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Joan Delaunay

vendredi 7 mai 2021

L'Arbre de Feu - Livre II

Chapitre 2 - Au Loin

Je ne me souviens pas vraiment de ce que j’ai fait hier soir. J’avais très mal au crâne en me réveillant ; d’ailleurs j’ai toujours mal. Et avec le froid de l’hiver, je crois que je vais être malade. Est-ce que je portais un manteau hier soir, au moins ?

— Extrait du journal d’Arlam Nessem, 38 snihôse 1147

Rustier 1151, cercle du Bois Refuge.

Une bouteille de vin erroubéen posée à côté de lui, Arlam se demanda à quelle vitesse il tomberait s’il se décidait à avancer ne serait-ce que d’un pas. En combien de temps son corps viendrait-il s’écraser sur les rochers en contrebas ? Et surtout, serait-il encore assez conscient pour sentir les os de son crâne se briser ?

Ce soir-là, il avait bu un verre de trop. Ou plusieurs.

Il avait quitté son habitarbre et s’était éloigné du centre du cercle, bouteille à la main. Aucune loi n’interdisait aux Sorcières de se balader ivres, à moins qu’elles causent du tort à leurs semblables. Il avait veillé à minimiser ses contacts avec ses consœurs en empruntant des passerelles isolées et des chemins étroits, des heures durant, jusqu’à se retrouver en haut d’une petite chute d’eau. Le spectacle était assez rare dans le Bois Refuge, il se trouva ainsi surpris d’atteindre un tel endroit, et surtout de le trouver désert.

Plutôt que de se laisser tomber le long de la cascade, il préféra s’asseoir et se retrouva donc sans le soupçonner dans la même position que sa cousine, la veille : les jambes pendues dans le vide, en appui sur ses bras. La fraîcheur de l’eau lui tira à peine une grimace quand elle s’infiltra dans ses vêtements.

Avec nonchalance, l’illusionniste donna une pichenette à la bouteille vide, qui vacilla et bascula pour se retrouver un instant plus tard dans la mare en contrebas.

— Arrête de me narguer ! lui lança Arlam.

Il finit sa phrase par un hoquet, à mi-chemin entre le ricanement et le sanglot, mais qui ne laissait aucun doute sur son état d’ébriété. Il se sentit glisser un peu et poussa un rire piteux. Des larmes vinrent perler aux coins de ses yeux tandis qu’il s’esclaffait à s’en faire mal aux côtes. Il songea à cette pauvre Nara, qui avait plongé du haut d’une cascade près d’un an auparavant… Même dans l’ivresse, ce souvenir restait d’une clarté intense : plus qu’un saut gracieux, elle avait fait une chute désordonnée, un dernier mouvement pour échapper au Chasseur qui la poursuivait alors. Arlam s’était empressé de la rendre invisible, se doutant bien que l’humain ne lâcherait pas sa proie si facilement. Et ainsi, Nara et lui étaient devenus amis.

Et des mois plus tard, il avait vu cette même amie mourir, transpercée par des cristaux.

Cette image de Nara s’écroulant dans les bras du Prêtre qui lui avait tiré dessus le hantait, tout comme ses derniers mots : « protège Talleck, s’il te plaît ». Qui songerait à une chose pareille avant d’avancer vers la mort ? Nara n’avait pas été au mieux de sa forme durant les dernières semaines de leur périple, son attitude s’était faite de plus en plus irrationnelle, mais ce calme qu’elle avait affiché alors…

— Pourquoi t’as fait ça ? bafouilla-t-il.

Sa question ne trouva qu’un écho comme interlocuteur. Il était seul, totalement seul. S’il disparaissait à cet instant précis, personne ne le remarquerait, et personne ne le chercherait avant de nombreuses heures. Il s’étala sur les galets froids et humides, sentit sa tête s’enfoncer. Même si l’été approchait, l’air se rafraîchissait toujours à la tombée de la nuit, au cœur du Bois Refuge. Le mince filet d’eau sur lequel il s’était allongé atteindrait bientôt des températures glaciales, peut-être assez pour lui redonner un peu de sobriété. Il espérait que ce ne serait pas le cas.

***

La tête très lourde et le visage écrasé contre son oreiller, Arlam mit un certain temps à comprendre qu’il se trouvait dans sa chambre. Toujours habillé des vêtements de la veille, il contempla sa veste pliée et posée sur le fauteuil à côté de la porte. Sans doute par quelqu’un d’autre que lui.

Comme s’il était fait de porcelaine, il se leva avec précaution, en veillant surtout à ne pas faire de mouvement brusque. Des petites pattes se posèrent sur ses chevilles : Zylph leva vers lui son air de caméléon ahuri. Il avait beaucoup grandi durant son absence, atteignant à présent la taille de son avant-bras, et semblait chaque jour plus ravi d’avoir retrouvé son maître. Ce dernier l’écarta avec douceur, du bout de l’orteil.

— Réveillé ?

La tête d’Esra apparut par l’entrebâillement de la porte. Ses lunettes étaient couvertes de buée, signe qu’il préparait le repas, sans doute celui du midi.

— Comment je… ?

— Je t’ai trouvé en bas de l’habitarbre ce matin, en train de hurler à Luan de sortir l’échelle car tu avais oublié ton artefact.

Avec un grognement, Arlam se frotta les paupières. L’alchimiste se cala contre la cloison, les bras croisés. Derrière ses lunettes, sous ses sourcils froncés, il masquait à peine son agacement.

— Écoute, déclara-t-il. Lucanos et moi, on t’est reconnaissant de nous laisser rester ici. Mais tu es revenu depuis une semaine, il serait temps de te reprendre. Ça va devenir invivable, si tu continues comme ça.

La douleur irradiait dans le crâne d’Arlam, qui n’avait aucune envie de se faire rabrouer de la sorte au réveil. Et même si Esra restait son aîné, leur faible différence d’âge rendait son air moralisateur insupportable.

— Justement, rétorqua-t-il, je suis adulte et je suis chez moi. Je fais bien ce que je veux.

— Il a raison, Esra ! lança Lucanos depuis le salon.

Quelques bruits de pas plus tard, elle vint se presser contre l’Aïckois. Un léger masque de tissu dissimulait le haut de son visage tout en laissant apparaître sa bouche, tordue dans son habituel rictus. Sous ses épaisses boucles brunes, les traces de sa cicatrice se devinaient sur ses pommettes.

— Tu fais ce que tu veux, ajouta-t-elle. Tu peux te retourner la tête avec toutes les liqueurs du cercle si ça te chante, mais essaie de ne pas nous réveiller trop souvent, quand même. Tu sais bien que je suis d’humeur à tout brûler quand j’ai mal dormi. Dans un habitarbre, ce serait dommage…

Arlam déglutit, sa langue plus pâteuse que jamais, et jura à mi-voix de faire plus attention à l’avenir. Même s’il n’approuvait clairement pas, Esra se contenta de secouer la tête et de retourner aux fourneaux. Toujours dans l’encadrement de la porte, Lucanos soupira.

— D’accord, Luan t’a demandé de partir de Pzerion. C’est peut-être pas facile d’être rejeté, mais arrête au moins de te morfondre parce que tu es de retour chez toi.

Les sarcasmes de l’arcaniste ne lui avaient pas manqué. Le contraste avec l’attitude pacifique d’Esra était saisissant, même si ce dernier sortait de ses gonds plus souvent depuis son retour au Bois Refuge. Et les épisodes alcoolisés de l’illusionniste ne servaient pas de seule explication à son humeur instable.

Lucanos le rejoignit, laissant à Arlam le soin de découvrir le piteux état dans lequel il se trouvait. Ses vêtements collaient à sa peau à cause d’un mélange de transpiration, d’eau et de terre ; une main dans ses cheveux lui suffit pour comprendre qu’il avait besoin d’un long bain et de plusieurs couches de savon. Zylph revint à ses pieds, comme pour s’amuser à prendre la couleur de sa peau. Il l’attrapa, sortit de sa chambre et monta à l’étage, où l’attendait la salle d’eau. Les Sorcières récupéraient les gouttes de pluie et détournaient de petits ruisseaux pour alimenter tout le cercle. Ce travail pénible, effectué par des élémentalistes, procurait l’un des meilleurs salaires possibles pour un Sylvestre. Le principal avantage de la présence de Lucanos résidait dans le fait qu’elle veillait toujours à conserver un niveau satisfaisant dans la réserve d’eau chaude. Elle aimait son confort et ne rechignait pas à le partager avec les deux hommes. Arlam posa son caméléon au bord de la baignoire, ouvrit les robinets et laissa se remplir la grande bassine tout en se déshabillant. Le nuage de buée vint lui caresser la peau, comme pour évaluer les dégâts de la nuit passée. Dans la chaleur ambiante, Arlam aurait pu jurer sentir l’alcool s’échapper de ses pores.

Il piétina ses vêtements et se laissa glisser dans l’eau. Tout d’abord, la température lui parut insoutenable, mais il s’habitua après une paire de minutes et étendit ses jambes autant que possible. Les genoux toujours à l’air libre, les pieds collés au fond de la bassine, Arlam se détendit un peu. L’image de Luan qui entrait en trombe lorsqu’il prenait son bain, et qui sortait sur le champ, le fit sourire. Cette scène, fréquente durant les années où ils avaient partagé cet habitarbre, lui semblait si vieille, comme effacée, appartenant à une autre vie.

Tandis qu’il s’affairait à s’emparer des différentes mixtures posées au pied de la baignoire, il songea à cette catastrophique année qui allait bientôt s’achever. Pour l’éviter, il lui aurait suffi de tracer son chemin plutôt que de sauver la vie de Nara. Ou encore de ne pas se perdre en se rendant à Aïcko. D’oublier la dette qui les liait au lieu de la suivre jusqu’à Froidelune. Toute une série de « si » qui s’enchaînaient jusqu’à arriver à ce moment précis.

Nara, morte. Et lui qui avait échoué à lui porter secours, cette fois-ci.

L’illusionniste attrapa un petit linge, le trempa dans le bain, l’essora et la plaça sur son visage avec précaution. Cette fois-ci, il put sentir pour de bon son haleine encore enivrée. Le tissu chaud et moite frottait ses paupières closes, où mille images l’assaillaient. Vingt-six ans de vie, et il se sentait comme un vieillard las. Trop de choses lui revenaient, cognaient contre ses maigres défenses, cherchaient à lui briser le crâne. Et pour nettoyer les taches de sang dans son esprit, Arlam utilisait de l’alcool.

Il se demanda si Esra accepterait de lui concocter un remède contre son mal de tête. Et s’il refusait, ce ne serait pas bien grave. Peut-être qu’il la méritait, cette migraine.

***

— Tu aurais pu m’aider.

— Quand ça ?

— Tout à l’heure, avec Arlam. Tu l’as entendu aussi bien que moi, cette nuit. Je ne serais pas surpris que ce soit à cause de ça que Luan lui a demandé de partir de Pzerion.

— Au bout de trois jours ? Alors qu’elle s’est accrochée à lui pendant si longtemps ? J’en doute. C’est peut-être comme ça qu’il a passé le temps pendant le voyage jusqu’au Bois Refuge.

Occupée à mettre la table, Lucanos ne tourna même pas la tête, comme si cette conversation l’indifférait. Esra commençait à s’accoutumer à cette attitude détachée, mais il ne comprenait toujours pas qu’elle n’ait pas insisté davantage pour que le Sylvestre change ses nouvelles habitudes, surtout en sachant qu’elle avait pesté toute la matinée après leur nuit chaotique. Elle ajouta :

— Je n’ai pas insisté car nous sommes chez lui et qu’il est adulte. Ce serait plutôt à nous de chercher un autre habitarbre et de le laisser continuer à boire s’il en a envie.

Autre aspect qui dérangeait l’alchimiste : elle semblait peu se soucier du sort d’Arlam, des séquelles physiques ou psychologiques que son comportement risquait d’entraîner. Il se plaça à côté de Lucanos et mit des verres près des assiettes. L’arcaniste veillait toujours à ne pas croiser son regard.

— C’est à cause de Nara qu’il fait ça, souffla-t-il.

— On a tous perdu une amie, ce jour-là. Il serait temps qu’il s’en remette.

Cette fois-ci, Esra prit le bras de Lucanos et la força à lui faire face, avec fermeté plutôt que brutalité. Lui qui aurait préféré lui murmurer des mots tendres, la voix désincarnée qui siffla à travers ses lèvres lui parut presque étrangère :

— C’était ma sœur. Ma sœur. Et toi, je commence à douter que tu l’aies un jour vue comme une amie.

Les mâchoires de Lucanos se serrèrent ; à l’évidence, elle n’appréciait pas d’être traitée de la sorte, mais se contenait pour une raison quelconque. Esra n’attendit pas de la connaître : il enleva le tablier qu’il avait noué autour de sa taille et sortit en trombe de l’habitarbre.

Lorsqu’il atteignit les frontières du quartier d’Arlam, l’alchimiste regretta de ne pas avoir pris son artefact de vol : même si cette pratique s’avérait souvent difficile dans le Bois Refuge, elle devenait vite indispensable pour qui voulait se rendre à l’autre bout du cercle sans perdre trop de temps. Aussi se retrouva-t-il à déambuler dans ce labyrinthe végétal, où il peinait encore parfois à s’orienter. Plusieurs destinations l’intéressaient et il savait par laquelle commencer : l’arbre qui faisait office de salle du trône. Puis, si tout se déroulait comme il l’espérait, il poursuivrait à la grande bibliothèque du cercle.

Sorcières comme abeilles bourdonnaient au rythme du printemps. Quand arrivait la fin de l’année, les responsables des cercles s’activaient souvent pour faire oublier des périodes moins reluisantes. Esra avait pu l’observer dans plusieurs cercles lors de ses voyages : les nobles voulaient s’attirer les bonnes grâces des Reines de toutes les façons possibles dans l’optique de la nouvelle année, ce qui améliorait souvent les conditions de vie des autres habitants du cercle. Une fois, à Aïcko, il avait pu voir l’héritière d’une famille refaire en totalité les canalisations du cercle, et ce en l’espace de deux mois. Ce souvenir de son cercle natal lui broya le cœur et il chercha plutôt à se focaliser sur les souveraines du Bois Refuge. L’immédiat était devenu sa distraction idéale pour échapper à sa mémoire.

D’après ce qu’on lui avait rapporté, Caronn ne se montrait pas commode avec les étrangers, mais Mireth pouvait entendre raison tant que la cause était argumentée. Et même si sa requête semblerait excentrique, il n’aurait sans doute aucun mal à obtenir ce qu’il désirait.

Il s’approcha donc du très large habitarbre où se situaient les quartiers des Reines, ainsi que la salle du trône où elles recevaient les doléances. Des gardes aux armures de métal étaient postés de chaque côté de l’entrée et la bloquèrent quand il approcha. Il se demanda un instant s’il n’aurait pas dû consulter Izor avant de se précipiter.

— Bon… bonjour, dit-il avec moins d’assurance qu’il l’aurait souhaité. J’aimerais soumettre une doléance aux Reines. Mon nom est Esra Tialle, je suis un alchimiste du cercle du fleuve Aïcko.

L’une des Sorcières leva un sourcil suspicieux :

— Le cercle d’Aïcko a été détruit, il y a des mois de cela.

— Oui, rétorqua-t-il. Inutile de me le rappeler, je fais partie de ceux qui ont trouvé refuge ici. S’il vous plaît, les Reines devraient connaître mon nom, je suis désarmé, je n’ai aucun philtre sur moi.

Elle parut trouver sa démarche raisonnable et envoya son collègue à l’intérieur.

Esra trouva l’attente interminable ; il ressassait les mots de Lucanos et sa propre réaction, qui avait mis un mois à se manifester. Un mois de déni, d’œillères qu’il s’était empressé d’appliquer sur son cœur brisé.

Comment vivait-on sans sa petite sœur ?

Il n’avait pu la guérir quand elle était adolescente ; il n’avait pu la sauver une fois adulte.

Mais il pouvait encore accomplir quelque chose pour elle.

L’autre garde revint et lui fit signe d’entrer dans l’habitarbre. Il allait pouvoir rencontrer les Reines sylvestres.

***

Habitué à Izor et sa quarantaine d’années, Esra n’aurait pas imaginé trouver devant lui deux femmes à peine plus âgées que lui.

— Esra Tialle, nous vous accueillons ici comme un frère, déclara la petite blonde.

Il devina qu’il s’agissait de Mireth, l’illusionniste promise à un brillant avenir en tant que souveraine du cercle. Les rumeurs se faisaient plus mitigées quand elles évoquaient sa lointaine cousine, la belliciste Caronn, dont le tempérament ne paraissait pas convenir à sa fonction. Pourtant, cette dernière demeurait d’un calme sans faille et fixait Esra de ses yeux vifs. Ses cheveux bruns étaient coiffés en une large tresse qu’elle tortillait entre ses doigts d’un geste machinal.

— Nous sommes vraiment désolées pour votre sœur, lâcha-t-elle alors.

Les Sylvestres tenaient-elles absolument à lui rappeler tous les événements douloureux qu’il avait supportés ces derniers mois ? Les lèvres pincées, l’alchimiste hocha la tête avec déférence, mais conserva le silence. Nara aurait sans doute été incapable de tenir sa langue, toutefois il avait appris assez tôt que dans une situation pareille, il fallait attendre qu’on lui donne la parole sous peine de voir ses interlocutrices faire virer la conversation à son désavantage.

— Pourquoi vouliez-vous nous rencontrer ? poursuivit Caronn.

Il s’éclaircit la voix et la rendit la plus ferme possible :

— Avant tout, je souhaiterais vous adresser mes excuses pour ne pas avoir demandé cette audience plus tôt, et je vous présente mes respects.

Il inclina le menton, et en se redressant, nota la moue perplexe de la belliciste. Clairement, Nara ne s’était pas illustrée par sa politesse, lors de leur première rencontre.

— Afin d’honorer la mémoire de ma sœur, j’aimerais effectuer des recherches sur l’Arbre de Feu.

Cette fois, Caronn ne put réprimer un rictus moqueur, mais Mireth ne bougea pas d’un cil. Ses prunelles pâles ne reflétaient rien d’autre qu’un intérêt neutre. Esra admirait sa contenance.

— Bon, d’accord, oublions le fait que ce soit absurde, lança Caronn. Pourquoi venir nous voir ?

— J’aimerais avoir accès à tous les documents nécessaires. Est-ce que vous pouvez m’assurer qu’on ne m’interdira aucune partie de la bibliothèque du cercle ?

La Reine illusionniste eut un sursaut de surprise face à une telle question. Elle échangea un regard avec sa consœur, qui réfléchit avant d’opiner. Comme attendu, il ne représentait pas une menace, et elles n’avaient donc aucune raison de s’opposer à sa requête.

— Nous allons vous donner un document qui vous donnera accès à tous les ouvrages religieux de la bibliothèque, déclara Mireth. Y compris ceux réservés aux érudits du Bois Refuge. Nous le ferons parvenir à votre domicile. Est-ce toujours celui d’Arlam Nessem ?

— Oui, Majesté. Il est de retour, d’ailleurs.

— Oui, répondit Caronn. Difficile de ne pas se rendre compte que nous avons un ivrogne supplémentaire dans le cercle. Essayez de cacher vos bouteilles, ou enfermez-le, je ne sais pas…

Mireth fronça ses sourcils blonds et Esra eut l’étrange sensation d’avoir devant lui une Luan âgée de dix années supplémentaires. Une lueur d’agacement dans les prunelles, elle se sentit obligée de rectifier le tir :

— Nous comprenons que la situation doit être difficile, pour lui aussi. Soyez assurés de notre soutien inconditionnel dans cette épreuve.

D’un bref mouvement de tête, elle lui indiqua qu’il pouvait prendre congé. Sans se faire prier, Esra salua les souveraines et passa entre les deux gardes pour sortir de la salle du trône. Derrière lui, des éclats de voix suggéraient que Mireth et Caronn s’engageaient dans une conversation mouvementée.

***

L’alchimiste emprunta le réseau de passerelles aériennes qui striait le cercle pour atteindre au plus vite l’habitarbre de la bibliothèque. Aussi large que celui de la résidence royale, mais gardé par une seule Sorcière, il s’élevait si haut qu’Esra ne pouvait voir au-delà des premières branches. Il supposa qu’il s’agissait peut-être de l’arbre le plus imposant de tout le Bois Refuge.

Il entra sans que personne ne lui pose de questions. L’intérieur, principalement fait de bois, offrait comme dans tous les habitarbres un tronc creux autour duquel les Sylvestres avaient bâti plusieurs étages en spirale. Des échelles permettaient de circuler aisément d’un niveau à un autre, mais les visiteurs pouvaient aussi se contenter de marcher jusqu’à atteindre la section souhaitée. Le vol y était interdit, sans doute pour éviter les accidents, et un désordre prévisible. Des espaces de lecture se dressaient entre les diverses sections. Des fenêtres avaient été aménagées à intervalles réguliers pour permettre à la lueur du jour d’éclairer les lieux, mais des lampions de verres abritaient de larges flammes pour faciliter le déchiffrage des ouvrages.

Esra s’approcha d’une Sorcière vêtue d’un bandeau bleu, qui signifiait sans doute son appartenance à l’équipe de la bibliothèque. En voyant son intérêt, elle lui adressa un sourire et demanda d’un ton neutre :

— Bonjour, comment puis-je vous aider ? N’hésitez pas à me questionner sur quelque sujet que ce soit, à propos de nos ouvrages ou du fonctionnement de notre institution.

Une illusionniste, sans la moindre hésitation. Esra reconnaissait là le langage qu’il avait entendu si longtemps chez Arlam, et un rapide regard vers ses mains lui révéla qu’elle portait une bague ornée d’un œil, symbole de cette discipline. Les différences culturelles entre bellicistes et illusionnistes, même parmi les Sylvestres, ne cessaient de l’étonner.

— Bonjour. Où est-ce que je peux trouver des livres sur les religions sorcières antiques ?

Elle masqua à peine sa surprise, compréhensible face à une telle question. La disparition des cultes, qu’il s’agisse de l’Arbre de Feu ou des Reptiles, avait entraîné une perte d’intérêt pour les disciplines sacrées. La bibliothécaire répondit :

— Certains sont dans la section 3A. Vous pouvez emprunter ceux sur lesquels est apposé un trait de peinture jaune.

Elle désigna ladite section du bout du doigt, qui semblait être trois étages plus haut.

— Et les autres ? s’enquit-il, en toute connaissance de la réponse.

Elle sembla hésiter, puis :

— La section 7, totalement restreinte. Il vous faudra une autorisation royale pour y accéder.

Satisfait de l’attention qu’il avait signifiée envers les ouvrages en question, il remercia la Sorcière et s’approcha de l’échelle qui le mènerait à la section 3A. Il croisa la route d’un autre homme, qui s’affaira à ne pas lui marcher sur les mains. Arrivé au troisième niveau, il constata que les parois de l’habitarbre étaient cachées derrière des étagères encombrées de livres aux formats variables. Des panonceaux indiquaient les thèmes de chaque section. Celle concernant les religions humaines se trouvaient juxtaposées à celle sur les cultes des Sorcières. Malgré sa curiosité naturelle, Esra se dirigea sur-le-champ vers les volumes relatifs à l’Arbre de Feu.

Ses doigts effleurèrent les tranches de cuir sur lesquelles de larges lettres dorées étaient inscrites. À une époque désormais révolue, les Reines devaient valider chaque nouvelle œuvre avant publication. On considérait que des centaines d’ouvrages historiques avaient fait l’objet de censure durant les règnes des souveraines les plus strictes. Esra se demandait parfois quels secrets avaient pu ainsi disparaître.

Il chercha tout d’abord les livres qui présentaient le fameux trait de peinture jaune. Il hésitait à s’attarder en ce lieu, mais l’envie de retourner à l’habitarbre d’Arlam lui manquait. L’angoisse de retrouver leur hôte en train de vider bouteille sur bouteille ne l’enchantait guère, et la blessure que lui avaient infligée les paroles de Lucanos ne cicatriserait pas de sitôt.

Les doigts accrochés au rebord de l’étagère, les yeux allant et venant sur les titres d’ouvrages traitant de l’Arbre de Feu, Esra semblait pour la première fois prendre conscience de la mort de Nara.

Il ne l’avait pas vue, seuls les récits d’Arlam et Talleck lui avaient appris que le Prêtre lui avait tiré dessus, à deux reprises. Elle s’était effondrée dans ses bras, couverte de sang. Arlam pensait qu’elle avait succombé avant même que ses genoux ne touchent le sol. Et pour respecter sa dernière volonté, il avait pris Talleck sur son artefact et s’était enfui.

Un grand frère ne devait pas survivre à sa petite sœur. Selon toute probabilité, il aurait dû mourir bien avant elle, dans des décennies, et ce fait tournait en boucle dans sa tête, comme un bourdonnement incessant.

Esra se rendit soudain compte qu’il n’avait rien dit à leur mère.

Comment réagirait Olendra, dont l’esprit ne parvenait toujours pas à affronter le décès de son époux ? Comment pourrait-elle accepter une chose aussi innaturelle que le meurtre de son unique fille, son héritière ?

Les lettres sur les livres se mélangeaient, les mots perdaient leur sens. Esra se souvenait être venu pour accomplir l’œuvre de Nara, retrouver l’Arbre de Feu. Il avait choisi de se rendre au Bois Refuge pour cette raison : entrer en contact avec les Sorcières les plus cultivées du continent, s’éloigner des luttes de pouvoir de Pzerion, et surtout se savoir à proximité de la famille qu’il lui restait.

Alors pourquoi restait-il figé là, incapable d’essuyer le torrent de larmes qui s’écoulait sur ses joues ?

***

Après avoir jeté son dévolu sur une demi-douzaine de livres, l’alchimiste les avait empruntés en ayant simplement donné son identité auprès du personnel de la bibliothèque. Il les avait à peine feuilletés, il découvrirait bien assez tôt la solidité de leur contenu.

Le chemin de retour s’avéra plus fastidieux. Le poids des livres faisait écho à celui qui lui martelait le cœur. Terminer la folle quête de sa sœur lui paraissait la meilleure façon de lui dire adieu.

Malgré le feuillage qui assombrissait une bonne partie du cercle, Esra devina que le soleil se couchait. Des lueurs sanguines perçaient la carapace de feuilles et laissaient de petites flaques de lumière rouge sur les chemins herbeux. Il espérait que Lucanos n’aurait pas mis le feu à l’habitarbre durant son absence.

Lorsqu’il retrouva le quartier où ils vivaient, une lassitude supplémentaire lui tomba sur les épaules en trébuchant sur une bouteille d’alcool vide. L’Aïckois ne désirait pas savoir si elle appartenait à Arlam, mais cette simple pensée le contraria. Il ignorait pourquoi précisément, mais Luan lui avait demandé de rentrer au Bois Refuge trois jours à peine après leur arrivée à Pzerion. Elle s’était inscrite à l’académie d’astralisme et nécessitait toute sa concentration pour faire face à l’apprentissage d’une nouvelle discipline. L’illusionniste n’avait à l’évidence pas encaissé ce rejet, qui trônait au sommet d’un deuil grignoté de culpabilité.

Arrivé en bas de l’habitarbre, Esra poussa un dernier soupir. Il ne pouvait qu’espérer que l’illusionniste avait épuisé ses réserves de vin. L’échelle qui menait à la porte d’entrée n’avait pas été relevée ; Esra posa les livres et grimpa. Il prendrait son artefact de vol pour les remonter d’une seule traite.

Le salon était vide. Un coup d’œil sur la droite lui révéla qu’il en allait de même pour la cuisine. Arlam avait fermé la porte de sa chambre, impossible de déterminer s’il s’y trouvait. De la chambre de Luan, que Lucanos occupait en son absence, un léger fredonnement s’échappait. Quand il posa un pied sur le plancher craquant, l’arcaniste demanda :

— C’est toi, Esra ?

Il ne répondit pas ; elle apparut sans plus attendre. Elle avait enlevé son masque et, malgré la cicatrice qui déformait ses traits, l’expression sur son visage restait sans équivoque.

— Je peux savoir quelle mouche t’a piqué ?

Toujours ce mélange de condescendance et d’exaspération, qu’elle maniait si bien. L’Aïckois ne répondit rien et s’empara de son bâton pour aller chercher les volumes laissés au pied de l’habitarbre.

Une fois l’aller-retour effectué, il les plaça sur la table basse, s’assit sur le sofa et s’empara du premier.

— Alors ? insista Lucanos après plusieurs minutes de silence immobile.

Elle s’approcha et se posa contre le bras du canapé. Elle tendit le cou pour se faire une idée de ses lectures.

— L’Arbre de Feu, déclara Esra avant qu’elle n’ait pu déchiffrer les titres.

— Il était temps.

Elle s’installa à ses côtés et ouvrit le livre suivant. D’un claquement de doigts, elle alluma des bougies sur la table. Un peu vexé de comprendre qu’elle l’avait suivi au Bois Refuge pour cela, et non pour partager sa compagnie, l’alchimiste n’ajouta rien et se concentra plutôt sur les lignes qu’il parcourait.

En silence, sans prêter attention à la lumière déclinante au dehors, ils passèrent plusieurs heures à étudier ce que d’autres avant eux avaient pu dire sur leur dieu primordial.

***

La quiétude était tombée sur le cercle plongé dans la pénombre. Les sentinelles qui effectuaient les rondes passaient assez peu dans le quartier d’Arlam, mais celle qu’il croisa le toisa avec un mépris certain. Vu son état, comment lui en vouloir ?

L’illusionniste remarqua qu’il avait mal boutonné sa chemise et s’employa à réparer ce tort, sans se soucier du jugement des passants. Il n’avait pu trouver aucune goutte d’alcool chez lui, alors il devait en racheter ou se rendre dans une auberge. Comme il préférait la solitude dans ces instants-là, il avait opté pour la première solution. Il n’y avait qu’un endroit où en trouver à une heure pareille, sans s’éloigner de chez lui.

Un homme Sorcière, un autre illusionniste, tenait une épicerie de nuit ; il se fournissait parfois chez lui. Quand il entra dans l’habitarbre, ce dernier ne montra pas la moindre surprise et se baissa pour prendre une bouteille. Arlam vérifia le contenu de ses poches : outre sa carte-fée, qu’il n’avait pas utilisée depuis des jours, elles contenaient des bouts de papiers ornés du symbole du Bois Refuge, un cercle entourant un arbre. Il l’observa une seconde. Cette image aurait pu convenir parfaitement à l’Ignescence si on y avait ajouté des flammes. Étrange coïncidence : quand il les avait quittés, Esra et Lucanos étudiaient justement ce dieu perdu. Il aurait souhaité se joindre à eux, achever la quête de Nara, poursuivre ses chimères, et sans doute essuyer la plus cruelle des déceptions. Il n’en avait pas le courage.

Il tendit le billet au commerçant, qui retint sa main un instant. Arlam soutint son regard, plus insistant que d’habitude. Ses prunelles brunes avaient perdu leur air rieur et il semblait vouloir dire quelque chose, mais s’abstint.

Arlam retira sa main, billet toujours en main. Il quitta l’épicerie sans mot dire.

L’illusionniste ne boirait pas ce soir-là et profiterait plutôt de la compagnie de Zylph, et pourquoi pas d’un peu de lecture. Il ne s’était pas prêté à son activité favorite depuis des semaines, et vu le tapage qu’il avait fait la veille, il pouvait accorder une soirée tranquille à ses amis.

En rentrant, il s’assit sur le lit, enleva ses chaussures, puis sa veste, mais  tiqua quand il voulut vider les poches de son pantalon. Il tapota la première, puis la seconde, les retourna, en vain. Ses mains fébriles tâtonnèrent ses autres vêtements, jusqu’à ce que le doute ne soit plus possible. Et tous les livres du monde n’aurait pu le distraire, et encore moins l’alcool.

Sa carte-fée avait disparu.

***

Les premières lueurs du jour se manifestaient de plus en plus tôt. Par la fenêtre du salon, à travers les rideaux, d’improbables rayons de soleil s’échouèrent sur les paupières d’Esra.

Dormir sur le canapé ne le dérangeait pas, malgré les atroces douleurs au dos qui l’accompagnaient parfois au réveil. Il se redressa et tenta de s’étirer au mieux pour s’en débarrasser, sans succès. Ça s’arrangerait dans la journée. Dans le cas contraire, il pourrait toujours se concocter un onguent.

Il percha ses lunettes en équilibre sur son nez et se rendit dans la cuisine. Il prit un bout de pain un peu sec et du beurre de chèvre dans le cellier, puis s’assit à table afin de se préparer des tartines avec mollesse. Cet état de demi-sommeil lui était d’autant plus insupportable qu’il espérait reprendre ses lectures au plus tôt. Après que chacun eut lu une bonne partie des ouvrages, Lucanos et lui avaient croisé les informations récoltées. Les introductions fastidieuses relataient que ce dieu, pourtant vénéré durant les premiers siècles de cette ère comme la source du pouvoir des Sorcières, ne relevaient que du mythe, derrière lequel ne couraient que des fous. Rien qu’ils n’aient jamais lu auparavant, en somme.

Il retournerait à la bibliothèque avec Lucanos dans la journée. Les espaces d’étude se révéleraient sans doute plus pratiques pour parcourir les nombreux volumes de la section.

Avec nonchalance, il se lava dans la salle d’eau et retourna au salon pour s’habiller des mêmes vêtements que la veille. Dans le sac au pied du canapé, d’autres habits étaient roulés en boule et entassés contre des fioles aux couleurs diverses : philtres et ingrédients. Il n’avait rien concocté depuis son arrivée ; à force de voyager, il avait oublié cette impression déroutante de ne pas avoir sans cesse besoin de la magie. Même si elle l’avait baignée dans son enfance, Esra la considérait davantage comme un outil plutôt qu’une partie de son être. Il songea, terrifié, à la réaction de Lucanos s’il énonçait de tels propos devant elle.

L’arcaniste se réveillait souvent en fin de matinée, ce qui lui laissait plusieurs heures de libre. Il hésita, une seconde peut-être. Puis il enfila ses chaussures, prit son bâton de vol et quitta l’habitarbre.

Certaines Sorcières rentraient chez elles, après avoir travaillé ou passé la nuit à s’amuser avec d’autres. Rares étaient celles qui sortaient pour se mettre à la tâche à une heure pareille.

Esra vola de longues minutes avant d’atteindre sa destination : le lieu où sa mère avait été placée, comme d’autres, sous la supervision des alchimistes du cercle. Un peu mal à l’aise à l’idée de déranger les soigneurs aussi tôt dans la journée, il chercha à se faire aussi discret que possible. L’alchimiste de garde le mena jusqu’à la chambre de sa mère et lui précisa :

— Elle ne dort plus que trois ou quatre heures par nuit. Le fait de ne plus se trouver à Aïcko la perturbe beaucoup.

Esra fit une moue de dépit. S’il avait osé lui rendre visite depuis son arrivée au Bois Refuge, son état aurait peut-être pu s’améliorer.

— Bonjour Maman, dit-il en venant s’asseoir près d’elle sur le lit.

Olendra lui offrit un pâle sourire ; ses doigts vinrent effleurer sa joue. Sa chevelure avait été peignée récemment, mais elle avait déjà fait de nouveaux nœuds à force de l’entortiller par nervosité. Incapable de fixer son fils, elle laissait son regard vagabonder dans la pièce.

Les mots s’emmêlaient dans son esprit, mais Esra savait qu’il devait se lancer. Elle était sa mère. Elle avait le droit de savoir.

— Écoute Maman, il faut que je te parle de Nara.

Commentaires

Arlam, je suis pas très fière de toi. Tu peux pas te laisser aller comme ça mon grand !
Lucanos je vais la cramer (efficacité de la menace : zéro).
Esra ♡
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vendredi 7 mai à 08h37