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Joan Delaunay

mercredi 23 juin 2021

L'Arbre de Feu - Livre II

Chapitre 5 - Le Nouvel An

Le culte des Reptiles perdura plus longtemps dans les trois cercles insulaires que dans ceux du continent. Le Lézard pzerionnois conserve encore aujourd’hui une dimension importante dans la vie du cercle, qui le place toujours au centre des festivités par exemple. Nombreux sont les lieux de cultes qui lui sont consacrés, mais ils ne réunissent toutefois qu’un nombre réduit de fidèles, désormais, qui participent au culte par tradition plus que par foi.

– Extrait de « l’Histoire des Religions Sorcières » de Nyodon Torellaï, an 1084

Fête du nouvel an 1152, cercle de Pzerion.

Pour la première fois, Luan découvrait les festivités de la nouvelle année en dehors du cercle du Bois Refuge. La ville bourdonnait de préparatifs. D’après ce que Talleck et elle avaient compris, les cinq journées à venir seraient jalonnées de festins et de défilés, où l’alcool coulerait à flot et la musique ne s’arrêterait jamais.

Au Bois Refuge, les habitarbres n’étaient pas assez espacés pour permettre de grandes parades, mais les Reines passaient dans les différents quartiers et prononçaient des vœux, variables en intensité selon les années. Certaines conseillères du cercle changeaient parfois dans les premiers mois de l’année, aussi chaque héritière de famille redoublait de zèle dans les dernières semaines dans l’espoir de parvenir plus près du pouvoir. Jamais les mères d’Arlam ou de Luan n’y étaient parvenues, aussi avaient-elles cessé de s’investir quand leurs enfants avaient grandi. Marstyn, la grande sœur de Luan, ne semblait toutefois pas avoir retenu la leçon et avait plusieurs fois évoqué son ambition, avant de partir du foyer sans prévenir qui que ce soit.

La jeune Sorcière fronça les sourcils au souvenir de son aînée. Elle se rappela que Nara n’avait pas vu un, mais deux frères partir de leur cercle pour ne plus les recroiser avant des années. Puis elle leur avait pardonné. Luan doutait que cette occasion se présente un jour ; elle n’envisageait même pas d’utiliser le Lien pour retrouver sa sœur.

— Au lieu de rêvasser, tu veux bien me filer un coup de main ?

La voix de Talleck s’éleva dans son dos, un peu étouffée. Il portait une pile de cartons remplis de décorations et manquait de vaciller à chaque pas. Luan se précipita pour le débarrasser de la boîte la plus haute. Leur différence de taille la força à se mettre sur la pointe des pieds, bras tendus, et elle manqua à son tour de basculer en arrière sous le poids de la boîte.

— Où tu as trouvé ça ?

— Javeet. J’ai cru comprendre qu’il adore ce genre de fêtes et qu’il avait une tendance à acheter régulièrement de nouvelles décorations. Du coup, il m’a donné celles-ci. On va pouvoir en mettre sur la façade, et même à l’intérieur !

Malgré les six années qui les séparaient, Talleck trépignait d’impatience face à Luan. Quand ce n’était pas de l’effroi, l’émerveillement qu’il montrait en découvrant de nouvelles traditions sorcières ressemblait souvent à celui d’un enfant. Lorsqu’elle lui avait expliqué que la fête du Nouvel An durait cinq jours, il l’avait submergée de questions à ce sujet : comment se déroulaient les réjouissances, ce qu’on y mangeait, s’il y avait des écarts autorisés, des incidents. Chez les Hommes, seule la première journée était prétexte aux débordements de joie, et les cinq jours étaient intégrés au mois d’ovocet. Certaines régions rurales préféraient même plutôt célébrer le dernier jour de l’année.

Ensemble, Luan et Talleck posèrent les cartons sur la table et commencèrent à trier banderoles de papiers, lanternes ajourées, fanions colorés et autres ornements qu’ils pourraient installer pour enjoliver la bâtisse.

— Au fait, se rappela l’Homme, Javeet m’a aussi dit que l’Impératrice voulait te voir demain.

— Il a précisé pourquoi ?

— Non, mais il avait l’air plutôt content pour toi.

— On peut jamais être sûr, vu qu’il met tout sous trois couches d’ironie…

Ils se mirent d’accord pour ne garder que des tons chauds dans les décorations. Ils déballèrent bientôt ce qui comportait du rouge ou du jaune, et étalèrent le tout sur la table. Leurs mains commencèrent à démêler l’enchevêtrement de guirlandes que Javeet n’avait jamais pris le temps de ranger correctement. L’espion avait peut-être opté pour le remplacement des guirlandes par paresse plus que par enthousiasme, finalement. Les doigts fins de Luan progressaient plus vite que ceux de Talleck, bénéficiant pourtant de sa force lorsqu’il s’agissait de défaire ces nœuds inexplicables, et formés dans une boîte pourtant fermée. Elle tirait avec patience sur les fils et les lovait afin de s’assurer à ce qu’ils restent en place. Un petit rire s’échappa de ses lèvres la première fois que l’Homme pesta. Même sans magie, elle demeurait plus efficace que lui.

Elle rencontra enfin un obstacle. Concentrée, elle ne se rendit pas tout de suite compte qu’il s’agissait des mains de Talleck. La pulpe de ses doigts caressa cette peau plus rugueuse que la sienne, les petites plaies là où il se mordillait sous l’effet du stress. Elle prit ses deux mains dans les siennes et l’obligea à cesser son activité. Dans de tels instants, quand le calme régnait tant à l’intérieur que dans la rue, la Sorcière aurait pu croire que leur maison était un îlot solitaire. Elle porta les mains de Talleck à son front et les y pressa avec tendresse.

Luan sentit le rouge lui monter aux joues et espéra de toutes ses forces qu’il ne lèverait pas les yeux pour le constater à son tour. Elle-même n’expliquait pas vraiment son geste. Elle se leva, déposa un baiser sur sa joue et s’empressa de rejoindre l’étage. Dans les escaliers, derrière elle, suivait une ribambelle de lampions rouges.

***

La fin de l’année mille cent cinquante-et-un arriva enfin, accompagnée d’une fébrilité palpable. Outre l’allégresse que ressentaient la plupart des habitants, la tension montait dans les différents groupes qui s’organisaient à travers le cercle. Tandis qu’elle se rendait au palais en volant, Luan observa les attroupements s’agglutiner dans l’île septentrionale. Elle crut reconnaître des Sorciéristes, qui exigeaient depuis des années des droits pour les hommes Sorcières, mais dont les voix commençaient à se faire entendre avec le récent grossissement de leurs rangs. Impossible de s’y tromper : il s’agissait d’une écrasante majorité d’hommes Sorcières, ou de « Sorciers » comme ils le revendiquaient. Avec les slogans qu’ils scandaient en chœur et leurs bannières revendicatives, ils se démarquaient des manifestations religieuses qui se dessinaient dans les rues adjacentes, bien plus festives. Certaines tournaient autour du culte presque disparu du Lézard, le Reptile sacré de Pzerion : des figurines de tissu bleues, violettes et vertes semblaient se balader dans les avenues, suivies de près par des éclats de rire et des percussions. Certains commençaient les réjouissances avec un peu d’avance.

Cependant, en approchant du palais, l’ambiance paraissait plus sérieuse et les voix ressemblaient davantage à des grognements. Luan s’arrêta sur un toit un instant et observa la petite foule qui se pressait autour d’une estrade. En plissant les yeux, elle reconnut en l’orateur une Sorcière qu’elle avait aperçue quelques fois lors de ses rendez-vous avec Jahanna, ces dernières semaines. L’homme parlait avec une éloquente virulence, mais même en tendant l’oreille, elle ne parvenait pas à comprendre le moindre mot.

— Eh ! Vous, filez de là !

Obnubilée par la scène qui se déroulait en-dessous, la jeune fille en avait oublié que les Pzerionnois n’appréciaient pas de voir quelqu’un s’installer sur les tuiles des bâtisses. Une Sorcière venait de sortir la tête par la fenêtre juste en face d’elle et hurlait à plein poumons. Luan rechaussa les pièces d’argent qui lui faisaient office d’artefact, puis décampa sans tarder.

Elle ne se permit plus aucune halte avant d’atterrir à la limite de l’île royale, où elle devait présenter à chaque fois une autorisation de pénétrer dans le quartier. Les restrictions s’étaient durcies depuis plusieurs semaines, notamment avec les diverses grognes qui montaient dans le cercle. Le garde, qui commençait à la reconnaître, lorgna à peine sur le papier orné du sceau de Jahanna et la laissa passer. Il en fut de même quand elle entra dans le palais. Toujours incapable de retenir l’emplacement des appartements de l’Impératrice, ce qui prouvait au passage l’efficacité de sa garde, elle se rendit à la salle du trône, lieu le plus probable pour organiser leur rencontre. Après avoir grimpé des escaliers quatre à quatre, elle emprunta un large corridor orné de vitraux, qui dessinaient les visages des Impératrices d’un côté et des Reines de Pzerion de l’autre. Impossible pour un œil extérieur de distinguer la moindre forme, mais Luan devinait le disque lumineux de l’astre solaire lorsqu’il passait derrière, en illuminant à l’occasion le couloir des chamarrures.

D’un geste las, elle montra une nouvelle fois le laisser-passer aux vigiles postés devant la salle du trône. Elle avait appris de la bouche de Talleck, qui le tenait lui-même de Javeet, que la moitié de la garde impériale était composée de Mages. Ce nouvel élément mettait Luan un peu mal à l’aise quand elle les croisait. Elle ne parvenait toujours pas à se débarrasser de l’impression, qu’elle savait pourtant erronée, que la seule chose qui les séparait des Prêtres était le nom qu’on leur donnait… Quand elle croisa le regard de la femme qui s’écarta pour lui laisser le champ libre, sans même savoir si elle était Mage ou Sorcière, Luan prit conscience d’un autre élément qui venait la perturber.

Si Talleck et elle avaient un jour un enfant, ce serait un Mage.

Cette partie totalement fantasmée, et surtout insoupçonnée, de sa relation avec Talleck la saisit à la gorge. À son âge, elle se trouvait très loin de telles considérations, et elle ignorait même si elle s’intéressait à lui de cette façon-ci. Pourtant, cette pensée venait de la frapper, dans une situation qui ne s’y prêtait pas. Sa main resta une seconde supplémentaire sur la poignée de la porte qui conduisait à la salle du trône. Ce n’était ni le lieu, ni le moment de s’accorder ce genre de réflexions. Luan prit une profonde inspiration pour retrouver une contenance. Puis, elle actionna l’ouverture, passa sa tête par l’interstice et s’assura de ne déranger personne.

Jahanna s’était assise sur les marches, au pied de son trône surélevé, seule à l’exception des gardes. La lumière du milieu d’après-midi révélait des nuances nacrées dans sa chevelure pastel. Ses yeux ambrés, jusque-là baissés sur des papiers administratifs, se tournèrent vers la nouvelle arrivante, et un sourire se traça sur ses joues. Luan se souvenait de la première fois qu’elle avait pénétré dans cette salle et du fort sentiment d’antipathie qu’elle avait éprouvé à sa sortie. Une cinquantaine de jours seulement les séparaient de cet évènement, et tout avait changé depuis.

— Entre, Luan. Je pensais plutôt que tu viendrais en début de soirée, un peu avant ta leçon. Mais heureusement que tu es prévoyante : il va falloir que j’annule celle de ce soir, je croule sous la paperasse. Et puisque tu as pu te libérer…

— L’école d’astralisme est fermée cet après-midi. Tout le monde prépare le Nouvel An.

— Ah, oui…

Alors même qu’elle y avait étudié des années auparavant, Jahanna semblait avoir totalement oublié cette réalité élémentaire pour toute autre Sorcière. Même si Luan ne pouvait s’empêcher de songer avec ironie qu’elle vivait bien loin de son peuple, elle devait admettre que la souveraine semblait parfois dépassée par des choses aussi simples. Le pouvoir compliquait la vie de ceux qui en profitaient.

— Désolée, je ne voulais pas vous déranger.

— Ne t’en fais pas, je serai brève. J’aimerais que tu rejoignes ma garde personnelle.

Luan se demanda si elle devait rire ou juste accepter poliment la même proposition que celle que la souveraine lui avait faite deux semaines plus tôt. Comprenant la méprise, Jahanna rectifia :

— Pour la fête du Nouvel An. J’aimerais compter sur une belliciste de plus auprès de moi, et je pense que ce sera une très bonne occasion pour toi de comprendre tes obligations quand tu intégreras enfin la garde. Viens au palais demain à l’aube, on te donnera tes instructions.

Un peu déçue que l’Impératrice préfère s’appuyer sur son bellicisme plutôt que ses nouvelles capacités en astralisme, Luan accepta toutefois sans autre forme de procès. La dirigeante s’excusa de ne pouvoir la recevoir de façon plus correcte, puis lui demanda de prendre congé. La Sylvestre s’exécuta, le pas léger tandis qu’elle sortait de la salle du trône. Elle prenait tout cela comme une occasion de faire ses preuves. Même si cela lui sembla après coup inapproprié et puéril, son esprit se mit à élaborer mille scénarios improbables où son don pour le combat sauvaient l’Impératrice d’une mort certaine.

Après avoir franchi la sortie du palais, Luan s’envola pour retourner chez elle. Talleck travaillerait tard, en préparatif de la mission pour laquelle il partirait dans très peu de temps. Elle pourrait éviter des discussions embarrassantes, se reposer et se concentrer sur sa magie pour les jours à venir.

***

Tout à Pzerion n’était que démesure. Même dans les plus flamboyantes années du Bois Refuge, Luan n’avait pas vu pareille foule. Dans les boulevards, bien plus larges que l’espace entre les habitarbres, défilaient de grands chars tirés par les lézards les plus imposants que la Sylvestre avait jamais vus. Sur l’un d’eux trônait la Reine Gallia, entourée de la noblesse pzerionnoise. De part et d’autre du cortège, ainsi qu’à ses côtés, les membres de sa garde veillaient au moindre problème. La souveraine paraissait assez détendue et saluait la foule de grands gestes de la main.

Un peu plus loin derrière elle, Luan scrutait chaque visage, cherchait des signes d’agitation, se retournait quand une voix s’élevait plus qu’une autre. Les services secrets de l’Impératrice pensaient qu’une action risquait d’être tentée à son encontre. Elle souriait à pleines dents, mais Luan la savait tendue, et surtout prête à utiliser l’astralisme si les choses se gâtaient.

Plus bas, parmi les quidams, non loin des reptiles qui tiraient le char, Talleck et Javeet marchaient, presque incognito. Ils semblaient discuter de façon innocente, mais échangeaient en réalité leurs observations sur les alentours, balayaient la foule à la recherche du moindre comportement suspect, veillaient à ce qu’aucune fenêtre ne s’ouvre soudain sur une personne armée. Les yeux de Talleck et de Luan se trouvèrent une seconde, mais ils les détournèrent tous les deux, par gêne comme par devoir. Pour les cinq jours à venir, ils devaient focaliser toute leur attention sur la sécurité de l’Impératrice ; pas de place ni de temps à consacrer au récent comportement de Luan. Elle-même accueillait volontiers la distraction, même si elle aurait préféré des circonstances plus tranquilles.

Ils passèrent devant plusieurs groupes de musique pzerionnoise. Les instruments à corde se mêlaient aux percussions pour des danses endiablées ou des ballades plus traditionnelles, reprises en chœur par les Sorcières qui les entouraient. Parfois, Luan surprenait Jahanna à fredonner un air qu’elle connaissait, mais elle ne se permettait pas plus d’enthousiasme, malgré l’allégresse générale. Quand elle tournait son visage dans sa direction, il restait d’une impassibilité que seule trahissait ses yeux fatigués.

Consciente d’outrepasser le protocole, mais aussi que l’Impératrice ne lui en tiendrait pas rigueur, elle s’approcha et vint lui dire à l’oreille :

— Ne vous en faites pas, vous êtes bien entourée.

Jahanna sourit avec nervosité et la remercia d’un signe de tête. Malgré l’assurance que Luan affichait, elle ressassait les instructions de la garde, en plus des bribes d’informations que Talleck et Javeet avaient lâchées. Elle redoutait qu’un groupe dissident décide d’agir durant la fête : celui du fameux « Oracle » qui avait interpelé l’Impératrice. La moindre perturbation la projetterait en première ligne et si la perspective d’entrer dans la garde impériale l’avait exaltée, une certaine appréhension l’étreignait désormais. L’idée de risquer la mort pour une personne qu’elle ne connaissait, après tout, que très peu lui paraissait soudain absurde.

Son regard se posa à nouveau sur la dirigeante, sur son dos nu enclavé dans une robe de lin et de perles, et elle regretta de penser de telles choses. Même si elle n’était qu’une politicienne, Luan pouvait bien s’assurer que rien ne lui arrive, de la même façon qu’elle avait tenté de protéger ses camarades lors de son voyage à travers le continent. Si elle avait choisi de se reconvertir dans l’astralisme, n’était-ce pas pour cette raison précise ?

Luan effaça immédiatement l’image de Nara qui s’imposa à elle. Plus tard, peut-être.

Elle reporta son attention sur la foule. Malgré la liesse ambiante, elle crut déceler un léger changement dans l’air, comme une tension absente quelques secondes auparavant. Un pressentiment. Un sifflement lui vrilla les oreilles, suivi d’une vive pointe de douleur sur sa joue. Elle comprit qu’un objet venait de la frôler et devina que le sang suintait sur l’éraflure. En se tournant, elle vit le projectile atteindre Javeet à la tête et le faire tomber à terre. Des exclamations de stupeur et d’inquiétude s’élevèrent, jusqu’à ce qu’il se relève enfin, au bout de trop longues secondes, une main plaquée sur le crâne. Talleck l’examina et écarquilla les yeux avec horreur, sans doute à la vue de la plaie, mais l’espion cherchait déjà l’origine de l’attaque. Luan l’imita sans attendre.

Alors que les gardes observaient les Pzerionnois en contrebas avec une attention plus nette, l’un d’eux reçut à son tour un projectile, à l’épaule cette fois-ci. La Sylvestre leva les yeux. Des tirs d’une telle précision nécessitaient une stabilité que la foule ou le vol n’offraient pas. Outre les fenêtres ouvertes desquelles des habitants observaient la parade, et d’autres fermées par des volets de bois pour éviter que le verre ne soit brisé par des feux d’artifices improvisés, plusieurs Sorcières s’étaient installées sur des gouttières pour profiter de la vue. Elle cherchait une ou plusieurs personnes dont l’attitude détonerait dans l’ambiance festive.

Ses yeux se posèrent sur un homme, seul, immobile, sur un toit. Elle ne pouvait l’identifier à une telle distance, mais son attitude la glaça. Sa silhouette, assez large pour appartenir à un guerrier. Sa posture, trop alerte pour quelqu’un qui flânerait simplement là, et trop hostile pour suggérer un simple riverain agacé. Et surtout, son geste.

Il brandissait une grande fronde, et cherchait dans le sac fixé à son torse ce qui serait sans aucun doute un nouveau projectile.

— Protégez l’Impératrice ! hurla-t-elle aux autres gardes.

Avant d’avoir pu elle-même faire le moindre geste, il lança une nouvelle pierre, qui se heurta à un mur translucide. Luan bénit ses réflexes, même magiques, mais constata que la protection s’évaporait déjà. De son côté, l’homme passa son arme en bandoulière, puis fit une démonstration de ses prouesses physiques en dévalant l’immeuble de quelques gestes calculés : ses doigts s’accrochaient aux bords des fenêtres, ses pieds s’appuyaient contre les murs et les balcons, jusqu’à atteindre le premier étage.

Des gardes de Jahanna se rapprochèrent d’elle tandis que d’autres réalisaient une barrière astrale pour la placer hors de danger. Devant le visage médusé de Luan, le voile rosé se délita comme il était apparu. Elle devina l’agacement de la souveraine, qui s’avança et reproduisit la même opération, pour obtenir le même résultat. L’astralisme ne fonctionnait pas. Autour, les passants s’éloignaient déjà, certains en marchant à reculons, d’autres en courant. L’horreur frappait chaque personne qui observait la scène, tant par son improbabilité que par ses implications. Jahanna en retomba sur son siège, abasourdie.

Cet ennemi était un Mage.

***

L’assaillant sauta de son perchoir pour atterrir sur le convoi. Les membres de la garde se précipitèrent sur lui : il déjoua avec une aisance déroutante les astralistes qui, privés de magie, se retrouvèrent éjectés du char en une poignée de secondes. Les deux bellicistes qui les accompagnaient se heurtèrent à ses poings, puis au poignard qu’il dégaina. Ses mouvements étaient fluides, précis, puissants. Il trancha un tendon, lacéra une gorge. Enfin, seuls une dizaine de mètres le sépara de l’Impératrice, sans autre obstacle.

Il fondit sur Jahanna qui demeura pétrifiée, stupéfaite. Elle tenta une nouvelle fois d’user de ses dons d’astraliste, mais retrouva cette atroce sensation de blocage. À la dernière seconde, elle s’écarta de son siège d’un bond salutaire ; il s’écrasa dessus, sa lame se coinça dans le bois. Un bref répit ; la dirigeante se redressa pour faire face au Mage. Son visage lui restait inconnu, mais une étrange intuition demeurait. Elle l’avait déjà vu, elle ne le reconnaissait tout simplement pas.

Derrière elle, les gardes tâchaient de remonter, mais une Sorcière intervint plus vite que les Mages à terre : Luan s’interposa et dégaina ses armes. À moins que cet homme n’ait créé des cristaux, pratique méconnue et interdite dans les cercles, la belliciste n’aurait aucun problème pour le contrer. Comme pour le prouver, elle lança à la suite ses deux dagues, avant d’en générer de nouvelles directement dans ses mains. Le Mage évita les deux premières sans souci, mais les deux suivantes l’obligèrent à esquiver par une pirouette qui manqua de le faire tomber du cortège, toujours en mouvement. Énervés par la panique alentour, les lézards avaient même accéléré l’allure. À côté d’eux, Talleck aidait Javeet, à la chemise trempée de sang, à se hisser jusqu’à eux. Quand il y parvint enfin, il monta à son tour en veillant à ne pas trébucher à cause des mouvements instables du convoi.

Coincé entre Talleck et Javeet d’un côté, Luan de l’autre, et le reste de la garde qui arrivait à son tour, l’ennemi fouilla dans la sacoche accrochée contre son torse pour en extraire deux fioles où scintillaient des liquides colorés. La Sylvestre esquissa un mouvement de recul.

— Bombe-éther ! beugla-t-elle en se retournant.

Le Mage les lança dans leur direction et sauta pour s’éloigner de l’explosion. Luan fonça vers Jahanna, la prit par les épaules et l’obligea à sauter dans la foule. Par réflexe, la souveraine échangea leurs places et tenta une ultime fois de les entourer d’un champ de protection astral, toujours sans succès.

La déflagration arracha une bonne partie du char dans un bruit retentissant, aussitôt suivi de hurlements.

***

Jahanna sentit les copeaux de bois et les éclats de métal lui déchirer la peau ; un cri s’échappa de sa gorge sous l’irrésistible vague de douleur. Le son de sa propre voix lui parvint comme étouffé, et perdu dans les murmures alentour. Ses sens confus se perdaient dans la panique générale. Derrière elle, Luan titubait, encore sous le choc de l’explosion, mais ne semblait pas blessée. L’expression sur son visage indiquait sans conteste qu’elle peinait à entendre, elle aussi. Elle devina aux mouvements de ses lèvres qu’elle lui demandait si elle allait bien :

— Les alchimistes s’occuperont de moi, répondit-elle. Retrouve-le !

Luan fronça les sourcils mais hocha la tête. Elle ajouta, en articulant de façon exagérée :

— Pourquoi vous ne m’avez pas laissée vous couvrir. C’est à moi de vous protéger, pas l’inverse !

— Tu n’es pas encore astraliste ! cria Jahanna. Je ne pensais pas que le Mage me contrerait à une telle distance.

Une part d’elle, celle dont le dos se trouvait désormais à vif, regrettait son geste. En tant que politicienne, elle était confinée à un rôle passif qui lui convenait bien. Son réflexe lui paraissait d’autant plus stupide que si l’astralisme avait été possible, ses gardes y auraient eu recours. Elle avait eu tort et en payait le prix. Heureusement pour elle, il ne s’était pas agi d’acide ; les emplâtres des alchimistes ne laisseraient aucune trace de ses blessures.

Déjà la jeune fille franchissait la rue en criant un mot, que Jahanna ne parvenait pas à reconnaître. Avant de pouvoir lui rappeler sa mission, l’Impératrice fut emportée par les autres Sorcières de sa garde.

***

— Talleck ! Talleck !

Dans la confusion générale, le seul son qui semblait lui parvenir était la voix de Luan. Même avec le sifflement qui lui embourbait l’ouïe, l’Homme percevait l’intense détresse de la petite Sorcière. Il s’aperçut qu’il se trouvait allongé par terre, et que le goût ferreux dans sa bouche venait du petit bout de langue qu’il s’était coupé.

— Là.

Il pensait avoir parlé haut et fort, mais il avait conscience de n’avoir poussé qu’un murmure. Il leva son bras et l’agita pour aider Luan à le localiser.

— Talleck ! s’exclama-t-elle, plus proche cette fois-ci.

Un poids s’ôta de son torse ; des gravas sans doute. Il n’osait ouvrir les yeux, comme de peur de découvrir qu’il avait été aveuglé.

— Tu m’entends ?

— Oui, pas la peine de hurler, répondit-il avec un semblant de sourire.

Il ne voulait pas qu’elle s’inquiète plus que de raison, mais devait admettre que la surprise de l’explosion l’avait empêché de se protéger. Il ouvrit enfin une paupière, puis l’autre. Remua les doigts, les orteils. Tout semblait en ordre et en état de fonctionnement. À l’exception de légères coupures sur sa joue, Luan n’avait pas l’air blessée non plus. Il essaya de se redresser, mais une douleur dans l’abdomen l’en empêcha.

— Ne bouge pas, ça risque d’empirer. Des alchimistes vont arriver, ils vont prendre soin de toi.

Elle passa une main dans ses cheveux, anxieuse. Talleck poussa un soupir résigné et demanda :

— Et Javeet ?

— Je suis là.

La voix de l’espion émergea d’un point assez proche de lui. Il toussa, lâcha un juron, et rétorqua :

— Désolé Luan, je suis en sale état, je vais pas pouvoir t’accompagner sur ce coup-là. Mais je vais rester m’occuper de ce tire-au-flanc. Tout ça pour ne pas partir en mission, avoue, hein ?

Un sourire se dessina sur les joues de Talleck. Même blessé, son ami ne se défaisait pas de son ironie. Un vrai roc. Il crut l’entendre bouger et s’approcher pour demander :

— Une idée du chemin pris par le Mage ?

Luan lança des regards autour d’elle, mais la fumée et la poussière soulevée par l’explosion l’empêchait de distinguer quoi que ce soit au-delà d’une certaine distance, trop courte à son goût.

— Je…

— Laisse-nous, va le trouver. Ne t’en fais pas, les secours ne doivent pas être loin.

Sans cacher son inquiétude, Luan acquiesça et les laissa à contrecœur.

Javeet toucha l’arrière de son crâne en grimaçant,

— Finalement, en se trouvant sur le char, on a eu plus de chance que les personnes autour…

Il se plaça aux côtés de Talleck, qui passa sa main sur son ventre, jusqu’à trouver un liquide chaud. Du sang. Il pressa la plaie, ferma les yeux. La douleur pulsait sous ses doigts, mais il se trouvait déjà heureux de pouvoir sentir quoi que ce soit. Les cadavres autour de lui n’avaient pas cette chance.

***

Une bombe-éther, elle aurait dû s’en douter. Difficile désormais de distinguer qui que ce soit. Cris et râles d’agonie emplissaient l’atmosphère. Une quinte de toux prit la gorge de Luan, mais elle continua de sillonner entre les corps, inanimés ou mutilés, à la recherche de l’assassin.

Un mouvement attira son attention, un peu plus loin : alors que la plupart des blessés n’osaient pas bouger de peur d’empirer leur état, l’un d’eux se dégageait d’entre les morceaux de roue qui s’étaient détaché du convoi. Elle plissa les paupières et effectua quelques pas dans sa direction, en veillant à ne pas faire trop de bruit, mais difficile pour elle de l’évaluer. La présence d’alchimistes de talent dans le cercle la rassurait sur ce point : elle retrouverait l’ouïe bien assez tôt.

La silhouette qui émergea des décombres paraissait haute et solide, celle d’un homme sans le moindre doute. Luan avança encore de plusieurs mètres et distingua la forme de son visage. Impossible de se tromper : il s’agissait bien du Mage qui les avait attaqués. Un nouveau poignard apparut dans la paume et elle courut sans la moindre prudence dans sa direction. Ses enjambés devinrent sans doute plus bruyantes, car l’ennemi se tourna dans sa direction et recula, d’abord avec précaution, puis de façon plus désordonnée afin d’éviter les débris et les corps qui jonchaient sa route.

— Arrête-toi ! crut-elle brailler.

Il parvint à trouver un rythme plus assuré et à sauter par-dessus les obstacles. Luan trébucha encore plusieurs fois avant de pouvoir l’imiter. Il tourna sur sa droite un peu plus loin quand elle réussit enfin à obtenir une foulée régulière. Le Mage usa de son agilité pour grimper le long d’une gouttière jusqu’à atteindre le toit. Avec une grimace de douleur, Luan s’approcha et escalada à son tour. Ses entraînements intensifs portaient leurs fruits : elle commençait à le rattraper.

Une fois sur les hauteurs, son adversaire décampa une fois de plus. Ses connaissances du cercle de Pzerion dépassaient les siennes, elle devait veiller à ce qu’il ne l’entraîne pas dans un piège ou ne la sème. Les tuiles orangées cassèrent parfois sous leur poids, mais ils n’y prêtèrent pas attention, trop obnubilés par leur folle course. Luan fit fondre de nouveaux poignards dans la direction du Mage, mais il les esquiva tous, sautant et virevoltant avec une vivacité effarante. Il parcourait les toits, bifurquait sans cesse, infatigable. Les grands espaces l’avantageaient, elle devait le coincer.

Elle matérialisa de nouvelles lames, mais les dirigea cette fois-ci vers les tuiles où il allait poser le pied : elles glissèrent et l’entraînèrent avec elles vers la rue en contrebas. Avec un rire triomphant, Luan se pencha au rebord avec prudence. Les Mages ne pouvaient voler, mais il pouvait toujours se rattraper. Elle n’aurait pas été surprise de le trouver perché à un volet par le bout des doigts.

Mais il se trouvait par terre, sur le dos. La chute, de plusieurs étages, ne l’avait pas tué mais il se trouvait fortement diminué. Luan dégringola la distance qui les séparait et remarqua du coin de l’œil qu’il se redressait avec lenteur. Impressionnant. Avant qu’il ne soit parfaitement debout, elle fonça sur lui. Son talon rencontra la mâchoire du Mage et le renvoya à terre, mais il évita son coude lorsqu’il menaça de s’abattre sur sa nuque. D’une roulade, il s’écarta un peu et se releva pour de bon avant de se mettre en garde. Ses capacités de contre-astralisme ne servaient à rien dans une telle situation, mais l’efficacité terrifiante dont il avait fait preuve durant l’attaque poussa Luan à temporiser avant de passer à l’attaque. Malgré cela, elle ne devait pas attendre qu’il effectue le premier mouvement. Vu sa stature, bien plus solide que la sienne, elle ne devrait pas hésiter à le tuer si la situation échappait à son contrôle. Lui n’hésiterait pas. Sa contrainte principale restait de parvenir à le maîtriser pour que les espions de l’Impératrice puissent l’interroger. La blessure qu’il avait subie dans sa chute le ralentissait, augmentant ainsi les chances de Luan de le vaincre.

Sans attendre plus longtemps, elle s’empara des deux poignards à sa ceinture et avança. Même si son style de bellicisme lui permettait d’en faire apparaître à sa guise, ceux-ci ne couraient pas le risque de disparaître si le Mage gardait des cristaux sur lui.

Elle visa d’abord les articulations, tout en veillant à se dérober aux coups de son adversaire. Ses larges paumes n’effleuraient même pas sa peau, ses genoux manquaient son abdomen, ses poings rataient son visage. Luan usait d’un avantage qu’on lui avait toujours conseillé : sa petite taille et sa silhouette fluette la rendait insaisissable face à des opposants qui misaient sur la force brute. Elle trouva toutefois qu’il ne mettait pas beaucoup d’énergie à tenter de la frapper. D’une certaine façon, elle aurait pu croire qu’il avait abandonné l’idée de lui échapper.

Une de ses lames trancha le muscle de son mollet et força ainsi le Mage à poser genou à terre sous le coup de la douleur. Son pied fouetta son crâne et il tomba en avant. La Sylvestre bloqua le bas de son dos avec ses genoux, consciente que son poids ne l’empêcherait pas de se dégager. Elle défit le lacet d’une de ses chaussures et usa de toute sa force pour attraper une première main et l’attacher. Tandis qu’elle tentait de prendre la seconde, le Mage s’efforça à la placer sous son torse, avec une détermination incompréhensible. Luan lui empoigna les cheveux et frappa sa tête contre le sol pavé.

— C’est fini, arrête ! lâcha-t-elle.

L’assassin grimaça et fit mine de se soumettre, avant d’effectuer un dernier geste. Quand il porta la main à sa bouche et pinça les lèvres d’un air décidé, Luan comprit, trop tard.

— Non… Non !

Elle tenta de lui ouvrir la bouche pour y plonger les doigts et l’empêcher d’avaler la capsule de poison, mais il était déjà trop tard. Le Mage convulsa, les yeux blancs, puis s’immobilisa. Un mélange de sang et de bave s’échappait de ses lèvres. L’écume rouge coula le long de ses jours, dans un dernier gargouillis. Luan n’aurait su dire si le dégoût l’emportait sur la frustration. Elle s’assura que la vie avait bien quitté le Mage et commença à le fouiller pour trouver un indice, n’importe lequel, sur son identité et celle des personnes pour qui il travaillait.

Rien, sans grande surprise : quel assassin s’avérerait assez intelligent pour garder sur lui une minuscule fiole de poison, mais aussi une trace de ses commanditaires ? Luan n’osa le déshabiller pour procéder à d’autres vérifications, tant par pudeur que par peur de mal faire. Des Sorcières travaillant pour l’Impératrice s’en chargeraient, mais elle doutait que leur recherche soit fructueuse. Et même si les Mages restaient rares, elle ne serait pas surprise d’apprendre qu’il y en aurait quelques centaines qui vivaient clandestinement dans un cercle comme Pzerion, fruits d’un amour tabou.

Les mains sur les hanches, Luan se leva et demeura ainsi, la tête baissée, l’esprit tournant à toute vitesse pour tenter de trouver la moindre piste qui pourrait aider à coincer ceux qui souhaitaient tant la mort de Jahanna. Dans un soupir, elle se laissa tomber en arrière avec dépit. Le carnage plus loin dans le cercle perturbait toujours l’atmosphère, mais un calme étrange habitait cette ruelle.

Ce n’était pas le cadavre du Mage qui lui ferait la conversation.

***

L’Impératrice tapotait avec impatience tandis que l’alchimiste examinait ses blessures. Par chance, ces dernières s’avéraient superficielles. Mais les prochaines ne le seraient peut-être pas. Si le Mage l’avait attaquée à l’acide…

— Luan n’a pas pu interroger l’assassin. Suicide par le poison. Vraiment pitoyable.

À une distance respectueuse, le conseiller Valnitt pinçait les lèvres et se contentait d’acquiescer.

— Essayez de voir le bon côté des choses, soupira-t-il enfin. Une telle action devrait vous attirer la sympathie de la noblesse.

— Si ce n’est pas la noblesse qui a commandité l’assassinat.

Elle eut une grimace quand l’alchimiste examina son bras, barré d’une large entaille causée par l’explosion. Un cataplasme, le même qui couvrait déjà son dos, vint bientôt la soulager, mais elle continua de ruminer.

— N’exagérez pas, Majesté…

— La situation devient de plus en plus instable et j’ai les mains liées ! feula-t-elle. C’est à se demander si Gallia n’est pas derrière l’Oracle.

— Voyons, on ne sait pas si c’était l’Oracle. Ça pourrait venir des Sorciéristes, peut-être ?

— Je suis la seule à écouter ce qu’ils ont à dire ! protesta Jahanna. Même si parfois…

— Êtes-vous sûre de vouloir terminer votre phrase, Majesté ?

Un simple regard noir suffit à la dirigeante pour intimer le silence à son conseiller. Ses avis en tant que Sorcière homme lui importaient sur une telle question, et les études qu’il avait porté à son attention l’avait convaincue de prêter l’oreille à cette cause, mais mieux valait qu’il s’abstienne dans de telles circonstances. Consciente que sa mauvaise humeur n’avait pas à interférer dans leur échange, elle ajouta :

— Là où vous avez raison, c’est qu’il est impossible de dire qui est à l’origine de cette attaque. Peut-être que ce n’était pas un Mage, mais un Prêtre qui a réussi à venir jusqu’à Pzerion en se faisant passer pour une Sorcière.

Cette perspective l’inquiétait plus encore que les tensions au sein du cercle. Si elle avait raison, cela signifiait que les Hommes comptaient sur l’instabilité politique pour passer à l’attaque. Les espions n’avaient toujours pas rapporté combien de fusils avaient été créés, ni si les soldats humains y avaient été formés. Mais la situation totalement figée de Pzerion laissait présager des ravages si les Hommes se décidaient à y mener une armée.

Une autre possibilité demeurait cependant, une possibilité au visage familier. La seule influence de Gallia n’aurait peut-être pas suffit à organiser cette attaque.

Mais avec l’aide de Jialis ? Aurait-il osé, après toutes ces années ?

Valnitt interrompit le fil de ses pensées avant qu’il ne prenne une dimension bien plus horrifique :

— En tout cas, vous avez bien fait de prendre la jeune Ertolomaï. Elle possède de réelles qualités de combattante. Pourquoi ne pas la persuader de se concentrer sur le bellicisme ?

— Vous avez déjà essayé de dissuader une adolescente de faire ce qu’elle voulait ? rétorqua Jahanna. Et vous avez bien vu la vitesse à laquelle elle a utilisé l’astralisme au début de l’attaque ?

En réalité, elle espérait que la Sylvestre trouverait un équilibre entre ces deux spécialités, ce qui en ferait une adversaire redoutable. Elle songea à lui faire envoyer des philtres, tant pour la remercier que pour lui rappeler sa valeur au combat. Même si elle n’avait pu empêcher le Mage de se suicider, Luan avait réussi à le poursuivre et à lui tenir tête là où des gardes expérimentés avaient échoué. Jahanna devrait songer à compter davantage sur des Sorcières originaires d’autres cercles, qui sortaient du formatage pzerionnois.

— À quelle heure pour le cortège de demain ?

Le conseiller Valnitt se décomposa.

— Majesté, vous ne songez pas à…

Elle l’arrêta, un sourire las sur les lèvres.

— J’y retourne demain. Je ne veux pas qu’on pense que j’ai peur.

D’un geste de la main, elle congédia Valnitt et l’alchimiste qui venait de finir ses soins. Seule au pied de son trône, Jahanna contempla le bout de ciel qui dépassait derrière les rideaux. Même si depuis son enfance, on l’avait habituée à l’éventualité d’un assassinat, même si cela l’avait poussée à se jeter corps et âme dans l’astralisme, jamais elle n’était passée si près de la mort.

Sous la couche d’onguent réparateur, ses mains s’agrippaient au tissu de sa robe pour contrôler leurs tremblements.

Commentaires

Eh bah, ça va faire bizarre au pzerionnois une telle agitation ! Luan a géré !
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mercredi 23 juin à 10h53
Pauvre Jahanna... Et quelle course poursuite !
Voilà que Luan met la misère à la garde impériale :))))
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dimanche 1 août à 23h28