses confrères de la situation économique et sociale qui les conscrivait aux rôles subalternes de la vie des cercles. Lui-même y avait échappé grâce à la persistance de ses parents, et une certaine dose de chance.

Quand ils en vinrent à la question de leur représentation, Javeet fronça toutefois les sourcils et tapota le bras de Luan. Sur l’estrade, un des Sorciers s’emporta :

— S’il y avait un peu plus de dirigeants que de dirigeantes, la situation serait déjà un peu plus en notre faveur !

Cette remarque suscita une vague d’approbation, présageant de ce qui allait suivre.

— La noblesse roule totalement contre nous, ici, c’est peine perdue.

— Et c’est pas mieux sur le continent. Elles brassent peut-être plus large, mais les femmes sont presque les seules à faire les lois, là-bas aussi.

Nouveaux murmures et acquiescements. Arriva alors ce que Javeet redoutait :

— Peut-être qu’on devrait commencer par remplacer Gallia !

— Ou l’Impératrice !

Si la première proposition se traduisit par quelques rires, la seconde divisa bien plus les activistes. Quoiqu’évidente, on avait surestimé la popularité de Jahanna dans leurs rangs.

— Mes amis, intervint l’homme le plus à droite de la scène. Évitons de nous mettre à dos la seule souveraine qui accepte de nous écouter.

— C’est bien beau de nous écouter, mais elle ne fait rien pour nous.

— Les pouvoirs de l’Impéra…

— Ou peut-être qu’elle ne fait que de belles promesses. Et si son frère avait pu accéder au trône, on aurait davantage de poids.

Les répliques fusaient et Javeet regretta d’avoir opté pour les places les plus élevées, et donc les plus éloignées, dans le théâtre. Il essayait de capter les positions des différents Sorciéristes, mais la cacophonie l’empêchait de les repérer avec précision.

— Jialis ? rétorqua l’homme à droite. Ce n’est pas parce que c’est un Sorcier qu’il sera de notre côté.

— C’est un grand ami de Gallia, tout le monde sait ça, lança quelqu’un dans le public.

Tout le monde ne savait pas ça : en témoignaient les airs surpris qui se répandaient à travers la salle. Une main se tendit dans l’assemblée, puis on donna la parole à l’adolescent qui s’y rattachait :

— Et l’Oracle ? Est-ce qu’on pourrait en tirer quelque chose ?

L’embarras se diffusa, et les messes-basses gagnèrent encore en volume. L’Oracle ne passait pas inaperçu, à travers tout le cercle, mais générait des réactions polarisées.

— On ne sait pas grand-chose de lui, et je pense qu’on sera tous d’accord pour éviter de mêler du religieux à nos revendications.

L’activiste au centre de l’estrade claqua dans ses mains avec une force stupéfiante. Un belliciste, sans doute. Il s’exclama :

— Il se fait tard. Nous reprendrons tout ceci la semaine prochaine. Le compte rendu de cette réunion sera retranscrit et consultable dans les archives de l’Association Sorciériste.

Il voulut poursuivre les formules qui devaient clôturer les séances selon leurs traditions, mais les vagues et ressacs de discussions s’emmêlèrent par-dessus sa voix. La tête bourdonnante, Javeet n’attendit pas davantage et quitta le théâtre sans un regard en arrière.

***

Javeet retrouva Luan deux îles plus loin. Plutôt que dans la rue, elle s’était installée sur le toit d’un des immeubles qu’elle avait survolés. L’attrait des hauteurs la caractérisait comme continentale, ou excentrique à la limite. Cette habitude lui passerait peut-être après quelques années à Pzerion.

— Tout s’est bien passé, à ton départ ? demanda l’espion en atterrissant à ses côtés.

— Aucun problème. Quelques-uns sont restés pour discuter après la fin de la réunion, mais rien de très probant.

— Ah, oui, c’est assez courant. C’est une bonne façon de repérer les personnes les plus impliquées, mais aussi les nouveaux arrivants. À toi de les repérer, après.

Elle haussa les épaules.

— J’ignorais que Jahanna avait un frère, confia-t-elle.

— Crois-moi, on aimerait tous pouvoir oublier son existence, Jahanna y compris.

Cela ne la convainquit pas. L’Impératrice aurait dû lui exposer certains des enjeux de cette mission, mais la connaissance, Javeet imaginait sans problème qu’elle n’avait pas voulu partager ses angoisses à sa protégée. Cette dernière signifia d’ailleurs sa frustration :

— Je pensais qu’on aurait des pistes à exploiter, ou quelqu’un à suivre et interroger. Mais…

— Mais non.

— J’ai l’impression d’avoir été inutile. Ou d’avoir perdu mon temps.

— Tu te trompes.

Ses doigts défirent la tresse qui emprisonnait sa chevelure pour la laisser flotter dans le vent sinuant au cœur de l’archipel. Elle parut répertorier ce qu’elle avait entendu de la bouche des Sorciéristes, mesurer les lacunes qu’elle devrait combler, élaborer des théories sur les différents enjeux qui se télescopaient dans la politique du cercle. Rien de tout cela ne lui apporta satisfaction :

— Je suis pas sûre d’avoir compris ce que j’étais censée apprendre.

— Ce soir, la leçon, c’était que parfois, tu n’apprendras rien. Tu perdras ton temps. Tu devras faire preuve de patience pour récolter une toute petite parcelle de vérité.

Moue amère de Luan. L’espionnage et l’impatience ne se mêlaient pas de la meilleure façon. Elle s’enferma dans ses pensées et les minutes s’égrenèrent. Après l’heure saturée de bruit qu’ils avaient vécue, il apprécia le silence entre eux. Elle le brisa pourtant après un court instant :

— Dis, Javeet.

Il se tourna vers elle. Même sans maquillage, elle aurait eu l’air plus âgée que ses seize ans. Ses yeux se perdaient dans l’obscurité naissante, là où elle devrait bientôt user de nyctalopie pour distinguer le moindre détail à l’horizon.

— Ramène Talleck en un seul morceau, s’il te plaît.

— Ce n’est pas quelque chose que je peux te promettre.

La confiance qu’il éprouvait s’effritait toujours un peu, avant le départ en mission. Infiltrer Formont ne présenterait pas de difficulté particulière, mais la Citadelle d’Acier renfermait de nouvelles horreurs à affronter. Il le supporterait ; il ignorait si Talleck y parviendrait. Et, bien sûr, côtoyer des Prêtres presque au quotidien augmentait les risques qu’ils soient repérés et emprisonnés. Tant qu’il ne s’agissait que de lui, la pression demeurait gérable. Assumer la charge de son ami ajoutait une dimension nouvelle et angoissante à sa profession.

Il nuança enfin :

— Mais je vais essayer.

***

Tout en tâchant de faire le moins de bruit possible, Talleck s’activait dans sa chambre, à peine éclairée par une bougie sur le point de mourir dans sa cire. Il préparait un large sac dans lequel il fourrait des vêtements, des cartes de l’île de Formont et des carnets de notes. Le bruit des lattes dans son dos l’alerta sur la présence de Luan. L’air un peu ensommeillé, elle se tenait dans l’encadrement de la porte.

— Qu’est-ce que tu… ?

Ses yeux se posèrent sur le bagage qu’il était en train de remplir de vêtements, et elle s’ébroua en une fraction de seconde.

— Oh. Tu vas vraiment le faire alors. La mission à Formont.

Sa voix se brisa sur les dernières syllabes. Il acquiesça, incapable de trouver une formulation convenable pour la réconforter.

— Tu sais, reprit-elle, tu n’es pas obligé de t’investir autant. Surtout si ça signifie que tu risques ta vie.

— Bien sûr que si.

La sentence, plus vive que dans ses intentions, installa un silence inconfortable entre eux. Les sourcils de Luan hésitaient entre se froncer et s’arquer avec peine. Ses petites mains se tordaient dans tous les sens, comme si les réponses à ses interrogations muettes se trouvaient cachées dans ses paumes. Elle fit un pas, puis un second, se hissa sur la pointe des pieds et se plaça en équilibre contre lui. Leur différence de taille rendait cette posture encore plus étrange qu’elle ne l’était déjà.

— Ne me laisse pas, s’il te plaît.

L’accolade qui accompagna cette phrase lui lamina le cœur. Luan, qui avait vu s’éloigner sa sœur, ses parents, son cousin. Luan, qui demeurait toujours là où on l’avait délaissée. Et une fois de plus, son dernière repère la quittait, sans garantie de revenir.

— Je dois y aller, répondit-il. J’ai des responsabilités, maintenant.

La belliciste se détacha se lui et opta pour un ton accusatoire :

— Arrête, ils peuvent envoyer quelqu’un d’autre à ta place. Tu n’es pas le seul Homme à Pzerion, et je doute que tu sois le plus expérimenté.

— Ils ne sauront pas où chercher.

Et Luan comprit aussitôt qu’il ne parlait pas tant de « où », mais de « qui » chercher.

— Nara ? Tu penses… Tu penses pouvoir trouver Nara, à Formont ?

L’incrédulité dans son timbre la trahissait : Luan avait abandonné. À l’instar des autres, elle considérait Nara comme un cadavre invisible, un souvenir douloureux accroché à leurs épaules comme une énième mise en garde contre les Hommes et les Prêtres.

— Tu ne peux pas me demander de l’oublier.

— Talleck, moi aussi je veux y croire, mais même si elle avait survécu à ses blessures, depuis le temps, les Prêtres l’ont sans doute…

— Non. Elle est vivante.

La phrase résonna dans la pièce. Le mantra qui l’avait poursuivi depuis cette nuit de printemps, où ils avaient quitté le port de Vettac, qu’il se répétait quand il comptait les jours écoulés depuis cette date, ou quand ses doigts survolaient les cicatrices imaginaires de sa blessure à l’abdomen.

— Tu ne peux pas risquer ta vie pour elle, comme ça, sans le moindre indice de son état…

— Mais même sans compter Nara, je dois y aller ! C’est la moindre des choses que je puisse faire !

Cette fois-ci, une confusion totale se peignit sur les traits de la jeune Sorcière.

— Luan, tu ne comprends pas. Tu… tu te rends compte de tout ce que j’ai fait avant de partir de Froidelune ? J’ai été au service de Rerus ! Je… j’ai été complice de tout ce qu’il a fait aux Sorcières qu’il gardait prisonnières.

— Arrête, dis pas des choses pareilles ! protesta-t-elle. Tu as sauvé Nara ! Tu…

— Et toutes celles pour qui je n’ai rien fait ?

Luan secoua la tête, silencieuse, dans la vaine quête d’une réponse à lui fournir ; enfin, elle comprit où il voulait en venir. Ses lèvres scellées se rouvrirent dans un murmure.

— Ce n’est pas Nara que tu cherches. C’est le pardon.

Et elle lui pardonnait. Toutes les fibres de son être lui pardonnaient, Talleck pouvait le lire dans ses yeux. Malgré toute la haine héréditaire qu’on lui avait inculquée, toutes ces expériences désastreuses auprès des Hommes, le tournant presque cataclysmique qu’avait pris sa vie à cause d’eux, elle lui pardonnait.

Ça ne suffisait pas.

— Je… je suis désolé, Luan. Je dois le faire.

Elle demeura muette, immobile, triste petite statue qui cherchait par tous les moyens à s’animer. Le temps semblait suspendu dans la chambre, seules les lueurs vacillantes de la bougie sur les murs rappelaient que les secondes s’égrainaient. Quand enfin, elle suffoqua, au bout de sa mèche, Talleck répéta :

— Elle est vivante.

La jeune fille parvint enfin à bouger : elle hocha la tête avec une lenteur infinie.

— Je suis désolée d’avoir baissé les bras. Tu as raison : elle est vivante.

Des larmes roulèrent le long de ses joues sans qu’aucun sanglot ne fasse trembler sa voix. Au contraire, un sourire tordu se dessinait sur ses joues. Elle l’enserra dans une étreinte que Talleck redoutait comme pouvant être la dernière. Ses doigts s’enfoncèrent dans sa chair comme si cela lui aurait permis de le retenir. Quand elle le relâcha, elle conclut pourtant :

— Retrouve-la.

Commentaires

Je trouve que Javeet et Jahanna forment un duo très attendrissant :'))
Et cet au revoir entre Talleck et Luan ...! Si triste !
La mission de Javeet et Talleck commence à être bien stressante...
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dimanche 1 août à 23h56